CHAPITRE VII
Où l'on répond à quelques passages des livres attribues à saint Denis, par lesquels on prétend qu'il a établi le salut des païens sans la foi en Jésus-Christ ; et où l'on fait voir la témérité de ceux qui veulent mettre saint Augustin au nombre des approbateurs de ce sentiment.
On prétend encore que l'auteur des livres attribués à saint Denis autorise le sentinienl du salut des païens ; et on rapporte sur ce sujet ce que cet auteur a écrit au 9mc chapitre de sa Hiérarchie céleste (I) : Que les autres nations aussi bien que la juive, ont été assistées et illuminées par leurs anges protec- Xmrs , quoique avec beaucoup moins de succès
(1) Auclnr tib. de. Gœletti llierarcli. cap. 9. Cuni alli^simi unie i MU rcruin omnium providonlia cun-
doshominesad salutem angeJoriim ducubuç iraqideni promovendos, striai farine Israël pro (minibus ad »en Dci notifiai)! fuit cunversus.
pour elles. Mais si on y fait attention , on verra que cet auteur n'a point d'autre dessein dans ce chapitre 9 que d'y montrer que Dieu a donné des anges pour protecteurs à toutes les nations , ce qu'il prouve par ces paroles de l'Ecriture sainte, selon la version des Septante : Staluit Altissimus termines gentium secundum numerum angelorum Dci (Deuteron., XXXII, 8).
A l'égard de la comparaison qu'il fait du peuple juif avec les autres , voici ses paroles qui font connaître, la vérité de ses sentiments et la fausseté de ceux qu'on lui voudrait attribuer: Si l'on demande, dit-il, pourquoi le peuple juif a été le seul gui ait été élevé à la connaissance du vrai Dieu , il faut répondre que l'on ne doit po\nt accuser la sage conduite des anges , de ce que les autres nations se sont égarées en adorant les faux dieux (1). Cet auteur pouvait-il mieux exprimer le sentiment qu'il avait de la damnation générale des peuples païens , qu'en reconnaissant comme une vérité constante et indubitable qu'il n'y avait que le seul peuple d'Israël qui connaissait le vrai Dieu? c'est ce qu'il avait appris de saint Paul, qui déclare si nettement dans l'épîtreaux Ephésiens : Que les païens avant la naissance de Jésus-Christ étaient sans espérance, et sans Dieu en ce monde (2) : Et dans les Actes des apôtres: Que durant tout ce temps-là, Dieu avait laissé toutes les nations marcher dans leurs propres voies (3).
C'est pourquoi le même auteur, marquant les choses dont un païen qui s'adresse à l'Eglise pour être fait chrétien , se doit accuser, dit formellement: (k) qu'il doit condamner son ignorance du vrai Dieu , donnant à ce païen le même nom qu'à un athée. Ce qui lui a fait écrire ceci , est que la connaissance que les païens avaient de la Divinité , était si imparfaite, si confuse et tellement remplie de choses indignes de Dieu , non seulement dans le peuple, mais aussi dans les philosophes les plus élevés, qui ont eu de Dieu des pensées qui détruisaient son être véritable et infini , qu'on pouvait dire sans difficulté qu'ils ignoraient Dieu aussi bien que les athées, et que leur connaissance même était une espèce d'athéisme.
C'est ce qui paraîtra moins étrange, si l'on considère qu'il y a eu des pères qui pour cette raison, ont soutenu que les hérétiques n'adoraient pas le même Dieu que l'Eglise adore , c'est-à-dire qu'ils n'en adoraient au-
(1) Lib. de Cœlesli llierarcli. cap. 9. Si quis qnœrai ciir popnlus bebrœus soins ad divinas illustraliones sil eveclus, respondendum utique redis ange.loinm guiicrnaiionibus nequaqnani impnlandum esso ca-lerarum genliuin ad lalsos dcos dcfeclioncm.
(2) llphes., H. Promissioiiis spem non habenles, el sine Di'o in hoc inundo.
(5) Açtor. XIV. In prœterifisgenerafiouibusdimisit omnés génies ingredi vias BÙas.
(4) ûb.'dç Ëcdes. Hierurch., cap. t. Dum baptizandus seipsum i'ncusat allieismi cl ijjnoraiionis ver» boni, cuni monel ponlifcx ad Deum intègre esse accedendum.
DEMONSTRATION i.\ ANGÉLIQUE.
cun, puisqu'il n'y en a qu'un véritable , parce que les choses qu'ils lui allribuaieul , étaient contraires à sa nature el à la vérité de son être, et le ruinaient entièrement. Que si ces pères n'ont pas cru que les hérétiques qui avaient été nourris dans l'Eglise et dans la lecture de l'Evangile , connussent le \rai Dieu, à combien plus forte raison ont-ils pu avoir la même opinion des païens qui n'avaient jamais entendu parler de l'Evangile, et qui étaient sans comparaison plus éloignés de concevoir Dieu tel qu'il est, que les hérétiques.
