CHAPITRE XV
Que les pères de l'Eglise ont eu raison de parler comme ils ont fait des païens. Combien il est dangereux de louer trop les païens. Qu'il n'y a point de diversité de sentiment entre les pères sur ce sujet.
Enfin, pour pousser l'insolence jusqu'au bout, on attaque même les pères de L'Eglise, qui ont, dit-on, fait des invectives par un zèle inconsidéré contre Socrate et contre quelques-uns des plus renommés philosophes.
Mais il ne faut pas être moins hardi que ces sortes de gens pour censurer ainsi les premiers pères de l'Eglise, quand on les juge contraires aux opinions extravagantes que l'on s'est formées dans l'esprit; et c'est une témérité surprenante, que de vouloir faire passer leur zèle pour un zèle indiscret et sans science, lorsqu'ils ne l'emploient qu'à vérifier les paroles de saint Paul contre ces sages devenus fous (Roman., I ! : Dicentes se esse sapidités , stulti facli stuit, que Dieu a rejetés avec toute leur prudence charnelle et toutes leurs fausses vertus, comme des sépulcres hlanchis qui paraissent beaux au dehors, et qui au dedans sont remplis de pourriture.
On s'attaque en particulier ;\ saint Gré-
goire de Nazianze, â saint I yrille, et an bienheureux Théodoret. Cependant nous snvons que saint Grégoire el saint Cyrille n'ont pas moins d'autorité dans l'Eglise catholique
d'Orient, (pue saint Arnbroise et saint Grégoire, pape, dans l'Eglise d'Occident; et que si l'un a mérité d'être nommé par excellence le théologien, l'autre a eu l'honneur d'être appelé parun concile œcuménique la trompette du Seigneur.
Ce serait sans doute faire un extrême tort à ces protecteurs de la religion chrétienne, que de s'imaginer qu'ils eussent eu besoin d'être défendus contre de telles accusations, qui semblent insinuer qu'ils n'ont défendu la vérité catholique contre les païens, que par les armes du mensonge, surtout en ne parlant pas de Socrate avec assez de retenue. Mais que deviendrait donc la religion chrétienne si l'on souffrait celte liberté à quiconque le voudrait, d'embrasser, ou de rejeter selon son caprice l'autorité des plus grands docteurs, lors même qu'ils ne disent rien que dans le sentiment commun des autres peu s. comme il serait aisé de le montrer en cette matière? N'est-il pas visible qu'il n'y aurait plus rien de si assuré, que l'on ne révoquât en doute, et que chacun prétendrait traiter en pyrrhonien tous les dogmes de la foi I
Quoi ! on supposera que l'épouse de Jésus- Christ, qui est la vérité même, n'a point d'au- Ires armes pour se défendre contre les païens, que la médisance et la calomnie qu'elle emploie contre eux! On dira qu'elle n'a pu empêcher qu'on n'égalât Socrate et les autres philosophes à Jésus-Christetàses saints, qu'en diffamant des gens de bien, et en s'efforçant de faire passer pour des méchants et pour des vicieux ceux dont on prétend que le nom seul est capable d'inspirer un secret amour de la vertu! On soutiendra que tout ce que ces pères de l'Eglise ont dit contre Socrate et contre les autres philosophes , étaient des faussetés et des impostures, mais qui étaient utiles à la religion chrétienne! <>n prétendra qu'ils ont été des calomniateurs, mais que c'était pour le bien des âmes ! On les accusera d'avoir déchiré la réputation des personnes innocentes, et de les avoir chargés de crimes dont ils ne furent jamais coupables ; et qu'ils ont fait des vices de leurs vertus, parce qu'ils s'y sont cru obligés, pour s'opposer à ces païens qui les voulaient égaler à Jésus-Christ ! Enfin on insinuera que ces pères ont agi ainsi . parce qu'ils ont eu à craindre qu'en parlant de ces philosophes selon la vérité, et représentant sincèrement leurs qualités toutes divines el leurs vertus vraiment héroïques, leur sainteté ne fit ombre à celle du Saint des saints et ne diminuât l'honneur infini que les hommes doivent porter aux perfections adorables de la sagesse êternellej revêtue de notre chair !
Qui peut douter que ces pensées n'enferment un esprit de blasphème contre l'ineffable sainteté du Sauveur du monde ? Et ce» pendant on veut nous faire croire qu'elles snnt si justes et si raisonnables, que dans un temps pareil au leur, nous serions obli«
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gis d'en user de la sorte. Ainsi s'ils se trou vait encore maintenant [des personnes qui fissent valoir la vertu de Socrate au désavantage du christianisme , nous serions obligés de le noircir et de le diffamer contre notre propre conscience, et de le décrier comme un méchant homme, lui dont la vie n'a été qu'un continuel exercice de toutes les vertus, et dont la mort n'a guère été éloignée du mérite de nos martyrs.
