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CHAPITRE V

Où Von justifie saint Clément d'Alexandrie contre ceux qui lui attribuent d'avoir enseigné que les philosophes païens ont pu être sauvés sans la foi en Jésus-Christ.

On allègue encore saint Clément d'Alexandrie pour soutenir que Jes païens vertueux ont pu être sauvés sans la foi en Jésus- Christ; et on veut que dans ses Stromates il enseigne (1) que la philosophie a été aux païens , comme la loi de Moïse aux Juifs, et qu'elle conduisait les philosophes à Jésus- Christ, de même que le décalogue y conduisait les Juifs. On ajoute (2) que saint Clément prétend, que comme Dieu a sauvé les Juifs en leur envoyant des prophètes, il a aussi envoyé pour la même fin des philosopnes aux païens.

Nous verrons dans la suite combien le sentiment de saint Clément d'Alexandrie est opposé à celui du salut des païens. Mais il est vrai néanmoins que ce saint dit quelquefois que la philosophie a été en quelque sorte à l'égard des Grecs ( Vide locum supra citatum ex lib. 1. Strom.) , ce que la loi a été à l'égard des Juifs ; et que l'une et l'autre leur a été donnée pour les conduire à Jésus-Christ. C'est assurément la plus grande louange qu'on puisse donner à la philosophie.

Cependant il n'y aurait rien de plus déraisonnable que d'en prendre sujet d'assurer le salut des païens qui n'ont jamais eu la connaissance de Jésus-Christ, notre rédempteur; et certainement on ne le pourrait faire sans aveuglement et sans hérésie. On peut même remarquer que les simples termes de la proposition condamnent cette erreur : car s'il est vrai que l'on ne peut rien dire de plus avantageux pour la philosophie païenne, que d'avoir été donnée aux païens comme un précepteur pour les conduire à Jésus- Christ, il est aussi clair que le jour, que tous ceux qu'elle n'y a point emmenés, et que tous ceux à qui elle n'a point servi de voie pour arriver à cette foi salutaire d'un médiateur entre Dieu et les hommes, sont demeurés dans la damnation générale des enfants d'Adam , dont il est impossible de sortir que par la grâce, dont notre Sauveur favorise ceux qui l'invoquent. Ainsi il est impossible que tous tant que nous sommes, nous puissions trouver aucun lieu de repos et de bonheur que dans le sein de Dieu, dont nos péchés nous séparent ; en sorte que nous les devons considérer comme une grande mer qui est entre Dieu et nous. Or, il n'y a que Jésus-Christ seul qui nous puisse donner

(I) Clem. Alexandrin. Ul>. i. Strom. p. 207. Ipsa quoque ph tosophia Grsecos paedagogi more ducebat, sient lei lletir.i os ad Christ

(.) Lib. vi. Slromal, i> i">9.Sicut in tempore mine vinii inudiiilio. ita in lemporc data qoidein est

lev et prophète barbaris | id est Judaeis], pliilotyphi aniein Grsecis, anres assuefaciens ad pra-dicalioiiem.

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espérance de rentrer en possession <ie notre patrie bienheureuse, dont noire ingratitude

nous a chassés ; (1) et c'est le bois de la croix, comme dit excellemment saint Augustin, qui est L'unique \ aisseau qui nous puisse faire

passer par les Ilots de celle mer profonde, de cette nier qui s'oppose à noire retour. La philosophie n'a donc élé au plus, selon saint Clément d'Alexandrie, que comme nne espèce d'introduction à la vérité, dont Dieu se SI rt quelquefois pour rendre les esprits plus susceptibles de la foi en Jésus Christ, qui est la seule qui peut sauver les hommes.

On peul dire qu'elle a peut-être eu cet effet on saint Denis laréopagilc, en saint Justin, en Ammoniuselcn tant d'autres philosophes que Dieu a fait passer, par la puissance de sa grâce, de l'école du paganisme à une plus divine philosophie. Mais à l'égard de ceux dont nous savons certainement que ce précepteur, qui les devait conduire à Jésus- Christ, leur a élé entièrement inutile, puisqu'ils n'en ont jamais eu connaissance, et qu'au contraire leur sagesse n'a servi qu'à les aveugler davantage el à les rendre plus indisposes à le recevoir, par l'orgueil dont clic les a remplis, il faut avouer que ce serait avoir entièrement perdu le sens, que de croire et de se persuader que la philosophie lésa pu conduire au salut, sans les a\oir conduits auparavant à Jésus-Christ : et ceci n'est pas seulement fondé sur une vérité certaine et incontestable, mais encore sur le sentiment particulier de saint Clément d'Alexandrie que nous expliquons. 11 n'y a pour en être convaincu qu'à lire son ouvrage entier des Slromates ou des Tapisseries, et on y verra qu'il y déclare ouvertement el qu'il y répète en plusieurs endroits (2) que ta philosophie ria pu en rien contribuer à la pieté et au salut, qu'en disposant et préparant les esprits à la réception de la foi, sur laquelle la vérité a fondé et bâti toutes ses connaissances.

