CHAPITRE VI
Sentiment ae saint Thomas touchant le salut de ceux à qui i Evangile n'a point été prêché.
Ce qui est remarquable, c'est que la preuve dont on se sert pour soutenir le salut éternel des Américains par la lumière naturelle île la raison, sans aucune instruction des mystères de notre foi . n'est qu'une objection que saint Thomas se propose dans cette mémo question, s'il est nécessaire, pour être sau . . de croire explicitement quelques articl foi ; car toute la force de l'argument coi en ce point, que Dieu n'oblige jamais hommes à l'impossible. Mais il est impossible que les Américains, qui n'avaieul jamais entendu parler de la véritable religion, crussent en Jésus-Cbrist , el partant . sans croire en Jésus-Christ ils pouvait ni se sauver ea rivant moralement bien et en se laissant conduire à la lumière naturelle de la raison. Or c'est dire dans une bvp ithèse particulière ce que saint Thomas se propose pour objection dans la thèse générale; savoir, si le- hommes sont obligés de croire explicitement quelques mystères de la loi. Il semblt i dit-il , que non ; car nul n'est obligé à ce qui n'est pas en impuissance. Or il n'est pas en ta puissance de l'homme de crorTi explicitement
(1) D. Thom. 23 q. i. a. 5. Ai primum. Videlnr quod non tenealur hoino ad credendiim aliquid e\plicite. NulltiS enim lenetur ad id quod non est m cjua potesiaie. Sed oredere aliquid explicite non e*l in lio< minispotasi île : dicilar entra (Romonoi \ , Quomodo eredenl m illum quen non audierunlT Quomndo .• idienl Mue pr.i du anie .' Qiioiimdu aillent pr.cdicabimt ni>i iniiianiur? Lrgo credere aliquid explicite houtu non lenetur.
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NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C
aucun mystère de la foi , puisque nous lisons dans le dixième chapitre de l'Epître aux Romains : Comment croiront-ils en celui dont ils n'ont point entendu parler? et comment entendront-ils parler, si personne ne leur prêche ? et comment les prédicateurs leur prêcheront-ils , s'ils ne sont envoyés ? Et par conséquent l'homme n'est point obligé de croire explicitement aucun mystère de notre religion. Voici de quelle manière saint Thomas donne la solution à toutes les objections que l'on peut faire sur ce sujet.
Quant à ce qu'on oppose en premier lieu (1), dit ce saint docteur , il faut répondre que si l'on regarde ce que peut l'homme sans te secours de la grâce, il est certain qu'il est obligé à faire beaucoup de choses qu'il ne peut faire sans la grâce médicinale de Jésus-Christ , qui repare la nature , comme d'aimer Dieu et son prochain; et par la même raison , de croire les articles de foi. Mais il le peut faire par le secours de la grâce qui est donnée par miséricorde à tous ceux à qui Dieu l'a donnée , et à ceux à qui elle n'est point donnée, c'est par justice qu'il ne la leur donne point en punition de quelque péché précédent , pour témoins originel, comme saint Augustin nous l'enseigne dans son livre de la correction et de la Grâce.
Voilà les propres termes de saint Thomas, qui nous montrent, pour appliquer la solution à l'argument , que cette proposition : (Personne n'est obligé à l'impossible) , est vraie en un sens et fausse en l'autre; elle est vraie, si par le terme d'impossible on entend ce que l'homme ne peut absolument faire, ni par les forces de la nature, ni par le secours de la grâce. Eiie est fausse, si l'on prétend que l'homme ne soit jamais obligé de faire ce qu'il ne peut faire étant laissé à lui-même en punition du péché, quoiqu'il le puisse faire étant assisté de la grâce. Et ce saint docteur ajoute : ce secours de la grâce sans lequel nous ne pouvons faire beaucoup de. choses, auxquelles nous sommes obligés, comme d'aimer Dieu et notre prochain, et croire les articles de foi , est donné par miséricorde à ceux à qui il est donné , et n'est point donné par justice à ceux à qui il n'est point donné. C'est ce qui nous fait comprendre qu'il ne faut point s'étonner, si des hommes qui n'ont pas tous les secours pour croire et pour agir, comme les infidèles, sont néanmoins obligés de faire beaucoup de choses qu'ils ne feraient point sans la grâce; parce que ce défaut de grâce est une peine du péché; et qu'ainsi la première cause de l'abandonnement de l'homme n'est pas dans Dieu qui l'a créé dans l'innocence , et dans une
(l) Ad primum. Dicendum, quod si in poieslate linminis esse dicalur aliquid, excluso auxilio gratis, sic ad m h I m Leneiur homo, ad quai non pqlesl sine grade réparante : sirm ad diligendum Deum et proxiinum, cl BîmilHer ad credendum articules fidei : sed lumen hoc poiest cum auxilio gratis, quod qui» il* m auxilium quibuscumqué diviniius dalur, misericordiler dalur: quibus autern non dalur, ex justifia non dalur, in peenain nrxcedenlis peccali, el sahem oiïginalis peccali, ut Augyisliniis dîcit libro de Corrcp. cl Grai
extrême facilité de faire le bien ; mais dans l'homme qui a le premier abandonné Dieu , en se révoltant contre lui, et qui s'est rendu parce moyen , digne de toutes sortes de châtiments , et indigne de toutes ses grâces.