En vérité, on peut dire que voilà des maximes clignes de ceux qui les enseignent, et de cet esprit païen qui a porté ces familles philosophiques à une infinité de médisances, dont elles se sont déchirées les unes les autres 1 Mais il est très-constant que les saints pères de l'Eglise en avaient appris de toutes contraires dans l'école du Fils de Dieu. Ils savaient, et nous le savons comme eux, que l'Evangile (Luc, VI), Benedicitemahdicentibus vubis, qui nous oblige de bénir ceux qui nous maudissent, n'a garde de nous porter à médire des gens de bien, sous quelque prétexte que ce soit; le Dieu que nous adorons n'étant autre chose que la vérité même, on ne lui peut faire de plus grand outrage que de défendre sa cause en violant la vérité. C'est pourquoi s'il était vrai que les philosophes païens ont été véritablement vertueux, il ne fut jamais permis, et il ne le sera jamais par les lois de notre religion, de les diffamer comme des méchants; et qui voudrait se servir de cet infâme procédé, n'en recevrait pour récompense que ce reproche terrible de l'Ecriture sainte (Job, XII) : Numquid Deus indiget vestro mendacio.ut pro Mo loquamini dolos?
Si donc Socrate avait été véritablement vertueux, ainsi qu'on veut nous le persuader, tous les éloges qu'on lui donne tourneraient à l'avantage de notre religion, loin (lue pour ses intérêts nous fussions obligés de le diffamer. Et s'il avait cru en Jésus- Christ, comme on le prétend, que toutes ses bonnes actions n'eussent été que des effets de la grâce de Jésus-Christ, que l'on pût le nommer le premier martyr de Jésus-Chrit à venir, et que sa mort ne fût guère éloignée du mérite de ceux qui sont morts pour Jésus-Christ, n'aurions-nous pas sujet de prendre part aux louanges d'un homme qui nous appartiendrait par tant de litres ? et ne serait-ce pas trahir notre propre cause, que de ternir par la noirceur de la médisance cet exemplaire parfait de la vie chrétienne, et cet original accompli dont nous devons nous efforcer d'être les copies?
En effet tous les blasphèmes des Juifs contre la personne sacrée du Sauveur des hommes, tous les efforts qu'ils font pour élever leurs patriarches au-dessus de lui, ontils jamais porté les pères de l'Eglise à diffamer les saints de l'Ancien Testament pour résister à cette folle opinion , et pour empêcher qu'on ne les égalât au Rédempteur ?Nous voyons au contraire que, quand le démon a suscité des monstres plutôt que des héréiiques, pour vomir une infinité de calomnie! contre les patriarches et les pmnlièlcs, sous
le même prétexte de défendre l'honneur de Jésus-Christ, qu'on prétend avoir donné lieu aux saints pères de déchirer injustement les philosophes païens; bien loin que l'Eglise ait approuvé cette frénésie comme avantageuse au christianisme, il n'y a rien qu'elle n'ait fait par la bouche de ses saints docteurs pour s'y opposer et pour maintenir la réputation de ces saints dont il semblait que la défense n'appartînt qu'aux Juifs. On voit qu'ils ont même trouvé dans leur vie des sujets d'estime et de recommandation que les Juifs n'y avaient jamais remarqués ; qu'ils les ont élevés au-dessus des plus parfaits chrétiens ; qu'ils nous les ont représentés humbles au milieu des grandeurs, modérés au milieu des occasions de vengeance, pauvres au milieu des richesses, chastes au milieu des femmes ; et enfin qu'ils ont honoré en eux, comme des mystères, les actions qui paraisent être des péchés.
Pourquoi donc cette même Eglise ne traiterait-elle pas de même Socrate et les autres philosophes païens, s'ils avaient été tels qu'on nous le veut faire croire; et si elle les pouvait mettre au nombre de ses enfants comme ces anciens justes du peuple de Dieu, et les reconnaître pour les membres de son époux, qui par un prodige saint ont paru dans le monde avant la naissance de leur tète cl de leur chef?
