‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 97 sur 305 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Réfutation des moyens dont on se sert pour justifier Socrate et les antres philosophes païens, où l'on fait voir clairement que ce système conduit au déisme et à l'indifférence en matière de religion.

Quant à ce qu'on prétend justifier Socrate de son idolâtrie, il est certain qu'on ne le peut faire qu'en admettant les principales maximes des déistes et des libertins. Et si les maximes par lesquelles on croit pouvoir le justifier passaient pour bonnes , on pourrait dire que toutes sortes de religions pourraient passer pour indifférentes, et que pour en embrasser quelqu'une, il ne faudrait plus que prendre garde à ne point violer les lois de l'Etal et à ne point troubler le gouvernement public. Il paraît que l'on se sert de trois ou quatre raisons pour défendre ce philosophe , qu'il est bon d'examiner, pour montrer que tout ce que l'on dit sur ce sujet va au renversement entier de la religion chrétienne. La première est une pure chimère qui n'a aucun fondement de vérilé ; la seconde est une impiété grossière qui tend à la ruine de toute la religion ; la troisième est comme une apologie détestable non seulement des païens, mais du paganisme, et une canonisation de l'idolâtrie plutôt que des idolâlres ; la quatrième est un ramas de toutes sortes d'excès.

Premièrement , on prétend qu'on prouve

très-mat l'idolâtrie de Socrate par les termes dont ses disciples se sont servis dans leurs apologies , quand ils ont écrit qu'il n'a rien innové au fait de la religion , ayant toujours vécu pour cet égard comme les autres, et usé des sacriGces selon qu'ils étaient alors en usage , parce que le motif de leur propre intérêt et la crainte de la ciguë les ont fait parler de la sorte.

L'sque adeoue mori miseruui est?

Virgil. /Eneid. lib. xn.

Mais quoi lest-ce là doncl'idée que l'on nous veut donner de ces grands philosophes, dont le seul nom a le pouvoir de nous inspirer un secret amour de la vertu, et que l'on ne peut exclure du ciel sans témérité? Quoi ! est-il possible que ces grands hommes se soient crus obligés par leur propre intérêt et par la crainte de la ciguë, de noircir la mémoire de leur maître par une si honteuse calomnie et de le charger d'un aussi grand crime qu'est l'idolâtrie, dont il était innocent.

Si cela est, il faut donc traiter Xénophon et Platon comme les premiers calomniateurs de Socrate , et comme ayant été beaucoup plus cruels envers lui que ne furent ses accusateurs. Car comme on prétend que ceux-ci ne lui ôlèrent la vie qu'en rendant témoignage à sa vertu, et l'accusant d'avoir enseigné à la jeunesse d'Athènes qu'il ne pouvait y avoir plus d'une divinité , ceux-là au contraire lui auraient ravi l'honneur mille fois plus cher que la vie ; et par une infâme prévarication, en le voulant décharger d'un crime qui lui devait être glorieux, ils l'en auraient chargé d'un véritable, et l'auraient rendu plus coupable aux yeuxde Dieu que ses ennemis ne le voulaient faire, paraître aux yeux des hommes. Et cependant on loue ces deux philosophes comme les deux premiers peintres du monde pour faire le portrait des esprits, d'avoir parfaitement bien représenté la vie de leur maître et d'avoir tracé de leurs mains ce beau portrait. Mais les couleurs de la plus noire médisance sont-elles propres à faire de beaux portraits ? et n'est-ce pas vouloir faire voir par là que l'idolâtrie n'est qu'une faute trèslégère, puisqu'on ne craint pas de nous produire pour des gens favorables à la mémoire de Socrate, ceux qui ont tant pris de peine à le faire passer pour un idolâtre?

Mais qui ne voit pas que si Socrate n'était point tombé dans l'impiété que saint Paul reproche (Rom., I. Quia cum Deum cognovissent, non sicut Deum glorificavcrunt) à tous ces philosophes, d'avoir connu Dieu, et de ne l'avoir pas glorifié comme Dieu , jamais ses disciples n'auraient eu le front de le défendre d'une manière si injurieuse, parce qu'il aurait parlé si hautement :)o la vanité des idoles et de l'adoration due A un seul Dieu ; et il aurait confirmé de telle sorte les sentiments de son cœur par les actions de sa vie, que la médisance même n'aurait pas eu la hardiesse de nous le représenter comme un adorateur des faux dieux. Et puisqu'on prétend comparer Socrate à nos sainls martyrs, qu'on nous montre que personne ail

jamais défendu leur innocence, eu soutenant, comme on a hit de ce philosophe, qu'ils n'avaient rien innové au fait de la religion;

qu'ils avaient vécu pour ce regard comme les autres, et usé des sacrifices selon qu ils étaient lors en usage. Et véritablement, s il est permis de rejeter ainsi sans fondement et sans raison les témoignages les plus clairs des auteurs mêmes que Ton canonise, qui ne parlent que des choses qu'ils ont pu voir, et qui s'élant passées à la vue du peuple, pouvaient être vériûées ou convaincues de fausseté par une infinité de témoins, il n'y aura plus rien de si avéré qui ne devienne incertain, et ce sera un moyen fort aisé à Horatius Tubéro d'introduire sa sceptique dans les histoires aussi bien que dans les sciences. C'est pourquoi il est difficile de comprendre comment on peut dire, à moins d'avoir perdu le sens, que ce soit mal prouver l'idolâtrie de Socrate, que de la prouver par les propres apologies de ses disciples, comme si après deux mille ans on pouvait être mieux instruit qu'eux des actions de ce philosophe, ou comme si l'on pouvait nier sans aucune preuve que Sociale ait adoré les idoles, pendant que tous les auteurs, tant grecs que latins, reconnaissent au contraire, soit en l'assurant eux-mêmes, soit en ne contredisant point ceux qui l'assurent, qu'il n'a rien innové au t'ait de la religion, et qu'il a toujours usé des sacrifices comme ils étaient alors en usage. Par où les démentir tous , et ajouter plus de créance à des imaginations et à des songes, qu'aux plus fidèles et aux plus anciennes dépositions qui nous restent dans les livres?

