‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 95 sur 305 · LA FOI EN J.-C · texte numérisé non relu

LA FOI EN J.-C

que, non plus que sa mort, n'ont rien eu que de païen, et qu'il est juste de détester son infidélité et ses erreurs ; on voudrait néanmoins nous faire croire qu'il n'est pas impossible que, par des voies qui nous sont inconnues, Dieu ne l'ait mis au nombre des saints.

Mais qui pourrait souffrir que l'on s'imagine ainsi avoir droit de former ces doutes pernicieux, parce que l'Apôtre s'écrie (Rom., XI ), que les voies de Dieu sont impénétrables, et que ses jugements sont incompréhensibles? La difficulté de connaître ces voies nous donnera-t-elle la liberté de douter de la vérité de ses paroles, qui nous assurent si clairement que Jésus-Christ est la seule voie qui conduit au ciel, et qu'on ne peut être sauvé que par l'invocation de son nom divin? Ne pourrons-nous adorer avec déférence la profondeur de ses jugements, si nous ne croyons qu'ils peuvent être injustes? Et ne le seraient-ils pas s'ilaccordait à des infidèles et à des monstres d'orgueil, pour ne rien dire de leurs autres vices, les récompenses éternelles qui n'appartiennent qu'à Jésus-Christ et à ses membres, comme dit saint Augustin : Quid enim tam iniquum, ut bene sil desertori boni ? Et enfin est-ce honorer la grandeur de Dieu par un louable abaissement d'esprit, et n'est-ce pas plutôt le déshonorer par des pensées basses et charnelles, que de le croire capable de renverser cette loi éternelle et immuable, qui n'est autre chose que sa volonté même, qui établissant l'ordre dans toutes les choses naturelles, peut aussi peu souffrir que les méchants, comme sont les impies et les idolâtres, régnent dans le ciel, c'est-à-dire tiennent la place des bons, que permettre que les bons et les innocents soient punis dans les enfers, c'est-à-dire tiennent la place des méchants?

Que si cette doctrine est injurieuse à la justice souveraine du Créateur, elle n'est pas moins contraire à la piété chrétienne, ni moins favorable au dérèglement des mœurs. Nous gémissons de voir tous les jours que dans la corruption de ces derniers temps, le., artifices du diable, les enchantements du monde, les charmes des vices, ont tant de pouvoir sur l'esprit d'une grande partie des chrétiens, que la frayeur des supplices éternels, qu'ils savent être préparés à leurs désordres et à leurs crimes, n'est pas capable d'arrêter la violence de leurs passions. Que serait-ce donc s'ils étaient une lois entrés dans cette croyance pernicieuse, qu'il semble qu'on veuille s'efforcer de leur inspirer, que Dieu est trop bon pour être si rigoureux qu'on se persuade : qu'il y a delà témérité, aussi bien que de l'inhumanité à damner si facilement les hommes : que Dieu a d'autres voies pour nous sauver que celles qui nous sont connues et qu'il nous a révélées : qu'étant le plus libre de tous les agents, il nous peut donner son paradis sans s'attacher aux conditions que la foi nous apprend être nécessaires pour y parvenir : que l'on no peut sans témérité ni peut-être sans crime, prescrire des bornes aux grà<es extraordinaires du Tout Puissant : que si l'on peut

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croire raisonnablement au'il a usé de misé/icordè envers une inimité de païens, il j a lieu <lr penser qu'il traitera les chrétiens do même et avec encore plus d'indulgence : et que Nice n'est pas offenser la piété que de* meurer dans ce doute tout liant le salut des impies, des inlidèles et des idolâtres, il y a bien plus de sujet d'espérer qu'il ne perdra pas éterncllemenlci ux qu'ila faits ses enfants dans le baptême, pour des vices et des péchés qui paraissent si légers aux yeux des hommes?

Mais de telles instructions ne sont sans doute propres qu'à étouffer peu à peu dans les jeunes gens portés au libertinage, ce qui leur peut rester de juste crainte des jugements impénétrables de Dieu, par une vaine confiance en une fausse miséricorde dont ils peuvent attendre leur salut par des voies secrètes et inconnues, nonobstant leurs débauches, leurs désordres et leurs crimes. Et en effet, si toutec que l'Ecriture nous enseigne si clairement en tant d'endroits de la nécessité de la foi pour aller au ciel, et de l'impossibilité de plaire à Dieu que par son moyen, n'empêche pas qu'il n'y ait de la témérité a ne pas remettre en doute le salut des païens qui ont vécu moralement bien, quoiqu'ils ne fussent pas du nombre des fidèles , on ne voit pas comment il se pourrait faire que la foi nous obligeât de tenir pour désespéré le salut d'un chrétien qui persévère jusqu'à la mort dans un seul péché mortel; et pourquoi, par exemple, il ne serait pas permis de laisser espérera un concubinaire, qui d'ailleurs aurait beaucoup d'excellentes qualités, qu'en demeurant dans son vice, il n'est pas impossible que Dieu ne le sauve par une faveur extraordinaire.

