CHAPITRE II
LES DEBUTS DE D^MOSTHilNE.
Demosthene etait-il vraiment un Ath^nieu?
Eschine afiecte de ne voir en lui qu'un Barbare, un Scythe, emporte, brutal et mechant. Le defenseur de la Grece avait en effet du sang etranger dans les veines ; et c'est Ih peut-etre qu'il faut chereher le secret de son extraordinaire Anergic •
Gylon, son grand-pere, frappe injustement par les tribunaux d'Athenes, alia, vers la fin du cinquieme siecle, tenter la fortune dans le royaume duBosphore, ouil s'enrichit et semaria. Comme sa viUe natale lui tenait au coeur, il y revintmalgre sa condamnation, et unit ses deux filles k des citoyens consideres. L'une d'elles, Cl6obule, epousa un fabricant de meubles et d'armes nommS Demosthene : ce fut la mere du grand orateur.
L' enfant, qui semblait destine k une vie heureuse, passa tout jeune par la rude 6cole de Tad- Tersite. II avait sept ans quand son pere tomba
28 DlfeMOSTHfiNE.
malade et sentit approcher sa fin. L'avoir de la famille^ grossi par un travail intelligent et assidu, s'^levait alors k la somme considerable de quatorze talents (quatre-vingt mille francs environ), Mais h Ath^nes les intrigants ^taient nombreux, la justice lente, et les faibles fort exposes. Le mourant^ qui le savait mieux que personne, fit tons ses efforts pour assurer Favenir de ses enfants ; et ne pouvant compter sur C16obule, car dans le droit hell^nique la femme ^tait toujours mineure, il choisit parmi ses amis et ses parents trois tuteurs : Aphobos, D^mophon et Therippide, qu'il essaya d'enchalner par la reconnaissance. Tons furent inscrits sur le testament pour des sommes importantes ; et suivant une coutume alors assez repandue, deux d'entre eux reQurent comme un legs la femme et la fille du mort, avec recommandation de les 6pouser.
Precautions inutiles : en d^pit de leurs promesses et malgre la loi, les tuteurs consommerent bien vite k leur profit la mine de ceux qu'ils devaient prot^ger. Un fait de ce genre attirerait chez nous Tattention de la justice. A Athenes, les archonteSy jadis tout-puissants, avaient conserve, apres le triomphe de la democratic^ un pouvoir
LES D16BUTS DE DlfeMOSTHfeNE. 29
administratif et judiciaire, et rEponyme^ chef du college, 6tait charge de veiller k la defense des orphelins. Mais il s'acquittait mal de sa td.che, laissant k I'initiative priv^e le soin de decouvrir etde poursuiyre les coupables. Et qui songeait k s'attirer la haine d'hommes riches et bien«6tabli9 comme Aphobos et ses complices ? «
MalgrS ce pillage de sa fortune, D^mosthene re^ut une bonne education ; il s'en vantera dans le Plaidoyer pour la couronne. Presque tons les Ath^nienSy du reste, savaient lire et 6crire, et ayaient appris par coeur quelques sentences tirees des yieux poetes. A c6t6 de cette instruction esthetiqueet morale, figuraitla gymnastique; car la Grece, amoureuse des belles formes, honorait, presque k Tegal d'un ecriyain c^lebre, un athlete victorieux. Pourtant, des le quatrieme siecle, les exercices du corps ayaient perdu de leur importance; etCleobule, en mere plus tendre que sage, craignit pour la debile constitution de son fils les fatigues de la palestre. Aussi Demosthene yecut-il un pen k T^cart, sans se mSler aux luttes et aux jeux de ses camarades qui raillaient sa physionomie graye, son apparence maladiye et sa prononciation embarrass^e.