De plus nous lisons dans Diogènc Laerce (1), que Xénophon étant en peine s'il irait trouver Cy rus qui lui offrait son amitié, Socrate le renvoya à l'oracle de Delphes pour se conduire en cette affaire selon l'avis de ce dieu, c'est-à-dire du démon. Peut-on dire que cette action est celle d'un homme qui n'enseignait à la jeunesse d'Athènes que l'unité du vrai Dieu; qui eut en horreur les faux dieux du paganisme et qui délestât l'idolâtrie? On sait que ce même dieu déclara ce philosophe le plus sage de tous les hommes. Qu'on montre qu'il ait rejeté ce témoignage comme h; témoignage d'un démon et d'une fausse divinité, ou plutôt qu'il ne s'en soit pas servi comme d'une voix du ciel pour défendre son innocence contre les attaques de ses ennemis.

Le même Diogène (2), nous représentant Xénophon comme l'homme du monde qui a pris plus de peine d'imiter en toutes choses les actions de son maître et de former sa vie

i) Diog. Lacrt., lib. il, de Fin** Phil. in Xenoph. Proxenus sciïpsii Xenophonti episiolara accerseus illum, el Cyro amicum fleri suadens. 11. me illeSocraU osicndit , consiUainqiie petebat. Eum illc Dclphos misil in ea re Deiconsilio usurum.

(•1) Diogen., lib. il, de Yilis Phil. in Xenopk. lU-li- £h>mis prseterea et sacriQciis intentas, qui rcs siens non mediocriler icnerol, el Socralcin ;»d imyiieui jmitaïuii

DÉMONSTRATION I ' » iGÉLIQUE.

sur le modèle de i,i tienne, nous le n

seule en même temps cumin.' très-reiigieUI

• lans le paganisme et très-grand observateur des sacrifices impies qui -< taisaient en l'honneur des dieux. Si Socrate n'était demeuré toute sa vie dans le culte extérieur de la religion païenne, quelques sentiments intérieurs qu il eût dans l'esprit , pourquoi ccuv qui ont l'ait une si exacte profeesioa de l'imiter auraient-ils été loués d'en avoir observé les cérémonies avec une si grande dévotion .' Ne peut-on pas juger de l'original par une si bonne copie? Et ainsi toutes choses ne conspirent-elles pas à faire avouer à tous les esprits raisonnables qu'il n'v a rien de plus vrai que le reproche de saint Augustin contre ce philosophe (Au/just. <!<■ rein Religion*, c. \).Socrates cum Bopuio ><mulacra venerabatur. Aussi n'en demeure-ton pas là, et on passe de la question de lait à celle de droit. Pour décharger le criminel, on prétend justifier le crime; et désespérant de nous persuader que Socrate n'a point été idolâtre, on veut nous persuader que l'idolâtrie n'empêche pas que les hommes ne dev iennent saints.

En effet dire que Socrate a pu se sauver en reconnaissant un seul Dieu par les lumières de la nature, sans lhonorer, parce qu'il ne voulait pas troubler le gouvernement public par l'introduction d'un nouveau culte, et qu'il ne le pouvait faire sans violer les lois de l'Etat, n'est-ce pas établir la plus nette et la plus claire leçon du déisme et du libertinage que l'on ait'jamais osé publier? Et la maxime capitale de cette secte diabolique, ne consiste-t-elle pas ànereconnailre qu'un seul Dieu dans la loi de nature; et pour le reste de la religion, à ne point violer les i,,is de l'Etat où on se trouve ; parce qu'il ne faut point troubler le gouvernement public par rétablissement d'un nouveau culte? Ainsi. selon cette maxime, il doit suffire de reconnaître un seul Dieu créateur de l'univers, et ne faire tort à personne, puisque la nature, qui est le meilleur guide qu'on puisse ( hoisir, ne nous en apprend pas davantage. Kl comme selon celte maxime, Sociale, ce parfait original dont on doit s'efforcer d'être la copie, a fail les actions d'un idolâtre dans Athènes, pour ne point violer les lois de la république; l'on peut faire celles d'un païen dans la Chine, d'un mahometan dans la Turquie, d'un luthérien dans la Saxe, d'un protestanl en Angleterre, d'un calviniste dans Genève, d'un catholique dans Rome, sans die néanmoins dans le cœur d'aucune de toutes ces religions. C'est aussi ce qu'on appelle un accommodement plein de sagesse et de prudence : et au lieu (lue saint Augustin ne trouve point de plus grand et de plus juste sujet de damnation dans tous ces a miens philosophes païens, que de ce qu'avant des sentiments particuliers et différents de (eux du peuple, touchant la nature de Dieu, ils n'avaient néanmoins que les mêmes temples; et qu'ainsi ils désavouaient eu public celui qu'ils reconnaissaient dans le secret de leurs écoles : on trouve au contraire que c'est en

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C

cela que ces philosophes sont plus admirables ; que c'est le plus beau trait de ces beaux portraits, le plus bel exemple de ces belles vies et le plus digne d'être imité.

Dieu nous garde de ces abominations qui semblent nous menacer. Mais à considérer la licence ou plutôt le débordement des esprits d'aujourd'hui, il est à craindre qu'en punition de nos péchés , le diable n'enfante en nos jours quelque nouveau monstre et quelque horrible désordre dans la piété et dans la religion, pour préparer les voies à l'ennemi de Jésus-Christ ; car on voit sans cesse des livres paraître, qui ne semblent être faits que pour ce dessein. Les uns ne tendent qu'à flatter les hommes dans leurs crimes, qu'à pallier les usures, à déguiser les simonies, à excuser les larcins et les incendies, et à autoriser toutes sortes d'impudicités. Les autres allant encore plus avant, dispensent les hommes de la première et de la plus inviolable de toutes les lois: et pour renverser l'Evangile par ses fondements, faisant de la loi d'amour une loi de servitude, ils enseignent à des chrétiens qu'ils ne sont point obligés d'aimer Dieu, et que sans cela ils peuvent être sauvés. Quelques-uns ne travaillent qu'à nourrir le peuple dans la superstition , par mille contes fabuleux; et pour faire plus facilement un trafic de la piété, ils veulent attacher le salut à des choses purement extérieures.