Il est donc constant que les pères et particulièrement l'auteur du livre de la Hiérarchie, après saint Paul, ont été si éloignés de croire que les philosophes païens ayant pu être sauvés sans la foi en Jésus-Christ, et par la seule connaissance qu'ils avaient de Dieu , qu'ils ont cru au contraire , que celte connaissance était une vraie ignorance de Dieu , fort peu différente de celle des alliées. Qui pourrait dire, après cela, que cet auteur favorise ce sentiment , qu'on ne prétend pas seulement étendre à quelques-uns de ces philosophes , mais à un nombre infini ? C'est par conséquent une profanation insupportable de l'Ecriture sainte, que de leur appliquer ce passage de l'Apocalypse où il est dit: Qu'il y aura des bienheureux dans le ciel de toutes sortes de nations (1), de peuples , de tribus et de langues différentes , qui adoreront l'Agneau sans tache dans tous les siècles; et qu'il s'ensuivrait de là que le nombre des élus qui est fixé, serait infini- .ment plus grand parmi les païens que parmi • es juifs ; et de ceux mêmes qui n'auraient amais suivi que le droit de la nature pendant le temps de la loi judaïque. Ce sentiment est très-impie et ne doit jamais entrer dans l'esprit d'une personne qui fait profession du christianisme. Ce n'est pas que dans cet abandonnement général de toutes les nations dont parle saint Paul, Dieu ne se soit pu réserver quelques particuliers, qu'il a ■voulu être comme les prémices de la vocaiton générale de tous les peuples à la lumière de l'Evangile; mais ce n'a été sans doute, comme le dit si souvent saint Augustin (2), qu'en leur révélant par une anticipation de grâce et de miséricorde, le mystère de l'incarnation de son Eils avant son avènement, comme il l'a fait prêcher depuis par toute la terre. Cependant il est certain que le nombre en a été si petit, qu'il n'est pas à comparer au grand nombre de ceux que Dieu a laissés dans l'ignorance de (elle vérité: et rien n'est plus assuré, comme nous l'avons prouvé , que ces philosophes orgueilleux n'en ont point été ; mais seulement quelques particuliers inconnus que Dieu s'est appropriés,
(1) Apocalyps. VII. Post haec vidi urbain niagnam ex omnibus gentibus, cl tribubus, el populis, el linguis, sianies anic ihronum in censpecUi Agni.
(2) Aikjusi. tib. xvn, ite.Civilaïc Un,c,ip. 47. Quod ncniini concessum fuisse credendniu est, uisi coi divinilus revHaïusesi iinus mediaior Dci cl hoininuiu, Jésus Un mu>.
et qu'il cachait dans le secret de sa face, comme parle un prophète, les conduisante! les nourrissant lui seul par son saint Esprit; et les entretenant dans celle sainte confiance,quun Dieu <e devait tain homme pour être leur libérateur.
C'est ainsi que l'Eglise reconnaît que quelque-, païens, ou plutôt quelques personnes qui vivaient parmi les païens, ont pu être délivrés de la damnation générale de tous les autres , et trouver l'abolition de leurs péchés dans le sang du Sauveur des hommes , que la foi leur faisait déjà reconnaître ; et c'est aussi ce que l'auteur du livre de la Hiérarchie a voulu déclarer dans ce chapitre (1), par l'exemple de Melchisédech . qu'il remarque avoir été prêtre du Dieu très-haut, et avoir pu comme prêtre en attirer quelques autres à 1 adoration du vrai Dieu.
Mais il est certain que cet exemple ne peut jamais servir à prouver ce qu'on prétend , qu'un nombre infini de païens se sont sauvés et se sauvent encore tous les jours, avec ta seule connaissance que la lumière naturelle de la raison leur peut donner d'un premier être et d'une première cause, sans aucune instruction particulière d'un médiateur entre Dieu et les hommes : et bien loin que cet exemple puisse autoriser ou établir cette doctrine, qu'au contraire les pères s'en sont servis comme d'un argument très-puissant pour l'abolir et pour confondre les hé— reliques qui la voulaient introduire dans l'Eglise.
C'est ce qui paraît évidemment dans une lettre de cinq grands évèques d'Afrique, au pape Innocent I. Ils y réfutent les impiétés (le Pelage , et ils y font voir contre cet hérésiarque (2), que depuis la chute d'Adam, jamais personne n'a été délivré de la damnation que par la grâce de Dieu , et par la créance au seul Médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme; et que les anciens justes ont eu la même foi que nous avons maintenant; et c'est, ajoutent-ils, ce qui a fait dire au Médiateur même : Abraham, votre père, a désiréde voir mon jour, il l'a vu, et il s'en est réjoui. Et c'est encore pour cette même raison, que Melchisédech, représentant par son offrande du pain et du
(1) Lib. Àe Cœtetti Hiererch., cap. 9. Considerare Hbci Melcliisedech poiiiificeta illmu Deo carisûman, qui neqaa |uam inanium deorum, Bed alitsatmi v crique Dci sacerdos uni. Neqae euim BimpticHer Melchiscdecli Iheologi amicum Dei, sed el sacerdoiem \ i ii uni, ul iinlicarenl non modo ipsuin ad venim Deum fuisse conversant ; verarn eiiamaliis ad veram deilaieni provehendis duceui cxiiiisse.
(i) Epitl. Iï7, iitler Augtuliaiaiun. Ex quo per
uiiuin nommera pcccatuni inlravit in mondain
nemioem liberavil sut libéral sua possibilités, sed graii.i l>ci per (idem nnios Méditions Dei lioininum,
ii lis ChrisU Jesu... Pulo aulent qaud eoa laieai,
Bdem Uirisli, qu;c poslea m ivM'l.iiioiiein venil, in occullo fuisse leraporibos patron nosiroruin, per quam lamen eiiaui ipsi Dei graiia libenli sum, <|ui- (1111111110 omnibus humain genei is lemponbus liberari pouiciuiii, occullo judicio l>ci , non lames viiu|>cnbili.