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CHAPITRE XVII

Jugement que les chrétiens doivent faire de Platon et de sa doctrine.

On dit que le culte divin a été prescrit par Platon dans le huitième livre de ses Lois ; mais en vérité rien n'est plus effroyable que cette allégation du huitième livre de Platon , pour prouver ce que l'on prétend ; car ce n'est pas une juste cause delà canonisation de ce philosophe : et pourrait-on avoir des preuves plus éclatantes de sa rare piété, que d'ordonner, comme il a fait dans ce huitième livre de ces Lois que l'on eût à faire par an trois cents soixante-cinq sacrifices, afin qu'il ne se passât point de jour, que le magistrat n'en fît quelqu'un à quelque dieu ou à quelque démon pour le salut de la république ? Pouvait- il mieux faire, que d'établir cette belle loi ( Plato loco citato ), si conforme à la véritable religion ? Duodecim fesla dics sunto, ex quibus unaquœque tribus cognominatur.

N'est-ce pas l'effet d'une grande piété , que de recommander avec tant de soin de ne mêler point les sacrifices des dieux terrestres avec ceux des célestes; mais surtout de ne mêler

[>oint l'honneur dû à Pluton, comme au mcileur et au plus équitable de tous les dieux? Voilà cependant tout le culte divin que Platon prescrit dans le huitième livre de ses Lois, où l'on nous renvoie, afin d'y apprendre le sujet que nous avons de bien espérer de son salut, pour avoir donné des témoignages d'une si extraordinaire piété envers Dieu. Oui ne dira après cela qu'on ne le peut sans témérité exclure du ciel, et que Jésus-Christ lui aurait fait une injustice signalée de ne le pas admettre dans son royaume?

Mais nous avons beau nous moquer d'une telle sainteté, on prétend soutenir qu'il est saint, et que son idolâtrie doit être excusée, en ce qu'il n'a parlé en sa faveur, contre ses sentiments, que parla crainte delà ciguë. Excellente raison pour le décharger devant Dieu du crime de l'idolâtrie 1 Mais assurément ce no peut être que dans l'école des libertins , qui croient que l'on doit s'accommoder à toutes sortes de religions, lorsqu'il y va de la vie. Cependant on prétend que saint Justin et quelques pères semblent l'en avoir excusé par cette raison; mais c'est une insigne fausseté que d'attribuer une si mauvaise maxime à aucun des anciens pères. Ils avaient tous trop bien appris dans l'école de Jésus- Christ , que le seul usage extérieur des sacrifices païens, est un crime abominable devant Dieu , par quelque considération que l'on s'y porte, et quelques sentiments contraires que l'on ait dans le cœur. Surtout il est très-faux que saint Justin ait jamais rien dit de Platon, que selon ses divines règles (1). Et s'il a reconnu que la crainte d'être traité comme son maître l'avait porté à parler des dieux selon la créance du peuple, ce n'est point dans l'intention de le décharger d'aucun crime, mais plutôt de l'en accuser, et de lui reprocher sa légèreté et ses mensonges, selon qu'il est évident par ses paroles. Cela étant ainsi , et personne ne pouvant douter que la crainte de la mort n'ait porté ce philosophe à une lâche prévarication de la cause du vrai Dieu, (2) qu'il ne soit demeuré toute sa vie dans l'exercice public de la religion païenne, qu'il n'ait produit pour une preuve de l'innocence de Socrate , son précepteur, d'y être toujours demeuré, et qu'il n'ait ordonné lui-même des fêles à des démons ; n'est-ce pas renverser les plus indubitables maximes de la religion chrétienne, que de vouloir introduire dans le royaume de Dieu ces adorateurs publics des idoles et des démons, quand il serait vrai, ce qui n'est pas , que tout le reste de leur vie aurait été sans reproche parmi les hommes? Car, 6 mon Dieu! s'écrie saint Augustin, c'est un arrêt éternel et immuable que vous avez prononcé par la bouche de votre prophète, que vous perdez tous ceux qui se séparent de vous par une fornication spirituelle , c'està-dire , tous ceux qui se prostituent au culte infâme de plusieurs dieux (S. August. de Civit.lib. X, c. 25) : Perdidisti omnem qui fornicatur abste , hoc est qui mullorum deorum vult esse proslibul ton.