Il y en a d'autres qui, par un zèle déréglé de réunir l'hérésie avec l'Eglise, ne travaillent à autre chose qu'à affaiblir notre créance et à diminuer les articles de notre foi pour faire plus aisément une troisième religion dont les deux partis puissent demeurer d'accord. D'autres prétendent (ce qu'on ne peut voir qu'avec horreur) qu'il n'y a qu'un seul article de foi nécessaire pour être sauvé, qui est de croire en Jésus-Christ, et que tout le reste est indifférent, pourvu qu'on ne trouble point le gouvernement public. Et enfin, pour enchérir sur tous ces excès, il y en a qui ne trouvent pas même que cet article soit nécessaire, et croient que c'est assez de reconnaître un soûl Dieu dans la loi de nature; et que, le reconnaissant, on peut sans intéresser sa conscience faire profession publique des plus mauvaises religions, puisqu'il n'y en a point de pires que la païenne, pour ne point violer les lois de l'Etat. On ne se contente pas même de faire passer l'idolâtrie pour indifférente dans les anciens philosophes ; on veut qu'elle leur ait été méritoire. On soutient que non seulement elle ne leur a pas été un sujet de condamnation, mais qu'elle leur a été un sujet de couronne et de récompense. On veut qu'elle 1rs ait conduits au ciel au lieu de 1rs précipiter dans les enfers , et que bien loin d'offenser Dieu en sacrifiant aux divinités païennes, ils lui aient rendu par ces sacrifices mêmes, le plus grand honneur qu'ils lui pouvaient rendre, parce que c'était lui-même qu'ils adoraient en adorant tous ces faux dieux , c'est-à-dire en adorant ou des Statues, ou des démons, ou des damnés. C'est aussi la troisième rai -

son que l'on donne pour justifier l'idolâtrie de Socrate, et qu'il faut examiner.

On dit que si Socrate a sacrifié à quelques divinités athéniennes,ç'aété vraisemblablement par une simple reconnaissance des puissances d'un seul Dieu qu'il adorait sous les noms différents, et c'est justement ce qu'on peut appeler le dernier soupir de l'idolâtrie mourante et réduite aux abois par les chrétiens. C'est le dernier refuge de ces impies convaincus par les fidèles de la fausseté de leurs dieux. Lorsqu'ils ont vu que malgré le fer et le feu, malgré toutes leurs violences, l'adoration d'un seul Dieu s'établissait dans le monde, et que le culte des idoles tombait par terre; pour les soutenir et les relever, ils ont eu recours à celui même qui les renversait, et ils n'ont point trouvé de moyen plus propre pour couvrir la honte de leurs superstitions, que de dire que le culte qu'ils rendaient à tant de divinités, ne tendaient qu'à adorer un seul Dieu sous des noms différents. Ils ont ajouté que c'était le but général de toutes les religions qui n'étaient différentes entre elles que par les différentes voies dont elles tâchaient d'y parvenir, et qu'il était même de la grandeur de Dieu de n'être pas honoré par une seule manière.

N'est-ce pas là le discours que le philosophe Thémistius fait à l'empereur Jovien (1), lorsqu'il lui recommande l'indifférence de toutes sortes de religions, par cette même raison qu'elles tendent toutes à adorer un seul Dieu créateur de l'univers, et que la diversité qui est entre elles ne vient d'autre chose que de ce qu'elles n'y tendent pas toutes par un même chemin? N'est-ce pas le même discours que le préfet Symmaque fait a un autre empereur au nom de tous les païens de Rome (2), pour lui persuader à consentir au rétablissement de leurs autels? // y a, dit-il , sujet de croire que tous les hommes n'adorent qu'une même divinité.

Nous regardons les mêmes astres , le ciel nous est commun, et nous soinmes tous enfermés dans le même monde. Qu'importc-t-il que l'on recherche la vérité avec des lumières différentes de prudence cl de sagesse, pourvu qu'on puisse arriver à un si grand secret par le même chemin ?

Enfin ne voyons-nous pas parmi les lettres de saint Augustin, (3) qu'un païen lui

(1) Oral. 12, ad Imp. Jovian. Unum m maximum ne verum cerlaminum praesidem esse arbitraris ail cu-.ii lamen non una lanium via per venir i... cœierûm omnes ad idem illud diversorium vias perlinere.

(2) Symmachus relalione sua ad Valentînian. Thcodos. ci Arçad. vEquuni est quidquid omnes colimi, untim pmari. Eadetn spectamus asira, commune cœlum csi: idem nos mundus involvil. Quid inieresi qua quisque prudenlia verum requirat? Uno iimere non polest perveniri ad lam grande secreium.

(')) Episl. 47i,jam 10. Equidem ùnum esse Denni summum, sine inilio, sine proie naturae, ccu Paircm magnum atque magiiiflcum, quis lara démens lam mente captus neget esse ceriissinium? Hujus nos virlules per mundanuni opns diffusas mullis vocabulis invocamus. Quoniam nomen ejus euncii proprium videhcct ignoramus, nam Dcus omnibus religioBiuua commune nomen est.

perivant pour excuser s.i fausse religion, ii Cii trouve point de moyen plus spécieux qOfl celte prétention ridicule d'adorer un

seul Dieu sous différente noms : Que si l'on s'imagine être assez considérable devant Dieu pour le porter à faire un saint d'un idolâtre. Certes, dit cet infidèle, il n'y a personne -i insensé et si depourv u de jugement qui n'avoue comme une chose très-assurée, qu'il n'y a qu'un seul Dieu souverain, sans commencement et sans suite d'enfants, qui est. comme le Père très-grand et très-magnifique de la nature. Ce sont ses puissances répandues par le monde, que nous autres païens invoquons sous différents noms, parce que nous ignorons tous son propre nom : car Dieu est le nom commun de toutes les religions.

Que l'on nous dise en quel endroit Socrate ou aucun autre des philosophes anciens ait jamais déclaré si ouvertement que ce païen, qu'en adorant les divinités du paganisme, ils n'avaient dessein que d'adorer la puissance d'un seul Dieu sons des noms différents. Et, cependant, loin que saint Augustin trouve quelque chose de considérable dans cette excuse de l'idolâtrie, il répond généralement à cet homme que, s'il veut entrer en conférence avec lui sur le fait de la religion, il le supplie de lui écrire d'une autre sorte, parce que les paroles de sa lettre faisaient juger que c'était plutôt en se jouant que sérieusement qu'il défendait la cause du paganisme. Et sur ce qu'il voulait faire passer ses faux dieux, Jupiter, Mars et les autres, pour les diverses puissances d'un seul Dieu , il le conjure (1) de s'abstenir de ces railleries sacrilèges, n'y ayant rien en effet de plus ridicuje et de plus impie tout ensemble, que de sacrifier à des hommes morts, tels que leurs histoires leur témoignaient qu'avaient été tous ces dieux, sous prétexte d'adorer les diverses puissances d'un dieu.

