‹ Denis PapinChapitre 6 sur 18 · Monconis, Voyage en Allemagne (1695), ILE · texte numérisé non relu

Monconis, Voyage en Allemagne (1695), ILE

çaise (die franzosische Neustadt), » comme tout le monde l’appelait au commencement du xvrrre siècle, pendant la guerre de la succession d'Espagne. Le prestige de la France survivait à sa fortune, et contraignait toujours ses ennemis à limiter et à s'inspirer d’elle !

| Charles, landgrave de Hesse, était un de ces

princes dont les premiers rayonnements du Roi- Soleil avaient ébloui la jeunesse. IL aspirait à tirer parti de l'installation des émigrés français dans ses États, pour en faire quelque chose de semblable à ce qu'avait été la France au temps de Colbert, et ne cessa d'y travailler pendant le cours d'un règne presque aussi long que celui dé Louis XIV (1670- 4730).

La correspondance de Papin n'éclaircit qu’imparfaitement et par intervalles, les rapports qu'il entretint pendant dix-sept ans avec son sérénissime protecteur. On entrevoit que la passion de « faire grand » dégénérait en manie chez ce landgrave ; qu’il aurait voulu tout créer, tout innover à la fois; mener de front la construction du nouveau quartier de Cassel; la création d’une ville entièrement neuve (Karlshafen) avec un port sur lé Weser, peuplée d'émigrés français, et reliée par un canal à sa capitale ; de grands travaux dans ses

mines ; l'établissement d'une fabrique de glaces à l'instar de celles de Venise; celui de moulins à moteurs mécaniques ; enfin, à Cassel même, l’élévation des eaux de la Fulda dans le château et dans les hauts quartiers, au moyen d’un aqueduc et de machines rivales de celle de Marly. Il avait aussi la passion des beaux-arts ; il daignait même, dit-on , sculpter et tourner de sa propre main, et non sans adresse. On montre encore à Cassel une pomme de canne de sa façon. | | Ce prince avait bien compris que le génie inventif de Papin pouvait lui être fort utile dans toutes ces entreprises. Aussi il n’avait pas épargné les belles promesses pour l’attirer dans ses États, «et ne les épargnait pas non plus pour l'y retenir. Malheureusement les actes ne répondaient pas complétement aux paroles, et la bienveillance du landgrave ne se manifestait à l'égard de l’habile inventeur que d’une façon médiocre et intermittente.

Il l'avait d'abord laissé pendant plusieurs années à Marbourg, dans une situation en réalité inférieure à celle qu'il avait quittée, et nous avons vu que Papin n’avait pu obtenir « quelque augmentation de gages », au mois d'octobre 1692, qu’en manifestant très-sérieusement l'intention de quitter

DENIS PAPIN 109 le pays. Trois ans après, quand il vint s'établir à Cassel, où la vie était plus chère et les frais de représentation plus élevés, le landgrave promit une nouvelle allocation sur sa cassette ; mais pour ne pas trop se mettre en dépense, il autorisa son protégé à conserver les émoluments du cours de mathématiques de Marbourg qu'il ne faisait plus. Cette décision donna lieu à des protestations assez légitimes, et Papin ne fut jamais payé que fort inexactement et de mauvaise grâce, de ce traitement qui lui était indispensable. Il ne l'était pas beaucoup plus régulièrement du côté du landgrave, sans doute gêné par ses grandes dépenses ; et sa position ne fut un peu régularisée que quatre ans plus tard, au mois de juin 1699, où S. A. $. le nomma membre de son conseil et médecin de sa cour. Malgré ces nouvelles sinécures, Papin était presque constamment aux prises avec des embarras d'argent, et cette situation ne s’améliora jamais.

Ces difficultés n'étaient pas les seules contre lesquelles il avait à se débattre. Il y a dans sa correspondance avec Leibnitz un mot qui caractérise douloureusement sa situation vis-à-vis de son protecteur : Je ne suis point à moi ! Il ne s’appartenait pas plus, en effet, que ne s’appartenaient, à mille lieues de là, les savants jésuites établis à

Pékin, les Verbiest, les Bouvet, les Parennin,

généreusement asservis à tous les caprices de Kang-hi, le Louis XIV chinois, pour le maintenir dans des dispositions favorables à l’égard de la religion chrétienne. Papin était de même astreint à toutes les fantaisies de son landgrave, qui, par moments, semblait atteint d’une véritable insolation de science, passant des machines à feu aux appareils hydrauliques, de la pompe de Hesse aux conserves de légumes, faisant ébaucher vingt projets sans laisser le temps de rien finir. Aussi, Papin. avait constamment sur le chantier plusieurs appareils de diverse nature, auxquels il était souvent obligé de travailler de ses propres mains, la guerre l’'empêchant de trouver des ouvriers convenables. « Je vieillis, écrivait-il en 1696 à Leibnitz, et la guerre est cause que je n’ai encore pu obtenir un domestique artisan, de sorte qu’il faut que je fasse presque tout par mes mains {, »

Les derniers biographes de Papin n’ont peut-être pas fait la part assez grande à la versatilité naturelle du prince. Papin, aigri par l'ennui prolongé

1. On voit par ces détails empruntés aux documents contemporains, ce qu’il faut penser des doléances de quelques écrivains anglais sur la prétendue incapacité manuelle de Papi.

de l'exil, par la gêne et des déceptions de toute nature, attribuait plus volontiers les brusques revirements qui arrêtaient le cours de ses expériences aux manœuvres de ses ennemis, à « l’adresse de quelqu'un qui savait, au dernier moment, trouver les biais pour lui faire tailler d'autre besogne. »

Depuis son installation à Cassel, ses premiers travaux avaient eu pour objet la fabrication des glaces, Le landgrave s'était pris d’une helle passion pour cette industrie, et voulait établir dans ses États une verrerie susceptible de faire concurrence à celle de Murano et aux nouveaux établissements français 1,

Le premier essai de Papin, fait en 1697 dans des proportions réduites, ayant complétement réussi, le souverain, enchanté, ordonna de mettre à sa disposition un emplacement convenable pour établir un fourneau de grande dimension. Après cela, il s’occupa d'autre chose, et son ordre fut exécuté avec cette lenteur méthodique et circonspecte qui fut longtemps le trait distinctif du caractère alle-