On prétend même que non seulement il faut avoir bonne opinion de la vie des païens qui ont été en estime parmi les Grecs et les Romains, mais que l'on ne doit aussi parler qu'avec respect de quelques-uns d'entre eux dont le salut est désespéré, et qui sont morts notoirement dans l'idolâtrie. Ainsi il ne suffit pas d'attribuer le salut à tous les impies dont on peut pallier les crimes de quelque manière que ce puisse être ; mais il faut encore porter du respect aux damnés : et il ne reste plus qu'à prescrire l'honneur que Ion doit rendre aux démons, à l'exemple des platoniciens: car il n'est pas aisé de comprendre que l'on doit être plus oblige de révérer les uns que les autres. Si on s'arrête aux qualités naturelles on ne peut douter que ces anges prévaricateurs n'en possèdent d'incomparablement plus nobles et plus excellentes que les plus illustres et les plus accomplis deces païens, si l'on considère leur état passé. La foi nous apprend que les uns ont été autrefois des miracles prodigieux delà nature et de la grâce, les imaçes vivantes de la majesté de Dieu, les premiers primes de sa cour, et les cheft-d'œuvres de ses ouvrages ; ils se sont \us dans les délices du paradis, comme parle l'Ecriture sainte, (1) dans un éclat in-

WMil Tusignaculura Bimililudinis ,

zv.

comparable de gloire, dans une sagesse sans aucun nuage d'erreur, dans un bonheur sans aucun mélange de déplaisir, dans "'"'• beauté -ans aucune tache. Au lieu qu'au contraire les païens n'ont jamais été que kfl enfants de la colère de Dieu, que les objets de sa haine et desa vengeance, que des \ ers de terre conçus dans If iniquité, que de misérables esclaves du pécbé et du démon.

CHAl'iïltE XIV.

Des vertus et des vices des pmens; (pie la plupart de leurs vertut hU a ont que I apparence. Dis vices des philosophes; que c'est une impiété et une témérité de les comparer aux

saints.

On demeure d'accord que les plus vertueux d'entre les païens n'ont pas laissé d'avoir beaucoup de vices; mais on prétend que rien n'est plus ordinaire que de voir le vice et la vertu mêles ensemble , et que ces deux contraires ne sont pas absolument incompatibles.

Il est vrai que c'est une maxime indubitable de la morale chrétienne qu à I exception de la sainte Vierge, dont nous disons, avec saint Augustin [Li'b. de .\at. et Grat.,cap. 36 . qu'on n'en doit point parler quand on Lit mention des péchés), il n'y a point ici-bas de vertu si pure qu'elle ne soit mêlée de quelque défaut; il n'y a point d'innocence si parfaite qu'elle n'ait besoin de la miséricorde de Dieu pour obtenir le pardon d'une infinité de fautes, dont les plus justes sont obliges de se reconnaître coupables. Mais ces défauts, que la vertu chrétienne ne peut totalement exclure durant cette vie. ne sont point du nombre de ceux qui portent le nom de \ices dans l'usage de notre langue, ni qui nous donnent droit d'appeler un homme vicieux; et ces fautes des gens de bien ne sont point de ces péchés grossiers que les pères nomment des crimes, et que l'on appelle ordinairement des péchés mortels, parce qu'ils tuent l'âme en la séparant de Dieu, qui est la véritable vie. Ainsi , cette doctrine catholique n'a rien de commun avec l'opinion des sloiques, qui disaient qu'un seul défaut dans les nuiurs rendait un homme tout à fait \ icieux. nonobstant toutes les bonnes habitudes qu'il a\ ait acquise- auparavant. Et ce n'est pas aussi à l'égard seulement de quelques Légers défauts que l'on veut introduire ce mélange de la vertu et du vice; mais on s'imagine que des hommes fort \ icieux et capables de commettre de très-méchantes action- te Laissent pas de posséder beaucoup de \ertus, et l'on veut qu'un même roi. par exemple, ait pu t tout ensemble le plu- vertueux et le plus \ ici ux de tous les rois. On maintient que h 1 e: lu ne laisse pas de se faire admirer et d'être vertu -ur le front d'un apostat, de même qu'une pierre précieuse ne perd rien île SOU prix pour être tombée entre les mains d'un voleur. On croit nous pouvoir persuader que les plus \ icieux de tous les hommes ne lai—

pleiius sapienlia et perfectus décore. In deliciis paradis) Dei fuisii.

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J. C

sent pas de pouvoir être véritablement vertueux , quoique mêlés et comme ensevelis parmi les infamies de leurs vices ; et enfin , on va jusqu'à tel point dans ce mélange monstrueux, que l'on ne craint point d'attribuer des qualités toutes divines et des vertus surnaturelles aux plus infâmes des hommes, à des monstres de brutalité et d'effronterie qui ont commis , à la vue du peuple et à la face du soleil , des actions abominables avec la même insolence et le même front que les autres pourraient faire les actions les plus saintes.

A Dieu ne plaise, dit saint Pros#cr, que l'on trompe les personnes de piélé par la persuasion dangereuse d'une si mauvaise doctrine ! L'état de justice est incompatible avec les vices; car, comme dit l'Apôtre, quelle union peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité? Quel commerce entre la lumière et les ténèbres? On ne peut donc joindre ainsi la qualité de vertueux avec les vices que pour en faire des monstres, et ce ne peut être que par une ignorance grossière des premiers éléments de la morale que l'on juge de la vertu par les seules apparences des actions du dehors , et que l'on se persuade ridiculement que les plus méchants et les plus corrompus de tous les hommes ne laissent pas d'avoir été justes et vertueux, pourvu que les histoires leur attribuent quelques actions extérieures de justice ou de vertu.

