CHAPITRE III
Où l'on explique cette maxime de théologie , que Dieu ne refuse jamais sa grâce à ceux qui font ce qu'ils peuvent, sur laquelle on fonde le salut des païens.
On dit que c'est une maxime de théologie, que Dieu ne refuse jamais sa grâce à ceux qui font ce qu'ils peuvent pour s'en rendre dignes; et que les païens qui ont vécu ver-" tueusement en suivant les lumières de la nature, et soumettant leur libre arbitre à la raison, ont fait ce qui était de leur pouvoir, puisqu'ils ne connaissaient point d'autre loi que la naturelle, et qu'ainsi on doit croire que Dieu ne leur a pas dénié sa grâce , et qu'ils peuvent être du nombre des bienheureux.
C'est là encore un langage tout pélagien, 1° en ce qu'il suppose, comme ces hérétiques, que la grâce et l'assistance divine se lionne selon les mérites acquis par les forces île la nature, et non pas selon Le bon plaisir de Dieu, qui la donne néanmoins souvent aux plus scélérats et aux pécheurs les plus abandonnés, comme à la pécheresse dont parle l'Evangile, à saint Matthieu, à Zachée, au bon larron , à saint Paul , et ne la donne
similium etiam nobis debilum fuisse se cognoscimus. Si enim omnis homo liberarelur, unique laicrei quid
Îicccato per jusliliain debealur; si neino, quid gralia argirctur.
pas à ceux qui paraissent les plus vertueux , comme étaient les pharisiens parmi les juifs du temps de Notre-Seigneur, et Philon et Sénèque du temps des apôtres à Jérusalem et à Rome.
2° En ce qu'il suppose que la loi naturelle se peut accomplir par les seules forces du libre arbitre et de la raison. Mais comme ce sont les mêmes principes qu'établissaient autrefois les hérétiques Pelage et Célestius, son disciple, contre la véritable doctrine de l'Eglise , il n'y a qu'à y répondre ce que l'Eglise y a répondu par l'organe du grand saint Augustin. Vous êtes pélagiens et célestiens, disait ce saint docteur à ces hérétiques,! en ce que vous soutenez qu'il n'y a point d'homme qui ne soit libre à faire le bien sans la grâce de Jésus-Christ : Liberum esse quemquam ad agendum bonum sine adjutorio Dei dicitis : hinc cslis pelagiani et celestiani (Lib. II, de Nuptiis et Concupiscentiâ, cap. 3). Et c'est ce qui est principalement vrai selon le consentement de tous les théologiens lorsqu'il s'agit d'une observation de la loi naturelle qui soit de quelque considération en ce qui regarde le salut.
Quant à la maxime de théologie, il faut examiner dans quel sens on l'entend : car si on ue la prend que dans le sens que saint Thomas (1) lui donne, et que lui doivent donner tous les catholiques, elle ne serait rien dans notre question, puisque ce saint docteur prétend que celte sentence : Facienti quod in se est Deus non denegat gratiam, ne veut dire autre chose, sinon que Dieu ne dénie point sa grâce à celui qui fait ce qui est en lui en tant qu'il est poussé de Dieu, et que la grâce lui donne le pouvoir d'implorer la grâce suivant cette vérité catholique de saint Prosper : (2) Sans la grâce, personne ne court à la grâce : Sine gratta nemo currit ad gratiam. Saint Augustin dit la même chose : Désirer la grâce est un commencement de grâce (August. lib. de Correpl. et Grat. cap. 1) : Desiderare auxilium gralitr, initium gralia? est.
Mais prétendre que celte maxime de l'école nous puisse porter à croire que Dieu fût obligé de douner sa grâce à ces prétendus vertueux du paganisme , pour avoir suivi les lumières de la nature et de la raison, il faudrait auparavant nous avoir fait renoncer à toutes les maximes de la doctrine catholique : car, comme dit fort bien le cardinal Bellarmin (3), ceux qui croient
(I) 1. 1.(f. 109. arlienl. G. ad. 2: Cum dicitur homo facerc quod in se csl ; dicitur hoc esse in polcslaie hominis secundum quod esi motus a Deo.
(i) Ad Capitul. Gallor. objection. 8. cl carminé de ingratis. Perque ipsum nisi curratur, non iiur ad jp« aam.