1. La première manufacture française de glaces avait été établie par Colbert à Tourlaville près Cherbourg, en 1665. Celle de Saint-Gobain date de 1691. L’ambassadeur de Venise procura des ouvriers de Murano. (A. Challumel, VI, 154.)

mand. Aux instances réitérées de l'impatient Français, on répondait invariablement gleich ! (tout à l'heure ou bientôt) et le local ne fut disponible que dans le courant de l’année suivante. Le landgrave avait alors d'autres préoccupations, et Papin, comme on le verra bientôt, dut employer cet atelier à la confection d’autres machines, qui restèrent encore inutiles. |

En attendant, il s’était occupé, par ordre ou spontanément, de deux inventions d’une autre nature. L’une était la fabrication de conserves alimentaires avec de « l'esprit de soufre; » l’autre, la substitution des matelas et coussins à air aux lits de plume. Cette innovation eût été un grand bienfait pour l'Allemagne, l’un des pays du monde où l’on est le plus mal couché. Leibnitz, que Papin tenait au courant de toutes ses idées, goûtait fort celle-là; il avait même demandé de ces coussins pour son propre usage, mais Papin, distrait par d'autres travaux, ne trouva jamais le temps d’exécuter cette commande.

4. « Le ministre d’une grande cour allemande disait sous le premier Empire à un de nos diplomates : « L’Allemagne a un ennemi plus dangereux que les Français, Gleich ! » Ils ne sont que trop bien corrigés de ce défaut aujourd’hui ; nous en avons eu la preuve dans la dernière guerre |!

Au mois d'avril 1698, nous le trouvons en possession du local dans lequel devait être installé le fourneau pour le coulage des grandes glaces. Mais ce projet était déjà indéfiniment ajourné. Le landgrave ne songeait plus pour le moment qu’à deux choses : faire monter les eaux de la Fulda dans son château ! et dans la partie neuve de Cassel, et améliorer l'exploitation de ses salines d’Allendorf, dans la vallée de la Werra, par l'emploi des procédés d'épuisement et d’évaporation, imaginés par Papin.

Il eut d'abord recours à lui pour ce dernier travail seulement, et se servit d’un autre ingénieur pour la Fulda, au grand déplaisir de Papin. Celui-ci écrivait le 25 juillet (1698) à Leibnitz : « Je ne sais pour quelle raison $. À. $. ne m’a pas fait l'honneur de m'employer dans ce desseing... Je crois pouvoir dire, sans vanité, que ce que l’on a fait est peu de chose, en comparaison de ce que j'aurais pu faire... »

Il fabriquait alors dans son nouvel atelier les pièces d’une machine à feu destinée à extraire de

4. Wilhelmshœhe. C'est bien ce même château qui prit le nom de Napoleonshœhe du temps du royaume de Westphalie, et qui a servi de résidence à un autre Napoléon, dans une circonstance encore présente à toutes les

mémoires...

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l’eau des mines, et regrettait de ne pouvoir en faire l'épreuve à Cassel même, sous les yeux du landgrave. Malheureusement il s’abstient, dans sa correspondance, d'expliquer en détail le mécanisme de cet appareil « qui ne lui appartient pas, » ayant été fait sur commande. Ce devait être une première ébauche de la machine à haute pression qu’il décrivit plus tard dans l’Ars nova. Il s’efforçait d'y

combiner l’impulsion directe de la vapeur avec

l’action atmosphérique décrite en 1690.

« La manière, écrivit-il, est toujours (fondée) sur le principe de la raréfaction de l’eau... Outre la succion dont je me servais, j’emploie aussi la force de pression que l'eau exerce sur les autres corps en se dilatant..…. Comme je crois qu’on peut emploier cette innovation à bien autre chose qu'à lever de l'eau, j'ai fait un modèle d'un petit chariot qui s'avance par cette force, et il fait, dans mon poêle, l'effet que j'en avais attendu... Je crois que l’inégalité et les détours des grands chemins rendent cette invention très-difficile à perfectionner pour les voitures par terre; mais pour les voitures par

‘eau, je me flatterois d’en venir à bout assez

promptement, si j'avais plus de secours que je n’en ay. » | Nous n’avons pas besoin de faire ressortir l’im-

portance historique de ce passage, qui prouve que Papin avait fait plus qu’entrevoir la possibilité d'application de la vapeur, même aux voitures par terre, et fabriqué un modèle de locomotive, près de trois quarts de siècle avant l’essai du chariot rudimentaire de l'ingénieur français Cugnot, qu'on peut voir au Conservatoire des arts et métiers, et dont s’inspirèrent les prédécesseurs de Stephenson.

On voit aussi par ces lignes prophétiques que, parmi tant d’études et de conceptions diverses, Papin ne perdait pas de vue le projet du bateau à vapeur, qu’il exécuta en effet six ans plus tard. Dans cette même lettre, il remerciait Leibnitz de l'intérêt qu’il portait à ses études sur l'emploi de la vapeur, le félicitait de se livrer de son côté à des expériences sur un objet « si intéressant pour l’avenir de l'humanité. » Un mois plus tard (28 août), il lui annonçait qu'il avait réussi à faire monter par la vapeur l’eau à soixante-dix pieds. Chemin faisant, il avait noté qu’un faible accroissement de chaleur était susceptible d'augmenter beaucoup la grandeur de l'effet, et qu’en portant cette chaleur à un degré très-élevé, « une livre d'eau auroit plus de puissance qu’une livre de poudre à canon. » Dans cette remarque, on aperçoit la première idée

de sa conception d'engins de guerre hydrauliques, qui devait lui être fatale.

\ Cette première machine à haute pression fonctionna avec succès dans les salines. Papin avait tout espoir de mener pareillement à bien l’autre partie de sa tâche, consistant, on s’en souvient, à trouver un moyen plus prompt et moins coûteux d'évaporation de l’eau salée.