Que si nous passons plus outre, nous verrons que l'Ecriture sainte nous assure que les dieux des Gentils n'étaient autre chose que des démons (Psal. XCV) : Omncs DU Gentium divin oniu. N'est-ce donc pas une doctrine du démon que de dire qu'il soit permis de leur offrir des sacrifices en adorant sous les noms de ces idoles habitées parles diables, les puissances d'un seul Dieu? C'est aussi le reproche que saint Ambroise fait aux païens en répondant à Symmaque : c'est ainsi qu'il se moque de l'extravagante prétention d'adorer Dieu en adorant les idoles. Examinez (2), dit-il, et considérez de près la

(1) Augusl. episl. jam 11, olim \\. Sniumne ;diquid inler nos ngimus, an jotari liliei?... trgoue uni|tiam ego crediderioi menlione illius fori racla, minimum taliiim meinoriaiii imhi le reaovarti voluissc, ai i jocari poUus quam serk) agera maluisscs î Sed illua plane, quod laies deos qiiaukm Dei miius i ui iinbra esse dixisli, admoaeo ut :d> bujusmodi salis Eaceliis le magnopere abslioeas.

Imbr. epiit. 18. Volve, quxso alque excule ■ ■■ ■'m Gèniiliura : preliosa et grandia sonant, veri eflala defeudunl : Ueum loquuntur, simulacruio ■ lit.

itfUONSTRATIU N ËVANGÉUQUE.

religion des païens. Ils font retentir de grandes et de magniif M parole-, cl ils n, tiennent fS« di s mensonge! : ils M cou- \ rent du nom de Dieu, et ils adorent des

statues.

-I une chose honteuse a notre ||< que les dieux du paganisme s Irons eut encore des protecteurs, et que I on s \ efforce de justifier l'idolâtrie avec les mémi sements et les mêmes couleurs dont I- s païens se sont servis pour en couvrir la honte, et dont nos pères ont fait voir si clairement l'extravagance et la folie.

Qu'on lise entre autres l'Exhortation .ux païens de saint Clément d'Alexandrie, la Préparation évangélique d'Eusèbe, les huit livres de Théodore! contre les Gentils, et surtout la Cité de Dieu de saint Augustin : i i il est sans doute, qu'à moins que ded tout à fail stupide, ou opiniâtre jusqu'à 1 impudence, comme dit ce même saint, on s,' trouvera forcé de reconnaître qu'il n'y a rien de plus clair et de plus manifeste que i e que la religion chrétienne nous apprend . que les dieux du paganisme n'ont ete autre chose que des démons qui , se servant des noms de quelques hommes morls dont la mémoire était révérée des peuples, ()ll de la beauté des créatures visibles, tâchaient de passer pour dieux, et qui se réjouissaient par une superbe impureté des honneurs divins qu'on leur rendait, parce qu'ils étaient mêlés de choses infâmes et criminelles qui empêchaient les hommes de se convertir au seul Dieu véritable et souverain.

On y verra que c'est en vain que les philosophes ont tâche de moraliser tout, impiétés, et de rapporter au monde la div, rsilé de ces faux dieux, comme s'il était permis d'adorer le monde en la place on vrai Dieu, et de rendre à la créature le culte souverain qui n'est dû qu'au Créateur; que néanmoins ils ont pu venir à bout de ce dessein ; et que s 'efforçant de faire des mystères de ces fables ridicules, ou des actions de quelques personnes qui y sont mêlées, en les appliquant aux choses de la nature, ils s'v trouvent si embarrasses que. quoique d'ailleurs nous les reconnaissions Irès-st nous sommes pourtant obligés en cette contre d'avoir piiié de leurs extravagances et de leurs songes; qu'ils eussent en bien plutôt fait de céder à la vérité ai de reconnaître, comme elle les j obligeait, que toute leur religion ne regardait que des hommes morts el des démons pleins de malice ; et qu'enfin, quand nous ne serions point assurés de la qualité des dieux auxque païens adressaient leurs sacrifices, il est écrit dans la loi du frai Dieu : Celui qui sacrifiera aux dieux, au lieu de sacrifier au seul Dieu, sera extermine sur la terre. Or. il est clair que qui a fait ce commandement, en l'accompagnant de menaces si lerrib défendu également que l'on sacrifiai aux bons el aux mauvais dieux.

Ainsi de quelques voiles que l'on lâche de couvrir l'idolâtrie de Socrate et de! a philosophes, pour avoir la liberté de i u

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C

cer dans le ciel ; quelques artifices que l'on emploie pour autoriser les sacrifices qu 'ils ont faits aux divinités païennes, à moins que de douter de la fermeté inviolable des arrêts de Dieu, nous ne saurions douter de leur condamnation qu'il a prononcée si clairement par la bouche de Moïse :(i) Sucrijicans Diis eradicabitur, nisi Domino soli.

On prétend cependant que, selon Zenon, le nom de Jupiter comprenait toutes les autres divinités ; que selon Macrobe et l'empereur Julien, tous les dieux des anciens se rapportaient au soleil, et que c'est ainsi que l'entendaient ces philosophes païens, qui, au rapport de Tertullien, se moquaient presque tous de la pluralité des dieux, parce qu'il y a grande apparence d'une part qu'ils faisaient ce qu'ils pouvaient pour ne point intéresser leur conscience; et que de l'autre côté on ne les aurait pas soufferts, s'ils avaient témoigné qu'ils avaient une religion à part.

Mais il est impossible que des gens qui font profession d'être chrétiens, soient capables de si étranges égarements ; toutes les divinités païennes se rapportaient, ou à Jupiter, selon Zenon, ou au soleil, selon Macrobe et Julien : c'est donc ainsi que l'entendaient ces philosophes anciens, parce que nous devons croire qu'ils ne voulaient point intéresser leur conscience. On juge donc qu'ils n'intéressaient point leur conscience en sacrifiant à toutes les idoles des païens, pourvu qu'ils ne le fissent que dans le dessein d'honorer ou Jupiter, ou le soleil.