Il ne faut donc point aller chercher cette doctrine païenne, ni dans l'Ecriture sainte, ni dans les pères; et c'est une équivoque ridicule que de rapporter à ce sujet , que ces saints docteurs ont pu se servir de l'autorité de

(1) In Exhort. ad Grtee., pagel9, 20 et 23. Plato mullorum dcornm cullum complexos verilus, et ne quotnodo sicui Socrali accidisse viderai, ipse qnoquc Anviuni quemdam accusaiorem exçiiarêt, veneni meiu varia m etfucatam de diis instituit oranonem.

(2) S. August. lib. de Cuil. Dc'ilib. vm, ca\i. 12. Scd bi omnes et ip-c Plato diis plurlmis sacra lacienda pulavt riinl.

ces philosophes pour convaincre l'irréligion des hérétiques de leur temps ; car il s'ensuivrait de là que l'on pourrait par là même accuser saint Paul, d'avoir mis Aratus, Ménandre et Epiménides au nombre des saints , parce qu'il s'est servi de leurs vers dans ses prédications et dans ses épitres : et tous nos controversislesqui se servent de l'autorité de Luther contre les sacramentaires , ne l'auront pu faire sans le mettre dans le ciel : sont-ce là des raisonnements de personnes de bon sens ? et sont-ils solides pour renverser l'un des principes les plus inébranlables de notre religion, qui est la nécessité de la foi en l'unique Médiateur de Dieu et des hommes, pour avoir part à l'héritage des élus?

Ce serait à peu-près par le même raisonnement que l'on pourrait conclure que saint Augustin ayant donné quelques louanges à Platon , il a cru de même qu'il est bienheureux dans le ciel ; mais voici comme ce saint docteur explique lui-même ces louanges (1). La louange que j'ai donnée à Platon et aux platoniciens, plus grande que ne méritent des hommes impies , m'a déplu avec raison , vu principalement que nous sommes obligés de défendre la doctrine chrétienne contre leurs grandes erreurs.

Y a-t-il donc du sens commun à conclure de là que saint Augustin a eu assez bonne opinion de Platon, pour ne point douter de son salut? Ne déclare-t-il pas en termes clairs, que cette louange lui déplaisait, parce qu'elle était trop grande pour un homme impie , et parce que ses erreurs étaient capables de renverser le christianisme , si l'on ne s'y opposait.

Il est vrai qu'il ne faut point trop s'étonner que beaucoup de gens s'efforcent de mettre les impies au rang des bienheureux ; c'est que plusieurs ont intérêt qu'ils y aient place, et ils sont bien aises de se flatter de cette pensée. Mais la parole de Dieu ne peut être fausse, et elle nous assure que ceux qui veulent faire passer l'impie pour juste, seront maudits parmi le peuple et dignes de la haine du genre humain (2). Qui dicit impium justum esse, mcUedictus erit in populo, et odibilis in gentibus.

Aussi voyons-nous que S. Bernard a repris fortement Abailard, de ce qu'en voulant faire paraître Platon trop chrétien, il se montrait lui-même presque païen (3) : Dum multum sudat ut Platonem facial christ ianum , se probat ethnicum. C'est aussi ce que l'on peut dire à tous ceux qui font ce que faisait Abailard : et on le peut avec d'autant plus de raison , que l'on voit par les écrits de S. Ber-

(1) L\b, i. Reiract. cap. 1. Laus (|tioquc ipsa qua Platonem, vel platonicos... tantuin cxtuli. quantum impios liomincs non oporluit, non immerito mihi, displicuil, prxsertim quorum conlra errorcs rnagnoa dclcndenda est cliristiana doctrina.

(2) Provtrb. XXIV : ubi jam sic Itgimui : Qui dicunlimpio: juslus es, inalcdiccnl eÎB populi, ei dcteslabuntur cos tribus.