Il s’en occupa pendant l’année 1699, et fit usage, pour cette opération, du soufflet ou pompe de Hesse, dans lequel il avait introduit des perfectionnements qui en augmentaient sensiblement la puissance. La description de cette machine soufflante figure dans le Recueil de Pièces de 1695. Dans une première expérience d’évaporation au moyen d'un courant d'air forcé, faite sur une cuve con-

‘tenant trente seaux d’eau salée, il obtint une

économie de plus de quatre cinquièmes sur le combustible. Le succès de cette épreuve lui valut la commande d’un récipient d’une capacité sept fois plus considérable, avec un soufflet proportionné. |

Il avait travaillé tout l’hiver suivant à la fabrication de ces engins. Tout était prêt et fonctionnait à merveille au mois d'avril 1700. Mais l'expérience officielle, retardée de jour en jour, à cause de

l’absence du landgrave, ne paraît pas avoir jamais été faite.

Papin n’avait pas été plus heureux dans une entreprise plus importante, qui marchait de front avec celle-là. En juin 1699, il avait reçu d’Angleterre la nouvelle « qu’en présence d’un comité du parlement, on avait approuvé une machine pour lever l’eau par la force du feu : » machine qui n’était autre que celle de Savery. Cette nouvelle arrivait au moment où le landgrave était peu satisfait des résultats du système auquel il avait antérieurement donné la préférence pour l'élévation des eaux de la Fulda.

Il se décida donc à faire faire un nouvel essai de la machine à feu qui avait si bien réussi à Allendorf. Les travaux furent aussitôt commencés ; la machine fut établie sur la rivière, et, si nous en croyons Papin, les premières expériences promettaient de grands résultats. Mais ce fut cette fois la nature qui prit parti contre lui. L'hiver sévit plus tôt que d'habitude et avec une rigueur inaccoutumée, et la machine fut emportée par une débâcle.

jusqu'au mois de mars 4705. Papin ne manqua pas d'attribuer à la malveillance des ouvriers ce long ajournement, et à celle des courtisans le dé-

À la suite de cet accident, tout resta en suspens |

laissement de sa méthode économique pour l'évaporation de l’eau salée. Il est pourtant certain que le landgrave était toujours bien disposé pour lui; car on le voit, en 1701, maintenir Papin en possession de son traitement de professeur sinécuriste, ettraiter assez légèrement, à cette occasion, les plaintes des universitaires de Marbourg, qui persistaient à crier misère. Il les invitait ironiquement à mieux vérifier l’état de leur caisse, peut-être mieux garnie qu’ils ne le supposaient.

La guerre de la succession d’Espagne, qui éclatait précisément vers cette époque, et à laquelle le “andgrave dut prendre part comme prince de l’Empire, suffit bien pour expliquer ses longues absences, et l'interruption de tous les travaux projetés et commencés pendant les loisirs de la paix. Papin lui-même semble l'avoir compris à la fin. Nous le voyons, pendant les premières campagnes, désastreuses pour les armées impériales, alors que les succès de Villars faisaient trembler l’Allemagne (1702-3), revenir à l'une de ses préoccupations les plus chères et les plus malencontreuses : celle de la substitution de l'air comprimé à la poudre dans les engins de guerre.

Autant il se montrait réservé naguère dans sa correspondance avec Leibnitz sur la machine pour

DENIS PAPIN 119 extraire l’eau des mines « qui ne lui appartenait pas, » autant il se montre prodigue d’explications sur sa pompe balistique à lancer des grenades, qui ne lui appartient que trop. On voit avec douleur ce grand homme, ce protestant aigri, égaré, comme un grand nombre de ses coreligionnaires, par la nostalgie de l’exil, offrir à la Hollande, au Hanovre, à l'Angleterre, cet engin « inventé pour forcer à la paix l'ennemi commun, » c’est-à-dire Louis XIV, c’est-à-dire la France, Quel service il aurait rendu malgré lui à son pays, s’il était parvenu à faire admettre cet appareil, au lieu d'artillerie, dans les armées d'Eugène et de Marlborough!

Malheureusement, ses propositions furent rejetées partout ; le landgrave lui-même, qui avait trouvé le temps de suivre les expériences de la pompe balistique, refusa sagement d’en faire usage pour ses troupes.

Cette chimère des engins balistiques hantait depuis bien des années l’imagination du grand inventeur. Il s'était occupé de la fabrication d’un « fusil à vent » dès le temps où il travaillait avec Boyle. Plus tard (1689), il avait publié, à propos d'une machine du même genre de l'invention de Perrault, l'architecte de la colonnade du Louvre, une critique qui lui valut une objurgation assez vive de son ancien maitre

Huyghens, à cause de quelques erreurs de calcul.

Dans un passage curieux de l’un de ses Mémoires sur cette espèce d'armes, Papin, croyant de bonne foi à la valeur pratique de cette invention, s'excusait, au point de vue de la morale et de la religion, de fournir aux hommes de nouveaux moyens de s’entre-détruire. « Ce n’est pas, disait-il, le manque d'armes qui réprime les instincts cruels des méchants, mais bien la crainte de succomber sous les armes des autres. Sans doute, en mettant à la disposition des peuples des instruments de guerre plus nombreux et plus décisifs, nous fournissons aux méchants plus de moyens de destruction ; mais en revanche, nous leur donnons une frayeur plus grande des instruments de leurs adversaires. D'ailleurs les guerres, depuis l'invention . de la poudre, ne sont pas plus meurtrières qu’au temps où l'épée et le javelot décidaient du sort des batailles... » Le pauvre docteur avait trop de scrupules à propos de ses balistes ; elles ne firent jamais de mal qu’à lui.

Papin poursuivait en même temps les études coûteuses de cette invention en arrière de cinq siècles, et l'exécution du bateau à roues dont nous avons vu le plan déjà conçu avant 1690.

Ce bateau était achevé dans les premiers jours

de mars 1704. À cette époque, Papin manifestait l'intention de faire un premier essai à bras de l’appareil propulseur, consistant en palettes et en rames disposées autour d’une roue. Mais tout était disposé dans sa pensée pour substituer aussitôt après l’action de la vapeur à celle des hommes ou des animaux. Plus que jamais, il était résolu de poursuivre l'application de la vapeur « à faciliter les voitures, tant par terre que par eau, à couper les bois et les marbres, à élever l’eau, enfin à plusieurs autres travaux. »

Il avait ajusté dans sa tête toutes les pièces nécessaires pour cela (13 mars 1704). A cette date, le bateau, du poids de 4,000 livres, était fini, muni de son appareil locomoteur, prêt pour la mise à flot. Papin le laissait pourtant sur le chantier, et il faut bien dire pourquoi ; c’est qu’il n'avait le moyen, ni « de se faire assister » pour le lancer à l’eau et en faire le premier essai, ni de le faire garder sur la rivière, tant il était épuisé, obéré par la dépense de cette construction, et par celle de sa pompe balistique. Sa situation était devenue tellement difficile, qu’il désespérait de pouvoir tenir plus longtemps à Cassel. Il craignait même de ne pouvoir y rester encore pendant les trois mois dont il avait besoin pour rassembler ses dernières ressources.

