CHAPITRE VIII
Qu'an païen ne peut pas sans la foi et la grâce
de Jésus-Christ, aimer Dieu, se convertir à lui, obtenir la rémission de ses pèches, et être en état de salut.
Que l'on ne dise donc plus en faisant une anse hypothèse? que Dieu ne peut dénier le jalut à un païen, qui fait pour cela tout ce qui est en lui. par les seules forces de la nature, et qui l'aimant de tout son cœur, sans
le connaître, ne fait à personne que ce qu'il veut qu'on lui fasse. Car il est vrai que Dieu
ne sauve qiio ceux qui l'aiment de tout leur cœur. Mais c'est une hérésie accompagnée d'extravagance, de l'imj gînerque 'les gens nourris dans l'erreur et ensevelis dans les
ténèbres du paganisme, aiment Dieu de tout leur ccenr sans le connaître par la foi. Et c'est sans doute se déclarer ennemi delà raison aussi bien que <Je la foi : < ir l'une nous apprend que ne pouvant y avoir d'amour sans connaissance , c'est une i bimère de croire que sans connaître Dieu, on le puisse aimer de tout son cœur; et l'autre non- assure que tous ceux qui ne connaissent point Dieu, ne recevront de lui que des traitements de colère et de vengeance, comme le marque le roi prophète [Psalm. LXXVID : / . ffunde iram (uam in génies guee te non runt ; et saint Paul, lorsqu il dit que lésus- Christ viendra au milieu des flammes m venger de ceux qui ne connaissent point Dieu (II Thèse. XI : Cum venerit in (lamma ignisdantit vindictam in cas qui ignorant Deum.
On a beau faire des suppositions sur ce sujet, rien ne peut détruire la récité de la parole de Dieu.
On peut bien accorder que s'il était \rai qu'un païen mourût après avoir obtenu de Dieu la rémission du péché originel, et après avoir formé un acte véritable d'une parfaite contrition, après s'être converti à Dieu de tout son cœur, et lui avoir offert un sacrifice d'un esprit touché d'un extrême repentir dans la considération de ses péchés, non seulement il ne serait pas damné: mais ce serait un blasphème de le dire, puisque li justice de Dieu ne peut souffrir que les innocents, tel que serait ce païen, soient punis avec les coupables. Mais supposer qu'u.. païen fait toutes ces choses sans la foi en Jésus-Christ, c'est une hypothèse imaginaire, contraire à ce qu'a dit saint Paul: Que si cela est, Jésus-Christ est mort en vain, toutes les Ecritures saintes sont fausses, et l'Eglise est tombée dans l'erreur, en condamnant les pélagiëns.
C'est aussi la réponse que les saints | ont, faite il y a douze cents ans, à tontes ces suppositions extravagantes. De sorte que nous n'avons qu'à emprunter leurs paroles pour étouffer toutes ces erreurs. I) Si la nature humaine, dit saint Augustin, sortie de la chair du premier homme et de ce premier pécheur peut trouver assex de force dans elle-même pour garder la loi et pour accomplir la justice, elle doit s'assurer de la récompense de la vie éternelle; encore qu'en quelque pays et en quelque temps elle n'ait pu avoir la
(t) Alla. lib. de Soi. cl ('.rat. eut. i. Natura Inimani generis ex illius onius prxvaricaioris carne procréais, si polest sibi sufSccre ad implendam legem perficiendamque justifiant, de prxmio débet es
cura, hoi est de vita a'ieina. eti.inisi in aliqua gcnle
nui aliquo superiore tcinpore (Ides eam laïuii sanguius Christi. Non cuim iiijusius Dena qui justos h. tudot mercede justifias. Si eis non esi annuniiaiuni sacramenlum divinilatis ei humaniiatis Christi, quoi! manifesiatum ('si in carne. Quomodo enira crederenl quod non audicrunt, aui qiionioJo audirent i ne pradn .mie?
NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C
foi de la mort de Jésus-Christ, qu'elle ne cannait pas. Car Dieu n'est point injuste , pour refuser à ceux qui sont vraiment justes le prix qui est dû à leur justice , quoiqu'il ne leur ait pas annoncé le mystère de l 'humanité ei de la divinité de Jésus-Christ, qui a été révélé dans son incarnation : en effet, ils ne pouvaient pas croire ce qu'ils n'avaient point entendu, et ils ne pouvaient pas entendre ce qu'on ne leur avait point prêché.