Cependant on peut dire que les philosophes païens mêmes, quoiqu'à la vérité ils n'aient reconnu qu'imparfaitement et avec beaucoup d'erreur la nature de la vraie vertu, n'en ont jamais eu des pensées si basses et si charnelles. Ils ont toujours reconnu que c'est dans le cœur que la vertu réside, que c'est par lui que l'on en doit juger, et non pas seulement par les actions extérieures, et qu'il y a une grande différence , comme, Aristotc l'a remarqué, entre faire simplement une action juste et la faire par esprit de justice : Aliud jusla facerc, aliud juste. Et le même philosophe n'aurait eu garde de s'imaginer que tous ceux qui paraissent courageux aux yeux des hommes possédassent véritablement la vertu de force, puisqu'il en reconnaît, dans le troisième livre de ses Morales, cinq ou six fausses espèces qu'il nous défend de confondre avec la véritable valeur, quoiqu'elles lui soient fort semblables dans les effets extérieurs.

Il n'y a donc guère que des pélagiens qui puissent tomber dans un tel aveuglement, et qui puissent prendre toutes les fausses images de la vertu pour la vertu même. Il n'y a qu'eux qui puissent se persuader que cette fille du ciel peut être le partage des plus scélérats et des plus infâmes, pourvu qu'ils en fassent quelques actions par quelque esprit et. quelque mouvement qu'ils le fassent. El c'est ce que saint Augustin (que L'on peut appeler le protecteur invincible de la doctrine de rivalise contre les efforts de ces hérétiques) a combattu puissamment par les armes de la foi et par celles de la raison. On peut dire que si ceux qui embrassent si facilement îles sentiments contraires avaienl lu ses excel

lents ouvrages avec autant de soin qu'il parait qu'ils font ceux de Sextus Empiricus ou de Julien l'Apostat, ils concevraient des pensées plus nobles et plus raisonnables louchant les conditions de la véritable vertu. Une seule de ses raisons peut suffire pour en convaincre.

« N'est-il pas visible, dit ce saint docteur (1), que si la vertu ne consistait que dans les actions extérieures , sans y considérer la fin et l'intention, nous serions obligés de reconnaître dans les avares, pour de véritables vertus, cette prudence si clairvoyante à rechercher les moyens de s'enrichir, celte justice et cette modération qui les porte souvent à ne point faire de tort aux autres et à mépriser même leurs propres perles pour ne se point embarrasser en des contestations et des procès qui pourraient en attirer de plus grandes ; cette tempérance et cette frugalité, qui leur fait renoncer au luxe et aux débauches pour éviter les dépenses qui en sont inséparables, et les oblige même de se contenter du simple vivre et du vêtement; et enfin cette force et cette constance, qui les engagent à toutes sortes de périls pour se délivrer de la pauvreté qu'ils fuient , comme dit un poète , par les rochers inaccessibles et par le milieu des flammes, et qui inspire à quelques-uns une si grande fermeté, que les plus cruels tourments des barbares ne sont pas capables d'arracher de leur bouche la confession de leurs richesses.»

Mais il est évident que toutes ces vertus , qui paraissent belles et dignes d'estime, à n'y considérer que le dehors, ne laissent pas d'être ordinairement fausses et honteuses du côté de l'intention, puisqu'elles servent d'esclaves à la cupidité, qui est la plus basse des passions. Et il est certain que toutes ces vertus n'ont jamais passé pour véritables que dans l'esprit des pélagiens. Comment, en effet, peut-on trouver des qualités toutes divines et toutes héroïques dans des personnes abominables? Comment peut-on canoniser, comme digne du ciel, tout ce que l'orgueil a produit d'illustre et de rccommandahle au jugement des hommes dans ces philosophes profanes , dans ces animaux de gloire? Et comment peut-on se persuader que c'est démentir toutes les histoires, que de ne pas reconnaître dans les apostats et dans les infidèles toutes les vertus dont nous apprenons, par leur récit, qu'ils ont pu faire quelques actions sans se mettre en peine de savoir par quel esprit ils les ont faites? Ainsi, ce que l'on nous dit de Philippe de Macédoine, qu'il a été le plus

(I) Autjnst. lib. IV. contrit Jul. cap. 5. Jam cernis eooaecHiens essculvcra sil virtns nvnrorum pnidenlia, qua excogilaut gênera liiccllorum , et avarorum juslitia, (|iia gravium damaorum inelu facilitas sua noniïunquamconleiïuiunt, quam usurpant aliquidaUenuin, et avarorum lemperanlia, qua luxtiria;, quoniant sumpluosà est, conibenl appelitum, soloijuenecessario viclu legumentoquc contenli sunt; et avarorum l'nriitudo, que,. ui ail Horaiiua, pet Maropauperiem fiigiuat , per saia , per ignés; qua deniqae cognovimus quosdam irrupiione Barbaries ad c..\ prodenda quaj habebant, nuiiis kogthun tormemis po* compelli.

