CHAPITRE PREMIER
Réponse à lu première raison qui est prise de la bonté de Dieu , à laquelle on prétend qu'il est contraire de soutenir que les païens n'ont pu être sauvés sans la foi en Jésus-Christ.
Après avoir jusqu'ici examiné et expliqué les autorités des Ecritures saintes, des saints pères et des théologiens, et montré qu'il n'y en a aucun qui puisse servir à autoriser le sentiment du salut des païens ;il faut passer maintenant à examiner les raisons qu'on allègue aussi pour soutenir ce sentiment.
On dit premièrement qu'il est fondé sur la bonté de Dieu, qui veut, comme dit saint Paul, (I Titnoth., II), que tous les hommes soient sauvés , ne les ayant créés que pour les rendre participants de la félicité éternelle, qui est leur fin dernière : qu'ainsi on n'en doit pas exclure les païens, à cause qu'ils n'ont pas observé la loi de Moïse, puisque la plupart d'entre eux n'en ont eu aucune connaissance; et que d'ailleurs elle ne les obligeait pas, mais seulement le peuple hébreu à qui elle avait été particulièrement donnée. Qu'autrement il semble que Dieu aurait voulu les obligera l'impossible, en leur proposant une fin où ils ne pouvaient pas arriver, ce qui ne pourrait être dit sans impiété el sans blasphème.!
La première chose que l'on peut répondre à ce raisonnement, est qu'il ne touche en rien l'état de la question, ce qui est un des plus grands vices d'un raisonnement : car il ne s'agit pas dans notre, dispute de savoir si les païens sont exclus du bonheur éternel, pour n'avoir pas observé la loi judaïque, puis-
qu'on sait bien que toutes les cérémonies de la loi de Moïse n'obligeaient que les Israélites, et non les autres peuples; mais il ne faut point chercher d'autre cause ni d'autre raison de la damnation des païens, que le péché originel et que leurs propres péchés, (sans parler des secours qu'ils ont pu avoir et qu'ils ont négligés ) , dont il est impossible qu'ils aient pu être délivrés que par Jesus- Christ et par le sang de cet Agneau qui seul peut effacer les péchés du monde.
Or les païens n'ont pas été sauvés par Jésus-Christ, puisque par un juste jugement de Dieu , ils n ont eu aucune connaissance du mystère ineffable de son incarnation qui est le fondement du salut. Et il est évident que pour sortir de leur état , ils n'ont jamais eu recours qu'à leurs propres forces et à leur propre vanité, sans s'adresser à cet unique Médiateur qui seul les pouvait affranchir de la servitude du démon.
Mais il faut bien remarquer que ce qui embarrasse sur ce sujet les esprits philosophiques, c'est qu'ils ne sont remplis que d'imaginations païennes. Ainsi, ils ne considèrent jamais l'homme qu'en la manière que tous les philosophes Tout considéré, comme si, il était demeure dans l'état d'innocence dans lequel Dieu l'avait créé, et que toute la nature humaine ne se fût pas rendue par sa désobéissance l'objet de la colère de Dieu, et n'eût pas mérité la damnation éternelle. C'est pourquoi ils s'imaginent qu'il y aurait de l'impiété et do blasphème à croire que Dieu aurait prépare aux païens une fin où ils n'auraient pu arriver avec la même facilite, que si l'homme n'eût pas pèche, f.cla serait
NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C
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1res- vrai, s'il s'agissait de la première créalion de Thomme dans l'état d'innocence. Car il n'y a en effet rien de plus contraire aux lois éternelles et immuables de la justice divine , que de faire une créature intelligente et par conséquent capable de posséder Dieu, sans lui donner tous les moyens de parvenir à cette possession et de jouir éternellement de cet objet adorable , qui peut seul remplir ses désirs et la rendre bienheureuse.
Mais il est certain que de dire la même chose de l'homme déchu par son crime de l'état où Dieu l'avait mis , c'est ruiner le péché originel , c'est désavouer la damnation que nous avons tous encourue par la désobéissance d'Adam, comme dit saint Paul; c'est détruire absolument la religion chrétienne qui n'est fondée que sur Jésus-Christ , c'est anéantir sa croix , et vouloir qu'il soit mort en vain ( Galalar. II) : Ergo Christus gratis mortuus est.