30 D^fiMOSTHfeNE.
A dix-huit ans, la loi ath^nienne en faisait un homme; il recueillit les debris de son patrimoine, et les consacra h completer son Education ^ La philosophie platonicienne, alors dans tout son eclat, ne lelaissa pas indifferent : certaines idees genereuses de ses harangues semblent venir en droite ligne de VAcademie {I). Mais les speculations metaphysiques ne pouvaient suffire i cet esprit viril et pratique : les orateurs lui fournirent Taliment qu'il reclamait. L'6loquence, sortie d'abord spontanement du genie grec, 6tait devenue, depuis un siecle environ, un art tres etudie, qui avait ses preceptes et ses modeles : Protagoras, Prodicus etGorgias, pour la th6orie ; Pericles, Antiphon et Lysias, pour la pratique. L'adolescent tnaladifet sombre ne previt pas sans doute la gloire immense qui Tattendait dans cette carriere : il y chercha surtout un moyen de reconstituer son patrimoine, de punir ses spoliateurs, et se mit h Poeuvre avec la tenacite r^solue qui faisait le fond de son caractere.
La vogue etait alors a [socrate, dont T^cole, suivant le motde Cic6ron, aporte dans ses flancs,
(1) L'Academie ^tait un jardin ou enseignait Platon, et qui donna son nom a Tecole platonicienne.
LES DlgBUTS DE Dl^MOSTHilNE. 31
comme le cheval de Troie, tons les heros de la tribime. Ce professeur illustre, ecrivaiH delicat et timide, limait ^ loisir ses discours loin des oragesduPni/a?. A. ses gr&ces fleuries et un peu molles, Demos- Ihene prefera la vivacite nerveuse d'un orateur bien moins connu, le logographelsee.
Chez nous, Isee aurait et6 un avocat ; mais la loi grecque n'admettait pas en principe qu^on pftt porter la parole pour un etranger. Les paysans et les petit s bourgeois d^fendaient done eux-memes leurs int^rets; et Faisance et la souplesse ne leur manquaient pas. Mais, du jour ou quelques-uns des plaideurs, formes k I'^cole des Sophistes, apporlerent dans lalulte une tactique plus savante, il fallut venir en aide h leurs adversaires, et on tourna la loi par un subterfuge. Au quatrieme siecle, comme au cinquieme, le marin du Pireeou le laboureur de Marathon arrivait seul devant le tribunaF, s'excusait timidement sur son inexperience, et exposait son affaire avec la simplicite d'un homme qui n'entend rien h la chicane. Mais son discours, appris mot k mot, 6tait Toeuvre d'un jurisconsulte connu, ou, pour parler comme les Grecs, d'un logographe. Bien qu'on le sM, la vieille interdiction restait en vigueur, etlesjuges
32 d£mosth£ne.
exigeaient mSme que le plaidoyer se conform&t au tour d'esprit et aux habitudes de celui qui le pronongait. Sparte, qui fut toujours un camp, encourageait la maraude ; Athenes excusait avec un sourire une ruse adroite dont elle n'etait pas dupe. Demosthene aurait pu demander un discours h Is6e ; il aima mieux ne se fier qu'& lui-mSme. Son mattre le rompit k tons les exercices de la gymnastique oratoire: d^veloppements, discussions, proces fictifs ; et il lui ouvrit Tarsenal des formules, des textes, des discours, et de ces lieux communs que les orateurs s'empruntaient ainsi qu'une arme 6prouv6e par Tusage. Ces etudes etaient austeres, et les jeunes Ath^niens recherchaient alors d'autres passe-temps. Mais Demosthene n'eut pas de jeunesse. II ne connut ni les chasses au sanglier, ni les longs festins ; et il mit cettegrande ardeur qui 6tait en lui k travaillersous ladirection dls6e.C'esta lui qu'il doit la precision deses connaissancesjuridiques, et son adresse k user de toutes les ressources de Tart oratoire ; et c'est probablement aussi pendant sa laborieuse adolescence qu'il apprit, dans la lecture assidue de Thucydide, k p6n6trer le caractere d'Ath^nes et les causes de sa grandeur.
