‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 84 sur 305 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que c'est contre la vérité de soutenir qu'il y ait eu une infinité de personnes qui aient suivi par la seule lumière naturelle le chemin étroit du paradis, avant que Jésus- Christ fût venu le tracer par son exemple et par son sang.

C'est donc sans fondement qu'on ose dire qu'une infinité de personnes, depuis Adam jusqu'à Abraham, qui violeront le droit de la nature, ne laissèrent pas d'être du nombre des élus, ayant fait d'ailleurs quantité d'actions vertueuses, et que leur repentanec imaginaire leur ait obtenu de la miséricorde de Dieu la rémission de leurs péchés. Car s'il est fort aisé d'attribuer ainsi le salut éternel à une infinité de personnes, cl de s'imaginer vainement avoir entre ses mains les clés du ciel pour l'ouvrir à qui l'on veut, il n'est pas si aisé de le prouver. En effet ce que Jésus-Christ marque dans l'Evangile, de la difficulté qu'il y a d'entrer et de marcher dans la voie qui y conduit, qu'il assure être si étroite, qu'il faut faire violence pour y entrer, fait bien voir que sa doctrine ne s'accorde pas avec le sentiment de ces auteurs du salut des païens, qui veulent nous faire accroire que le chemin du ciel est si aisé, si large et si facile à tenir, qu'avant même que le Fils de Dieu nous le lût venu tracer par son exemple et par son sang, la seule lumière de la raison y faisait marcher un nombre infini de païens, et les redressait facilement lorsqu'ils s'étaient égarés.

Il faut donc nous en tenir à la parole de Jésus-Christ et à ce que l'Ecriture sainte nous enseigne , qui est bien contraire à toutes ces imaginations pélagiennes, et qui nous apprend que dans ces premiers temps du monde la connaissance et l'adoration du vrai Dieu était demeurée en peu de familles, tout le reste des hommes vivant selon l'inclination de la nature corrompue, comme saint Paul nous en assure, lorsqu'il dit (Acl., XIV ) : In prœteritis generationibus dimisit omnes génies ingredi vias suas, que Dieu avait laissé toutes les nations marcher dans leurs propres voies avant la venue de Jésus- Christ, et [Rom., V) : Hegnavit mors ah Adam usque ad Moysen, que la mort avait régné depuis Adam jusqu'à Moïse. C'est ce qui a fait dire à saint Bernard, que Dieu à peine commença à se rendre pitoyable au temps de son ami Abraham, et à saint Chrjsostomo, que ces anciens justes, comme Noé, Abraham, Loin et Moïse ne sont pas tant admirables pour avoir vécu saintement, que pour avoir vécu dans un temps où l'on ne trouvait personne qui fût dans la bonne voie Ainsi, dit ce saint docteur, ils ont été comme des étoiles dans une obscure nuit, comme des roses entre des épines, comme des brebis au milieu d'une infinité de loups, cl ils

ont marché dans des voies entièrement opposées à celles du reste des hommes.

Et c'est en vain qu'on allègue pour appuyer ce sentiment, que Dieu n'a point d'égard à la condition des peraonnes, et qu'il ne dénie jamais sa grâce et son assistance spéciale aux vertueux, de quelque condition qu'ils soient, et en quelque temps qu'ils aient été. Mais il n'y a qu'à répondre que si le Sauveur du monde recommandait autrefois à ses disciples avec tant de soin , de se donner de garde du levain des pharisiens : Cavete a fermenta pharisœorum (Matlh., XVI), nous n'avons pas moins sujet de recommander aux fidèles de ce temps-ci de se donner de garde du levain des pélagiens : Cavete a fermento pelagianorum.

En effet, on ne saurait plus visiblement renouveler les erreurs de ces hérétiques , qu'en disant que Dieu ferait acception des personnes, s'il ne donnait sa grâce et son assistance spéciale aux païens vertueux en apparence. Car il est constant que c'est là un des principaux points que toute l'Eglise a eu le plus en horreur dans les pélagiens,. et c'est dire comme eux, que la grâce se donne selon les mérites et les bonnes œuvres faites par les forces de la nature.; et ainsi faire que la grâce ne soit plus grâce, suivant celte décision de saint Paul, si claire et si précise: Si autem gralia, jam non ex operibus ; alioquin gralia, jam non est gralia (Rom., XI).