Et en effet, il paraît que les termes de blasphème et d'impiété, dont on accuse ceux qui ne sont pas dans le sentiment du salut des païens , ne peuvent avoir de fondement que dans cette imagination, que ce serait faire Dieu injuste, que de vouloir qu'il eût laissé les païens sans moyens pour parvenir actuellement à la fin qu'il leur avait proposée , qui est la béatitude éternelle. Or il n'y a jamais eu que les pélagiens qui aient eu ces sentiments , pour lesquels l'Eglise les a condamnés; et la même Eglise oblige tous les catholiques de croire comme des articles de la foi , que l'homme dans l'état de nature corrompue ne parviendra jamais à la béatitude éternelle sans le secours particulier de la grâce du Sauveur ; que cette grâce n'est due à personne, mais dépend entièrement de la pure miséricorde de Dieu , et par conséquent qu'il n'y aurait pas le moindre prétexte d'accuser Dieu d'injustice, quand il la refuserait non seulement à quelques hommes en particulier mais à tous en général.
(1) Voilà ce que tout chrétien doit croire s'il veut être véritablement catholique, comme
(1) DeGratia et Lib. Arbitr. t. n. cap. A. SU jam lerlia propositio. Nullacsset in l)eo iniqnilns, si non soliim aliquibus, sed eùam omnibus hnminihus auxilium sulïicicns ad saluiem negaret. H:cc cenissima est apud cos qui ex divinis lilteris pcccaluni originale noveruni : nain cum per peccalum primi hominis nascamur omnes lilii ir;c, ni Apostolus docet ad Eplies. II. mini nobiajure debetur nisi pœna. Hinc Sap. XII. dicil Spirilus sanclus : Quis slabit conlra judiciiim iiium, aul quis libi impuiabil si pci ierint naliones quaslufecisli? Et Aposlolus ad Rom. IX. tleinonstrat solain esse misericordiam (|iia Dense massa perditiouis aliqua vasa facil in honorem : unde cliani vasa miscricordiio appel lai; cl ea caus.i est ut S. \ugust. docet in epist. 105. cur pauci sint qui SaWantur, ut uimirum iniclligamus , quid omnibus deberclur. Deniqae prima gralia daiur inimicis, ac per boc modis omnibus est indebila. Nulli igiiur tieret injuria , si ca gralia nemini pndicrelur. Iiaque S. Aug. lib.de Bonn persever. cap. 8. Non simiis ingrali,
auod tain mullbs libéral uiiserieors Deus de tant ebilà perdilione, ul si indc neuiincin liberarel, non csscl injustus.
dit le cardinal Bellarmin expressément en ces termes : Etablissons, dit ce cardinal, une troisième conclusion: Il n'y aurait en Dieu aucune injustice , quand il ne donnerait point de secours suffisants pour le salut , non seulement à quelques hommes, mais à tous en général. Cette proposition doit passer pour très-certaine et très-assurée parmi tous ceux à qui les Ecritures saintes ont donné la connaissance du péché originel : car puisque le péché du premier homme fait que nous naissons tous enfants de colère , comme dit l'Apôtre, de droit il ne nous est rien dû que le supplice. De là vient ce que dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage : Qui s'élèvera contre votre jugement, ou. qui vous reprochera la perte des nations que vous avez créées? Et saint Paul montre dans le chapitre IX de l'Epître aux Romains, que c'est par pure miséricorde , que Dieu délivre quelques-uns de la masse de perdition pour en faire des vases d'honneur : d'où vient qu'il les appelle des vases de miséricorde. Et laraison, selon saint Augustin, dans l'Epître 105 , pourquoi il y a peu d'hommes sauvés, c'est pour nous donner à entendre par le grand nombre des damnés, que tous généralement méritaient de l'être. Enfin la première grâce est donnée à ceux qui sont encore ennemis de Dieu : et ainsi, en quelque manière que ce soit, elle ne peut leur être due. C'est pourquoi, dit excellemment saint Augustin da7is le livre du Don de la persévérance, nous ne devons pas être ingrats envers Dieu, mais reconnaître combien sa miséricorde est grande, de délivrer tant de personnes d'une damnation si justement duc à tous les hommes , qui encore qu'il n'en délivrât aucun , ne serait point injuste.