ONSTRATION ÊVANGÊLIQIE

vertueux de tous les rois ci le plus vicieux tout ensemble, on le peut clin; de Julien l'Apostat, de Catilina et de tout autre, ainsi que saint Augustin !<■ remarque contre les pélagiens. On pourrait donc trouver, suivant ces faux principes, une véritable justice dans ces scélérats , parce qu'ils ont clé liés d'amitié arec plusieurs, de ce qu'ils l'ont entretenue par leurs bons offices, «le ce qu'ils ont lait part de leurs biens à tous leurs amis, une véritable force de Courage de ce qu'ils ont supporté constamment le froid , la faim et la soif, une vraie patience en souffrant, au delà <lc tout ce que l'on pourrait croire , l'abstinence, le froid et les veilles et une véritable valeur en mourant généreusement à la léte de leurs troupes, après avoir fait tout ce qui se pouvait au monde pour obtenir la victoire.

Mais qui peut avoir un tel sentiment, dit saint Augustin, sans être insensé? et d'où peut venir une si grande rêverie, que de se laisser tromper par les vaincs apparences de ces vices qui semblent approcher de la nature des vertus, quoiqu'ils en soient aussi civiques que le vice /'est de tavertu(l)?\\ est donc constant que, si l'esprit des hommes n'était point rempli d'illusions et de vaines imaginations, on ne trou- Verait pas qu'il fût si aisé d'allier les plus grandes vertus avec les plus grands vices ; et on croirait sans doute rendre assez d'honneur à la mémoire de ces illustres impies, «1rs Diogène, des Epicure , des Julien, etc., que d'en juger de la même sorte que fait l'orateur romain de Catilina, et de dire du plus accompli d'entre eux ce qu'il dit de ce méchant homme, qui avait reçu de la nature tant de qualités avantageuses pour le bien : liahuit ille mal ta mu.i iutarum, non expressa signa, sed adumbrala virlutum.

Mais pour nous renfermer dans notre sujet principal , qui concerne le salut des païens , n'est-ce pas un principe indubitable de notre foi, qu'en matière de grâce et de salut un seul vice et un seul crime est capable d'anéantir et de l'aire disparaître , aux. jeux de Dieu, toutes les vertus et toute la sainteté qui peuvent rendre un homme digne du ciel , parce qu'il n'en peut avoir aucune véritable qu'étant le temple du Saint-Esprit, et que le Saint-Esprit n'habite point dans une âme impure.

Ainsi, puisqu'on ne peut pas nier que les plus accomplis d'entre les païens n'aient eu beaucoup de vices, et des vices pour l'ordinaire abominables et infâmes, comme leurs histoires nous le témoignent, comment pourrait-on prétendre leur donner place entre les élus? Peut-on ignorer ce que les plus simples n'ignorent pas , qu'un seul péché mortel est BUIDBant pour damner l'homme du monde qui paraîtrait le plus vertueux et qui aurait fait plusieurs bonnes œuvres î S'imagine-t-on que

les jugements de Dieu soient semblablei ceux des hommes) Croit-on que Dieu m. doive

laisser éblouir Corinne eux au faux lustre de

quelques qualités avant* lui ont relui

dans ces païens? Pense-t-on qu il se puii laisser tromper à l'éclat de certaines actions

qui ont paru très-estimables, a n'en considérer que l'écorce, mais qui en effet n'ont été que de mauvais fruits d'une fort mauv racine, qui est l'orgueil et la vanité? Peut-on dire qu'oubliant ce qu'il doit à sa justice, il les ait dû, nonobstant leurs crimes, admettre dans son royaume, où il ne peut rien entrer d'impur et de souillé?

Mais pour se guérir de ces pensées et de ces imaginations païennes, il n'y a qu'à remettre devant les yeux l'avis que Dieu donne à un prophète (I, Reg., XVI; : .\ juxtu intuituin Itominis ego judico ; liomo enim videt ea quœ parent , Dominu» autem intuetur cor. Et, pour se mieux assurer d'une \éri!é si importante, on y peut joindre l'arrêt que l'Apôtre prononce contre tous ces prétendus saints qu'on ne peut nier avoir eu beaucoup de vices (I, Corinili., VI : Nolite errare; n(gue fornicarii , neque idoliê servienles, neque adulteri, neque molles, neque masculorum concubilorcs, neque fans, neque avari , nique cbi • iosi, neque maledici, neque rapacet regnum Dei possidebunt. El outre tous les auli dont on ne peut pas nier que ces pbilosophi païens ont été tous remplis, il est indubitable, que tous généralement ont été abandonne- .1 l'idolâtrie, pour le moins â l'égard du cuite extérieur; car la crainte seule faisait qu'ils s'accommodaient au culte des dieux, prati de leur temps; et, par conséquent , totu ces philosophes ont été capables du crime de l'idolâtrie, pour le moins à l'égard du culte extérieur. Et ainsi, douter de leur damnation . ('est certainement douter delà vérité dune infinité d'arrêts que l'Ecriture sainte a prononcés contre tous ceux qui rendent aux idoles, sous quelque prétexte qu ils I fassent, le culte et l'adoration qui n'appartiennent qu'à Dieu seul.

L'Eglise n'en a jamais eu d'autre sentiment, et tous les pères n'en ont point peu ■ non plus autrement . ainsi que qous l'avons montre au commencement de cet ouvrage, en expliquant les endroits de saint Justin el autres pères que l'on pourrait prétendre , cire favorables. Et il ne faut point dire qu'il v en a quelques-uns qui en oui excepté Socrate et quelques autres de ces philosophes : car c'est au contraire une chose entièrement inouïe parmi les pères de l'Eglise que le salut de Sociale ou d'aucun autre des philosophes païens.

