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CHAPITRE XIII

Que les païens et les philosophes n'ayant point eu la connaissance de la chute de l'homme, n'ont pu entrer ni dans l'une ni dans l'autre des deux parties de l'humilité chrétienne, sans laquelle il est impossible d'être sauvé.

Pour donc prendre les choses dans leur source et établir la vérité que nous soutenons sur un fondement inébranlable, il n'y a qu'à remarquer que tous ces philosophes païens ont entièrement ignoré la chute de l'homme, et que pas un d'eux n'a eu la moindre pensée, que par la révolte du premier homme contre Dieu, toute la nature humaine est devenue esclave de la mort et du péché. Car qui ne voit que cette connaissance est absolument nécessaire pour reconnaître la nécessité d'un rédempteur, et pour se porter à le rechercher et à le demander à Dieu ; au lieu qu'il est impossible de ne le pas croire inutile , si on ne se croit pas dans cette servitude ? Et c'est néanmoins le fondement de la théologie de S. Paul , qui joint toujours ensemble le vieil Adam, qui nous a précipité dans la mort, et le nouvel Adam qui nous a redonné la vie (I Corint , XV) : Per unum hominem mors, et per unum hominem resurrectio mortuorum. C'est ce qui fait aussi dire à S. Augustin (1), que la foi en ces deux hommes est ce qu'à proprement parler on appelle la foi chrétienne.

Cependant il est certain que les plus sages du paganisme n'ont connu ni l'un ni l'autre: c'est pourquoi ils ont autant ignoré le péché originel, qui a sa source dans le premier Adam , que la grâce qui nous a été méritée par Jésus-Christ. Comment donc peut-on croire qu'ils se seraient imaginé que les hommes eussent besoin d'un libérateur, puisqu'il était impossible qu'ils s'imaginassent que toute la nature humaine eût été asservie au démon par le péché d'Adam, qu'ils n'ont point connu en qualité de premier homme, moins encore en qualité de corrupteur de tous les hommes?

Mais que peut- on répondre à ce que Jésus- Christ lui-même nous assure si positivement, qu'il n'est descendu du ciel en terre (Luc, XIX) , que pour sauver ce qui était perdu (Mal th., IX). \ enit salvum facerc qiiod parierai . Qu'il n'est point venu pour les justes , mais pour appeler les pécheurs à la pénitence; Non veni vocarc justos , sed peccatores ad pecnitentiam [Matth., IX), et que lemédecin n'est nécessaire que pour les malades et non, pour les suins, Non est opus vahntibus médiats, sed malè habeulibus ? N'est-il donc pas visible qu'il n'a point sauvé ceux qui ne se sont jamais cru perdus , ni délivré ceux qui bien loin de se croire esclaves, se glorifiaient d'être

(1) S. Auguil., tib. de Peccato origin , cap. 24. In causa duorum hominum quorum per unum venundali siimus su!) peccalo, perallerum redimimura pe< cniis... proche fldet clirieliana

aussi libres que leurs faux dieux? 11 est donc constant que Jésus-Christ n'a point guéri les païens , qui n'avaient garde d'avoir recours à lui comme au médecin, ni d'implorer son assistance , puisqu'ils n'avaient aucune connaissance de leur maladie. Enfin , il est sans doute que Jésus-Christ n'étant venu que pour appeler les pécheurs à la pénitence , il n'a point couronné ces prétendus justes orgueilleux qui n'étaient pas du nombre des brebis qui lui ont été données par son Père.

Voilà pour ce qui regarde la première partie de l'humilité chrétienne, qui concerne la vie passée des païens , pleine de ténèbres et de péchés ; et il est évident que si elle n'est jamais entrée dans l'esprit de ces philosophes, la seconde, qui regarde la nouvelle vie et qui consisle dans une sincère reconnaissance de notre impuissance à faire le bien et de la nécessité de la grâce de Jésus-Christ pour cet effet , non seulement ne leur a pas été connue , mais qu'elle est directement opposée à tous les principes fondamentaux de leur doctrine.