Mais pour ajouter aux raisons de Bellarmin qui sont très-solides un exemple qui ne reçoit point de réplique ; il est certain que quoi qu'on dît que Dieu a préparé généralement à tous les enfants, des moyens de parvenir au salut, on ne peut pas dire que ces moyens soient appliqués à ceux qui meurent dans les entrailles de leur mère, auxquels on ne peut pas donner le baptême, seul sacrement nécessaire, de toute nécessité, pour obtenir la vie éternelle. Cet exemple seul fait voir clairement que l'accusation du blasphème que l'on emploie contre le sentiment i\u salut des païens, retombe sur ceux qui la l'ont, puisque trouvant qu'il y aurait de l'injustice en Dieu de laisser périr quelqu'un sans lui donner des moyens efficaces de parvenir à sa fin , il faut nécessairement que l'on croie Dieu injuste , de laisser mourir une infinité d'enfants dans une impossibilité tout entière d'arriver à leur lin qui est le bonheur éternel; car ils n'y peuvent arriver que par le baptême qu'il est impossible de leur conférer. Le silence de ces enfants ferme donc sur cela la bouche à tout le monde , comme le disait saint Augustin auv pélagiens : Y obis ora obstruunt , et linguas prémuni t/ui loqui nondum valent.
Et quant à < :e que l'on prétend fonder le salut des païens sur ce que dil saint Paul,
DÉMONSTRATION l S *NG1 I
que Dieu veul que i * m ^ les hommes soient s.iim 6s . il Fatil . pour n'être point trompé dans l'intelligence de ce passage de saint Paul, «■ ii chercher le véritable s< ns dans les livres des saints docteurs qui l'ont expliqué contre I is pélagicns et les sémi-pélagienst Il rt'esl pas nécessaire d'en faire ici une longue discussion qui pourrait nous mener trop loin; mais on peut dire, sans s'arrêter à cette dispute, que le p ssage entier de saint Paul condamne manifestement le sentiment du saint des païens, comme saint Augustin l'a fort bien remarqué dans sa lettre W, où il donne cet averti sèment important qui renverse absolument l'opinion du salut des païens [Epistola jam 1 Ô'i- . olim 59) : Va rie quisquam nui rit posse esse salutis riiiin in bona conversatiOne, et uniui j)ci omnîpotcntis cullu , sine participatio corporis ci sang i i : wi us enim
J)ras, inquit, et u diator Déi et homi-
num iiomo Chrislus Jésus, ut il lad quod dis rat, omnes homines v'ull salvôs péri, uullo alto modo intelligatur prœstari nisiperMedtatorem,non Deum qui semper Verbum erat, sed hominem Christian Jesum, cum Verbum caro factum est cl habitavit in nobis. Voici, dit-il, lu signification desparoles de l'Apôtre : Afin que personne ne pût (lire que l'on pourail arriver au s:, lut par la bonne vie et par le culte d'an seul Dieu tout-puissant , sans la participation du corps et du sang de Jésus-Christ , l'Apôtre ajoute ces paroles: car il y a un Dieu, cl un Médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Chrisl, pour nous donner à entendre que ce qu'il avait dit auparavant , que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, ne se peut accomplir en aucune autre manière que par le Médiateur, non en tant que Dieu, ce que le Verbe a toujours, été, mais en tant qu'homme et en tant qu'il est devenu Jésus-Christ , lorsque le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous.
Ne peut-on pas dire ici que quand saint Paul aurait prévu (comme l'Esprit saint qui parlait en lui le prévoyait bien] que l'on abuserait un jour de ses divines paroles , pour établir la mauvaise doctrine louchant le salut des païens, il ne pouvait rien faire davantage pour empêcher ce mal, que de joindre ensemble, comme les causes principales et absolument nécessaires du salut, la reconnaissance d'un seul Dieu , et celle d'un seul Médiateur entre Dieu et les hommes, lésus-Cbrist homme, afin COm e dit saint AUgustln [Loco mox citât o ex Jîpist. jam 1V9, olim 59), que personne ne conçût cette fausse opinion que jamais personne se pût sauver en vivant moralement bien, et en adorant an seul auteur (le toutes choses sans aucune instruction du Médiateur, sans jamais invoquer ce nom divin dans lequel seul consiste toute Vespérahce de notre t sans être inséré dons son corps par celle foi vive ni Jésus-Christ qui nous fait devenir ses membres et une même chose avec lui.
C'est aussi ce qui vérifie ce que ce divin Médiateur dit autrefois à Nicodéme [Jouit.,
III, 13. Nem* n, nui qui ûV-
ht ih ccelo Filius hominii . qu< j rsonne ne monte au < iei qUe b l ils de l'homme qui est descendu du ciel, ■ est-à-dir< Que personm n'y monte que Jésus-Christ, mais .le us-Christ tout entier, le I - mem-
bres Augusl. inptalm. \.\\ / \t. i :
t aput enim eum corpore suo unut est Christ a*.
