‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 79 sur 305 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu'il était raisonnable que Dieu ne donnât que des biens passagers à ceux qui n'en ont point désiré d'autres, et qui en faisaient leur béatitude.

C'est à tort qu'on dit qu'il ne serait pas raisonnable de restreindre toute la félicité des païens vertueux , quand ils en auraient joui en ce monde, au peu de temps qu'ils y ont été, ni les priver de leur fin principale qui était la béatitude éternelle. Car au contraire , était-il raisonnable, que Dieu donnât la béatitude éternelle à ceux qui , par un orgueil insupportable n'en ont jamais recherché d'autre que celle qu'ils ont cru se pouvoir donner à eux-mêmes durant cette vie? En effet , si on excepte les platoniciens qui ont eu quelques pensées pour un autre monde que celui-ci , quoique très-incertaines et très-confuses, et dont il ne paraît point même qu'ils se soient jamais servis pour le règlement de leurs mœurs , se contentant d'en embellir leurs discours et d'en entretenir leur vanité ; tous les autres païens se sont arrêtés à cette vie mortelle , et y ont terminé toutes leurs prétentions et toutes leurs espérances ; et s'ils ont porté leur pensée au-deià du tombeau , ce n'a été que dans le désir de vivre après leur mort dans la mémoire des hommes.

C'est le témoignage que nous en rend l'un des plus grands maîtres de la morale païenne (Scneca, Epist. 53 et 73); car dans le comble de sa vanité et dans le dessein criminel d'égaler la félicité de son sage à cellcdeDieu, il ne. laisse pas de la renfermer dans le petit espace de cette vie présente : et il soutient que Dieu n'a que cet avantage au-dessus du sage, qu'il est plus longtemps heureux, et qu'il possède durant toute l'éternité ce que l'autre ne possède que durant un moment de temps. Et néanmoins , comme s'il se fût repenti d'avoir trouvé quelque chose en quoi ce sage orgueilleux fût inférieur à Dieu , il ajoute qu'il ne se doit pas estimer moindre que Dieu, quoique ses vertus soient renfermées dans un moindre espace de temps, et que, comme de deux sages celui qui meurt le plus vieux ne doit pas être estimé plus heureux que celui qui n'a vécu que peu d'années; ainsi Dieu ne. surpasse pas le sage en félicité, quoiqu'il le surpasse en âge, la vertu n'en, étant pas plus grande pour rire île plus longue durer. On voit par ces blasphèmes comment les plus ambitieuses prétentions des plus vertueux des païens se terminaient au bonheur de celle vie, et non pas à la vie éternelle.

El c'est en cela même que nous pouvons remarquer une monstrueuse union d'un ex-

tréme orgueil avec la plus grande, banane

f»ar l'un ils ont voulu élever l'homme jusqu'à a majesté de Dieu , en égalant la félicite de la créature à celle du Créateur ; et par I autre ils l'ont rabaissé jusqu'à la condition du bétes , en voulant que sa béatitude ne lût pas de plus tle durée que celle îles auirnauv irraisonnables(rerftw/.W&. de llesurrect, carn.): JVihil esse post mortem Epivuri scholu ait, ait et Seneca omnia post mortem jimti etiam ipsam. Par l'un ils ont déshonoré la nature divine , et par l'autre ils ont avili la nature humaine. Par l'un ils se sont portés à cette insolence de prétendre que 1 homme pauvre et misérable comme il est, devait être à luimême, aussi bien que Dieu , sa dernière Gn et son souverain bonheur; et par l'autre, ils se sont laissé emporter à cette lâcheté de vouloir qu'une âme immortelle et née pour jouir éternellement de Dieu, se contentât de la jouissance d'un bien créé et d'une béatitude passagère et périssable.

C'est ce qui a fait dire excellemment à Lactance (Divin, Instit L III, c. 12), qu'encore qu'il soit vrai que quelques philosophes aient mis le souverain bien dans V esprit, et non dans le corps, néanmoins que rapportant tout à cette vi", qui se termine avec le corps , ils sont retombés dans le corps auquel appartient tout ce temps qui se passe dans le monde, lorsque nous nous arrêtons dans ces limites, et que nous n'aspirons point à l'éternité: c'est pourquoi , ajoute cet ancien auteur, le souverain bien qui rend l'homme heureux, ne se peut rencontrer que dans la religion et dans la doctrine qu'enferme l'espérance d'une immortalité glorieuse.

C'est donc en vain qu'il semble que l'on voudrait obliger Dieu à accorder la béatitude éternelle à ceux qui n'ont aucune part à cette religion divine qui seule a le pouvoir de nous inspirer des pensées solides pour une autre vie et pour un autre monde que celui-ci. Et la récompense , ou plutôt le châtiment que Dieu devait à ces philosophes orgueilleux, était de les abandonner aux désirs de leur cœur, et de les laisser jouir à leur aise de leur imaginaire félicité. Il l'a fait, il les a laissés vivre dans une parfaite satisfaction intérieure et dans un raviss,ment continuel à la vue de leurs prétendues qualités avantageuses : il a permis qu' ils se soient portés jusqu'à cette horrible frénésie, que de se croire pleins de joie , gais , tranquilles, inébranlables, et menant une vie pareille à celle des dieux, lorsque l'excès des maux et des misères qui les ai câblaient les contraignait de s'en affranchir par une mort volontaire, et d'avoir, recours au [dus grand des parricides pour fuir celle vie que leur vanité leur faisait trouver si heureuse. Enfin Dieu a souffert avec une patience incompréhensible que cette Caosse opinion de béatitude leur ait fait proférer tant de blasphèmes contre l'honneur de son nom : qu'ils se soient mis en parallèle avec la Divinité i qu'ils se soient égales au Très-Haut, et qu'enlles d'une présomption détestable, ils aient cru pouvoir acquérir par leur propre force

une aussi grande félicité que celle qu'il possède par sa nature. Qu'auraient-ils à lui demander davantage? en quoi se pourraientils plaindre de sa justice? et s'ils l'osaient faire, n'aurait-il pas sujet de leur adresser ces paroles de l'Evangile : Amice , non facin lihi injuriam; nonne ex denario convenisti mecum '! toile quod tuum est , et vade (Matth. XX). Vous avez prétendu vous rendre heureux par vous-mêmes, et vous l'êtes devenus par l'orgueil de vos pensées. Votre vanité vous a fait croire que le seul prix de votre vertu était votre vertu même , et la satisfaction qu'elle vous donnait. Vous avez reçu l'accomplissement de vos désirs : vous vous êtes persuadés que c'était une chose honteuse de vous adresser à moi pour être heureux , et que le sage devait se contenter de soi-même et de la jouissance de ses propres biens. Je vous ai laissés jouir de ce bonheur imaginaire autant que vous avez voulu; c'est-à-dire, durant l'espace de votre vie : maintenant l'heure est venue que ma justice doit être satisfaite , et qu'avant autrefois refusé de me reconnaître pour auteur de votre vertu et de votre félicité. \ous me reconnaissiez pour le vengeur de vos crimes et le juste auteur de vos peines.

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