Il voulait « mettre ordre à ses affaires, » expérimenter la marche de son bateau à bras d'hommes, y installer l'appareil à vapeur, puis se confier avec sa famille à cette embarcation qu’il se faisait fort de manœuvrer lui-même sur la Fulda, et ensuite sur le Weser, jusqu’au port de Brême. Là il comptait joindre quelque bâtiment qui le transporterait, avec sa machine, en Angleterre... Cette tentative projetée dès4704 n’eut lieu que trois ans plus tard ; nous en dirons bientôt l'issue lamentable.

La lettre du 43 mars 1704 nous offre un de ces contrastes saisissants de lumière et d’obscurité, qui ne sont pas rares dans la vie des plus grands hommes. Après avoir pronostiqué si sûrement les emplois futurs de la force motrice dont il a, le premier, sondé le mystère, Papin revenait à son malencontreux essai de pompe balistique, dans lequel il croyait avoir trouvé un moyen de fortune, ets’efforçait de réfuter les arguments de Leïbnitz, contre la possibilité d'application. Des idées si fausses du présent, associées dans le même cerveau à Une vision si lucide de l'avenir, témoignent à la fois des grandeurs et des misères de l'humanité, C'est un exemple mémorable entre tous, de ces hallucinations voisines de l’égarement d'esprit, fatale et lourde rançon du génie.

Nouvelles commandes du landgrave. — Nouvelle machine élévatoire exécutée en grand par Papin, et décrite dans le Mémoire intitulé Ars nova. (1707). — Infériorité scientifique de cette dernière machine, simple appareil à production directe, sur celle inventée et décrite en 1690, dont l'importance n'avait pas été comprise des savants les plus distingués. — Obstacle insurmontable rencontré par Papin ; l'insuffisance d’atelier. — Correspondance suivie de Papin avec Leibnitz au sujet des machines à feu, — Les chemins de fer prédits par Leibnitz en 1705. — Nouvelle déception de Papin; le landgrave se dégoûte de la machine à feu, qui est détruite avant d’avoir servi. -- Essai plus malheureux encore d’une nouvelle invention pour charger un canon au moyen de la vapeur. — Le landgrave, qui devait assister à l'expérience, se fait trop attendre; l’appareil fait explosion, tue et blesse plusieurs personnes, — Papin, désespéré de cette catastrophe qu’il attribue à une nouvelle machination de ses ennemis, revient au projet de « quitter la place, » et d'abandonner Cassel, en se servant de son bateau à vapeur.

Au moment où Papin songeait sérieusement à exécuter son projet de départ, ou plutôt de fuite, au moyen de son embarcation à vapeur, sa situation parut tout à coup s’éclaircir. L’insurrection des Cévennes, la défection du duc de Savoie, les succès du prince Eugène et de Marlborough pendant la campagne de 1704, avaient singulièrement amélioré les affaires de la RE HDE et rassuré les esprits en Allemagne. A 0 Mit

Il ya entre ces événements, et la reprise soudaine des travaux commandés par le landgrave, une coïncidence qui nous semble évidente, bien qu'elle ait He jusqu'ici aux biographes de Papin. Fu

Nous voyons d'abord KE -ci, dans l'été de 1704, c'est-à-dire précisément vers l’époque de la seconde bataille de Hochstedt, qui rejeta définitivement les armées françaises au-delà du Rhin, faire usage avec succès de sa machine soufflante pour la ventilation de deux mines de charbon (juillet 1704).

Vers la fin de cette année, l'intervention de. Leibnitz lui fut fort utile. Cet ami, précieux à tant de titres, parvint à se procurer les gravures représentant la machine élévatoire de Savery et les fit parvenir aussitôt à Papin. Celui-ci les montra au landgrave, auquel la vue de ces figures remit de

suite en mémoire l'appareil détruit six ans auparavant par les glaces de la Fulda, et « lui fit renaître l'envie de pousser cette affaire » (25 janvier 1705). Il fallait même qu'il en füt bien vivement préoccupé, car, deux mois après, Papin annonçait que S. À. 5. lui avait déjà fait faire, dans cet intervalle, plusieurs machines et expériences dans cette intention, et que son dessein était d'employer cette force élévatoire, non plus comme autrefois, à des jeux hydrauliques, mais à faire marcher un moulin à blé. Papin consacra au moins dix-huit mois à la construction de cette machine, décrite fort au long dans son dernier opuscule : « Nouvelle manière de faire monter l’eau à peu de frais et avec grand profit » !. Cette machine, qui donna lieu à une correspondance technique très-suivie entre Leïbnitz et Papin, différait essentiellement de celle essayée six ans auparavant sur la Fulda, dans laquelle, suivant l'expression même de Papin, « la formation du vuide jouait un rôle concurremment avec l’exaltation du liquide. » C'était un simple appareil à production directe par la vapeur comme celui de Savery; en d’autres termes, une sorte de Digesteur dans de grandes proportions. je

4. Ars nova ad aquam levi pretio efficacissime elevandam, 1707.

Cet appareil était donc scientifiquement inférieur à la machine précédente, qui contenait le principe de l'application atmosphérique; machine décrite en latin en 4690 dans le recueil scientifique de Leipzig, et reproduite cinq ans après dans le recueil français de Cassel, avec une insistance digne d’un meilleur sort.

La correspondance de Papin montre qu'il avait bien conscience lui-même de cette infériorité scientifique de son nouveau travail, et qu’il ne se décida à faire ce pas en arrière qu’après bien des hésitations et des tâtonnements. Evidemment il était découragé par les difficultés que lui offrait l'application pratique sur une grande échelle de la découverte de 1690, et par l'indifférence avec laquelle elle avait été accueillie, Il est certain que l’importance de cette invention, son plus beau titre de gloire, avait complètement échappé aux savants et aux hommes pratiques de ce temps-là. Papin n'avait pu présenter qu’un modèle très-réduit; et bien que dans ces proportions minimes le résultat fût relativement considérable, le tout avait été considéré comme un essai de Simple curiosité, presque puéril.

