‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 70 sur 305 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Où l'on fait voir que c'est sans fondement qu'on autorise le sentiment du salut des païens par saint Thomas.

Une des principales autorités dont on se sert pour autoriser le salut des païens sans la connaissance de Jésus-Christ et sans le. secours de sa grâce, est celle de saint Thomas. On dit que ce saint docteur, interprétant le passage du dixième chapitre des Actes, où l'ange dit au centenier Corneille, avant qu'il fût baptisé, que ses prières et ses aumônes avaient monté jusqu'au trône du Tout- Puissant, assure qu'encore que ce capitaine fût païen,il n'était pas néanmoins infidèle, parce qu'il avait la foi implicite, sans laquelle ses actions n'eussent pas pu être agréables A trieu.

Pour peu que l'on examine cet endroit de saint Thomas, il est aisé de voir que la foi qu'il reconnaît dans Corneille, ne peut avoir aucun rapport à la foi imaginaire etchimérjquequel'on veut mettre dans les philosophes païens, pour lâcher d'en faire des saints. Il est vrai que ce capitaine était païen de nation, mais il ne l'était plus de i-eligion , car Dieu lui avait appris par le commerce quil avait eu avec les Juifs, à ne reconnaître plus d'autre Dieu que le Dieu d'Israël, que le Dieu des patriarches et des prophètes et que le Dieu qui s'était fait connaître aux Juifs par tant de miracles et de proJiges, qui leur avait donné ses lois et ses divines instructions et qui kuravait tant de fois renouvelé les promesses de la rédemption du monde. Il vivait dans un continuel exercice de vertu , Sa piété était en admiration à tout le peuple de Dieu, suivant 1-elémoigage qu'en rend à saint Pierre, ce soldat très-pieux queCorneille lui èrivoVa: car il dit de lui: Cornélius Centurie, vir justus ac timevs Dciidi, et trsti)nonium habens ab universâ gente Judœorum,

Or il n'était pas possible qu'il n'eût souvent entendu parler du Messie. Ainsi , tout ce qui lui manquait, est qu'il ne savait pis encore que ce Messie préditparlaloiet parles prophètes, fût Jésus-Christ, que les Juifs venaient de faire mourir ; et c'est sans doute, ce qui a pu donner lieu à saint Thomas d'appeler sa foi implicite, parce qu'il n'avait pas encore une pleine et parfaite connaissance du Rédemplcur. Mais, en vérité, on ne comprend pas ce que tout cela peut avoir Ho

commun avec les philosophes païens, car on avoue qu'ils ne peuvenl être parvenus à la connaissance d'un seul auteur de toutes choses, que par la lumière de la raison, qui ne peut être le principe d'aucune rentable foi, et qu'ils n'ont point eu d'autre guide que ce guide aveugle et trompeur qui conduit les hommes au précipice. On demeure d'accord qu'ils ont \écu dansl'exercice public de toute la religion païenne; qu'ils n'ont eu des sentiments contraires aux superstitions du peuple que pour se rendre plus coupables , autorisant par leur silence et par leurs pratiques ce qu'ils condamnaient dans leur cœur comme plein d'erreur et d'impiété. Enfin il est certain qu'ils n'ont jamais eu la moindre con naissance du nom divin de Jésus, par lequel seul nous pouvons être sauvés selon l'Ecriture sainte. C'est pourquoi, quand il serait a rai que la foi qu'avait Corneille avant que d'être instruit par saint Pierre, eût été suffisante pour lui procurer le salut, il n'y aurait sans doute que l'esprit d'erreur qui en pût conclure qu'une connaissance purement naturelle, que ces philosophes avaient de Dieu, eût été capable de les conduire dans le ciel.