Pour le soleil, il n'est pas facile de comprendre comment on peut le nommer comme l'unique et souveraine divinité à laquelle les païens pouvaient, sans crime et sans intéresser leur conscience, rapporter tous les honneurs qu'ils rendaient à leurs faux dieux; car cette pensée est si étrange que l'on doit' croire qu'elle part plutôt d'un égarement d'esprit que d'un dessein prémédité. Et quant à Jupiter, quand les philosophes auraient quelquefois entendu par ce nom le souverain Etre, il ne s'ensuit pas néanmoins qu'ils le pussent adorer sans crime dans le temple des païens, parce qu'ils ne pouvaient pas ignorer ce que toutes les histoires anciennes leur apprenaient, que le Jupiler qui y était adoré n'était pas le premier Etre, mais un homme mort dont la flatterie des peuples avait tait un dieu; et qu'ainsi c'eût été autoriser celle exécrable superstition, et employer pour, honorer Dieu un culte superstitieux qui ne pouvait pas ne lui être point en horreur.

Autrement si cette seule considération, que le nom de Jupiter était quelquefois pris par les païens pour la première cause, suffisait pour excuser tous les honneurs qu'on lui rendait comme si on les eût rendus à Dieu même (Eusvh. tir Prœparat. Evangel. lib. III. cap. 3. p. 55. (/.), pourquoi l'Ecriture

(l)Exod. XXII : Juxta versionem anliquam Ilalam, mm in Vulqata sic habelur. Qui immolât diÎ9, OCCi"

delur.

sainte parlerait-elle d'Antiochus comme du plus impie d'entre les hommes, (l)pour avoir voulu faire nommer le temple de Jérusalem, le temple de Jupiter, puisque Jupiter était le vrai Dieu que les philosophes, sans intéresser leur conscience, adoraient sous différents noms? Et pourquoi estce que tant de millions de martyrs auraient mieux aimé endurer mille morts que de faire le moindre acte de religion dans le temple de Jupiter, si on le pouvait adorer sans crime comme l'auteur de l'univers, dont les différentes puissances étaient adorées sous les noms de toutes les autres divinités?

De plus, il est faux que Zenon et les autres philosophes qui peuvent avoir dit que le nom de Jupiter comprenait toutes les autres divinités, aient entendu par ce nom le vrai Dieu que nous adorons : c'est le monde , et non pas l'Auteur du monde, qu'ils ont pris pour le Dieu auquel tous les autres se pouvaient rapporter. C'est pourquoi toutes ces allégories et ces raisons de physique, dont ils se sont servis pour rendre mystérieuses les folies du paganisme, et couvrir la honte de leur superstition déplorable sous le voile d'une doctrine plus sublime et plus élevée, comme saint Augustin le dit excellemment, n'ont regardé que la nature et les choses naturelles.

Ce qui est si vrai que Lucius Balbus, dans l'orateur romain , voulant expliquer la nature des dieux selon le sentiment de Zenon, de Cléanthe et de Chrysippe , commence son discours par cette proposition, comme par le fondement de toute sa théologie, que le monde est Dieu : Cum talem esse Dcum certa notione animi preesenliamus primum , ut sit animans , deinde in omni nntura nihil eo sit prœstantius; ad hanc prœtensionem nolionem- (jue nostram, nihil video quod potins accommodent, quam ut primum hune ipsum munduia quo nihil fieri exccllcntius potest , animanlrm esse, et Dcum judicem (Ciccro, de Nalura deorum, lib. I!l). Et parce que Epicuredisait qu'il ne pouvait comprendre un Dieu qui tourne et qui est rond : Qualis sit volubilis et ro~ lundus Deus ( Ibid. ), il montre que la figure ronde est la plus belle de toutes.

Et c'est ce qui nous fait voir que ce n'était pas seulement l'âme du monde que ces philosophes voulaient faire passer pour Dieu ; mais le monde même corporel, comme l'homme n'est pas seulement une âme, mais une âme cl un corps. Aussi soutient-il ensuite que les étoiles et les planètes sont autant de dieux : liane igitur in steltis constantiam , hanc tantam, tam variis cursibus, in omni (t'trrnitate convenientiam temporum, non possum intelKgere sine mente, ratione, consilio ; (jiur cum sideribus inesse ridramus , non possiimus ea ipsa non in dcorum numéro reporters. (Idem, ibid.) Et un peu plus bas : Diclum est de univrrso mundo , dirlum est rtiam de sideribus; ut jam propemodum appareat

(I) Il Uacehab. VI. Misit rex senem qnemdam qui comnellerel Judxos, ul se iransferrenl a palriis, el Dci icgilni:;, coiilamiii.irc etiam quod in llierosolymis <i it icmplum, et cognominare Jovis olympii.

mulliludo, nec cessantium deorwn, née en qua agant, molientium, evm laborc operoso et mo-

lesto. (67e. de Sut. (tconun, lili. III, 1. )

C'est aussi à ces dieux corporels qu'il veut que l'on rapporte toutes les fables des poètes, et tous les faux dieux que les païens adoraient. 11 dit que Jupiter est le ciel , ce qu'il confirme par l'autorité d'Ennuis et d'Iùiripide, et par la manière de parler des augures, lesquels, au lieu de dire : Cœlo fulgente, tonalité, disaient ordinairement : Jovc ful- (/eule, tonante ; que Junon est l'air, Neptune l'eau, Pluton la terre, Proserpine les semences des fruits qui sont caches dans la terre , et ainsi des autres.

Nous pouvons voir cette même théologie expliquée encore plus au long, par ce que saint Augustin rapporte de Varron dans s"s livres de la Cilé de Dieu {lib. IV, VU et VIII), et par ce qu'en dit Eusèbe dans ses excellents livres de la Préparation évangélique {Euseb., lib. II et III). Mais on croit que ce que l'on vient de remarquer est plus que suffisant pour en faire voir l'impiété aux plus aveugles , et pour leur laisser en même temps à juger si ce peut être un sujet raisonnable d'autoriser l'idolâtrie des païens , et de soutenir qu'ils ont pu en conscience sacrifier à tous leurs faux dieux, parce qu'ils les ont considérés ou comme le monde , ou comme les astres , ou comme la mer, ou comme la terre; comme si ce n'était pas le principal crime dont les accuse saint Paul, d'avoir mis l'ouvrage en la place de l'ouvrier, et d'avoir adoré la créature plutôt que le Créateur : Servierunt creaturœ potius quam Creatori. {Rom. 1.)