Nous avons fait voir ci-dessus avec quel mépris et avec quelle horreur saint Jean Ghrvsostome parle de tous les philosophes anciens et de Socrate en particulier: comme il le traite d'infime et d'approbati unies pins abominables péchés . et comme il le représente dans la dernière action de sa vie, mourant dans des sentiments d'idolâtrie, et commandant d'offrir des sacrifices à une fan divinité. Saint Ambroise ne parle jamais do

NECESSITE DE LA FOI EN J.C

tous ces philosophes profanes que dans les mômes pensées, partout où il a sujet d'en parler; et, pour ce qui est de saint Augustin, outre une infinité de choses que nous en avons rapportées, il suffit de rapporter ici encore un endroit de son livre de la véritable Religion (1). Ces hommes, dit ce saint docteur en parlant de Socrate et de Platon, n'étaient pas capables de détourner l'esprit des peuples, du culte superstitieux des idoles, et de les portera V adoration du vrai Dieu, puisque Socrate lui-même adorait les idoles avec le peuple (2). Itaque ipsc Socrates cum populo simulacra venerabutur. Et saint Augustin n'a eu garde de mettre Socrate au nombre des bienheureux, puisqu'il l'a mis au rang des idolâtres, et qu'ainsi il n'a pu manquer de prononcer contre lui cet anathème de l'Ecriture sainte, qu'il répète tant de fois dans ses livres de la Cité de Dieu contre les plus fameux disciples de ce philosophe païen (3) : Sacrificans diis eradicabitur.

Quant à saint Chrysostome, que l'on dit qui a représenté Socrate comme un modèle de la pauvreté chrétienne, il faut bien remarquer que ce saint a fait trois livres pour la défense de la vie monastique, qu'il adresse à trois différentes personnes : le premier, à tous les chrétiens en général, c'est-à-dire à ceux d'entre les chrétiens qui pouvaient blâmer cette sorte de vie ; le second, aux pères païens, qui ne pouvaient souffrir que leurs enfants quittassent le monde pour aller servir Dieu dans la solitude ; et le troisième, aux pères chrétiens, qui portaient impatiemment que leurs enfants embrassassent une vie si austère et si retirée. Or c'est dans le second livre qu'il propose la pauvreté de Socrate et de quelques autres philosophes profanes, parce que, ne s'agissant que de justifier la façon de vivre de ces grands saints qui peuplaient les solitudes cl les déserts, il ne le pouvait faire avec plus d'adresse et plus de force qu'en les combattant par les propres sentiments de ces païens auxquels il parlait. Il leur fait donc voir avec combien d'injustice ils reprennent dans ces admirables moines, comme digne de mépris, ce qu'ils publiaient dans leurs sages, comme digne de tant de louanges.

Ce n'est qu'à ce dessein qu'il se sert des exemples des vertus païennes, et non point pour nous les représenter comme des exemplaires de vertus chrétiennes. Et cela est si vrai, qu'il proteste lui-même qu'il ne s'en serait pas servi s'il n'avait eu affaire à des infidèles {h}. Que si, dit ce saint docteur, par-

(1) Auyusl. lib. de vera Relig., cap, 2. Non sic isti nali erani, ut popnlorum suorura opinionemad verum culluin veri Dei a simulacrorum superstitione at(|iic ab liujus mundi vanitate converiercnt.

(2) Augusl., ibid.

(3) Exod. XXII. Ex anliqua venione I lala ; nam in Vutgaln sic legilur : Qui immolai diis occidelur.

(/*.) Chrysotl. sermonead l'utrcmiiifidel., lome VI, p. ili, edit. Savil. Et si quidem noatra saperes, euarrarem libi militas gravcsqne bisiorios. Sed qtiouiam Geniiliuin dogmala prolileris, neijuc indc mihi dee- Tunt cxetppla.

lant à ce père païen , vous étiez d'accord avec nous dans la religion, je vous confirmerais ce que je vous dis par une infinité d'histoires admirables tant vieilles que nouvelles ; mais puisque vous faites profession du paganisme, et que vous vous arrêtez au sentiment des païens, je trouverai même parmi eux des exemples pour vous confondre. Saint Chrysostome garde si religieusement cette conduite, qu'ayant rapporté dans le troisième livre quelques paroles de Socrate, touchant le mépris de l'éloquence, il quitte aussitôt ce discours comme une digression qui regarde plus les infidèles que les fidèles. Sed hwc quidem ad infidelem dixisse satis sit, ad fidelem vero , etc. Il montre donc que l'éloquence ne peut être utile aux chrétiens qu'en leur remettant devant les yeux combien il leur serait honteux d'avoir lant d'estime pour une chose qui a si peu été estimée par ceux mêmes qui ont été si amoureux de gloire T et qui n'avaient aucun autre moyen de se rendre illustres que par cette sagesse du siècle que nous devons mépriser comme une folie; d'où nous pouvons encore clairement apprendre que , quand même saint Chrysostome aurait proposé aux chrétiens la pauvreté de Socrate et quelques autres bonnes qualités de ces anciens philosophes, il serait néanmoins ridicule de prétendre qu'il eût voulu faire passer ces vertus païennes, toutes humaines et toutes fausses, pour les exemplaires des vertus chrétiennes, toutes saintes et toutes divines. Faut-il prendre, en effet , les singes pour les modèr les des hommes, parce qu'il leur ressemlent en quelques traits? Quand saint Paul nous exhorte à la continence (I. Corinth., IX), en nous proposant celle que gardaient les coureurs de lutte, nous imagineronsnous qu'il ait reconnu dans ces personnes infâmes aucune véritable vertu de continence, ou, ce qui est encore plus ridicule, qu'il l'ait prise pour l'exemplaire de la continence chrétienne?