(ô) De Gralia cl Lib. Arbilr. lib. vi. cap. (I. Qui <loccnt nommera facicudo quod in se csl , solis n.itui.r virilms ad gratiam praeparari, aul opuianlureunq suis viriiui^ poase desiderare ci petere a Deo gratiam , et hii'c. csi lisresii pelagiana , ut ex concilia aratiBÎcano alisque lesumoniif supra citai is probatum est ; mit (eue existimani posse hominem servare propriis viribus oinnia pixtepta moralia , cl innocentent vilain
323 DÉMONSTRATION EVANGELlO.lt;
que l'homme, en faisant ce qui est en lui, se leigner (1) qu'i prépare à la grâce par les seules forces de la pour le (ai nature, ou ils t'imaginent qu'il peut par ses propres forces désirer la grâce et la ilciiniitder, ce qui est une hérésie pélagienne, comme nous l'avons prouvé par le concile d'Orange et par beaucoup d'autres autorités , où ils se persuadent qu'un homme peut par tes /</ <<près forces qurder tous les préceptes <(>■ la morale, et mener une vie innocente selon la droite raison, et que Dieu est attire par celte sainteté morale à lui donner un secours particulier, par lequel il puisse enfin parvenir à la foi et à la grâce; et c'est encore une hérésie pélagienne que nous avons pleinement réfutée dans le livre qui a précédé celui-ci, pour ne pas dire maintenant qu'on ne trouvera point dans toutes les histoires un homme qui ait vécu de cette sorte : car pour les Calon , les Socrate et autres semblables, qui ont passé pour les plus saints et les plus vertueux des païens ; il est aisé de faire voir qu'ils ont été souillés de beaucoup de vices.
On ajoute que celui-là doit être cru avoir fait tout ce qu'il a pu, qui a témoigné aimer Dieu de tout son cœuret son prochain comme soi-même : et que comme beaucoup de philosophes païens sont arrivés à la connaissance d'un Dieu souverainement bon, ce qui le rend aimable sur toutes choses; ils ont ensuite considéré tous les hommes comme des enfants d'un si bon père, qui devaient par conséquent s'aimer comme frères, cl ne faire jamais l'un à l'autre ce que chacun d'eux n'eût pas voulu qu'il lui eût été fait en particulier, et que c'était le précepte fondamental de toute leur morale.
Mais il n'y a rien autre chose à répondre à ce raisonnement, sinon que c'est démentir formellement l'apôtre saint Paul: car il nous assure (1) que ces philosophes qui ont connu
Dieu, ne l'ont point glorifié comme Dieu, ni ne lui ont point rendu grâces; et on veut au contraire que ce soit une bonne conséquence de dire qu'ils ont aimé Dieu par-dessus toutes choses, parce qu'ils l'ont connu : comme si une infinité de méchants chrétiens, sans parler des hérétiques, des juifs et des niahométants, ne reconnaissent pas un Dieu souverainement bon, sans néanmoins l'aimer sur toutes choses. Mais il est évident que tous ces principes et toutes ces maximes ne respirentque le pélagianisme , puisque toutes ces propositions en ressentent le venin: ce sont des ruisseaux de cette source empoisonnée. Car rien ne peut corrompre davantage les esprits des chrétiens, que de leur en-
agerc secundum rationem ci bac sanctilale morali provocare Deuin ad auxilium spéciale sibi donandum qui) tandem ad (Idem graliamque perveniat : sed base quoque esl lia:resis pelagiana in libra superiore salis superque refutaia, ut omiltam nolhim ejusmodi hominein ex liisloriis posse inonslrari. Caiones enim, Socrates aliique horuni similes qui iuler ethniecs sanclissimi judicali sunl, imillis vitiis coopcrlos fuisse, facilo (leinonslrari possel.
(1) Romanor. 1. Cuin cognovissent Deuin , non sicul Deum gloiilicaveiunl aul gralias egerunl.
ne faut que savoir le bien pour le laire, et connaître Dieu pour l'aimer; cependant nous royonj qu'on concile de Cartbage de plus de déni cents éréques, ef
dont les décisions sont alléguées par les papes comme dea article de roi, prononce ana- Ibème contre cette erreur. Saint Paul la condamne aussi manifestement, lorsqu'il nous apprend que toute la science des Juifs, quoiqn infiniment élevée au-dessus de celle de tous ces philosophes; cette connaissance si claire que Dieu leur avait donnée de sa nature et de ses perfections infinies; cette instruction si exacte qu'ils avaient reçue de sa propre main pour le règlement de leurs mœurs et de leur vie; les avait rendus plus coupables (Romanor. V): Lex subintravit, ut abundaret delictum, et que la loi , toute divine qu'elle était, leur avait été une occasion d'augmenter leurs péchés et un ministère de mort (II Corinth. III : Ministratio mortis, litteris de formata in lapidibus).