Telle avait été notamment l'opinion exprimée par Robert Hooke, devenu secrétaire de la Société Royale de Londres, sur la communication de Papin.

Hooke était pourtant un homme d’une grande var: leur intellectuelle et d’un savoir très-étendu, qui a été, sur plusieurs points, notamment comme astro= nome, bien en avant de son siècle. Mais Hooke, de même que bien d’autres savants de tous les temps, en fait de science n’estimait que la sienne. Il croyait d’ailleurs avoir à se plaindre de Huyghens, et ses préventions contre le maître s’étendaient au disciple. Aussi il n'avait examiné que très-superficiellement la grande invention de Papin.

Leibnitz, non content de suivre avec intérêt le détail de la nouvelle machine de son ami, auquel il suggérait, chemin faisant, des améliorations utiles {, manœuvrait pour lui en faire commander une seconde par l’Électeur de Hanovre. On voit, par les lettres des deux savants, que Papin demandait pour cette machine 300 écus, plus une augmentation proportionnelle basée sur la somme de force humaine économisée, augmentation non exigible en cas d’insuccès. Leibnitz trouvait ces con-

1. Parmi ces améliorations, la plus remarquable sans contredit était l’idée d’amoindrir la perte des vapeurs que cause le refroidissement dans les machines, en faisant passer les vapeurs chaudes qui sortent de la pompe dans une chape ou cylindre d’enveloppe. Cette idée est précisément celle que Watt retrouva et réalisa soixante ans plus tard.

ditions plutôt trop raisonnables ; mais, en homme pratique, il aurait voulu que les clauses du marché fussent plus nettement définies, notamment au point de vue du mode d’évaluation de la force. Celle du cheval lui paraissait une base plus convenable que celle de l’homme, proposée par Papin, et la science moderne lui a donné raison.

Plusieurs passages de cette correspondance dénotent chez Leibnitz une préoccupation profonde des emplois futurs de la vapeur, et uneintuition véritablement prophétique de leur importance. Ainsi, le 5 novembre 1705, il écrivait : « Je m'imagine que si la charge et la place des matières combustibles qu'il faudroit porter avecsoy n’étoit pastrop grande, la machine à feu seroit excellente pour les galères. Mais si on la pouvoit pousser jusqu’à surpasser les chevaux, elle seroit d’un usage merveilleux pour les voitures 1. Fait

4. Dans cette correspondance, Papin émettait incidemment une idée tout à fait originale, qui, jusqu'ici. du moins, n’a pas reçu d'application, celle d'employer comme force élévatoire la fulmination de l’eau elle-même, c’est-àdire la propriété qu'ont les gouttes de ce fluide, passant à l’état vésiculaire sur un feu incandescent, de faire explosion sous le marteau. Papin avait observé ce phénomène de la fulmination dès le temps où il s’occupait de son Digesteur. L’idée première de cette observation se trouvait encore dans le programme de son maître Huyghens : exa-

Mais cette commande d'une deuxième machine dépendait du succès de la première, et cette fois encore Papin joua de malheur. Après une seule expérience, faite précipitamment le soir, « à la chandelle, » le landgrave parut tout à coup s’en dégoû-. ter. Au mois d'avril 1707, Papin eut la douleur de voir qu’on démontait l'appareil, pour employer à autre chose le tuyau principal, « qui passait jusqu'au-dessus. de la maison. » Il n’avait rien à dire, la machine ayant été faite de commande, et ne blement payée d'avance.

Papin dut annoncer lui-même à Leibnitz cette nouvelle déception. « J'ai lieu de croire, ajoutait-il, voyant le peu de cas que l’on fait de cette invention, que mes ennemis ont encore ici prévalu, de même qu’à l’occasion de la machine à jeter des grenades. Quand il est temps de travailler tout de bon à mettre la chose en pratique, c’est alors qu'on l’abandonne tout à fait. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il faut prendre le monde comme il est. » (27 avril 1707.)

Un cylindre, débris incontestable de cet appa-. reil, existait il y a quelques années, et existe peut-? être encore, relégué dans un coin obscur d’une

miner la force de la percussion dans la rencontre ‘des

corps.

usine de Cassel. En 1863, l'administration du Conservatoire des Arts-et-Métiers voulut acquérir cette relique industrielle, mais fut rebutée par les prétentions exorbitantes du propriétaire 1.

Que s’était-il donc passé en réalité? Papin limême donne clairement à entendre que sa nouvelle machine avait été critiquée comme « iñcommode » dans l’entourage du landgrave, et que ces objections venaient des mêmes personnes auxquelles il attribuait, à tort ou à raison, le Eh de son engin balistique.

Il paraît certain, en effet, que sa qualité d’étranger, son caractère aigri par l’âge et tant de déceptions accumulées, et la faveur marquée bien qu'intermittente du landgrave, avaient fait à Papin des ennemis. Selon toute apparence, il n'avait guère tenu compte des sages insinuations de Leïbnitz, qui : lui écrivait, dès 1704 : « L’on a besoin de quelque mesure pour ne point donner prise à certaines gens, quand on entreprend quelque chose de consé- quence. » Papin avait donné beau jeu à $es contradicteurs avec son engin balistique, conception

4. Nous signalerons encore ici la méprise prodigieuse d’un écrivain anglais, qui s’est imaginé que ce cylindre, pièce de très-grande dimension, provenait de la toute pe-

tite machine de bateau à vapeur, brisée par les bateliers du Weser. (Self Help, p. 68.) |

ge

DENIS PAPIN . 1431 inadmissible qu’il défendait avec une opiniâtreté déraisonnable. Dès lors, il y eut beaucoup de gens disposés à improuver et discréditer de confiance tous ses projets.

Très-peu de temps après la destruction de sa deuxième machine élévatoire, il crut avoir trouvé l’occasion de prendre sa revanche par une nouvelle expérience dont l'issue fut encore plus déplorable, et rendit sa position définitivement insoutenable à Cassel.

Papin était devenu l’ennemi irréconciliable de la poudre de guerre. N'ayant pu lui faire substituer l'air comprimé, il tenta de la détrôner au profit de la vapeur, comme avait voulu le faire, deux siècles auparavant, Léonard de Vinci avec son architonnerre.