Il y a donc tout lieu de croire qu'on veut sauver Socrate et les autres philosophes païens, quoiqu'on soit intérieurement persuadé qu'ils étaient païens et idolâtres ; car il est visible que cette prétendue foi implicite qu'on leur attribue n'est qu'un pur déguisement, puisque si l'on était sérieusement persuadé que ces philosophes eussent cru en Jésus-Christ, on ne dirait pas que si nous étions encore au temps du paganisme et de l'idolâlrie , nous serions obligés de les diffamer pour l'intérêt du christianisme. Ce qu'il est Irès-important de remarquer, c'est que s'il y eut jamais temps où il fût nécessaire, non pas de médire des philosophes païens, comme on en accuse faussement les pères, mais de découvrir leurs vices et la fausseté de leurs vertus, c'est celui où nous vivons, puisqu'il n'y eut jamais un si grand nombre de libertins et d'impies qui ne travaillent secrètement qu'à renverser au moins dans les cœurs et dans les esprits la religion chrétienne, pour en introduire une à leur mode, qui ne consiste au plus qu'à reconnaître un premier auteur de l'univers, cl à vivre selon la nature toute pure, sans se mettre en peine de tout le reste, qu'autant qu'on y est obligé pour ne point troubler le gouvernement public. Ils ne trouvent point de moyen plus propre pour cet abominable dessein, que d'enivrer les esprits de l'amour des philosophes qui n'ont suivi que la nature ; de leur imprimer un respect tout particulier pour le mérite de ces grands personnages , el de les leur proposer comme des modèles parfaits sur lesquels ils doivent former leur vie : et ce qu'ils prétendent principalement leur donner envie d'imiter, c'est
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de n'embrasser dans le cœur aucune religion particulière, et de "'arrêter indifféremment
a celle qui tara reçue par les lois de leur pays, selon la belle leçon qu'on leur en donne par l'exemple «le Socrate.
Voilà l'artifice dont le diable se sert aujourd'hui pour perdre les hommes et pour les porter au libertinage ; et c'est ce qui n <■- 1
pas moins à craindre que la Force ouverte dont il se servait autrefois pour les porter à l'idolâtrie. Notre ennemi (1), dit saint Augustin, était alors un lion qui exerçait contre /unis une cruauté visible; et maintenant c'est un dragon gui nous dresse des embûches secrètes. Ainsi comme nos pères avaient besoin de patience contre la fureur du lion, nous avons besoin de prudence contre lu malice du dragon.
Mais soit en lion, soit en dragon, le démon ne cesse jamais de persécuter l'Eglise ; ses tromperiessont encore plus à redouter que sa rage ; et il est plus à craindre quand il trompe que quand il déchire.
Alors il contraignait les chrétiens derenoncer ù Jésus-Christ, et aujourd'hui il leur enseigne comment ils le pourront renoncer sans que l'on s'en aperçoive. Quand il armait toutes les puissances du siècle contre l'Eglise naissante pour la détacher de son Epoux et pour la faire tomber dans l'idolâtrie ; quand il employait tout ce que la rage et la cruauté peuvent inventer de plus terrible et de plus insupportable pour ébranler la constance des fidèles et les obliger de renoncer à la foi; quand il animait les Celse, les Porphyre, les Julien et autres semblables pestes à proférer une infinité de blasphèmes contre la personne adorabU du Fils de Dieu ; quand il les portait à cette insolence folle d'opposer la vie impure du leurs philosophes profanes à la vie divine d'un Dieu revêtu d'un corps mortel, l'on ai ait alors sujet de dire que c'était le rugissement du lion qui se fait entendre de loin, e' dont on se peut garder de loin. Apertum malum, frenritus leonis a longe auditur [Idem ibid.) , a longe cavetur. Mais maintenant il n'agit plus de la sorte parmi nous (2) ; c'est nn dragon qui se glisse par des voies imperceptibles , qui se coule doucement et qui, par un murmure artificieux et un sifflement trompeur ne dit point : Renoncez Jésus-Christ ; car qui pourrait souffrir cette voix après les victoires et les triomphes des martyrs ? mais il se contente de dire que les païens l'ont pu faire
(1) In Psalm. XXXIX. Hosiis ille noslor lune leo fuit, ciim a perle sx'vicbai. Modo draeo est cum occulte msidiaiur... sicut aulem palribos nostiis adversus leoncm opus erat palienlia, sic nobis ad versus draconem vigilanlia. Peisccniio lamen sîvea leone, Rive a draconc nunquam cessai Eecleslas, < i nuisis meluendus est cum failli, quant cum saevit. Illo lempore cogebal christiaiios negarc Christum : IsM ;eilein lemporc doect cliristiauos Regare Cliristuin : unie cogebat, mine doect; lune ergo ingerebal violenlias, mine insidias.