Isocrate, da|)re8 Visconli [iconogmpliie gretque^.
LES DEBUTS DE D^MOSTHilNE. 35
Apres deux ans, D6mosthene se crut mtlr pour la lutte, et poursuivit ses tuteurs devant les tribunaux. Aphobos fut le premier appel6 en justice. Sa fortune, ses relations le rendaient redoutable; le testament n'existait plus, et en outre, Taccusateur, s'il echouait, devait payer une assez forte amende, VEpobdie. Mais Torphelin comptasur la pitie due h sa faiblesse, sur la conscience de son bon droit et un talent oratoire d6ji presque egal a celui d'Isee.
Les deux discours qu'il prononga existent encore ; et on est curieux d'y voir les premiers essais de cette eloquence qui plus tard bouleverseralaGrece. Le disciple s'inspire encore beaucoup du maltre ; n6anmoins son empreinte personnelle paralt deji, avec un certain cachet de vigueur et d'autorite. II cherche surtout i raisonner nettement, et a prevenir toutes les objections. Son indignation s'est contenue dans tout le discours, mais dans la peroraison, elle delate.
Yous voyez tout le mal que m^ont fait ces hommes. Us n'ont eu ni pudeur, ni crainte, ni pitid de ma soeur, qui ne pourra plus trouver d'etablissement convenable, elle h qui mon p5re voulait laisser deux talents. Comme si Ton nous avait conlies^non ^ des parents mais h. des ennemis acharn^s, ils n'ont tenu aucun compte des liens du
36 d£mosthI:ne.
sang. Et moif le plus malheureux de tous, je ne sais que devenir. Comment marier ma sceur ? Et comment vivre avec ce qui me restera ? L'Etat arrive 1^-dessus et me reclame des contributions. G'est justice ; men p^re m*a laisse assez de fortune pour y suffire. Mais ces gens-l& me i'ont prise tout enti^re. Et maintenant, m*efiPorcant de la recouvrer, je m'expose au plus grand p6ril. Car, si Aphobos m'^chappe, ce qu'^ Dieu ne plaise, je devrai cent mines d'epob^lie ; et lui, s^il est condamne, il paiera une somme k regler par estimation quUl prendra sur mon patrimoine (1).
Dans le second plaidoyer, D^mosthene montre sa mere qui rattend chez lui, pleine d'anxi6t6 et d'esp^rance. Pourgagner lasympathie de ces juges qui passeront demain du tribunal k TassemblSe, il leur promet, s'ils le font riche, de contribuer largement aux depenses de TEtat, et comme par
une sorte de proph6tie: « Vous ne savez pas quels services je pourrai vous rendre, mais vous devez croire que je ne serai pas au-dessous de monpere. »
Le tuteur infidele fut condamnS k restituer; mais, pour binder la sentence, il pr6tendit avoir engage toute sa fortune entre les mains de son
(1) Les passages cit^s sont empmntds en gSnSral aux traductions de MM. Ploagoulm, Dareste et Sti^venart ; j'ai cru eependant devoir y introdaire qnelqaes modifications.
LES D£BUTS DE D£MOSTHt:NE. 37
beau-frere. Demosthene allant poser, suivant la procedure athenienne, une borae hypoth^caire sur la propriety d'Aphobos, fut traits de haut pat ce nouvel adversaire. Un second arrSt du tribunal d^joua cette manoeuvre ; et D6mophon, ainsi que Therippide, effray6s, entrerent en composition avec Demosthene. Ces compromis furent loin de lui rendre sa fortune pass^e, mais il avait infligS h ses ennemis une con damnation publique. C'est bien li Fimage de sa vie. A travers mille difficult^s il poursuivra son but, et mourra sans I'atteindre^ mais en obtenant Fapprobation des honnetes gens et un nom imp^rissable dans rhistoire.