Papin n'a laissé aucune explication de ce malheureux essai de la vapeur. On ignore s’il avait trouvé le moyen d'utiliser, pour cette expérience, quelques pièces de sa machine élévatoire. Nous n'avons que des conjectures vagues et contradictoires sur la catastrophe qui anéantit toutes ses espérances. On sait seulement que la machine préparée pour charger les canons fit explosion, effondra en partie l'atelier, tua et blessa plusieurs personnes, Le landgrave, qui devait assister à l’ex-

périence, n'était pas encore arrivé, ayant été retenu par quelques affaires, et l’on ne manqua pas de dire que, sans cet heureux hasard, il aurait sûrement été du nombre des victimes. C'est ainsi, du moins, que l'événement était raconté peu d'années après, par des employés du collége qui en avait été le théâtre, avec force commentaires désobligeants pour le téméraire inventeur, qui avait dû quitter Cassel à la suite de cette catastrophe.

Quelle fut la cause véritable de l'accident? Fautil voir là, avec Papin lui-même, le résultat d’une dernière et criminelle machination de ses ennemis? Il est positif que le landgrave se fit attendre; et au moins très-vraisemblable que ce retard prolongé occasionna une perturbation dans l'appareil, Papin était convaincu que le prince avait été retenu exprès, pour faire à tout risque avorter l’expérience, et ses derniers biographes inclinent à partager cette opinion. C'est peut-être aller bien loin, mais il est au moins certain qu'on ne se fit pas faute de rejeter sur lui seul toute la responsabilité de ce malheur, et que le chagrin qu'il en ressentit le ramena au projet de quitter Cassel sur celte « embarcation à roues, sans voiles ni rames, » invention qui semblait au vulgaire un suprême témoignage de folie.

DENIS PAPIN 133 Le prince ne lui avait cependant adressé aucun reproche au sujet d'un accident auquel lui-même avait contribué par son inexactitude, Toutefois il cessa de s'opposer à son départ, et lui accorda un dernier secours pour mettre ordre à ses affaires. Au commencement de juillet, Papin annonçait à Leibnitz qu'il se décidait à « quitter la place » des vant des ennemis dont l’animosité ne reculait plus devant aucun moyen.

« Monsieur, vous sçavez qu'il y a longtemps que je me plains d'avoir icy beaucoup d’ennemis trop puissants. Je prenois pourtant patience; mais depuis peu j'ai éprouvé leur animosité de telle mamière, qu'il y auroit eu trop de témérité à moy à oser vouloir demeurer plus longtemps exposé à de tels dangers. Je suis persuadé pourtant que j'aurois obtenu justice si j avois voulu faire un procès. Mais je n’ay déjà fait perdre que trop de temps à 5. À. pour mes petites affaires, et il vaut mieux céder et quitter la place que d’estre trop souvent obligé d'importuner un si grand prince. Je lui ay donc présenté ma requeste pour le supplier trèshumblement de m’accorder la permission de me retirer en Angleterre, et 5, À. y a consenti äbec des circonstances qui font croire qu'elle a encore,

comme elle a toujours eu, plus de bonté pour moy que je ne mérite. »

. Ce départ, qui lui semblait une délivrance, allait aboutir à une nouvelle et plus amère déception! Nous allons raconter l’odyssée courte et lamentable de ce bateau, prototype de tous ceux qui sillonnent aujourd'hui les mers et les fleuves, dans lequel l'infortuné avait mis sa dernière espérance,

Difficultés pratiques d’une semblable navigation à cette

époque. — Papin, informé au dernier moment qu'il sera infailliblement arrêté au début de la Fulda dans le Weser, sur les confins de la Hesse et du Hanovre, prie Leibnitz de lui procurer une passe de l’Électeur de Hanovre, pour soustraire l’embarcation à vapeur au séquestre de la ghilde ou association des bateliers navigateurs privilégiés du Weser. — Leibnitz ne peut lui obtenir ce permis, mais Papin, trompé par des rapports inexacts, espère pouvoir s’en passer. — Après une expérience de son bateau, faite avec succès devant le landgrave, Papin s’embarque avec sa famille (24 septembre 4707). — Courte et lamentable odyssée du premier bateau à vapeur. — Il est arrêté à Münde par les bateliers du Weser. — Conduite équivoque et lâche du bailli Von Zeuner, qui délivre à Papin un permis, puis s’esquive pour n'être pas compromis dans l’émeute qu'il prévoit. — Papin et sa famiüle sont débarqués de fôrce, le bateau tiré à terre et mis en pièces sous les yeux de

l'inventeur (26 septembre 1707), — Résignelion admirable du vieux Papin, qui « s’en va sans proférer une plainte. »

Les communications étaient alors singulièrement lentes et difficiles, même en France, où il fallait trois jours pour aller de Paris à Rouen, en voyageant tantôt par eau dans les parties les moins sinueuses du cours de la Seine, tantôt par terre, sur des mazelles (V. les almanachs royaux du temps).

C'était bien autre chose en Allemagne, où dominaient encore les institutions et les mœurs du moyen âge, et surtout dans ces régions de l’Elbe et du Weser, subdivisées en une foule de principautés rivales.

Deux siècles auparavant, Erasme écrivait qu'il n'y avait qu'une seule chose plus difficile que d'entrer en Allemagne, c'était d'en sortir. Au commencement du dix-huitième siècle, la situation restait la même.

On se heurtait à chaque pas contre quelque barrière nouvelle, frontière d’État ou de ville, Là, il fallait s'être mis en règle d'avance, ou composer sur-le-champ avec les exigences de corporations jalouses jusqu’à la férocité de leurs pri-

DENIS PAPIN 1187 viléges, et avec celles des agents du suzerain, sous peine d'arrêt indéfini, parfois du séquestre des effets, ou même de l'emprisonnement des voyageurs. Chacun de ces petits territoires était, par rapport aux autres, comme une cellule murée, barricadée, et le passage de l’une à l’autre offrait des obstacles à peu près insurmontables pour quiconque n'avait pas une grande position, des recommandations puissantes ou beaucoup d'argent.