Car on voit que les plus constantes maximes de leur morale ne sont autre chose que des leçons d'orgueil , pour apprendre aux hommes à ne dépendre que d'eux-mêmes et à n'adorer que leur propre raison; à n'établir leur bonheur que dans la jouissance de leurs propres biens ; à ne reconnaître qu'euxmêmes pour auteurs de leur vertu et de leur félicité; à ne s'en vouloir pas tenir redevables à Dieu même ; et à ne pouvoir pas seulement souffrir que nous lui adressions nos prières pour ce sujet.

C'est aussi cet esprit de vanité qui leur a fait prononcer comme des oracles indubitables, que l'unique bien d'où dépend l'origine et l'établissement de la vie heureuse, c'est de se confier à soi-même ; qu'il est impossible que celui-là ne soit pas heureux , qui ne dépend que de lui seul et qui établit toutes ses pensées et ses espérances en lui-même ; que ce qu'il y a de précieux et de magnifique dans la saqcsse , c'est qu'elle ne nous vient point d'ailleurs; que chacun se la doit à soi-même ; qu'il ne la faut point demander <) autrui; qu'elle n'aurait rien qui fût digne d'admiration si elle, dépendait du bienfait d'un autre ; que c'est le sentiment général de tous les hommes, que nous devons demander à Dieu ta bonne fortune cl nous donner à nous-mêmes la sagesse et la bonne rie ; que jamais personne ne s'est cru redevable à Dieu de sa vertu et avec raison, parce que la vertu nous rend dignes de louanges ; que c'est avec juste sujet que nous nous en glorifions ; ce qui ne serait pas, si die venait de Dieu, et non de nous-, '('mes ; que c'est une chose honteuse à un philosophe d'importuner encore les dieux par ses prières ; qu'il n'a que faire de vœux , puisque sa félicité ne dépend que de lui seul ; cl que celui qui la possède devient le compagnon des dieux et non leur suppliant ; qu'il suffit de demander à Dieu la vie et les richesses ; mais que pour la tranquillité de Vesprit, nous In devons prendre de nousmêmes ; qu'il ne s'est jamais trouvé personne,

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DEMONSTRATION i -IQUE.

homme de l>i>n; mais seulement de c< était dans 1rs richesses, dan» les honn< âans h santé; et que ce n'est qu'à l'égard de ces biens que l'on appelle Dieu tout bon et toutpuiisani ; il non pas de ce qu'il nous rend .. tempérants et sages.

Voilà les pensées dominantes, pour ainsi dire, et les sentiments de ers sages du paganisme, dont on s'imagine pouvoir mire des saints et les placer avec les saints de la reliriou chré'tieririe ; quoique cependant tout ce qu'ils ont l'ait de plus noble et de [dus magnifique, ne soit que lYfi'et de celte vanité sacrilège. Car c'est proprement là l'esprit qui les a animés et le génie qui les a possédés:et ce n'est que sur ces fondements d'orgueil et de présomption, qu'ils ont bâti cet édifice ruineux de tant de fausses vertus, qu'il semble néanmoins que l'on voudrait soutenir être dignes d'être couronnées et récompensées de l'éternité bienheureuse.

Cependant il n'est pas difficile de démontrer que ce sentiment ne peut être avancé et soutenu sans une erreur manifeste ; car il est évident par la doctrine de l'Ecriture sainte et par la théologie de S. Paul, qu'il est impossible (lue des gens prévenus par ces sentiments et pleins de cet esprit d'orgueil et de présomption et y perséyerant , lassent rien de considérable devant Dieu et opèrent leur salut, quelque connaissance qu'ils aient pu avoir de la véritable Divinité, et quelque éclatante que puisse paraître leur vie par une suite glorieuse d'actions illustres aux yeux des hommes.