Encourage par ce premier succes, il se fit logographe. La profession 6tait lucrative, etbientot on le compta parmi les propri^taires aises. Mais ivendredes discours, Ji former des Aleves, il gagna plus de richesse que de consideration. Le peuple, d'ordinaire, a pour les gens de robe une aversion mel6e de crainte ; et bien que dans Athenes tout citoyen pM devenir unjuge, le nom de logographe y 6tait presque une injure. Arriv6 au pouvoir, Demosthene subira le sort des hommes politiques; on fouillera dans son pass^ pour le lui jeter k la
38 D^MOSTH&NE.
face : < Ce personnage austere etait jadis, dira-t-on, un avocat des plus souples^ et dans la meme affaire il a plaidele pouret le centre, vendant, en vrai fils d'armurier, aux deux adversaires des poignardssortisdumememagasin. » Unsarcasme n'est pas une preuve, et rien ne nous empeche de supposer que Demosthene fAt un logographe honnete ; mais ce fut un logographe, rompu k toutes les ruses du m6tier, et qui bien souvent, h la tribune, se souvint du barreau. Ne voir en lui qu'un orateur, c'est s'exposer i le mal comprendre. Ainsi que plusieurs de ses contemporains, meme devenu conseiller du peuple, il ne cessa pas d'avoir des clients et de plaider, bien qu'il s'en defendlt. Jusque dans ce genre secondaire il ne le cede h personne. Son discours contre Conon est un chef-d'oBuvre de vehemence, de naturel et de couleur. On y retrouve plut6t la vivacite d'Is6e rimp6tueux que latouche l^gere de Lysias, avec un souffle et une vigueur qui n'appartiennent qu'i Demosthene.
L'arene judiciaire 6tait trop etroite pour un tel lutteur; laviepublique lui en ouvrit une autre plus vaste et presque sans limite. F6nelon Ta dit : En Grece, tout dipendait du peuple et le peuple dependait
LES DlfeBUTS DE DlfeMOSTHfeNE. 39
de la parole. Les strateges, lesarchontes, les senateurs n'ayant qu'une delegation restreihte, partagee avec toiis les membres de leur college, les magistrats d'AthSnes, en fait, 6taient les orateurs. L'importance de leur role tenait a cet esprit
jaloux ' qui n'a jamais pu supporter que des administrateurs sans mandat. Le vrai souverain s'abandonnait sans reserve, sClr de se reprendre quandil le'voudrait.
Cette dictature de la persuasion 6tait fort on6reuse. Pour gagner la faveur d'un peuple pauvre et toujours avide de r^jouissances, il fallait lui offrir des dons volontaires, et briguer les charges silourdes de tri^rarque et de chorege. Eubule avait eu Tadresse de s'en tirer aux depens de la caisse publique. Plus scrupuleux, Hyperide et Demosthene seront contraints de faire comme leurscontemporains, et de battre monnaie avec leur talent. Aussi tons les orateurs se renvoientils k Fenvi le nom de vendus, ou, pour parler comme eux, de mercenaires.
lis ne s'en tenaient pas Ih : les proces politiques sont dans Athenes un rouage essentiel de la constitution, et comme la garantie de la responsabilite. Quiconque d6tient une part d'autorit6 est
