‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 91 sur 305 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Dire que la seule connaissance naturelle de Dieu suffit pour faire son salut, c'est I langage des pélagiens. Qu'outre la grdet nérale, il est nécessaire pour obtenir le suint, d'avoir la foi en Jésus-Christ et des secours particuliers. Quels sont ces secours et ces grâces particulières qui conduisait au salut.

Que l'on dise tant qu'on voudra que l'on ne doit point désespérer de la miséricorde de Dieu à l'égard de ceux d'entre les païens qui ont eu la raison pour guide de leurs actions, et par elle la connaissance de Pieu 1 1 de sa Providence, à laquelle on donne II de foi impliciteen Jésus-Christ, il n'en sera pas moins constant qu'il n'y a que les ennemis de lésus-Christ qui puissent souffrir ce sentiment : et c'est assurément se déclarer de leur parti, que de rapporter comme les causes

qui nous doivent bien faire espérer du salut d'un homme, qu'il a eu la raison pour guide de ses actions, et par elle la foi implicite de noire Sauveur . c'est à-dire ouelque connai-

NÉCESSITE DE LA FOI EN J.-C

sancc naturelle delà Providence divine à qui, pour tromper les simples, on donne le nom de foi implicite en notre Sauveur.

Mais ce qui est constant est que depuis la chute du premier homme , la raison n'est plus un guide qui mène sûrement au ciel ; et la connaissance imparfaite qu'elle peut donner de la majesté d'un seul Dieu ne peut mériter le titre de foi que dans l'école des pélagiens. On dira que cette connaissance naturelle est peut-être accompagnée d'une grâce surnaturelle par le moyen de laquelle les hommes ont pu faire des actions d'un ordre surnaturel et obtenir le salut; et qu'ainsi ce sentiment est bien différent de celui des pélagiens, qui n'admettaient aucune grâce nécessaire pour le salut. Mais sans examiner ici et sans rejeter ce système reçu dans l'école , d'une grâce surnaturelle donnée à tous les hommes, qui ne fait rien à l'état de la question, il est certain que ces grâces générales et suffisantes, au sens des thomistes, si elles ne sont accompagnées de la foi en Jésus-Christ et suivies des grâces spéciales, ne conduiront point les hommes au "salut. 11 faut donc examiner quelle est la grâce de Jésus-Christ nécessaire pour obtenir actuellement le salut.

11 est nécessaire, avant toutes choses, d'établir quelle est la véritable grâce de Jésus- Christ sans laquelle tous les fidèles sont obligés d'avouer qu'on ne sera point sauvé. Et alors on pourra juger si celle que l'on fait profession de reconnaître en a les conditions et les marques, ou si ce n'est qu'un fantôme et une chimère que l'on couvre d'un si beau nom. Mais il faut l'établir sur les oracles de l'Ecriture sainte et sur la tradition des saints pères, et non pas sur les imaginations de notre propre esprit. C'est le plus assuré moyen pour ne s'y pas tromper et pour s'instruire solidement d'une vérité si importante. 11 ny a donc qu'à consulter les endroits mêmes de l'Ecriture sainte et des saints pères, qui nous apprennent la nécessité de celte grâce et qui nous en découvrent en même temps la nature et les qualités.

Or, entre les endroits que l'on trouve dans l'Ecriture sainte, rien n'est plus exprès sur ce sujet que ces paroles du Fils de Dieu : Vous ne pouvez rien faire sans moi : Sine me nihil potestis facere [Joan. XV, 5). Il n'y a point de catholique qui n'avoue que cette sentence divine nous oblige de croire comme un article de foi, qu'au moins en ce qui regarde le salut et la vie éternelle, nous ne pouvons rien sans la grâce de Jésus-Christ. Que si nous demandons à Jésus Christ même quelle est cette grâce, et si elle est telle qu'elle ait pu se rencontrer dans les païens, quelque vertueux qu'on nous les représente, nous l'apprendrons par la suite du discours qui renferme les paroles que nous avons rapportées. Voici donc comme il parle â ses apôtres : Demeurez en moi, et moi en vous : comme la branche de lu vigne ne saurait porter de fruit d'elle-même, et qu'il faut qu'elle demeure attachée au cep, ainsi vous n'en pourrez porter aucun, si vous ne demeurez en moi : je suis le

cep de la vigne, et vous en êtes les branches : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, porte beaucoup de fruit. Car vous ne pouvez rien faire sans moi. Celui qui ne demeurera pas en moi sera dehors comme un sarment inutile ; il séchera, et on le ramassera pour le jeter au feu et le brûler (1).