(3) Tractalu de erroribus Abailard. cap. i

DÉMONSTRATION Ê\ vNGÉLIQI l

nard, qu'Abailard n'avait rien dit du tout du salut de ce philosophe , pas même un seul

mot; mais seulement que ce saint docteur ne se crut obligé de le traiter si rudement, que parce qu'il prenait trop de peine à faire paraître les sentiments de ce philosophe conformes à ceux, du christianisme.

De sorte que l'on peut juger de là ce qu'il eût dit contre ceux qui traitent toutes ces matières en pyrrhoniens et en sceptiques , qui semblent proposer, comme en doutant, leurs erreurs et leurs impiétés : mais qui assurent néanmoins le salut des païens, tu moins comme probable, et qui veulent remplir le ciel d'impies et d'adorateurs des démons, comme les appelle S. Augustin ; qui canonisent non seulement les idolâtres, mais l'idolâtrie même , en la voulant faire passer pour le culte du vrai Dieu, sous des noms différents ; qui osent comparer des hommes profanes aux martyrs de Jésus-Christ et au premier des martyrs ; qui ne se contentent pas de vouloir sauver quelques inûdèles , mais qui en veulent introduire dans le ciel un nombre infini, en s'efforçant de transférer par une insigne dépravation de l'Ecriture sainte, le triomphe de l'Eglise de Jésus-Christ répandue dans toutes les nations , à une troupe innombrable que l'on préteml s'être sauvée par la raison, sans aucune véritable foi au Sauveur du monde.

En effet, que S. Bernard n'eût-il point dit contre ceux qui, couronnant leurs erreurs par une hardiesse insupportable , osent dire que ceux qui s'attachant aux oracles de l'Ecriture sainte et suivant les principes indubitables de notre foi , ne peuvent douter de la damnation de Platon et de tous les philosophes païens , ne sont pas moins blâmables qu'Abailard qui a été accusé par ce saint docteur, de se déclarer païen en voulant faire paraître Platon chrétien? Que n'eût point dit ce saint , pour rabattre une si étrange insolence ? De quel zèle ne se fût-il point laissé emporter contre de si grands excès, puisqu'il en a tant fait paraître pour en étouffer de beaucoup moindres ï

Et il ne sert de rien de dire qu'il \ a de la témérité à mettre au nombre des réprouvés tous ces anciens philosophes, parce que l'Eglise n'en a rien décide jusqu'ici. Car outre que l'Evangile et S. Paul sont clairs et décisifs sur ce point , suivant ce principe, on ne pourrait donc rien assurer sans témérité de la damnation de personne : et ainsi par cette nouvelle règle du pyrrhonisme on serait obligé de demeurer en suspens tout liant le salut ou la damnation de Mahomet, île Luther, de Calvin et de beaucoup d'autres, de peur d'être ju^es téméraires en prévenant les décisions de l'Eglise.

Que ces défenseurs des païens sachent donc que l'Eglise ne lient point registre des réprouves, puisque Dieu même n'a point de livre tle mort où il les écrive, mais seulement un livre de vie où il lient compte tle ses élus. Elle imite son époux . qui se contentera tle dire à ces malheureux au dernier jour, qu'il

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C

ne les connaît point : Nescio vos (Matth., XXV, et Luc, XIII) . Elle se contente de même de ne point reconnaître ces impies dans l'unité de son corps, pour être assurée qu'ils n'ont point de part à son héritage. Elle se contente de savoir qu'ils n'ont point appartenu au nouvel homme et qu'ils n'ont point eu de foi , pour être certaine qu'ils sont demeurés dans la damnation du vieil homme. Elle se contente de ne trouver dans leur vie aucune trace de confiance en l'unique médiateur de Dieu et des hommes , pour ne point douter que la colère de Dieu ne soit demeurée sur eus. Elle se contente enfin de savoir que, quelque connaissance qu'ils aient eue de notre éternelle demeure , ils en ont ignoré la voie qui est Jésus-Christ, pour conclure assurément qu'ils n'ont fait que s'égarer et tomher dans le précipice.

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