Ce père dit ailleurs (3) que la philosohic ne peut servir à acquérir la véritable justice, qu'autant que la première ou la seconde marche d'un degré sert à monter et une chambre haute, et que la connaissance de lu grammaire sert à devenir philosophe. De sorte que l'on peut dire qu'il n'est pas moins ridicule, selon ce père, de croire qu'un païen peut se sauver par la philosophie sans la foi en Jésus-Christ, que de vouloir faire monter quelqu'un au haut d'une tour dont tout le degré .serait rompu, hors une ou deux des premiè-

(1) Augtul. Traclalu II. in Joan. Insliluil lignum quo mare iranseamus : nemo enim polesi transire marc liujns sccnli, nisi cruce Christi porialus.

(i) Clément Alexandrin, lib. vu. Stromal. p. 510. Philosophia graeca veluli préparai ci prsepurgat animait] ail (idem accipiendam, super quant verilis x'difical cognilionem.

(5) idem. Stromal. lib. i. p. 2"><i. Quani|iinm per se quoque aliquandoGrœcosjustiflcabai philosophia, sed non ad nniversam ac gêneraient justiiiam, ad quam cooperatrix, et adjutrix invenilur, sicul primas oi secundus gradus ei qui ascendit io cœnaculum. et grammaticue ei qui est philosopbatarus.

ÉVANGELIQi I

rcs marches; ou de rendre un homme bon philosophe, en ne lui donnant point d'autre instruction que celle de la grammaire.

l'eut-être néanmoins que ce qui peut vir ici de pierre d'achoppement, est fa comparaison que saint Clément d'Alexandrie util

entre la philosophie et la loi : mai- il BCmblc qu'il faudrait être dépoun u de bon sens pour ne s'apercevoir pas que l'on n'en peut rien du tout conclure à [avantage du salut païens, à moins qui* de fonder son raisonnement sur une manifeste hérésie : car il faudrait nécessairement supposer que la loi seul ■ a sauvé les Juifs, pour en pouvoir tirer ensuite cette conséquence, que la philosophie a pu de même sauver les païen-, puisqu'elle était à leur égard ce que la loi de Moïse était à l'égard des Juifs. .Mais alors, il n \ a qu'à nier nettement que jamais la loi de Moïse ait sauvé personne sans la foi en Jésus-Christ; et c'est ce qui est plus clair que le jour par une infinité d'oracles de l'Ecriture sainte. Il y a même des épîtres entières de saint Paul, dont le principal dessein» n'est que d'établir cette vérité capitale. 11 déclare partout I . que la loi ne conduit personne à une parfaite justice; que la première loi (2) a été abolie comme impuissante et inutile; (3) que si la justice s'acquérait parla loi, Jésus-Christ donc serait mort en vain ; que si c'était par la loi que l'héritage céleste ('*) nous fût donné, la foi serait abolie et les promesses de Dieu anéanties; (o) que la loi a produit la colère et le châtiment, qu'elle ne produit 6 que des esclaves qui ne peuvent être héritiers avec les enfants de la Jérusalem céleste : et enfin, ce qui peut paraître d'abord étrange, c'est que saint Paul, pour montrer davantage la faiblesse et l'impuissance de la loi pour opérer le salut, va jusqu'à l'appeler 111 Corinlh. III. Littera occidit.) une lettre qui lue [Ihid. Si enim ministratio morti» litteris deformata in lapidibus ) et uu ministère de mort et de damnation.

Nous voyons cependant que quand Pluie siarque Pelage se souleva contre celte importante vérité, toute l'Eglise catholique de son temps s'empressa pour le réprimer : il fut obligé de la reconnaître dan- le concile de Diospole . ville de Palestine, où ses autres erreurs furent aussi condamnées : et il fut contraint de prononcer lui-même analhèine contre ceux qui la desavoueraient. Mais comme la rétractation de Pelage ne fut qu'extérieure et du bout des lèvres, on voit qu'il répandit depuis le venin qu'il avait conserve dans son cœur. Il parait en même

(I) Hebr. Vil. Nihil ad perfection adduxil lex.