Il est donc vrai, selon les paroles de saint Augustin, que si un homme pouvait de luimême accomplir la loi de Dieu, le servir et l'aimer parfaitement, il n'y a point de doute qu'il ne fût sauvé, quoiqu'il n'eût point entendu parler des mystères de Jésus-Christ ; mais il faut voir maintenant si l'on peut croire que cette supposition soit possible, et si ce cas se peut trouver sans ruiner la doctrine catholique.
(1) Avant que Dieu eût commencé, continue saint Augustin1, à faire prêcher partout le nom de son Fils, et depuis même, avant que cette prédication se soit répandue par tous les endroits du monde (car il y a encore aujourd'hui des nations éloignées, quoique, à ce qu'on dit, en petit nombre, auxquelles l'Evangile n'a point été annoncé), qu'est-ce donc qu'un homme aurait pu faire autrefois, n'ayant point entendu parler que ces mystères se dussent accomplir? ou que pourrait-il faire maintenant, ne sachant point qu'ils se soient accomplis ? Sans doute, il croirait en Dieu qui a fait le ciel et la terre, duquel il se reconnaît naturellement être aussi l'ouvrage. En vivant bien, il accomplirait sa volonté sans avoir aucune foi de la mort et de larésurrectionde Jésus- Chris t. Voi; à ce que prétendaient les pélagiens, et ce que plusieurs prétendent encore aujourd'hui, qui arrive dans ces pays où l'Evangile n'a point été prêché, soit avant, soit aurès la venue de Jésus-Christ; et on veut qu'une infinité de ces sortes de personnes se soient sauvées parmi les païens. Mais écoutons de quelle manière l'Eglise condamne cette erreur par la bouche de saint Augustin.
Que si, dit ce saint docteur, cela a pu autrefois et peut encore arriver, c'est-à-dire, qu'un homme adore Dieu et accomplisse sa volonté sans la foi de la mort et de la résurrection du Sauveur des hommes, je puis dire ce que l'Apôtre dit de la loi : Jésus-Christ est donc mort en vain : car si suint Paul dit cela de la loi qu'une seule nation a reçue; combien dira-t-on plus justement de la loi de nature, que tout le genre humain a reçue: Si l'on peut être justifié par la nature, Jésus-
(1) Aiig. ibid. Anlcqiiam hoc inciperet ticri, anlcquaui (leiiirpic usque ad fines lolius otbis terne prœdicalio ipsa perveniat, quoniam non désuni adhuc ultiimc génies licei, m perliibeiur, paucissimse, quihus hoc nondum fuerit prxdicalum, quid faciet huroâna naiura, vel quid feeil quae vel anle non audierat, hoc
fulurum, vel ndhuc non rompent factum; nisi credendo in Uciim nui fecit cœluni et lerr-am, a quo cl se lactam naturafiier sentiret, reclevivendo ejus hnpleal voluntatem, nul la Gde passionis Chrigli et rclurreciionis ejiw imbuta I
Christ est donc mort en vain: que si Jésus- Christ n'est point mort en vain, donc nul homme ne peut en façon quelconque être justifié et délivré de la colère et de la vengeance très-juste de Dieu, queparlafoi et te sacrement du sang de Jésus-ChrislIA).
Ainsi nous voyons ce qui trompe les ignorants, et les empêche de comprendre pourquoi la foi de Jésus-Christ est absolument nécessaire pour le salut, comme l'Ecriture sainte et la tradition nous l'enseignent; c'est qu'ils se persuadent très- véritablement (l'une part, que Dieu ne peut pas damner éternellement ceux qui le servent et l'aiment de tout leur cœur; et très-faussement de l'autre, que sans la foi de Jésus-Christ on peut servir et aimer Dieu de tout son cœur* Sed catholicœ Ecclesiœ recta fides improbat taie commentum. Mais la foi catholique rejette toutes ces rêveries : et la raison pourquoi elle les rejette, est touchée par le même saint Augustin en peu de mots. Ce saint docteur, après avoir dit ce que nous venons de rapporter, que puisque Jésus -Christ n'est point mort en vain, la nature humaine ne peut, en façon quelconque, être justifiée et délivrée de la très-juste colère de Dieu que par la foi et le sacrement de Jésus-Christ; il ajoute, (2) car la nature de l'homme a premièrement été créée de Dieu sans aucune tache de péché et sans aucun vice: mais maintenant la nature de l'homme, selon que chacun de nous le lire d'Adam, a besoin de médecin, parce qu'elle n'est pas saine.