C'est aussi le reproche que saint Augustin fait aux pélagiens qui se servaient de ces paroles de saint Paul, pour faire trouver de véritables vertus dans les païens. Vous (1) prenez si mal, dit-il à Julien, ce que l'Apôtre dit, que les athlètes s'abstiennent de toutes choses, que vous prétendez prouver par là que la continence qui est une si grande vertu, et de laquelle il est dit que personne ne peut être continent que par le don de Dieu, se trouve dans des bateleurs et de semblables

(1) Augusl. lib. IV, contra Jul., cap. 3. Tarn maie accipis quod oit Apostolus. Nain qui in agone conlendit, al) omnibus conlinens est, ut conlincntiam lam magnam virtutem, do qua Bcriplum est, quod nemo esse potest conlinens, nisi Dcus det ctiam, clmraulas, et hujusmodi turpes infamesque pei^onas haberc contendas... ignorons Apostoluin, cum exborlarelur boulines ad viitulcm, sic cxcmplum de viliosa lioniinum affeclione sumpsisse, quemadmodum alio loco Script ura, cum ad amorem sapientia; bomincs hortaretur, quserendam dixit esse sicut pecuniam, nuinquid propterca sancta Scriptura dicenda est latidasse a va ri liant ?

personnes infâmes. Est-ce que vous ne voyez pas que V Apôtre nous rutilant exhorter à la vertu, se sert de V exemple d'une passion vicieuse, tout de même que l'Ecriture suinte en un autre endroit nous voulant porter à l'amour de la sagesse, nous avertit que nous la devons rechercher avec la même ardeur que l'on fait Targent. Doit-on conclure delà que VLcrilurc sainte a eu dessein de louer l'uvarice?

Ainsi, quand il serait vrai, ce qui n'est pas, que saint Chrysostome aurait représenté la pauvreté de Socrate pour y porter les chrétiens, il ne s'ensuivrait pas qu'il en eût fait plus d'estime que saint l'an!, de la continence des lutteurs, et le sage , de l'ardeur des avares à rechercher les richesses. Tout ce qu'on en pourrait conclure raisonnablement est que si une vaine ostentation de sagesse a porté ce philosophe païen au mépris du monde, combien plus en doivent être détachés ceux que le nom seul de chrétien oblige à l'aire profession d'une sagesse toute divine, et à n'avoir des désirs que pour les biens immortels et immuables ? Et ce n'est sans doule qu'en cette manière eld;;ns cet esprit que l'on se peut servir de l'exemple des païens pour exhorter les fidèles à la vertu, en leur faisant toujours remarquer la différence de ce que les uns et les autres se proposent pour leur but et pour leur tin, et en leur représentant quelle honte c'est à des chrétiens de ne pas faire, pour plaire à Dieu et pour posséder le royaume du ciel, ce que les infidèles ont fait pour la satisfaction de leur propre vanité, el pour acquérir la gloire du monde, comme le dit excellemment Terlullien (ad Martyr., c. k) -.Tanlivitrum, quanti pretiosam margaritam. S'ils ont acheté si chèrement du verre , si le faux éclat d'une vaine réputation temporelle leur a coûté tant de sueurs , tant de peines et tant de travaux, que devons-nous épargner pour recouvrer cette perle inestimable de l'Evangile? et qui est celui qui ne donnera pas avec joie pour obtenir de véritables trésors, autant que les autres en ont donné pour en obtenir d'imaginaires ? Qui* ergo non libentissime tuntum pro vero audeat crogarc , quantum pro falso ?

Aussi est-ce une des raisons, selon saint Augustin (1), pourquoi Dieu a voulu que ces anciens Romains qui, par l'extrême désir de la gloire dont ils étaient embrasés , ont fait tant de belles actions pour le bien de leur patrie, soient devenus si illustres parmi tous les peuples, afin que les citoyens de la ville céleste, pendant qu'ils vivent en ce monde comme étrangers, regardent cet exemple avec soin et avec sagesse, et qu'ils considèrent quel amour ils doivent porter à cette

(1) De Civil. Dei, lib. V, cap. 1C. RomMUBll iiupei ïiiin ad huma .1:1111 gloriam dilata lam esi cliatn H cives :i't(Tiur. illius civicuis quaimliu hic peregrmanlur, dHigenter 01 nferte itia kiMeaaiar'exeiupii , et

viiliMiil qasaU (lili'i lui (leUalur sH|H'iii.e pairiu».

pcopier viiam < lermm, >i tartan a mis crWbas terreau dilecia esipropter iioinuiuui gloriam.

patrie du de! pour acquérir la rie éternelle, puisque les citoyens du monde ont aimé avec tant d'ardeur leur république terrestre pour s'acquérir une gloire périssable dans l'esprit dei hommes. 1 Ainsi, dit-il, Dieu leur ayant donné un empire si grand dam étendue, d ti ferme dans sa durée, et que les actions vertueuses de tant de grands hommes ont rendu si célèbre par toute la te 1 : a accordé à leur passion la qu'elle

désirait ; muU ve temps il nous a pro-

posé des exemples qui nous étaient née

pour l'instruction de notre vie, afin que s'ils ont suivi une ombre et une image de vertu pour acquérir de la gloire dans leur ville terrestre, nous rougissions lorsqut ne nous efforcerons pis déposséder lu tables vertus pour acquérir la gloire d<- /.i cité de Dieu, et que nous ne nous élevions point lorsque nous les posséderons.