Le 7 juillet 4707, Papin annonçait à Leibnitz que toutes ses mesures étaient prises pour s’embarquer prochainement avec sa famille et ses meubles sur le bateau qu'il manœuvrerait lui-même. Toutes ses espérances étaient désormais tournées vers l'An gleterre, « Il est important, disait-il, que ma nouvelle construction de bateau soit mise à l'épreuve dans un port comme Londres, où l'on pourra lui donner assez de profondeur pour appliquer la nouvelle invention, qui, par le moyen du feu, rendra un ou deux hommes capables de faire plus d'effet que plusienrs centaines de rameurs, » Il demandait aussi des renseignements sur la navigation du Weser, notamment sur le passage de Hameln, qu’on lui signalait comme dangereux.

Mais, auparavant, il avait à franchir un autre passage qui présentait des difficultés d'un genre

a 188 ni DENIS PAPIN | différent, celui de Münde, où la Fulda et la Werra se réunissent pour devenir le Weser. Là finissait la Hesse et commençait le Hanovre.

Papin, comme tous les inventeurs, ne sortait de la vie contemplative qu’à la dernière extrémité. Il n’avait pris aucune précaution matérielle pour ce voyage, médité depuis trois ans, et ne faisait que d'apprendre, presque par hasard, qu’un obstacle redoutable pouvait l'arrêter au dernier moment.

Ce fut alors seulement qu'il pensa à réclamer, par l'entremise de son ami Leibnitz, conseiller privé de l'électeur de Hanovre, la passe dont il avait besoin pour soustraire son bateau au séquestre de la ghilde des bateliers, navigateurs privilégiés du fleuve.

L'origine de cette corporation, semblable à celle des Nauties ou marchands de l’eau parisiens,

se perdait de même dans la nuit des temps. Ils avaient, en vertu de leurs statuts, le droit d'arrêter et même de s'approprier les embarcations nawviguant sur le Weser sans leur permission ou celle de l’'Électeur.

Leibnitz fit les démarches nécessaires, mais il eut

‘le chagrin d’échouer complétement. Le motif de ce refus, profondément absurde à notre point de vue actuel, n’est pas difficile à comprendre. Les mem-

DENIS PAPIN Ÿ 139 bres du Grand Conseil, chargés de l'expédition « affaires de ce genre, n'avaient pas la moindre 1 de l'importance scientifique de cet essai de navisation, et ne s'en souciaient en aucune manière, [ls ne voyaient là qu'une question d'argent, Le requérant était revêtu des titres imposants de consoiller, de médecin du landgrave de Hesse; son

ami avait sans doute dissimulé sa situation embarrassée. Ils considéraient comme fort inutile d'accorder, dans la morte-suison, une dispense préjudiciable aux intérêts des bateliers du Weser,

Les dernières lettres de Papin nous 16 montrent cruellement ballotté entre l'espérance et la crainte au sujet de ce malheureux passage. Le 4er août, il réclamait encore avec instance le permis électoral, rappelait à Leibnitz combien devait l'intéresser cotte expérience, « lui qui espérait tant de la machine à feu pour les voitures par eau, » (Papin n'avait pas encore eu le temps d'être informé du mauvais succès des démarches de son ami.) Son départ était alors ajourné sur l'ordre du landgrave, qui voulait assister à un essai préalable du bateau à fou,

Quelques jours après, Papin « appris la mauvaiso réponse du Grand Conseil, mais men est pas trop affecté, ayant su dans l'intervalle, par

quelque batelier, que l’on s’arrangerait facilement sur les lieux mêmes avec les chefs de la ghilde. Leibnitz lui avait fait espérer qu’il viendrait à Cassel assister au départ : il ne put tenir sa promesse, et ce fut un surcroît de malheur.

Cependant, ce départ se trouvait différé de jour en jour, et par l'incertitude du passage, et par absence prolongée du landgrave. IL revint au commencement de septembre, et Papin fit manœuvrer le bateau devant lui, en amont aussi bien qu’en aval, avec un succès complet : ce fut presque une revanche de la triste épreuve du canon à vapeur. « La force du courant était si peu de chose en comparaison de celle de l'appareil, qu’on avait de la peine y reconnoître qu'il allast plus vite en descendant qu’en remontant. »

Mais ses joies n'étaient jamais de 65 à duree. Le 15 septembre, au moment même où il transmettait cette heureuse nouvelle à Leiïbnitz, il reçoit de Münde une missive désolante. Le président du bailliage, qui avait d'abord donné quelque espoir, refuse : décidément le passage; la ghilde exige d'une façon absolue le permis électoral. « Je me vois en grand danger qu'après tant de peines et de dépenses qui m'ont été causées par ce bateau, il faudra que je l’'abandonne et que Le public soit privé des avantages

que j'aurais pu, Dieu aidant, lui procurer par ce moyen. Je m'en consoleray pourtant voiant qu'il n'y a pas de ma faute, car je ne pouvois jamais imaginer qu’un desseing comme celuy-là deust échouer faute de permission. »

Il devait passer par bien d’autres péripéties. Un nouveau batelier se présente, se fait fort d'obtenir la permission, et Papin se reprenant comme toujours bien vite à l'espérance, croit que « M. le baiïllif a voulu le railler, » le rançonner peut-être. Ici la correspondance de Papin avec Leibnitz cesse brusquement, et la catastrophe qui suivit ne nous est connue que par deux documents précieux, récemment découverts, le procès-verbal du greffe de Münde, et une lettre adressée à cette occasion à Leibnitz par le président du bailliage, Drost von Zeuner. |

La dernière lettre de Papin est du 15 septembre, et il ne s’embarqua que neuf jours après. Dans cet intervalle, il avait essayé, par l'intermédiaire de ce batelier officieux, une dernière tentative de négociation qui échoua, soit que cet homme eût promis ce qu'il ne pouvait tenir, soit que la ghilde manifestât des exigences trop exorbitantes. Papin espéra sans doute traiter plus facilement en personne; d’aiieurs il ne voulait plus, et probable-

142 DENIS PAPIN | ‘ment ne pouvait plus demeurer davantage à Cassel. |

Le 24 septembre 1707, date mémorable dans les fastes de l’industrie moderne, Papin embarque sur le premier bateau à vapeur toute sa fortune, consistant en quelques effets, quelques pauvres ustensiles de ménage; il y fait placer sa famille (sa femme et deux enfants au moins). Luimême s’installe à son appareil. « Il part, il navi-

gue, maître du flot et du vent; il arrive Le de Loch, au confluent du Weser. »

* Mais là commence la fatale juridiction de la ghilde. A l’arrivée de l'embarcation, évidemment attendue, la corporation délègue un de ses membres au bourgmestre de Münde, pour le prévenir qu’un bateau de nouvelle invention vient d’arriver à Loch; que le maître ou passager, vieillard qui se dit médecin de la cour de Cassel, manifeste l’intention de continuer son voyage sur ce même bateau par le Weser, ce qui constitue une infraction aux priviléges de la ghilde. En conséquence, elle réclame l'autorisation de saisir le bateau, Fe mément à l'usage.