Mais il faut néanmoins encore remarquer deux choses : la première, si après que saint Paul nous a assuré que ces philosophes, n'ayant pas glorifié Dieu après l'avoir connu, sont tombés dans un sens réprouvé, et leurs cœurs s'élant ainsi remplis de ténèbres , de sages qu'ils se disaient sont devenus fous , l'on peut encore avoir la hardiesse de vouloir faire croire que ces philosophes n'ont point blessé leur conscience en adorant leurs idoles, et ainsi qu'ils ont été saints et justes; et la seconde , s'il leur a été permis en conscience de sacrifier aux divinités païennes , parce qu'on ne les eût pas soufferts s'ils eussent témoigné qu'ils avaient une religion à part, ce qui est la maxime fondamentale du déisme et du libertinage; et c'est ce qui nous apprend clairement qu'il est faux qui', sans inléresser sa conscience, l'on puisse faire profession de toutes les religions des états où l'on se trouve, parce qu il ne faut pas troubler le gouvernement public en témoignant que l'on a une religion a part. 11 n'est pas nécessaire de montrer plus au long combien cette doctrine est impie; il u'j a personne, pour peu qu'il ait de sentiment de la religion catholique, qui n'en doive être con-

(I) Homanor. î. Cum cognovisseui Deum.non sicul Peuni gloriilcaverunl... iradidit illos IVus in reprobum Bensuin ; obscuratum i^i insipiens cor coruni : dicentes te esse sapientes, smlii facii sunt.

PAAM.I.I.nl ! i-.o

vaincu. .Nous voyons que Lactaoo de folie ridicule l'action de Soerate , d'offrir ;i sa mort ui\ coq à Esculape ; et il j a d< s écrivains qui ont cru qu'il attribuait ce à une pure vanité, et à une crainte d'être maltraité aux enfers par llhad.imante : ee n'est donc que par une [turc ignorance des sciences humaines et divines, qae l'on soutient que I.aclance ail attribue à une pure vanité le sacrifice d'un COq que lit faii crate à sa mort à Bsculape ; car cela ne se peut dire que faute d'entendre la signification des termes dont Lactance s'est servi à ce sujet.

Mais il est clair qu'on ne le dit que par une pure ignorance, d'autant plus ridicule qu'elle fait voir que l'on est aussi peu instruit dans les sciences humaines que dans les (Urines; car il est très-faux que Lactance, qui a été un des plus élégants de tous les auteurs , clésiastiques , attribue cette action de Socrate à une pure vanité, et c'est assurément une pure ignorance que d'avoir pris en ce sens ces paroles de Lactance : Jllud i dit-il, nonne summœ vanitalis quod tinte mortem familiares suos roç/arit , ut Jisculapiu gallum, quem voverat sEscirfapio , pro se sacraient.

Car , qui peut douter que Lactance ne prenne le mot de vanitas selon la signification latine, qui ne signifie pas vanité, selon que nous prenons ce mot en français; mais fausseté, folie, rêverie, légèreté, de même que dans ces beaux vers :

...Nec si miserum forluna Sinonein Fiiixit, vanum etiani, mendacemque iroproba ûoget , VmfiiL. Utcid. lib. n.

où le mot de vanus ne signifie que trompeur, et non pas vain et superbe. Et il est clair que le dessein de Lactance n'a été que de n prendre l'action de Soerate comme faible et ridicule; il ne l'a donc pas voulu attribuer à une pure vanité.

Quant à ce que Lactance ajoute de Rhadamanle, la manière dont il en parle fait a voir à fous ceux qui entendent le latin que ce n'est qu'une ironie : Jnmiit videlicti ne apud Rhadamantum recuperatoretn voli retu frret 00 .Esculapio. C'est de même que ce que dit Tertullien . que c'était pour honorer Apollon en la personne de son fils , et lui rendre grâce de ce qu'il l'avait nomme le plus sage de tous les hommes, ce qui est une innocente raillerie, pour se moquer de l'aveuglement de ces philosophes. Mais, quand il serait vrai que l'intention de Soerate était seulement de signifier qu'il se voyait au terme d'être bientôt guéri de tous ses maux, c'est ce qui n'empêcherait pas que ce ne fût un crime de signifier une chose innocente par une cérémonie criminelle, comme ne pouv ait manquer d'être ce sacrifice offert à ce prétendu dieu des remèdes.

Si Soerate fût mort martyr, comme on le

vomirait faire croire, il ne serait pas mort

dans ces pensées : et au lieu de s'amuser à des

railleries sacrilèges, il eût employé ce qui lui

lil de vie. après son arrêt J invoquer ht

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C

miséricorde du vrai Dieu, et non pas à confirmer ses amis dans l'abomination de l'idolâtrie. Et ainsi , non seulement Tertullien et Lactance , "mais aussi saint Chrysostome et les autres pères, ont eu raison de lui reprocher cette action , quelque dessein qu'il ait eu en la faisant , parce que l'intention ne peut point justifier les crimes ; et quelque pensée qu'il pût avoir dans l'esprit , c'était toujours autoriser l'idolâtrie que de parler de la sorte, au lieu qu'en cet état il la devait combattre de tout son pouvoir, pour satisfaire à l'obligation qu'il avait de glorifier Dieu pour le moins en cette dernière heure , en déclarant ouvertement qu'il méritait seul d'être adoré.

Il ne faut donc pas s'étonner si Erasme a été si fortement repris d'avoir écrit, dans un de ses ouvrages, qu'autant de fois qu'il lisait la belle fin de Socrate, il avait de la peine à s'empêcher de dire : O saint Socrate , priez Dieu pour nous 1 Mais, dans le fond, ces paroles ^ont-elles plus hardies que ce que l'on dit de ce philosophe, que sa mort n'est guère éloignée de celle des martyrs, que de le comparer à saint Etienne, et de l'appeler le premier martyr du Messie à venir, comme ce grand saint l'a été du Messie déjà venu? Au contraire, on voit assez que ces paroles d'Erasme sont plus gaies que sérieuses, et qu'elles partent plutôt d'une intempérance de langue que d'une créance formée ; au lieu que toutes les impiétés que nous avons combattues jusqu'ici dans les défenseurs du salut des païens, sont préméditées; qu'elles ne sont pas dites en passant, comme a fait Erasme, mais de propos délibéré, dans des écrits dogmatiques par lesquels on veut ouvrir le ciel aux païens, et les faire passer des sacrifices de Jupiter à la jouissance de Dieu. Mais de

{dus il est certain que tous les vrais cathoiques ont été offensés de cette parole d'Erasme, et qu'il n'est pas moins blâmable en ce qu'il dit des âmes de Virgile et d'Horace. On peut dire la même chose du trop grand amour que Marsile Ficin a porté à la philosophie de Platon, qui l'a conduit à cet excès, que de proposer la vie de Socrate comme un original parfait. Et ce n'est pas le seul excès où Marsile Ficin soit tombé à ce sujet; mais il n'est pas nécessaire de les rapporter ici; il est au contraire de la prudence chrétienne de ne pas renouveler des erreurs si dangereuses, et de les condamner, ou par un si lence judicieux, ou par une juste censure. La vie d'un tel philosophe profane, couvert de beaucoup de vices, ne peut donc être proposée comme un original parfait dont on doit s'efforcer d'être les copies.

