‹ Denis PapinChapitre 4 sur 18 · ENT · texte numérisé non relu

ENT

leur siècle, et ce qu'il peut en coûter d’avoir du génie. |

Une des lettres à Huyghens, contemporaine du fameux Mémoire, nous montre déjà Papin assez mal satisfait, sous plus d’un rapport, de sa nouvelle situation. Il écrivait à son ancien maître : « L’estat de mes affaires n’est pas si bon qu'on pourrait se l’imaginer. Les princes ont tant de sortes d'occupations, qu'ils ne pensent guère aux sciences. Pour ce qui est de l'Académie, on peut dire que le professeur de mathématiques y est peu utile, parce que le peu d’étudiants qui viennent ici ne le font que pour se mettre en état de gagner leur vie par la théologie, le droit ou la médecine. De plus, les revenus de l’Académie sont fort médiocres, et la guerre les rend encore plus difficiles à tirer qu’auparavant.. » Estimant qu’il était « peu utile» à Marbourg; que ses chers confrères l’y trouvaient plus qu’inutile et travaillaient tout doucement à se débarrasser de lui, par le crédit des parents et alliés qu'ils avaient auprès du prince, il priait Huyghens de lui trouver une autre position 1.

4. Pendant la guerre de Louis XIV contre ia Hollande, : Papin avait jugé prudent de mettre sa correspondance avec Huyghens sous le couvert de tierces personnes. Son dernier biographe a cru pouvoir en conclure que Papin se

DENIS PAPIN 93 Dix-huit mois après, il revenait à la charge, étant traité plus froidement et surtout plus mal payé que jamais, et de plus s'étant marié dans l'intervalle. On croit cependant comprendre que, l'imagination toujours en travail, Papin s’exagérait un peu l’acharnement de ses confrères. Ceux-ci, d’après des documents contemporains et sûrement impartiaux, semblent avoir été des hommes érudits, mais d’une portée d’esprit médiocre, réfractaires par tempérament aux inventions et aux nouveautés, moins curieux qu'effarouchés des travaux de cet intrus qu’on leur avait imposé pour collègue. Ils étaient étonnés et probablement un peu jaloux de l’attention qu’accordaient à ces babioles le souverain de la Hesse et d’autres personnes qualifiées. Mais ces gens positifs étaient principalement touchés de cette considération, que le professeur de mathématiques, dont le cours était peu fréquenté, touchait une part beaucoup trop forte du salaire commun 1...

croyait en butte à l’espionnage de ses collègues. IL craignait peut-être, tout simplement, que les lettres de Huyghens et les siennes ne fussent interceptées par les coureurs des ennemis. Ces TNT hélas ! c'étaient ses compatriotes. À 4. On voit aussi dans la A D AE de Leibnitz que

celui-ci était affecté du dédain que montraient alors les Allemands pour l'étude des mathématiques, « C'était, di-

De son côté, Papin était sujet à dépenser dans ses recherches bien au delà de son superflu, et le mariage ne l'avait nullement guéri de cette tendance commune à tous les inventeurs grands et petits, Il s'en accusait naïvoment lui-même dans une lettre écrite à Loibnitz, vers la fin de 4099, et promettait de se corriger,

« Dans l'estat où je suis, disait-il, j'ay besoing de penser avec une très-grande application à mes affaires domestiques ot à faire subaister ma famille, Je ne dois pas m'engager plus avant dans les apéculations qui ne sont bonnes que pour des gens qui sont bien payés pour cela où qui aient du bien ailleurs : mais... je voys à présent que je ne dois espérer ni l’un ni l'autre, » Muis ces serments d'inventeurs ne tiennent guère plus que coux des amoureux.