Mais l'Eglise a toujours répondu que le vice d'acception des personnes n'a lieu qu'en des choses qui sont dues ; et que comme la grâce n'est due à personne depuis le péché d'Adam qui nous a tous rendus dignes de la colère de Dieu, comme dit saint Paul, Dieu donne et refuse sa grâce à qui il lui plaît, sans pouvoir être accusé de faire acception de personnes, dit saint Augustin (Lib. II , ad Bonif., c. 7), lorsque de deux débiteurs également redevables, on remet à l'un, et on exige de l'autre ce qui est également dû par tous les deux : Nulla est acceptio personarum in duobus debiloribus œt/italiter reis, si alteri remillilur, allai exigihir, quod pariter ab utroque debetur : quoniam quod ab irœ vasis exigit justitia punientis, hoc vasis miseri- ' cordiœ dimittit gralia liberantis.

Mais les auteurs qui tiennent le salut des païens, ont d'autant moins de raison de soutenir que Dieu n'a pas dénié l'assistance de ses grâces spéciales aux païens qui l'ont invoqué et qui ont vécu moralement bien, qu'ils sont obligés de reconnaître par l'autorité des conciles , que toutes ces vertus païennes ensemble ne sont pas suffisantes pour nous concilier celte grâce qui est un pur don du ciel. Et ce qui fait voir combien ces auteurs sont éloignés de l'esprit de vérité, et ne sont pousses que par l'esprit d'erreur et de mensonge ; c'est qu'on voit qu'ils embrassent les erreurs comme des vérités, et rejettent les vérités comme des erreurs : en sorte qu'ils bâtissent et détruisent en même temps. Car nous a\ons vu qu'ils prétendent trouver dans les païens ces vertus théologales qui nous viennent de l'infusion divine

DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQUR.

pour une. fin surnaturelle et particulière menl l'amour de I ) i « • n sur toutes choses. Ils ajoutent qu'ils ne croient pas que cet amour

de Dieu sur toutes choses soit une disposison à la grâce, ce qui BSl tout à dut insoutenable, puisque ce qu'ils rejettent comme une opinion particulière <le quelques docteurs es» une vérité 1res - catholique. Car personne ne peut douter que ce qui est inspiré par le Saint-Esprit, et qui nous vient de ' l'infusion divine pour une lin surnaturelle, ne nous dispose à recevoir la grâce. Il y a bien quelques docteurs catholiques qui n'ont pas cru (s'étant en cela tellement écartés du sentiment des anciens pères) qu'on dût donner le nom de mérite à celte disposition ; mais tous avouent que l'acte d'amour deDieu sur toutes choses, est la plus prochaine disposition à la grâce; et même que cette contrition qui ne renferme qu'un commencement de l'amour de Dieu, nous y dispose. Ainsi l'on ne peut pas dire que toutes les vertus ensemble ne sont pas des attraits suffisants pour nous concilier celte grâce qui est un pur don du ciel. Car si l'on entend parler des vertus divines dont le Saint-Esprit nous inspire les mouvements, il est très-faux que ces vertus, c'est-à-dire la foi, l'espérance et la charité , ne soient pas des attraits suffisants pour nous faire obtenir la grâce, quoiqu'elle soit un pur don du ciel.

Nous ne pouvons pas nier, dit saint Augustin (1) , que la foi ne mérite la grâce qui nous fait faire de bonnes œuvres.... Mais si quelqu'un prend de là sujet de dire : Comment est-ce que la foi qui nous fait mériter, nous est donnée gratuitement? On lui répondra avec l'Apôtre : Qu'avez -vous que vousn' ayez point reçu? Ainsi, lorsque la foi obtient la grâce de la justification , ce n'est pas le mérite de l'homme qui précède la grâce de Dieu, mais c'est la grâce même qui mérite que Dieu l'augmente et la fasse croître, afin qu'après avoir reçu son accroissement , elle mérite de recevoir sa perfection.

Que si par ces vertus on entend les vertus humaines des philosophes païens, c'est assurément avec grande raison que l'on doit dire que toutes ces vertus ensemble ne sont pas des attraits suffisants pour nous concilier la grâce: mais l'on doit inférer de là qu'on ne peut dire sans erreur qu'on ne peut rien penser de plus conforme à la honte et à la justice de Dieu, que de supposer qu'elle n'a pas dénié la grâce spéciale par laquelle ou fait le bien à ceuv qu'on prétend qui l'ont invoquée par la pratique de toutes ces vertus, puisque c'est une erreur condamnée par toute

(1) Ep. 100. nunc. 180. Si quisaulem dixerilquod grntiani bine operandi lides merealur, negare non possiimus..., nec dical fijbi, si ex Dde quomodo lie Q mil enira lides meretïir, cur non potius reddilur quant doiiaturï Non dical islabomo Hdelis, quia... respondelur ci, quid habes quod non accepisti? Cum ergo Qdet impetrai justificationem... non graiiam Dei aliquid meriii pnecedit homani, sed ipsa gratta mèretur augeri, ut îucu merealur perfici

il dise, et qui est expressément anathi

Usée par ce canon du concile d Orange î Siquit invocation* humanà graiiam Du aicit posse conferri, non autrui ipsam gtatiam facere ut xnvocetur à nobis, conlradicit l>mœ prophetœ, vel Apostolo idem dicenti : I