N'est-ce donc par une 'étrange folie de vouloir trouver dans une âme malade, languissante, blessée de plusieurs plaies mortelles, les plus parfaites actions de sa santé, qui est de s'élever jusqu'à Dieu et de l'aimer de toutes ses forces, puisque la santé de l'âme, c'est la charité, comme dit si souvent saint Augustin. En cet état déplorable, elle n'a que faire de faux amis qui la flattent; elle a besoin d'un médecin qui la guérisse et qui l'arrache d'entre les bras de la mort ; d'un rédempteur qui la rachète de la servitude funeste sous laquelle elle gémit ; d'un libérateur qui la délivre de la puissance de son tyran, et qui brise les fers qui la tiennent enchaînée : de sorte qu'on peut dire qu'elle est plus malheureuse que cette vierge, dont parle un poète, que ses liens empêchant de lever ses mains au ciel, y levait pour le moins les yeux ; puisqu'elle ne peut faire ni l'un ni l'autre par les seules forces de la nature,
(1) Idem ibid. Quod si fieri potuit atit potest hoc, et ego dico quod de lege dixil Aposlolus. Ergo Clirislus gratis morluus est : si enini lioc ille dixil de lege quam accepil gens una Judxnrum, quanio jusiius dicitur de lege naturac quam accepil universuni genns hunianum : si per naturam justifia, ergo Curistus gratis tnortuus est. Si autem non gratis Chrislus morluus est, ergoomnis huinana naiura jusliflcari cl redirni au ira Dei justissima, hoc est a vimlicta nul!o modo potest, nisi par fidein et sacramentuin sanguinis Christi.
(2) Aufjust. ibid. c. 3. Naiura quippe hominis primilus inculpala, cl sine ullo vilio creata esl : naiura vero ista hominis, qua unusquisque ex Adam nascitur, jam medico indiget, quia sana non est.
r,:;; PÉMONSTIUTION
« t-à-dire, ni exercer aucune action qui soit agréable à Dieu, ni jeter seulement uo regard vers lui pour implorer sa miséricorde, parce que l'excès de ses maux lui en a bit perdre le sentiment, et que le démon qui l'a dépouillée de tous les dons dont Dieu l'avait enrichie, ne lui a pas seulement laissé la connaissance de sa perte, pour la pouvoir déplorer,
Nec jam ea|iti\os oculos extollere in altum
Sponte poLcst, quoniam hoc etiain spoliante lyi anno
Perdidit, ut quaulo jaceat sub vulnere Doril.
Prosper, Lurm. de Ingrat, cap. 40|
Il faut donc avouer que les chrétiens ne peuvent entendre dire sans horreur que ceux que le diable a droit de traiter comme ses esclaves, puissent aller à Dieu, et former des mouvements d'une sainte repentanec, par la seule lumière de la raison. [August. lib. de Nul. etGrut. cap. k8\: Si de integritutc et sana hominis nalura loquerelur , quant modo non habemus, uec sic reele diceret, nain et ibi esset adjutorium Dei, et tanquam lumen sanis ocidis, quo adjuti videant, seprœberet volenlibus. Quand même il s'agirait de la nature saine et entière, telle qu'elle est sortie d'entre les mains de son auteur, de telles propositions ne seraient pas supportables; pui-quen cet état elle ne pourrait se porter aux actions de pieté par la seule lumière de la raison, quoique non encors obscurcie par les ténèbres horribles dont le péché l'a couverte, mais seulement par cette lumière naturelle jointe à celle de la grâce, comme les yeux ne peuvent voir, quelque sains qu'ils soient, qu'avec le secours de la lumière; et maintenant on voudrait que des veux éteints et remplis d'aveuglement pussent faire d'euxmêmes ce qu'ils ne pourraient pas faire dans la plus grande sauté; et que ce samaritain que les voleurs ont dépouillé , qu'ils ont percé d'une infinité de blessures, et qu'ils ont laissé à demi-mort, ait le pouvoir de faire, parla seule force de la raison, ce que ne pouvait pas celui que Dieu a créé dans rue vigueur toute divine, comme dit saint Prosper (Cont. Collât, cap. 39 ): liane illum veluslœ inftdclitaiis glaçialem vigbrem. nullus meridiani coloris spiritus relaxavit , et torpor mentis algidce de sud algore concoluit, ut , (liante Domino, ignem reni mitttre in terram, nulla «d cor ffigidum scintilla pervenerit, et cinis montas a semetipsoin flummam charitatis exarserit.