En ce moment, un incident imprévu, et heureux en apparence, lui fit abandonner le projet de quitter Marbourg, Son landgrave lui accorda uno aug= mentation de gages qui semblait devoir le mettre en état de « vivre plus commodément, » et lui donner surtout plus de liberté d'esprit, Mais cette faveur lui valut un redoublement de jalousie de la part de

saient-ils, un métior de meurt-do-faim, » (Nagans mathouim de pane lucrando,)

ses confrères, et sa vie fut plus tourmentée que jamais, pendant les trois dernières années qu’il passa à Marbourg:

Cet homme, dont les découvertes devaiëént changer la face du monde, avait à subir des avañnies continuelles de la part d’un dé ses compatriotes, son frère en réligion et en infortune,; chez lequel il demeurait, depuis que l’augmentation de sa famille l'avait forcé de quitter le logement de l’Université. Quels étaient les motifs de cette animosité, qui, si nous en croyons Papin, se traduisait en insultes prodiguées à lui et à son épouse par cet homme grossier, et par des domestiques dont il encourageait l’insolence ? Etait-ce déjà le résultat d’une de ces dissidences religieuses trop fréquentés entre les victimes de la révocation de l'édit dé Nantes? ou bien faudrait-il admettre que ce propriétaire discourtois avait des griefs d’une nature plus positive et moins relevée ?

On croit entrevoir que Papin, obligé souvent de fabriquer lui-même les différentes pièces des engins qu’il imaginait, entouré de mécaniques encombrantes et bruyantes, ne devait pas être un voisin fort agréable. De plus, l'exactitude dans le payement des loyers est rarement une qualité dominante chez les hommes de génie. Quoi qu'il en

soit, on voit par la correspondance de celui-ci qu'il dut recourir à l'intervention des autorités civiles et religieuses, de l'Université et du Consistoire, pour mettre fin à cette guerre domestique !

Ces contrariétés n'étaient que le prélude de désagréments plus sérieux. Dès l'époque de son mariage et peut-être auparavant, Papin était au plus mal avec le pasteur de Marbourg, Gautier, qui prétendait qu'il y avait parenté au degré prohibé entre les futurs conjoints, et ne procéda à la célébration du mariage que de très-mauvaise grâce.

Il paraît qu’ensuite de graves dissentiments sur des questions de dogme ou de discipline intérieure surgirent, en 4694, dans la petite Église françaiseprotestante de Marbourg; que la minorité dissidente, dont Papin était l’un de chefs, fut privée, pendant une année, de la Cène par la majorité ; et que l'intervention du landgrave fut impuissante pour mettre un terme à ce scandale, He durait encore quand Papin quitta Marbourg. ;

Voici quelle était, selon toute apparence, la cause de ce schisme en miniature. Papin demeurait avec sa belle-mère, Magdeleine Pajon, veuve de Jacques Papin, son oncle. Cette Magdeleine Pajon était sœur du ministre Claude Pajon de Romorantin, que les calvinistes rigoureux. accusaient

d’avoir renouvelé, parmi les fidèles de France, la doctrine de tolérance professée naguère en Hollande par le célèbre Arminius. Toutefoy ‘es opiunions de Pajon, généralement estimé pour sa science et son caractère, n'avaient ét6 l’objet d’une condamnation formelle que depuis sa mort (1685); et ceux des réfugiés de Marbourg qui avaient eu des relations particulières avec lui, et principalement les personnes de sa famille, refusaient de souscrire à cette condamnation.

Pajon, de même qu'Arminius, inclinait à une réconciliation générale de toutes les sectes qui divisaient les prétendus réformés. De là à une fusion plus radicale encore, la distance n'était pas grande. Aussi l’on est peu surpris de voir qu'après l'échec définitif de la fameuse tentative de réconciliation générale, à laquelle Leibnitz prit un moment une part active, plusieurs des anciens disciples de Pajon finirent par se convertir au catholicisme, notamment les deux fils de Pajon lui-même; l’un de ses oncles, Isaac Papin, homme d'un véritable mérite, et les pasteurs Fontaine et Martin, qui avaient fait partie de la colonie de Marbourg, et avec lesquels Papin avait été particulièrement lié 1.

Page 1