(-il Ibid. rteprobalio lit prsecedentis mandali , propier infirrilitalent ejus el inutililaicin.

u>) (ïtritit. 11. Si per legem justilia, ergo gra is Chrislus morluus est.

(4) Ibid. Si ex lege li.creditas, jam non c\ promissione.

(.')) liomanor. IV. Lex iraoi operainr.

(G) Gnlat. IV. Sicni duo testaments, ununt quidem in môme Sina in servi lu tem gênera ns... illa auicm quoe sursum est Jérusalem, libéra est, qux est mater nosira.

NÉCESSITÉ UK LA LOI KN I. G.

temps, que ceux qu'il a plu à Dieu de susciter pour étouffer l'orgueil diabolique de cette secte, selon l'expression de saint Prosper, n'ont pas manqué de considérer et de réfuter comme l'un de ses principaux dogmes, qu'avant Jésus-Christ la loi avait sauvé les hommes, comme a fait l'Evangile depuis la venue de Jésus-Christ.

Ce n'est pas que durant le temps de la loi, et parmi le peuple juif, il n'y ait eu quelques personnes sauvées en pelit nombre , comme le dit souvent saint Augustin; mais il est très-faux qu'elles le fussent par le moyen de la loi : elles l'étaient seulement par une grâce de Jésus-Christ anticipée, par rapport à son incarnation, et en la foi que Dieu leur en donnait, aussi bien qu'en sa mort et en sa résurrection. C'est pourquoi , dit saint Augustin, il n'y avait aucune autre différence entre la créance salutaire qui nous justifie maintenant et celle qui les justifiait alors, sinon que la nôtre considère ces mystères comme passés, au lieu que la leur les envisageait comme avenir. (August. libro de Natura et Gratta, cap. kk.) Credentes fulurum (juod nos credimus factum; ea quippe fides pislos sanavit antiquos quœ sanat et nos, id csl mediatoris Dei et hominum hominis Jesu Christi, fides sanguinis cjus, fides crucis ejus, fides mortis et resurrectionis ejus. C'est aussi ceque saint Léon dit en peu de mots (1): Mysteria pro temporum ratione variata, fides qua vivimus, nulla œtate diversa.

Que si cela est ainsi, comme aucun catholique n'en peut douter, bien loin que la comparaison que saint Clément d'Alexandrie fait de la philosophie avec la loi puisse donner lieu au sentiment du salut des philosophes païens sans la foi en Jésus-Christ, il est clair que rien ne le peut plus formellement condamner.

Car, supposé que la philosophie ait été à l'égard des Grecs ce que la loi a été à l'égard (les Juifs, qu'en peut-on conclure, sinon que comme c'est une manifeste hérésie, de croire que la loi sans la grâce ait sauvé les Juifs , c'en est une, à plus forte raison, de croire que la philosophie ait sauvé les Grecs : et que de même qu'aucun des Juifs n'a pu recevoir la vie de la grâce que par la foi et l'invocation de Jésus-Christ noire Sauveur avenir, il doit aussi demeurer pour constant qu'il n'y a point OU d'élus parmi les païens que ceux à qui Dieu, par une miséricorde toute particulière, a découvert le mystère de l'incarnation de son Fils, pour obtenir par son entremise la rémission de leurs péchés, et le pouvoir de bien vivre par l'assistance de sa grâce; et, par conséquent, que tous ces philosophes païens qui n'ont jamais reçu aucune lumière de ce mystère incompréhensible à toute la raison humaine, sont demeurés dans la servitude du péché, et sous l'esclavage du démon dont il est impossible d'être (lt livré [Ue parle sang de l'Agneau.

(1) Sonet. Lco, Bcrmonc 25. qui lerlius est de ViiWiinie Domini, m|>. 3 in edit. yuencl

Il n'y a personne sans doute qui ne juge celte réponse plus que suffisante pour empêcher qu'on ne puisse abuser des paroles de saint Clément d'Alexandrie, pour établir des dogmes si faux et si erronés. Cependant, comme les hérétiques de notre temps ont aussi attribué les mêmes erreurs à cet ancien père de l'Eglise, l'indignation qu'un vrai catholique doit avoir contre ces grammairiens qui se persuadent ridiculement qu'ils ont une parfaite intelligence de la doctrine des pères, parce qu'ils en connaissent les lettres et les syllabes, m'oblige de m'étendreun peu davantage, pour expliquer et mettre dans un plus grand jour la doctrine de ce grand saint. On en verra beaucoup mieux la pureté; et il sera ainsi pleinement justifié de toutes les calomnies des adversaires de la véritable doctrine de l'Eglise : on peut la diviser en six ou sept points.

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