Nous savons que nous sommes appelés à l'imitation de Jésus-Christ, que c'est sa vie divine qui est l'original parfait que nous devons prendre pour notre modèle , afin d'être parfaits comme notre Père céleste est parfait. En effet , dit Tertullien : Quid adeo simile philosophus et chriMianus? Grœciœ ditcipulus et cœli? Famœ negotialor et vitœ? Verlwrum et factorum operator ? Rerum irdi- Acator et destructor ? Amiens et inimicus er- Démonst. Etang. III.

roris? Veritatis interpolator , fucator ejxis et cuslos? (TertulL, Àpolog., c. 46.) Où trouverons-nous de la conformité entre un philosophe et un chrétien? entre un disciple de la Grèce et un disciple du ciel ? L'un travaille pour avoir la réputation d'être vertueux, et l'autre ne pense qu'à vivre vertueusement; l'un est puissant en paroles , çt, l'autre l'est en actions; l'un détruit, et l'autre bâtit; l'un est ami de l'erreur, et l'autre en est ennemi; l'un corrompt la vérité, et l'autre la conserve; l'un en est le larron, et l'autre en est le gardien. Et pour parler encore plus divinement avec l'apôtre saint Paul : Quœparticipettio justitiœ cuminiquitate , aut quœsocictas lacis ad tenebras ? Quœ autem conventio Chri-~ sti ad Belial, aut quœ pars fidelis cum infideli (II Cor., VI) ? On devrait donc avoir honte de proposer ces prétendus beaux exemples aux chrétiens, et de leur dire de s'efforcer d'être en cela , comme en tout le reste , des copies de ces prétendus parfaits originaux.

Cependant on va encore plus loin , car on pousse l'insolence jusqu'à égaler les philosophes aux apôtres et même à Jésus-Christ. En effet , que veut-on faire croire en disant que Platon et un Tartare sont nés d'une vierge; que la naissance du monde est mieux décrite dans le Timée de Platon que dans la Genèse; que le beau pays que Socrate décrit, dans le Phaedon , a beaucoup plus de grâce que le paradis terrestre ; et que la fable de l'Androgyne est, sans comparaison , mieux inventée que tout ce que Moïse a dit de l'extraction d'Eve de l'une des côtes d'Adam ? Ne doit-on pas rejeter avec horreur ces fausses comparaisons , comme impies et abominables? et quel est le profit qu'on en peut retirer, si ce n'est que leur énormité peut beaucoup servir à donner de l'aversion pour une mauvaise doctrine qu'on veut établir? et on sait que les hérétiques mêmes en ont eu horreur, aussi bien que les catholiques.

Il ne faut donc point s'arrêter davantage à réfuter l'insolence de ces sceptiques , qui ne se contentent pas de remettre en doute les vérités les plus assurées; mais qui de plus veulent faire passer leurs doutes pour des arrêts indubitables, et qui osent condamner d'une insigne téméritéceux qui ne peu vent douter de la damnation de Socrate et des autres philosophes païens , parce qu'ils ne peuvent douter d'une infinité d'oracles de l'Ecriture sainte qui nous en assurent, et qui tombent par terre, s'il est véritable qu'un homme qui a passé toute sa vie dans le culte extérieur des idoles, qui n'a jamais rien connu de Dieu que par la lumière naturelle de la raison; qui n'a jamais eu aucune foi divine, et encore moins aucune confiance en l'assistance de l'unique Sauveur des hommes , ait été sauvés ?

Il faut donc s'arrêter avec fermeté aux vérités fondamentales du christianisme , qui ont été appuyées et soutenues par la tradition des saints pères de l'Eglise. Et c'est assurément leur attribuer des sentiments qu'ils n'ont jamais eus , que de leur attribuer ceux d'avoir favorisé le salut des païens: ils en on même été si éloignés, que quelques-uns d'en- (Qualorzc.)

tre eux n'ont point fait difficulté de les mettre au nombre des hérésies, comme on le voit par saint Phi las tre, éyéque de Bresi

qui dit , queceu\-là son! pires que les païens, qui croient que les philosophes païens peu- >enl être sain es (1).

C'est aussi ce que nous avons démontré et

1>ar l'Ecriture sainte , et par les pères. Et e Saint-Esprit ne pouvait pas les condamner par des paroles plus foudroyantes que par celles de saint Paul que nous avons déjà rapportées : Que leur cœur (t été rempli de ténèbres, et que faisant profession d'être sages, ils sont devenus fous (2) ; qu'ils ont retenu lu vérité de Dieu en injustice, et ne l'ont point glorifié comme Dieu ; qu ayant connu lu justice de Dieu, ils n'ont pus compris que ceux qui commettent toutes les abominations auxquelles les païens se sont abandonnés , sont digues de mort; et non seulement ceux qui les font (3), mais aussi ceux qui consentent éi ceux qui les font. Et enfin, pour omettre une infinité d'autres endroits, n'est-ce pas à eux que s'adressent ces malédictions de la \ ieille et de la nouvelle alliance? Je détruirai la sagesse des saqcs, et je réprouverai la prudence des prudents? Où sont [es sages? Où sont les docteurs de la loi ? Où est le Dieu de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas rendu folle la sagesse de ce monde ? Car le monde n'ayant point connu Dieu par sa sagesse, il a plu à Dieu de sauver les fidèles par la folie de la prédication (k). Peut-on trouver des paroles qui marquent plus clairement que la toute prétendue sagesse de ces philosophes n'a été qu'abomination devant Dieu, et qu'il n'y a de salut que par la croix, qui paraît aux sages de ce monde une folie que Dieu a voulu opposer à cette fausse sagesse ?