Voilà de quelle sorte Jésus-Christ même veut que nous entendions ce qu'il nous a dit en la personne de ses apôtres , que sans lui nous ne pouvons rien faire; voilà quelle est cette grâce qui nous délivre du feu éternel qui doit embraser tous les arbres qui ne portent point de bons fruits : il faut pour cela que nous demeurions en Jésus-Christ, et que Jésus-Christ demeure en nous; il faut noug jeter entre ses bras comme dans notre unique lieu de refuge et de repos, et qu'il hahito dans nos cœurs comme dans son temple. IJ, faut que l'union divine que nous devons avoir avec le Sauveur soit aussi intime et aussi étroite que celle du sarment avec la vigne; cl que comme les branches de la vigne n'ont point d'autre vie que celle du cep, nous ne vivions de même que delà vie de Jesus-Christ. Il faut que , comme ces branches ne peuvent porter de fruit qu'en recevant sans cesse toute leur vigueur et toute leur fécondité de leur racine, nous reconnaissions aussi avec humilité que nous n'en saurions produire aucun qui soit agréable à Dieu sans l'assistance continuelle de Jésus-Christ, qui est le cep dont nous sommes les branches.

Ne faudrait-il donc pas avoir perdu le sens pour donner le moindre de ces avantages (qui enferment tous essentiellement la connaissance et la foi du Médiateur, puisque c'est par elle, comme dit saint Paul (Eph. III), qu'il habile dans nos cœurs, à des gens plongés dans une ignorance profonde de tous ces mystères ; et qui, bien loin de s'imaginer qu'ii fût impossible de marcher dans le chemin de la vertu sans invoquer perpétuellement l'assistance du libérateur, et sans dépendre aussi nécessairement de son influence divine pour produire de bonnes œuvres, que les branches d'une vigne dépendent du cep pour porter leurs fruits, ont au contraire établi la confiance en soi-même et la présomption en ses propres forces ('2), comme la première pensée que doit avoir un homme de bien, et le premier pas qui conduit à la vie heureuse.

C'est donc bien en vain que l'on dit que l'on ne fonde le salut des païens que sur une grâce surnaturelle; car il suffit pour analliétnatiser une telle, doctrine, quelque couleur qu'on lui donne, qu'on les veuille sauver sans la connaissance en Jésus-Christ, isans la défiance de soi-même et sans la confianee en

(I) Joan. XV, 5. Mande in me , cl ego in vobis : sicul palmes non polcst ferre Irticlum a scmclipso, nisi manscrit in vile, sic nec vos nisi in nie manseriiis- Ego snm vitis, vos palmiles ; qui mancl in me, cl ego in eo, hic fert fruclum mul(un), quia sine nia nihil poteslis facere. Si quis in me non manscrii, miltelur foras sicul palmes, cl arescet, cl colligoni eum, el in ignem minent, et ardet.

{-2) Iiihiiii bonum csi quod bonac vii.c causa ci tirm iincnluin est, sibi liderc. Senec. Epist. 30.

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lésas-Christ seul ; sans l'invocation dcJésu*- Ghrist, sans une union avec Jésus-Christ, aussi étroite qu'est celle des sarments a\ la vigne; et par conséquent cette grâce spéciale que le Sauveur nous assure lui-même être absolument nécessaire pour le salut. Sicut palmes non polcst ferre fruclum a semelipso nisi manserit in vite, stc nec vos nisi in me manserilis IJoan., XV).