(2) Ibid. Applical se lubricus draco, occullis lapsibns Berpens, lent iradn subrepèns, asluto sibilo inunannanm, et mm dieit, sega Chrislum. Nam cum coronatis mailyrilnis quis audiret?
sans Intéresser leur conscience, pour obéir
AUX lo s de leur pays. Il ne dil point : Quitte! le serv.ee d'un seul Dieu pour embl lui des taux dieux : mais il se contente de dire que les. philosophes pouvaient sans ci adorer Coûtes les fausses divinités eu les <«»nsidéran» comme les différentes puissances d'un seul Di"u. Il ne dit point : Perdez le r que vos s portez au !'.<• 1 mpteur ùcs honu mais il se contente, de dire que cette qualité de Rédempteur ne nous doit pas empéch r de croire qu'une infinité de personnes ne se soient sauvées et ne se sauvent encore tous les jour» sans l'invocation de son nom. Butin il ne dit pas que Socrate et Platon peuvent être comparés à Jésus-Christ ; mais ii se coutente de dire que leur nom seul est capable de non i inspirer un secret amour de la vertu. Il fan' entendre que leur vie en a été un perpétuel exercice; qu'ils ont été des modèles a. cou plis, dont nous nous devons efforcer d'êtn les copies; et qu'en général nous devoii» avoir une si grande \énération pour toui ces sages du paganisme, que nous sommes obligés de ne parler jamais qu'avec beaucoup de respect de ceux mêmes d'entre eux qti' ont passé publiquement pour impies et pour athées, comme les Epicure et les Diogè.ie.
C'est donc à ce venin caché dans ces maxin,cs pernicieuses que nous devons nous opposer avec autant de zèle que nos pères se <ont opposés aux attaques des idolâtres de leur temps : et il faut le faire avec l'assistance de celui dont il est prédit dans l'Ecriture, qu'il foulerait aux pieds le lion et le serpent , afin que comme il a délivré nos pères de la fureur du lion, il nous délivre aussi des embûches du serpent. Ille cui dictum est A\ in Psalm.XXXW) : conculcabit leonem et draconem ; qiioniam corpus ejus et membra cjus sumus , sicut conculcavit leonem pedibus patrum nostrorum a/ierte savientem , ita modo draconem conculcabit ne nobis insidictur. I ce qui est même d'autant plus nécessaire qu'il semble que l'on s'efforce de diviser les pères de l'Eglise sur la damnation des païens, en prétendant qu'une petite partie d'entre eux a combattu ouvertement contre l'orgueil des philosophes, et que la plus grand.
déclarée en faveur de ces mêmes philosophes.
Que si Dieu nous témoigne par la hum Indu Sage (Proverb. VI) : Odit Dominas... eum qui séminal inter fratres discordins , qu'il n'y a rien qu'il ait plus en abomination que celui qui sème de la division et de la discorde entre les frères , quel jugement devons-nous faire de ceux qui emploient hardiment l,i fausseté cl le mensonge pour diviser des frères aussi étroitement unis que le sont les pères de l'Eglise entre eux sur le sujet delà damnation des païens. Veut-on rompre une union aussi sainte que celle dont le Saint-Esprit a voulu être le lien, et exciter ainsi une guerre civile ( ntre les princes de l'Eglise, en partageant 1 armée de Jésus-Christ, pour en mettre une partie du côté de ces païens, et une partie du côté con^ traire .' Mais c'est en vain que l'on croil trouver dans cet artifice l'appui de ces errcuis, :
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l'homme n'est pas assez forl pour séparer ceux que Dieu a unis , ni le mensonge pour désunir ceux qui sont unis dans les sentiments d'une même vérité. On permet volontiers de faire le même jugement de Socrate, que saint Justin, saint Chrysostome, saint Augustin et presque tous les pères de l'Eglise en ont fait ; mais on soutient qu'il est plus faux que la fausseté même, que tous ces saints docteurs aient été sur ce point de la damnation de Socrate , d'un avis contraire à celui de saint Grégoire de Nazianze , de saint Cyrille et de Théodore! : qu'il est faux que les premiers aient honoré comme des saint* ceux que les derniers ont détesté-; comme des méchants et des impies ; que les premiers aient cru dignes du ciel et de la béatitude éternelle ceux que les derniers ont crus dignes des supplices éternels. On ne saurait assurément traiter les pères d'une manière plus injurieuse que l'on ne l'ait ; et c:est fouler aux pieds l'autorité des uns sous prétexte de renverser celle des autres : on déshonore en effet davantage les derniers parce faux respect que les premiers par ce mépris insolent. Car au contraire c'est une chose glorieuse à ces saints protecteurs du christianisme contre les attaques des païens, d'être censurés par les protecteurs des païens et des impies. Mais c'est une calomnie honteuse contre les autres pères, que de vouloir faire croire qu'ils ont abandonné leurs frères dans une si juste cause, cl qu'ils ont pris contre eux la défense de ces sages devenus fous, contre qui le Saint-Esprit a prononce tant de malédictions par la bouche de saint Paul.