40 D^MOSTHfeNB.
en butte h d'incessantes attaques. Trahison, corruption^ incapacity, impi6t6, outrage aux moeurs, tout est contre lui matiere k poursuites. La redoutable et vague accusation dUlUgalite menace I'auteur d'une proposition adoptee par le s^nat ou Tassembl^e. A-t-il m^connu les int^rets de la r^publique, omis de faire abolir les lois contraires k la sienne, ou n^glig^ le plus mince detail d'une procedure longue et minutieuse, il est passible des peines les plus graves ; et la prescription ne le couvre qu'apres une annde accomplie. Et pouvait-on jamais compter sur les h^liastes atheniens ? Des jurys tir^s du peuple, et qui s'^levaient quelquefoisjusqu'& deuxmille membres, 6taientsi accessibles aux passions, aux coUres, et k ces entratnements inexplicables qui troublent le jugement des foules ! La lutte commenc6e sur le Pnyx s'achevait dans les tribunaux, aussi violente, aussi d^loyale parfois, et incomparablement plus dangereuse ; car les armes n'^taient plus des arguments, des plaisanteries et des injures, mais I'emprisonnement, la confiscation, la mort. Aristophon sortit soixante-quinze fois vainqueur de cette epreuve ; un de ses contemporains, C^phale, n'y fut jamais soumis ; on le citait comme un prodige.
LES DEBUTS DE D^MOSTHIiNE. 41
Au cinquieme siecle, la mA6e des partis £tait moins ardente, et Pericles n'y avail pas perdu sa s^r^nitQ ; mais, soixante ans plus tard, Torateur est comme un hardi capitaine tout k Taction, qui pare les coups, riposte, ne craiut pas de faire son butin, et le depense pour r^ussir.
Dans la voie ofi il s'engageait, D^mosthene ne recueillit d'abord que des degoflts. II paralt qu'un jour ses auditeurs rabandonn^rent, et le laisserent continuer sa harangue seul dans le Pnyx desert. Son m6tier de logographe ne Tavait pas hab'itu^ & parler la langue politique. II abusait des raisonnements et des abstractions, empruntant h Thucydide son obscurity plus que sa profondeur. Ses imperfections physiques, les d^fauts de son d6bit, tol^res dans le huis clos du tribunal, ^taient insupportables, et devenaient saillants sur le thd&tre nouveau qu'il abordait.
On aimerait k connattre ce Pnyx qui a retenti d'une des voix les plus ^loquentes qui furent jamais. On croyait autrefois le retrouver sur une coUinepr^s deFAcropole ; des recherches r6centes font h^siter aujourd'hui. Nous savons du moins que la place publique d'Athenes ^tait une vaste esplanade^ voisine de la citadelle et terminee par
42 C^MOSTHfeNE.
une sorte d'estrade taillee dans le roc. De Ih Torateur dominait Tassemblee, foule de cinq h six mille hommes. Rien d'analogue dans notre vie moderne , sauf peut-etre les grands meetings anglais. Le peuple etait generalement attentif et calme; mais il avait ses jours de coiere, et pour faire la police, Athenes, des le cinquieme siecle, soudoyait un corps d'archers scythes. Plus tard, les dix tribus vinrent alternativement se ranger autour de la tribune. La scene etait imposante. Dans ces 6 tats de THellade, si restreints, mais ou tousmettaientencommun les plaisirs comme les affaires, la place publique et le theMre ont des proportions qui nous 6tonnent. Athenes a dH grandir ses tragediens k la taille des h^ros l^gendaires. Elle demandait k ses orateurs une voix sonore, des gestes etudies, et un imperturbable sang-froid. Cleon, avant de porter la parole, prenait des forces avec une mesure de vin et une large tranche de thon. D^mosthene, buveur d*eau, n'eut jamais les poumons de Tacteur Eschine et du matelot Demade. Aussi^ meme en pleine possession de ses moyens, lui arriva-t-il d'etre r^duit au silence par les hurlements, les siffiets et les rires. Qu'etait-ce k ses premieres tenta
LES Dl^BUTS DE D£MOSTHi:NE. 45
lives, alors qu'il se pr^sentait avec ses gestes
disgracieux, un tic nerveux de T^paule, son begaiement et sa voix trop courte ?