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lit panse à la seconde raison sut laquelle on end fonder le sentiment du sulut des païens, savoir : qu'il n'y a point en Du a i ej/lion de persan
On ajoute à la première raison que nous venons d'examiner, que l< même saint l'aul nous assure i.Xon est acceplio personarum ojjail Deum. Romanor. 11; Ephes, VI; < lossens. lil; qu'il n'j a point en Dieu d'acception de personne, et que celte sentence qui esl de 1 Ancien comme du Nouveau Testament, doit avoir lieu aussi bien à 1 égard des païens qui ont vécu pendant le temps de la loi, que de ceux qui l'étaient auparavant. Celait là un des plus ordinaires arguments des pélagiens pour prouver, comme on le vomirait faire encore, qu il n'j a personne qui n'ait -on salut entre ses mains, sans avoir besoin du secours de la grâce. Il est vrai qu'il ne parait pas si étrange dans la personne de ces hérétiques qui niaient le péché originel, au lieu qu'il e>t insupportable dans la boude de ceux qui font profession de le reconnaître : car l'acception de personne n'est autre chose qu'un vice contre la justice lorsque l'on préfère les uns aux autres dans la distribution des biens qui appartiennent également à tous. Or. qu'esl-il dû à toute la nature humaine depuis sa révolte, que la peine et le supj lice? Qui peut donc se mettre en l'esprit celle extravagante pensée, que Dieu se rend coupable d acception de personnes, en distribuant s< comme bon lui semble, à ceux qui n'en méritent aucune, el qui ne sont dignes que de sa colère el de sa ven§ e; et délivrant ceux qu'il lui plaît d'une damnation qui est si justement due à tous les hommes, qu'on n'aurait aucun sujet de se plaindre de sa justice quand il n'en aurait deliv ré personne. CtUX qui tiennent ce lan§a§i [i . disait
1 lugusf. Episl.jam. 194. olim. 10'<. ad. Six/Mm n. i el ,">. P. n mu atiendunt quod debiu reddaïur na damnant indebita graiia liberalo, m née illc se iudignum queralur, née digiuimse istc glorielur, que ibi poiius acceplionein nullam Deri personarum, ulii nu. \ cadenique massa damuaiionis el oflensionis invohii, ut liberalus de non liberalo discal quod etiain sibi siipplicium coiivenirel nisi graiia subveoirel , si auiem gratis nuque nullis meriiis reddila , sed r i aluiia Iminiaie douaia. Sed injusiuip esl , iqquiuul , in una cadeinque m.da causa , hune libera'rî , illum puniri. Nenipe ergo justum est ulrumquc puuiri. Quis hoc n ^.iv.i n ' \-.nn - ilias Salvauui dura
ne-bis non rcddilum ccrn'uuus, quod iu damnaïKjmj
NÉCESSITE DE LA FOI EN J.-C
saint Augustin aux pélagiens qui se servaient des mêmes passages de l'Ecriture sainte pour établir la même doctrine, ne considèrent pas avec assez d'attention que la peine est due à ceux qu'il damne, et que la grâce n'est point due à ceux qu'il sauve , et que l'un a aussi peu de sujet de se plaindre comme s'il n'avait pas mérite' la damnation, que l'autre de se glorifier comme s'il avait mérité le salut. Ainsi, bien loin qu'il y ait acception de personnes, il n'y en peut avoir aucune, puisque tout le monde est enveloppé dans une même masse de péché et de condamnation ; de sorte que ceux que Dieu sauve apprennent par l'exemple de ceux qu'il ne sauve pas quels supplices ils auraient encouru si la grâce ne les avait pas secourus ; que si c'est par sa grâce, elle ne leur est donc pas accordée par leurs mérites, mais donnée par une bonté gratuite purement libérale.
Ils objecteront peut-être qu'il est injuste qu'en une même et également mauvaise cause, l'un soit sauvé et l'autre puni; mais je réponds que si cela est injuste, il est donc juste que l'un et l'autre soit puni; et qui le pourrait nier? Que nous resle-t-il donc, sinon de rendre grâces au Sauveur lorsque nous voyons qu'il ne nous a pas rendu ce que nous reconnaissons par la damnation de ceux qui étaient en même état que nous, qu'il nous devait rendre comme à eux ? Car si tous les hommes étaient sauvés, on ne remarquerait pas ce que la justice doit au péché ; et si nul ne l'était, on ne verrait pas ce ue la grâce donne aux pécheurs.