Le Docteur des nations nous enseigne la même chose dans presque toutes ses Epîtres. On y voit que s'il a pris plus de peine que tons les autres apôtres à nous recommander la puissance et la nécessité de la grâce de son maître, c'a toujours été en la joignant à la loi en Jésus-Christ, comme la supposant nécessairement. S'il enseigne aux Homains que nous sommes Justifiés gratuitement parla grâce de Dieu: Justifwati per gratiam ipsius (1), il ajoute aussitôt, pour expliquer la manière de cette justification, que c'est par la rédemption qu'ils ont en Jésus-Christ, que Dieu a proposé pour être la victime de propiliation par la foi que les hommes auraient en son sang{1). Et il les avertit, dans la même Epître, que c'est par la foi que nous avons entrée à cette grâce, dans laquelle nous demeurons fermes, et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu (3). S'il avertit les Ephésiens de reconnaître que c'est la grâce qui les a sauvés, il leur fait remarquer en même temps que c'est par la foi qu'il les a sauvés. Et ce n'est pas par une foi qui leur soit venue de la lumière naturelle ou de leur raison, comme celte foi imaginaire des philosophes païens, mais c'est une foi qui est un don de Dieu. Cela ne rient pas de vous, dit l'Apôtre, c'est un don de Dieu. Gratin salvdti esds per fidem, et hue non ex vobis, Dei enim donumest [Eph., II, 9).

S'il instruit tous les chrétiens, en la personne des Galates, du bonheur qu'ils ont d'être enfants de Dieu, ce qui est le plus noble effet de la grâce, il les avertit en même temps que c'est par la foi en Jésus-Christ qu'il les a élevés à cette qualité divine. Omîtes enim filii Dd estis per fulcm quw est in Chrislo Jesu (Galat., 111, 26).

S'il enseigne aux Philippiens à discerner la justice de la loi et des œuvres d'avec la justice de l'Evangile et de la grâce, c'est en leur disant que l'une est une justice tout humaine, comme a été celle des philosophes païens; et l'autre une justice toute divine, qui s'obtient par la foi en Jésus- Christ. Tnveniar in illo non habens juslitiam meam quœ ex lege est, sed illamquœexfide est Christt Jesu : quia ex Deo est justifia in fide [Phitip. Ml). Enfin pour un endroit où cet Apôtre attribue le salut et la justification à la grâce, il s'en trouve plusieurs où il les attribue à la foi en

iii liommwr. III, 24. Jusiiiicaii gratis peraratiam ipstus, per redempiionem <|nc. est m CUrism leau.

(-2i V. -2». Qnem proposait l>eus propitialioiiein [ht iiilcm in sanguine [prias.

(.">) Romanot. V, S, BabeanM loceswm per fidem in !:i:ui.im islam, in qua slanius cl gloiïaiiiur in spe "lorku liliuruiii Dei.

Jésus-ChrM. iaiu exclure la charité et h* bonnes œuvre*. Ce qui nous apprend, selon le consentement perpétuel de I Église catholique (ainsi que nous l'assure le concile de

Trente), (1) que la foi c*i le premier prin du salut des nommes, I" fondement et la i cine de toute justification, sans laquelle il i il impossible de plaire à Dieu, et de devenir 'lu nombre de Ses enfant*.

Peut-on après cela se persuader qVil n'v a qu'à se couvrir d'un vain fantôme d'une giâce surnaturelle pour établir le salut d'une infinité de païens, que Ion ne peut dire sans extravagance avoir eu la moindre lumière de celte foi au libérateur de* hommes, hors laquelle saint Paul, ni les conciles, ni les pères ne reconnaissent point de \ entai 1 surnaturelle, qui donne aux hommes la justification et le salut.

Aussi voyons-nous que le concile de Trente nous assure que c'a toujours été le sentiment de l'Eglise de conclure de ce que l'Apôtre répôle si souvent, que nous sommes justifiés par la foi en Jésus-Christ, que la foi est le principe de toute justification. C'est donc une vérité catholique que la grâce nécessaire pour être actuellement justifié suppose la foi, et que tous ceux qui n'ont point eu celte quelques grâces surnaturelles qu'on suppose qu'ils aient eues, ils n'onl point été justifiés, ni par conséquent glorifiés.