Mais s'il se trouve que la foi de ce cenlenier, quoique fondée sur l'instruction divine qu'il avait reçue par la communication avec les Juifs, quoique appuyée sur l'autolorité des prophètes, et accompagnée d'une grande pureté de mœurs, n'était pas entièrement et pleinement suffisante pour le sauver, qui n'admirera l'ignorance ou l'aveuglement de ceux qui ne voient pas ou qui ne veulent pas voir que cet exemple ne peut servir qu'à les couvrir de confusion et à taire voir la fausseté de leur opinion touchant le salut des païens?

Or c'est ce que nous enseignent les pères de l'Eglise, car quoiqu'ils reconnaissent que la foi de Corneille était une foi divine et un don de la grâce (ce qui ne se peut dire de la connaissance naturelle que quelques païens ont eue d'un seul Dieu), ils soutiennent néanmoins qu'elle n'était pas encore assez parlaite pour lui donner part à l'héritage du ciel ; et c'est aussi pour cette raison que Dieu l'envoya à saint Pierre, afin qu'il reçût une pleine et entière foi de Jésus- Christ, sans laquelle il ne pouvait être sauvé, comme dît saint Augustin: (1) Non sine aliqud fide donabat et orabat Cornélius, sed si posset sine fide Christi esse salvus, non ad eum œdificandum mitteretur architectus apostolw Petrus,

Et ce qui est encore admirable, est que le même S. Augustin (2), dans le livre IV du

M) August. lib. de Prœdestinal., sanctor, cap. 7.

(2) August. lib. IV de H a pi. contra Donatist., cap. 21. Non debemus iinprobare justifiant hominis qiUB prius esse cœpit quant conjungcrctur Ecclesue, sicul esse crêperai justifia Conelii, priusquam ipse esseï in plèbe cbrisiiana, qus neque si intprobaretur, dixissri ci angélus : accepta: sont cleeinosyna: lux, et examina: suut orationes tua ueque si sufliceret ad oapessenduu) regoum cœlorum, uiad Petrum initierai, nionerelur.

Baptême contre les donatistes , compare le baptême que les hérétiques reçoivent hors de l'Eglise, que l'on ne doit pas improuver,

quoiqu'il ne leur serve de rien pour le salut, à cette justice de Corneille, avant qu'il lût incorporé dans l'Eglise. Car si cette justice eût été à rejeter, dit S. Augustin, l'ange ne lai eût pus dit que ses aumône» avaient été r de Dieu, et ses prière» exaucée» : et si elles lui ont suffi pour obtenir le royaume du ciel, Dit u ne l'eût pas averti d'envoyer quérir saint Pierre. Ainsi (1), dit le même saint Augustin ailleurs, r homme commence à recevoir la qrdre lorsqu'il commence à croire en Dieu et ù < la foi. Mais, en quelques-uns, lu gréée de la foi n'est pas telle , qu'elle suffise pour obtenir le royaume du ciel, comme dans les catéchumènes et comme dans Corneille, avant qu'il fût incorporé ù l'Eglise, par la participation des sacrements. Il se trouve donc des commencements de foi qui sont comme la conception de l'homme nouveau; mais pour arriver à la vie éternelle, ce n'est pas assez que d'être conçu, il faut naître (August., Jbid.) : Fiunt ergo inchoatione» quœdam fidei conceptionibus similes, non tamensolum concipi, sed etiamnasci opus est, ut ad vilam perveniatur œternam.

Si donc il est vrai, comme on n'en peut pas douter, que la foi de ce centenier, toute divine et surnaturelle qu'elle était, et accompagnée de tant d'aumônes et de prières, n'était pas entièrement capable de le sauver, que reste-t-il, sinon de conclure que c'est un étrange aveuglement que de produire cet exemple pour en inférer qu'une connaissance purement naturelle que quelques philosophes ont eue de Dieu, quand elle aurait été accompagnée d'autant de vertus qu'elle l'a été véritablement de vices et de désordres, les,a pu conduire dans le ciel et leur donner part à l'héritage de Jésus-Christ , qui n'appartient qu'à ses membres.

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