11 suffit pour cela de considérer avec v.n peu d'attention ce que S. Paul dit des Juifs , qui de tous les peuples était le seul qui connût le vrai Dieu , à qui Dieu eût confie ses lois et ses ordonnances, à qui les promesses de la rédemption du monde avaient été faites tant de fois : et nonobstant toutes ces faveurs, cet apôtre leur déclare néanmoins que, quelque soin qu'ils prissent d'observer la loi de Dieu et de ne point transgresser ses commandements, ils ne pouvaient néanmoins être justes en sa présence, tant qu ils prétendaient le pouvoir devenir par leurs propres forces parleurs bonnes œuvres extérieures et non par la foi , c'est-à-dire en se persuadant de pouvoir accomplir sa loi par euxmêmes et par leurs propres forces , au lieu de recourir à lésus-Christ par la foi pour obtenir de lui l'esprit de sa grâce, qui seul la peut faire accomplir comme il laut. L est sans doute ce que veulent dire ces paroles de S. Paul (1) : Israël seclando legem justifia' m leaem justitiœ non pervenit. Quare?quia non e r fiile, sed quasi ex operibus [[loin. lXj. Qui ne voit doue, puisqu'il est aussi clair que le jour, qu'à plus forte raison ces païens n ont pu faire autre chose par toute leur rectitude morale et toute leur sagesse prétendue, que d'acquérir de la gloire devant les hommes et non devant Dieu? Car qui ne sait que tous ces païens et ces philosophes n avaient , au plus qu'une connaissance naturelle de Dieu, infiniment au-dessous de celle «les JuitS.de qui même ils avaient appris les plus grandes

vérité* deleur morale, comme disent les] ères;

mais qui d'ailleurs n'avaient garde de faiio

leurs bonnes œuvres, dans cette vue qui i est Dieu qui les opère en nom, puisque, comme

je l'ai fait voir, ils étaient dans une créance toute contraire ?

Mais ce qui est encore admirable sur ce sujet, c'i st que S. Paul parb.nl d'Abraham , assure positivement que ce qui est arrivé à ces philosophes et à CCS païens, serait arrivé à Abraham même, s'il n'eût été justifié que parles œuvres èi non par sa foi -.Si Abraham ex operibus justificatus est, habet ylorium.sed non apud Deum {Rom. l\t. El S. Paul dit la mé Chose des Juifs; qu'encore qu'ils parussent animés de zèle pour la gloire de Dieu, Us ne pouvaient néanmoins avoir parla la ju.lification : et cet apôtre n'en donne point d'autre raison , sinon qu'ignorant que ce fût à Dieu à les rendre justes, ils voulaient établir leur propre justice en eux-mêmes : ignorante» I>< i justitiam et suam qwrentes statuere, justitiœ Dii non ruai subjecti (Ibid. X).

Or qui ne voit donc, encore un coup, que rien n'est plus juste que l'application de ces principe-, de S.Paul à l'égard de ces philosophes païens ? car il est ev ident que les plus lueux d'entre eux n'ont point eu d'autre pensée touchant la justice et la vertu . que celle que S.Paul nous assure avoir été le sujet de la réprobation des Juifs. Ainsi loin d'avoir recours à la grâce d'un Rédempteur, comme nécessaire pour se retirer de la servitude du [léché, ils ont au contraire rejeté avec injure et avec mépris toute assistance divine pour ce qui regarde la bonne vie. voit même que leur orgueil les a portés jusques à celle impiété , que de con comme inutiles les prières que l'on adn à Dieu pour obtenir de lui 1; sagesse cl le véritable bonheur qu'ils prétendaient ne dépendre que de nous-mêmes. S. Augustin remarque que ne pouvant pas desavouer qu'ils n'eussent eu besoin de Dieu pour devenir hommes, ils avaient voulu se persuader qu'ils n'avaient point besoin de lui pour devenir bons. Sur quoi donc pourrait être fonde le doute de leur éternelle damnation ? Ne seraitce point douter plutôt de l'immuable et éternelle vérité de la parole de Dieu , qui nous en assure si positivement par l'oracle de son Apôtre?

11 e>t donc indubitable que celte foi fantastique quel'on s'imagine pouvoir attribuer à ces sages païens , afin de leur trouver quelque place dans le ciel , n'a rien de commun avec la foi au Sauveur du monde , que l'Ecriture nous déclare en tant de manières être nécessaire pour la justification et pour le s lui. On ne peut même désirer de preuve [dus claire, qu'ils n'avaient celte vraie foi ni implicitement, ni explicitement, que d* qu'ils ont condamne toute-, les prière» comme superflues en ce qui regarde la bonne vie : car il est év idenl que les prières sont le» premiers fruits de la foi, comme la foi est le fruit de la prédication : de même que la connaissance que l'on donne à un malade d'un médecin ne tend qu'à lui faire implorer son

NÉCESSITE DE LA FOI EN J.-C

assistance pour lui faire obtenir la guérison de ses maux.

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