C'est pourquoi saint Augustin reproche aux pélagiens, qu'ils ne se pouvaient déclarer plus ouvertement ennemis de la grâce de Jésus-Christ, qu'en introduis ! t des personnes qui pussent plaire à Dieu par la loi de nature sans la foi en JésUS-Cbrist. Ubi guider» dogma vestrum quo estis tni gratia-Dci quw dalur per Jesum Christum Dominant nostrum, evidentius expressisti, introducens hominum genus quod placere Deo possit sine fde Chris'ti, lege natunr (Lib. IV, contra Jul. cap. 3). A quoi il ajoute -.Et c'est j cela principalement que l'Église vous a ennorreur et en abomination. « Hoc est unde t * maxime christjanadetestatur Ecclesia »{Jbid. .

Si donc, selon ce saint, c'est se déclarer ennemi delà grâce de Jésus-Christ, et se rendre abominable à tous les fidèles, que de prétendre que des personnes puissi ni plaire à Dieu sans croire en Jésus-Christ, et être admises dans le ciel, après n'avoir suivi qne les seules lumières de la raison, n'avoir connu d'autre loi que celle de la nature, ne s'être portées à reconnaître nn seul auteur de toutes choses, que parla seule lumière de la raison, et sans avoir été du nombre des fidèle*: cl enfin, qu'elles Se soient rendue* dignes que Dieu leur fil miséricorde ei| vivant moralement bien el soumettant leur libéral arbitre à la raison; qui peul souffrir après cela que l'on se joue du nom de grâce surnaturelle pour déguiser de telles erreur*, en même temps qu'on la ruiné si ouvertement? Ce qui parail

(I) S.-ss 6. c. 8. Fides est huma ii.t salmis inlliom, fhnilaiiientum et radis omnis jiislificalionls, sine qua inipossibHfl est placere Deo ei ad tilioruin ('jus consoruoin perv«oim,

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encore plus étrange, est devoir que l'on prétend que cette erreur doive passer pour une opinion probable, parce que, dit-on, l'on ne prétend point sauver les païens sans la grâce surnaturelle. Mais cet artifice est trop grossier pour pouvoir tromper cous, qui sont nourris dans la doctrine de l'Eglise; car ils savent que le premier reproche, qu'elle a fait aux pélagiens, a été de ce qu'ils voulaient que la grâce de Jésus-Christ, qui opère le salut, fût commune aux païens et aux chrétiens, aux fidèles et aux infidèles : Ut doclore Pelagio intelligatur gratta Dei, quœ paganis et christianis, impiis et piis, fulclibus atqueinfidelibus communis est (August. Epist. CVI, nunc 186) ; au lieu que tous les fidèles sont obligés de reconnaître que la grâce qui opère le salut ne se trouve que dans les fidèles, et qu'il n'y a que la foi qui puisse recevoir ce que la grâce seule nous peut donner : Quod confertur per gratiam, non accipit nisi fides (S. Prosper ad excerpta Genuens. dubio 8). De telle sorte que la mesure de la foi est la mesure des dons de la grâce, et c'est ce que saint Cyprien exprime par cette belle parole : Que Dieu donne autant de grâces à ses fidèles, qu'en croient recevoir ceux qui les reçoivent: « Dans credentibus tantùm quantum crédit capere quisumit (In Epist. IX, ad Mart. Conf.). »

C'est aussi ce que ce saint docteur explique ailleurs d'une manière encore plus noble. Car il nous représente le Saint-Esprit comme une source inépuisable de grâce (Epist. ad Donat.), et la foi comme un canal élevé du fond de notre cœur jusqu'à cette source divine, par lequel les eaux du ciel se répandent dans nos âmes, avec d'autant plus d'abondance que ce canal est plus grand et plus capable de les contenir.

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