Cela suppose, comment peut-on croire que ce soit une raison bien convaincante du salut d'un païen , que toute l'antiquité païenne l'a appelé sage ? On pourrait encore y ajouter le témoignage de l'oracle, afin de le canoniser aussi par la bouche du démon. Est-ce une meilleure raison de dire que c'est l'opinion la plus hnmaine et même la plus charitable? Mais il ne faut opposer à cette prétendue douceur et charité, que ces paroles de saint Augustin : Hoc viro justo placel quod Deo, ne bene sit maiis , ne piurum prœmiis êtiam impii perfruanlur . Quod ulique injustum

(1) Pliilast. lucres. 74, Yanos philosophos qui aeslimant pos'sè satvari rebelles Deo, errant illis pejus et a verbale dissenliunt.

(2) Romannr. 1. Gum cognovissent Deum, non sient Dcum glorifteaverunt, sed evanuerunt in coghationibus suis. El obsciiiatnni est insipient cor connu,

dicenies enim se essfe aapientes, smiii facii sont...

(5) lbid. Qui veriiaicni Dej in injusiilia delinent... cuni justifiant Dei COgQ0vi6Seu| , non inlellc\cnini, quomairi qui lalia agtuii dighi gunt morte, et non golum qui faciuni , sed cliam qui consentiunt lacienlibus.

(i) I. Corinth. I. Perdant Bapienliam sapienlium, ci prudemiam pVadenlium repropabo.UM sapiens? Ubi SClibftl Obi conquisilor bujiis secnli ? Nonne stull mi ici ii Deua sapientiam hujus minuit ? Nain quia ici Del

sapicnlia non CGfgnovit niuiulus per sa|iicnliaiu Peuiii, placnil Deo per sitiliitiam pr.cdicationis salves facerc crcdeaies.

DÉMONSTRATION ÉVANtJÊLIQLE.

est, et a régula veritatis, quam justus diligit, alienum.

Qoand même il serait vrai que ces païens auraient enseigné la science de la philosophie morale , et qu'elle ne serait autre chose que l'art de bien vi\r , ne serait-ce pas une chose honteuse à des chrétiens , de dire qu'ils -ont appris la science de biep vivre dan- la doctrine de- païen- ? Qu'est-ce donc que ture sainte nous enseigne, si elle ne non- enseigne pas la conduite de nos mœurs, « t que nous soyons obligés pour cela de recourir à des infidèles? N'est-ce pas Dieu luimême qui a écrit de son propre doigt ses commandements et ses lois? N'est-ce, pas Dieu qui a rempli tant de prophèli Esprit saint pour nous instruire de la lionne vie? Jésus-Christ n'est-il pas descendu luimême du ciel en terre pour nous apprendre de sa propre bouche une morale toute di\ ipe? Ne l'a-l-il pas confirmée par son exemple? Ne l'a-t-il pas scellée de son sang? Et ne l'a-t-il pas gravée dans nos cœurs par l'infusion de son esprit? Peut-on donc croire ces vérités , et substituer des hommes profanes , en la place de Dieu , en disant que nous tenons d'eux une science que nous devons ne tenir que de Jésus-Christ . comme lui-même a daigné nous en avertir par ces paroles (Mat th. XXIII): Magislcr rester unu> est Christus.

Que quiconque le voudra croire , se contente donc de dire en son particulier, qu'il prend Socratc et le> autres païens pour ses maîtres, ou pour ses rituels,; i ais

pour nous , rejetons celte proposition générale, et tenons-nous fermes spus 1 : ((induite de notre Sauveur. Abandonnons-leur de bon cœur celle des philosophes, n'envions point l'instruction de ces premiers précepteurs du genre humain, et contentons-nous de nous moquer avec nos pères, de cette fausse qualité, et de soutenir après eux que ces mai- Ires de la Grèce n'ont été que de mauvais disciples de nos prophètes . dont ils ont pris tout ce qu'ils ont eu de meilleur. Adore (jui voudra ces profanes, si ce n'est pas assez de les respecter. Mais pour nous, cruvons-nous très-dispenses de leur porter tant de respect , parce que l'esprit de Dieu nous a enseigné que leur sagesse n'a été que folie ; et que l'un de nos plus grands docteurs nous a appris que c'est principalement pour cette fausse sag< sse que nous les dei ons av oir en abomination. Que l'on élève jusqu'au ciel l'utilité que l'on prétend que les hommes ont reçue de leurs enseignements et de leurs préceptes; mais pour nous, n'attendons le vrai amour de la vertu et la véritable horreur du vice. que du souffle dp Saint-Esprit, parce que les saints nous ont assuré, que si l'on pouvait acquérir quelque justice par la seule doctrine et la seule instruction des hommes, Jésus-Christ serait mort en vain [S.Aug.Lib. IV, contra Jul. cap. 'I : Si pet doctrinas hotainum qualiscumque jnstitia : ergo Christus gratis mortuus est.

Mais surtout, que l'on ait si bonne opinion que l'on voudra du salut de ces impies,

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C

pour nous n'en ayons pas seulement une trèsmauvaise , soyons encore très-assurés de leur perte. Que toute la philosophie pyrrhonnienne et que tous les efforts du sceptique Horatius Tubero , pour établir sa chère époque, ne nous empêchent point de demeurer fermes dans les principes de notre foi , qui nous apprennent que le royaume de Dieu n'est l'héritage que des enfants de Dieu qui sont membres de son Fils unique ; et que l'on ne peut être membre de ce Fils , qu'étant incorporé en lui par la foi , hors laquelle il ne peut y avoir que damnation pour tous les hommes , quelque justes et quelque vertueux qu'ils paraissent être (5. August. I. VI. contra Jul. cap. k) : Hœc stabilimenta fidei chris tianœ , qui subvertere nititur : stantibus eis ipse subverlitur .

On pourrait finir ici ce qu'on s'était proposé sur cette matière; mais il est bon de voir encore en peu de mots ce que l'on avance des autres philosophes de l'antiquité païenne, pour achever d'en donner toute l'horreur qu'on en doit avoir. Car il paraît que non seulement on avoulu canoniser Socrate mais principalement encore Platon , Aristote, mêmeDiogène, chef de l'infâme secte des cyniques ; ce sont donc à ceux-là qu'il faut s'arrêter encore un peu , ce qu'on en dira pouvant sufûre pour tout le reste.

Page 1