Im SUm a non qua-rnit ïbut me, j/alam ajijnum

hit qui m'- /ion interrogabant. Et, selon les pères, on ne doit point admettre de vertu parfaite en ceux qui ne suivent que o> lumières de la nature (comme faisaient i es prétendus vertueux du paganisme . qui porte Dieu à ne leur pas denier l'assistance de sa grâce, que l'on ne s'expose a retomber dans cetie hérésie pélagienne , que la grâce < -i donnée selon les mérite-

C'est ce que saint Prosper -1 reprochait aussi ;ï Cassien : Comment est -il possible, lui dit ce saint, que vous ur vous aperceviez pas que vous retombez dans ci- que l'Eglise a condamna tant de fois, et que don ijré malipé que vous en ayez , vous ruas engagez à din qui h,

grâce est donnée selon les mérites , lorsque

vous assurez que 1rs homme- peut I nt produire

quelque chose d'eux-mêmes qui leur fasse reir la grâa f

Il ne servirait de rien de se retrancher à dire, pour éviter cette erreur, que cela n'empêche pas que la grâce ne soil un pur don du ciel: car c'était l'artifice dont les semipélagiens se servaient, protestant d'avoir en horreur cette hérésie des pélagiens, que la grâce est donnée selon les mérites. | pourquoi ils se contentaient de dire qu'il pouvait y avoir quelque chose de bon dans l'homme avant la grâce, qui à la vente n elait pas digne de la grâce , mais était seulement une occasion à Dieu de la lui donner.

Il parait même qu'ils étaient sur cela si réservés, que, loin de se persuader que l'homme pût de lui-même entrer dans la pratique de toutes les vertus, et par cette pratique attirer sur lui la grâce de Dieu, ils croyaient seulement qu'il pouvait avoir quelque commencement île bonne volonté, quelque pensée de recourir au médecin, quelque désir d'être guéri, quoiqu'ils le crussent bois d'état de se guérir. De sorte qu'ils ne laissaient pas de publier qu'ils détestaient avec horreur celui qui soutiendrait qu'H serait resté quelque forci- dans la nature , par laquelle elle pût s'avancer elle-même dans le recouvrement de sa saute.

Si donc, nonobstant ces précautions . les pères n'ont pas laissé de condamner cette doctrine, comment eussent-ils pu souffrir celle qui passe bien plus avant, et qui ruine bien davantage la grâce de Jésus-Christ, en disant qu'on ne peut rien penser de | lus conforme, non seulement à l.i bonté, mais aussi

(1) Can. 3.

Lib.cmtr. Collât, c. i>. Quomodo non adverlis le m illud dumnalum incidere, quod relis noliacoa< viiiceris dieere graiiam Dei secundum mérita uosira dari : cura aliquid preecedere boni operis ex ipsis bominibtu propler quod jjratiam consequanuir if« Qrmas.

à la justice de Dieu, que de présupposer qu'il ne l'a pas déniée à ces païens vertueux? Car, si cela est, la grâce leur était due , puisque la justice ne regarde que les choses dues. Et ainsi l'assistance qu'ils auraient Reçue de Dieu ne leur aurait pas tenu lieu de grâce , mais de dette; et leurs bonnes œuvres auraient été cause que Dieu les aurait secourus; ce qui renverse toute la grâce, selon ces paroles de saint Paul : (Rom. XI) Si antem gratia, jam non ex operibus, alioquin gratia, jam non est gratia. C'est ce que remarque encore cet apôtre quand il dit: (>Me la récompense qui se donne à quelqu'un pour ses œuvres, ne lui est pas imputée comme une grâce, mais comme une dette (1). Et au contraire, lorsqu'un homme, sans faire des œuvres , croit en celui qui justifie le pécheur, sa foi lui est imputée à justice selon le décret de la grâce de Lieu. Et c'est aussi ce qui fait dire à saint Augustin que, pour se former l'idée d'une véritable grâce, c'est-à-dire qui ne dépende pointdes mérites, il estabsolumentnécessaire de reconnaître que la foi est un don de Dieu purement gratuit, qu'elle est le principe de toute justice; et qu'ainsi elle ne peut être précédée par aucun mérite, puisqu'elle précède toutes les bonnes œuvres qui pourraient tenir lieu de mérite, comme en étant l'origine et la source , tout ce qui ne se fait point par elle étant défectueux (2).

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