Mais le debutant inexperiment6 avait une chose parquoi il a merits d'etre D6mosth6ne : il voulait. II voulut reformer son attitude^ ses gestes, son d^bit, ce que les anciens appelaient r action. II en vint k bout par T^tude et TopiniMret^. Ses conlemporains avaient ^t^ frapp^s de cette transformation, unique peut-etre dans rhistoire litt^raire, qui, suivant un mot heureux, enfanta un second Demosthene. Plutarque nous en a laiss6 la l^gende. II est certain qu'entre tons ses dons de nature, le grand orateur estimait surtout le talent qu'il ne devait qu'& lui-mSme. « Dans T^loquence, lui disait-on, quelle est la premiere partie ? — L'action. — La seconde ? — L'action. — Et la troisieme ? — L'action encore. »
D^mosthene avait trente ans environ quand il aborda r^ellement la vie politique. II ne chercha pas un protecteur parmi les hommes en vue, aucun ne lui paraissant meriter qu'on s'engage&t pour lui. Eubule, qui arrivait alors au pouvoir, avait presque seul des idees claires et une ligne deconduite arrSt^e. Aristophon, tr^s atteintdans
46 Dl^MOSTHilNE.
son credit k la suite de la guerre sociale, aliait h Faventure, et tralnait avec lui une foule d'orateurs mediocres et criards qui encombraient les abords de la tribune. La republique ath^nienne s'agitait dans le vide sous Foeil des aristocrates indignes.
Demosthene saura pourtant tirer de ce chaos un grand parti de la resistance; mais il faut I'attendre k la premiere Philippique. Pour le moment, il tfttonne, et se borne k des escarmouches. Comme son eloquence, sa politique est une oeuvre de patience et d'effort.
Le discours contre Androtion sent encore le logographe. Demosthene Ta ecrit pour un certain Diodore que Taccuse a inqui^te jadis par une attaque judiciaire. Instrument d'une haine privee, Torateur toutefois y entre pour son compte.
Embusque derriere son client, il frappe un intrigant qui lui deplatt, et expose quelques-unes de ses idees sur le gouvernement d'Athenes. C'est un lutteur masque, k la fagon du journaliste moderne qui ne signe pas ses articles. Ne parler ainsi que par intermediaire coMerait peut-etre k nos hommes politiques ; mais les anciens n'avaient pas autant que nous le respect de la personnalite, et tenaient moins k paraltre qu'i agir.
LES DEBUTS DE D^MOSTHfeNE. 47
Le proces intente k Androtion est une accusation d'illegalite ; mais les griefs de Diodoren'ont pas grande importance ; et comme en outre un de ses amis doit parler avant lui, D^mosthene ne peut guere que glaner dans un champ assez peu fertile. On s'en apergoit k son discours, tres vif et tres amusant, plein de verve et de passion, mais par moments bien peu s^rieux. Diodore a voulu surtout se venger de son adversaire en Tinjuriant, et il ne s'en cache pas. Nos plaideurs ne valent pas mieux que ceux d'Athenes; mais le respect humain et le souci de leurs interets les gardent d'un tel aveu. Moins scrupuleuse ou plus sincere, Tantiquitejugeaitqu'on doit rendre exactement le bien et le mal ; et les tribunaux, habitues aux manoeuvres des accusateurs k gages, des entrepreneurs de chantage judiciaire, ou, comme on disaitalors, des sycophantes^ 6prouvaient une sorte de soulagement k voir une inimitie personnelle demandant satisfaction^
Je yeux examiner I'administration de cet homme dd bien. Je vous le montrerai tel qu*il est, coupable des eices les plus graves, impudent, audacieux, fripon, arrogant, propre k tout plut6t qu'^ exercer des fonctions publiques dans une d^mocratie.