CHAPITRE VIL Que le sentiment de ceux qui prétendent que l'on peut être sauvé sans la foi en Jésus- Christ , favorise l'orgueil et est contraire aux sentiments que l'humilité chrétienne inspire aux saints.
Il faut cependant reconnaître que ceux qui ne consultent dans ces matières si divines que l'aveuglement de l'esprit humain, ne sont pas capables d'entrer dans ces sentiments. Hoc sacramenlum longe est a cordibus sapien* tium superborum , ac per hoc nec vere sapientium. Ces secrets et ces mystères impénétrables de la justice et de la miséricorde de Dieu sont très-éloignés des pensées des sages orgueilleux, et qui pour cette raison ne sont point véritablement sages. L'orgueil de l'homme ne peut souffrir que sa béatitude éternelle dépende de la bonté divine; et par un étrange aveuglement , il se persuade que c'est le porter au dé espoir , que de lui enseigner à n'espérer qu'en la toute-puissante miséricorde de Dieu ; et que c'est au contraire lui donner sujet de bien espérer, que de lui faire remettre toutes ses espérances dans luimême ; c'est-à-dire , dans une misérable créature également faible et orgueilleuse : et il est impossible de ne pas recevoir ces vérités avec respect , lorsqu'on a le cœur véritablement humble. Car c'est d'elles que dépendent les plus solides fondements de l'humilité chrétienne. C'est d'elles que nous apprenons à nous considérer incessamment comme demalheureux esclaves, qui s'étant révoltés contre leur souverain , ne sont dignes que d'un supplice éternel : et ainsi nous ne pouvons être redevables qu'à sa miséricorde, s'il lui plaît de nous regarder en pitié, et nous traiter plus favorablement que nos péchés ne méritent.
C'est dans la vue de celte sainte doctrine , que les plus grands saints se sont reconnus les plus grands pécheurs, parecqu'ils savaient qu'ils portaient en eux la même corruption , la même source et la même masse de péché d'où naissent les crimes de tous les hommes, et que sans une grâce particulière de Dieu qui a arrêté comme par une douce violence, le cours de leur nature, ils auraient été semblables aux plus scélérats. Ce sont aussi ces pensées qui répriment l'orgueil dans les justes, et qui les empêchent de s'élever au-dessus des plus méchants, lorsqu'ils considèrent que la différence du fidèle d'avec : l'infidèle , de l'innocent d'avec le coupable , du juste d'avec le pécheur, n'a sa première origine que dans Dieu , et qu'ils ne seraient en rien plus que ceux en comparaison desquels ils voudraient se glorifier, s'il ne leur avait fait des faveurs qu'il n'a pas faites aux autres. Ils ont toujours eu devant les yeux ces paroles de saint Paul. Qui» enim tedisccrnitï qui<l haltes quod non OCCepiiti f Si accepisti , qui({
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gloriaris quasi non acceperit I Cor., !\ ' de ces principes que procède l'obligation que nousavons de souffrir avec patience el avec joie, toutes sortes d'afflictions, de pei (ions, d'injures et d'outrages ; parce qu'il est impossible que tout cela ne soit beaucoup audessous de nos mérites et de notre indignité. Ne sommes-nous pas aussi trop heureux. B il plaît à la justice de Dieu de se contenter de ces punitions temporelles, au lieu des éternelles dont nous lui étions redevables '!
Enfin comme selon saint Augustin, le plus grand honneur que l'on puisse rendre à Dieu, c'est de ne point tomber dans l'ingratitude, et de reconnaître autant que l'on doit, la grandeur de ses bienfaits : In hoc cutlus Dci maxime constilutus est , ut anima et non sit ingrat a [Despir. et lit. c. 2) : Cen'est que de ces divines instructions que nous pouvons apprendre parfaitement les grâces infinies que nous devons à Dieu, pour la miséricorde infinie dont il a usé envers nous ; car si nous jetons les yeu\ sur ce nombre infini de peuples, qu'avant l'incarnation il a laissés marcher dans leurs voies , et sur tant d'autres mêmes, qui depuis la naissance du Soleil de Justice sont restés dans leurs anciennes ténèbres ; et que nous venions à penser qu'étant sortis de la même masse de corruption que toutes ces personnes, la damnation nous était due aussi bien qu'à elles : nous ne trouverons pas assurément des sujets de nous plaindre de sa justice ; mais au contraire , voyant que Dieu pourrait nous abandonner aussi justement qu'elles , dans cet état déplorable , puisque nous n'avons rien contribué de notre part qui lui pût donner le moindre sujet de nous traiter plus favorablement, il lui a plu néanmoins, par une bonté toute gratuite, de nous éclairer de la lumière de son Evangile, et de nous faire passer de la captivité du démon au royaume de son Fils bien-aimé, par préférence à tant d'infidèles avec lesquels nous fussions péris sans ressource, s'il Tious eût laissés, sans pouvoir trouver ni de juste plainte dans notre supplice, ni de légitime excuse dans notre ignorance , ni de véritable remède dans notre nature. Quels sentiments de reconnaissance ne doivent point exciter en nous des considérations si pressantes? Cum lus sederemus in tenettriset umbra mortis, necquerelam habentes de poenu, nec excusationem de ignorantia , nec praesidium de natura ( Prosp. ad excerpta gen. dubioS).