Voilà le véritable usage qu'un chrétien doit tirer de tous les exemples de vertu qui se rencontrent dans les histoires profanes : et comme, d'une part, il est bien instruit dans la morale de l'Evangile, il ne doit point douter de la fausseté de ces vertus qui n'ont eu pour principe que le faste et la vanité; de l'autre, il s'en doit servir pour s'animer de courage et de zèle, pour ne pas travailler avec moins d'ardeur et de constance pour la gloire de Dieu, que les païens pour celle du monde. Ils doivent pour cela se remettre continuellement devant les yeux ces divines paroles de saint Paul (Corinth., IX : /;'/ illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, nos aulem incorruplam.

Si donc on ne parlait de la vertu des païen s que de cette sorte, personne n'y trouverait à redire; mais de la vouloir faire passer pour l'exemplaire de celle des chrétiens, nous proposer ces sages du siècle pour des originaux parfaits, dont les disciples de Jésus-Christ doivent s'efforcer d'être les copies; s'écrier, après avoir rapporté l'action d'un idolâtre et d'un impie, que le meilleur chrétien du monde n'en saurait faire de meilleure ni de plus agréable à Dieu; et nous vouloir persuader que des hommes abominables s'étaient acquis la liberté de commettre des infamies horribles par des qualités toutes divines et par des vertus vraiment héroïques, c'est ce qui ne se peut souffrir, à moins que de souffrir en 'même temps que le paganisme s'introduise dans 1 ; g ise, el qu écrits des philosophes tiennent désormais la place de 1 Evangile , et c'est le fruit qu'on doit attendre de ces méchants sentiments et de ces fausses maximes, si une fois elles prenaient racine dans les esprits . et si

(1) Jbid , cap. 18. Pioinde per illnd imperium lam lalura unique iliiiturnuni.viroruiiique. lanioriini viriulibas procterum Mqpe gtoriosum, et illorum inientioni merces qmm quaerébaffl ; e>i reédita et nobii pionoMia necessaria comnonitioma exempta, si si virtules, (|u;irum htte Ulcumque Banl siniilos, quas i>ii pro civitatis terrense gtoria Mueroft, pro Dei glenœissitna eivitata non temierhnus, pudora punga* mur ; si icnucriinus, superba mm çxiullauiur.

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C

ceux qui doivent veiller afin que le troupeau de Jésus-Christ ne se repaisse point de venins et de poisons , n'emploient, comme ils font, leur autorité pour arrêter le cours d'une si pernicieuse doctrine.

On va en effet jusqu'à dire que Socrate é.tant mort pour soutenir dans la loi de nature l'unité de Dieu , il peut avoir eu le mérite de ceux qui ont souffert le martyre dans la loi de grâce pour la foi de Jésus- Christ. Peut-on concevoir une plus horrible et une plus étrange profanation des vertus chrétiennes, en les confondant ainsi avec les profanes ? Peut-on voir une plus horrible et une plus étrange confusion de la lumière avec les ténèbres, et de Jésus -Christ avec Bélial, que de dire que la mort de ce philosophe n'a pas été fort éloignée du mérite des plus grands saints confesseurs , martyrs et autres dont l'Eglise célèbre la mémoire? Rien assurément n'est plus impie ; mais de le qualifier, comme on fait , de premier martyr du Messie à venir, comme saint Etienne l'a été du Messie déjà venu, cola fait horreur, et ce parallèle est digne de l'impiété des gnosliques.

Mais examinons un peu le fondement de cette comparaison sacrilège, et voyons avec quel droit on pourrait traiter ce philosophe de martyr. Il est certain que l'un des chefs de son accusation fut qu'il ne croyait pas les dieux que les Athéniens adoraient, et qu'il en introduisait de nouveaux, ainsi qu'il se voit par le récit que Diogène Laérce (L. II) nous en a laissé. Mais il est très-faux que ce fût le seul prétexte de sa mort, puisqu'il fut outre cela accusé de crimes infâmes, au rapport du même Laërce ; c'est pourquoi Tertullien (1), faisant allusion aux deux chefs de cette accusation, montre, par les circonstances de cette mort, combien la sagesse du christianisme est différente de celle de Socrate. Cette sagesse, dit-il, qui ne s'apprend que dans l'école du ciel, est bien plus libre à nier les dieux du siècle; elle ne trahit point la vérité en commandant de sacrifier un coq à Esculape ; elle n'introduit point de nouveaux démons, mais elle chasse les anciens que le monde adore; elle ne corrompt point la jeunesse, mais elle l'instruit dans toute sorte d'honnêteté et de pudeur. Ncc nova inferens dœmonia (2), sed vetera depellens ; nec adolescenlium vilians , sed omni bono pudoris informans.