48 D£MosTHi:s^E.
\oilk le ton du plaidoyer : Toutrage s'y mele a la calomnie : o Androtion propose des decrets ill^gaux, inquiete des citoyens paisibles, et usurpe le droit de parler en public, malgre ses moeurs infftmes et la souillure qu'il a heritee de sonpere, 6cbapp6 de prison et debiteur insolvable de TEtat. » La rage de Diodore et la sagacit6 de Demosthene ne lui font grftce de rien. lis Faccusent d'avoir jet6 au creuset des couronnes d'or cpnsacr6es k Minerve. Rien de plus I6gal cependant ; les temples 6taient des tresors, et les ex-voto des reserves de metaux precieux. Les objets deteriores allaient k la fonte, et revenaient sous forme de lingots, de coupes et d'amphores. Bien que Demosthene connM parfaitement cet usage, il feint de Toublier ; et profitant de ce que les couronnes portaient des inscriptions de victoire, il s'ecrie avec plus d'eloquence que de conviction :
Androtion a detruit de la gloire, Ath^niens, il Ta remplacee par de la richesse, mais mesquine et indigne de vous. 11 n'a pas vu que ce peuple n'a jamais travaiile pour la richesse, mais toujours et avant tout pour la gloire. Cest par 1^ que nous possedons deux biens imperissables : le souvenir de belles actions, et la splendeur des monuments qui en conservent la memoire, les Propyl^es, le Parthenon, ces portiques, ces arsenaux, et non
LES DEBUTS DE DEMOSTHfeNE. 49
pas deux pelites amphores et trois ou quatre vases d'or, que tu prescriras par d6cret de faire refondre une fois encore, Androtion, quand cela pourra te convenir.
Un peu auparavant, Demosthene, pour indisposer les juges centre Taccus^, le pr^sente dans le role toujours impopulaire d'uncoUecteurd'impots : « II a renouvele les exces de Toligarchie, et traque de pauvres gens, qui, pour eviter la prison, ont ete contraints de se cacher sous leurs lits ou de se sauver par les toits. » L'effet ici touche au comique; mais ces maladresses sont rares; et k la lecture du discours, on selaisse entralner par ces mouvements de colere et de haine.
Vous seriez un peuple d'esclaves, Ath^niens, et non d'hommes qui se croient fails pour commander aux autres, que vous ne supporteriez pas les outrages dont Androtion vous accablait sur TAgora, enchatnant, emprisonnant mdt^ques et Ath^niens, vociferant dans les assemblees eta la tribune, appelant esclaves, fils d*esclaves, des hommes qui valent mieux que lui, dont les p^res valaient mieux que le sien, demandant si la prison est faite ou non pour qu'on s'en serve. A quoi sert-elle en effet ? Ton p6re n'en est-il pas sorti pour aller danser aux Dionysies, les fers aux pieds apparemment ?
II faut ici pour un instant renoncer k nos idees et k nos d^licatesses modernes. L'invective est
D^HOSTHiNK. 8
50 D]gMOSTHt:NE.
dans r^loquence attique presque aussi eggentielle que rargumentation. Demosthene sera traits de coupeur de bourses par Eschine, de pourceau par Demade. Nous ne pardonnerions pas de telles blessures; mais les Grecs, ces fils de la nature et ces enfants du midi, sont aussi prompts k I'oubli qu'i la colere. lis ignorent la cbevalerie et les raffinements du point d'honneur ; et les passions glissent sur leur kme comme les nuages sur leur ciel. Ces ecbanges de propos grossiers et calomnieux sont pour eux une escrime savante oil ils se complaisent. Le proces d'Androlion ressemble aux farces de la com6die italienne. Plein de horions et de gros mots, il n'a fait pleurer per- Sonne au denouement. L'accus6 partit absous, Taccusateur soulag^ d'avoir vomi ce flot d'injures. Mais les plus heureux f urent les juges, qui volontiers eussent dit au jeune logographe^ comme Pallas k Ulysse : « Bien qu'experts en mensonges, nous n'en eussions pas trouve autant. »
Ce talent si imp6tueux savait pourtant contenir sa fougue. II n'en reste aucune trace dans la Leptineenne. Au cours de la guerre sociale, qui diminua brusquement les ressources du Tresor, Leptine, bomme d'£tat assez pen connu, avait
ii J