Mais de plus, que ce philosophe ait été accusé de ne croire pas les divinités des Athéniens, ce n'est pas une preuve qu'il soit mort pour l'unité de Dieu, ni qu'on le puisse mettre au rang des martyrs ; car pour cela il eût été nécessaire qu'il eût témoigné non seulement par quelques paroles dites en secret à un petit nombre de ses disciples, mais par des actions visibles, et principalement par une confession publique à la face de ses

(1) Lib. de Anima, cap. 1. lire Mpittltia de s< bola cœli, dcos quiilem s.rculi nogare libèrior; qux imllitm tsculapio gallinaccum reddi jubcus pra;varicclur.

(2J Idem, ibid.

juges , qu'il ne reconnaissait qu'un seul Créateur de l'univers ; que sa conscience ne lui permettait pas d'adorer d'autres dieux; qu'il se croyait très-coupable de rendre honneur à leurs fausses divinités, et qu'il ne tenait toute leur religion que pouf une superstition populaire pleine d'erreur et d'impiété.

C'a toujours été le langage de nos martyrs, et voilà quel devait être celui de Socrate pour avoir quelque prétexte de lui donner cette qualité glorieuse. Mais loin qu'il se soit passé rien de tel dans toute la suite de son jugement et de sa mort, ni lui ni tous ses apologistes n'ont jamais repoussé cette accusation de ses ennemis touchant le désaveu des divinités athéniennes que comme une fausseté et une imposture , et non point comme une excellente vérité , pour la défense de laquelle il était heureux de mourir.

On ne nie pas néanmoins que Socrate n'ait reconnu l'unité du vrai Dieu et la vanité des faux dieux ; mais c'est en cela même qu'il est plus coupable, de ce qu'il a retenu la vérité dans l'injustice, comme dit l'Apôtre ( Koman., I ) : Qui veritatem Dei in injastilia dcli^ nent , etc., qu'ayant connu là majesté du Créateur, il ne lui a pas rendu la gloire quil savait lui être due; que n'ayant pas les mêmes sentiments que le peuple, il a néanmoins adoré les mêmes idoles que le peuple, Socrales cum populo simulacra venerabatur ; et qu'en étouffant les mouvements de sa propre conscience, comme saint Augustin le reproche à Sénèque (1), il honorait les idoles qu'il méprisait ; il faisait lui-même ce qu'il reprenait dans les autres , et adorait comme dieux ceux qu'il condamnait comme coupables.

La philosophie lui avait appris à n'être pas superstitieux; mais la coutume de son pays et les lois des peuples l'obligeaient à se contrefaire, non sur le théâtre comme les comédiens, mais ce qui est de pis, dans le temple. C'est même en quoi son action était d'autant plus criminelle, que rendant un faux culte à des idoles qu'il en estimait indignes, il le faisait de telle sorte que le peuple croyait qu'il les adorait véritablement.

L'Eglise de Jésus-Christ ne'reconnaît point de martyrs de cette sorte ; ils ne le peuvent être que dans les martyrologes des déistes et des libertins; que parmi ceux qui se persuadent que pourvu que l'on croie un seul Dieu, on peut sans intéresser sa conscience, faire pro« fession publique de toutes les religions des Etats où l'on se trouve, pour n'en point troubler le gouvernement. Ce n'est que sur cette maxime impie que peut être fondée la canonisation de Socrate et de ses disciples, que nous savons par des témoignages irréprochables c'ivoir toujours vécu dans l'exercice au moins extérieur de la religion païenne. Il n'y a donc point d'oreilles véritablement

(1) August. de Itéra Helig , cap. 1, cl lib. vi, d» Civil. Dei, cap. 10. Colcbai quod reprehendebat, agû bat quod argucbal, quodculpabat adorabat.

chrétiennes qui puissent souffrir ces impiétés; car appeler Socrate le premier martyr de Jésus-Christ à venir, etle comparer au premier martyr de Jésus-Christ, n'est-ce pas (in crime presque aussi détestable que d encenser en même temps les statues de saint Paul et de Pylhagorc, comme Taisait celte Màrcelline dont parle saint Augustin ? N'estce pas se moquer ouvertement de Dieu et des hommes, et se jouer de la religion que de parler ainsi!

Car premièrement, si Socrate est le premier martyr du Messie à venir, de qui étaient martyrs tous ces grands prophètes dont saint Etienne représente la mort aux Juifs, en leur disant qu'il n'y avait aucun prophète qu'ils n'eussent persécuté et qu'ils avaient fait mourir ceux qui prédisaient l'avènement du juste? Et en second lieu, comment Socrate aurait- il été martyr du Messie, dont l'on n'oserait dire qu'il ait eu jamais la moindre connaissance? 11 faut donc avoir quitté tout sentiment de religion, pour oser comparer avec le premier de nos martyrs ce philosophe profane, qui, quoiqu'on en veuille dire, n'en ressentira pas moins les effets terribles d'une damnation réelle et effective dans toute l'éternité. Cependant il ne faut point douter que ce ne soit le sujet d'un grand scandale dans l'Eglise, de voir que des gens qui font profession du christianisme se laissent emporter à une si folle passion pour ces sages du paganisme , que de vouloir qu'un philosophe profane partage avec saint Etienne la qualité glorieuse do premier martyr de Jésus-Christ ; et disent que sa mort n'a été guère éloignée du mérite de celle que nos saints ont endurée pour la défense de notre foi.

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