Le bourgmestre renvoya le député par devant l'autorité compétente, le président du bailliage. Mais celui-ci, avisé dans l'intervalle par un aütre

DENIS PAPIN 143 batelier, avait délivré à l'étranger, après quelques explications, un permis pour naviguer audelà de la limite héssoise. Bientôt, poussé par la curiosité, il se rend lui-même à Loch, s'abouche avec l'étranger , reconnaît qu'il est bien Denis Papin, conseiller médecin-ingénieur du landgrave Charles; constate qu'il est porteur d'un passeport régulier de la cour de Hesse, et de lettres de Leïbnitz, conseiller intime de l'électeur de Hanovre. Il descend dans le bateau; se fait expliquer le mécanisme de l'étrange pelite machine, avec laquelle on pourrait faire manœuvrer, au moyen de rouages, de grands vaisseaux sans mâts ni voiles. Enfin Papin lui déclare qu'il désire aller seulement jusqu’à Gimbte (village sur le Weser, à une demi-lieue au-dessous de Münde); son intention étant de démonter là sa machine et de la transporter en Angleterre, où il compte la faire acheter par la reine.

Remarquons ici que cette déclaration, dont nous n'avons d'autre garant que Zeuner lui-même, est én contradiction avec les projets antérieurs de Papin. Celui-ci avait nettement exprimé dans sa cor respondance l'intention de descendre le Weser jusqu’au port de Bremen, pour y transborder son äppareil sur quelque bâtiment anglais. Il n’était

pas dans son caractère do se décourager si vite; de s'arrôlor après avoir fait seuloment cinq ou six liouos, au début de cotte grande éprouve méditée depuis trois ans, 11 faut done supposer, où qu'il avait imaginé cette histoire pour se débarrasser de ootte ghilde maudite ot poursuivre sa route, ou, ce qui est plus vraisemblable, qu'elle fut inventée après coup pur le prudent bailli, qui tenait à être bien avec tout le monde, dans le cas où l'affaire aurait où dogs suites, Redoutant à la fois le mécontontement de Leibnitz et les rancunes locales, il s'efforçait d'établir, d'une part, qu'il avait voulu faire quelque chose pour l'ami du conseiller de l'Hlectour; de l'autre, qu'il n'avait entendu tolérer qu'uno infraction minime aux statuts de la ghilde,

Zouner ne manquait pas d'intelligence, On voit, dans sa lettro apologétique à Leibnitz, qu'il avait 616 singulièrement frappé de la machine et des explications do Papin, Il avait fort bien compris & qu'on pourrait ultérieurement construire de grands vaisseaux sans mâts ni voiles, et mus seu lemont par des roues, au moyen d'appareils de ce gonre, » Malheureusement ce bailli était plus pol= tron encore qu'intelligent, Il se retira, convaincu, dit-il, que Papin n'avait rien à craindre, Mais il en élail si pou convainou au fond, qu'en partant il res

DIENIN PAPIN 145

commanda aux ouvriers charpentiors (construc= teurs dé bateaux?) du faubourg, de tirer hors de l'eau, à la première alerte, l'étrange embarcation, Une fois sur le rivage, elle échappait à la juridic- | tion de la ghilde batelibroe, Craignant par-dessus tout dé 8e compromettre lui-môme, il ne prit pas d'autre précaution contre los violences qu'il prés voyait,

Les documents sont muots aur ce qui se passa dans lu journée suivante (25 septembre); mais on voit, par les événements ultérieurs, qu'elle dut s'écouler en démonstrations menaçantes qui empô- Chèrent Papin de repartir, et on pourparlers sans résultat avec les chefs de la ghilde, Voulaient.ils le contraindre à se aervir de leurs bateaux, ou bion exigeaient-ils un prix exorbitant, pour lui permet tre de continuer à #6 sorvir du aion'? C'est ce qu'on ignorera probablement toujours.

Mais on ne sait que trop ce qui 40 passa le 96, Selon toute apparence, Papin, 8e fant trop à la pros tection de Zeuner, avait exhibé son permis, et gi« gnifié aux membres de la ghilde, qu'avec cette pièce, il pouvait pasaor et passerait malgré eux, Vers midi, une nombreuse députation de bateliors se présente au bourgmeatre, On #'emporte contra

la partialité du bailli pour l'étranger, Si la ghildo

n’est pas autorisée à prendre, suivant son droit, possession du bateau, elle saura se faire justice elle-même; et, de plus, elle portera pluinte à l'Electeur contre ses délégués, qui refusent de faire exécuter les antiques statuts de la batellerie, dans une saison où ses bénéfices sont presque nuls.

Grâce à la faiblesse ou à la connivence coupable de ceux qui auraient dû la réprimer, cette petite émeute eut un plein succès, ainsi qu'il arrive fré- quemment sur de plus vastes théâtres, Le bailli s'était prudemment éclipsé; le bourgmestre, qui n'avait pas eu le temps de faire de même, autorisa tout ce qu'on voulut, bien que la chose ne fût nullement de sa compétence.

Pendant ces conciliabules, Papin s’occupait à dégager son bateau arrêté sur un bas-fond de la rivière... Tout à coup, les membres de la corporation paraissent, lui signifient que son embarcation est condamnée; qu’elle leur appartient, désormais, en vertu de leurs priviléges; qu'elle va être tirée sur la berge, pour y être immédiatement dépecée et les débris vendus publiquement, suivant l'usage, au profit de la corporation, Papin se souvient trop tard de la recommandation de Zeuner. C'est en vain qu'il requiert l'assistance des charpentiers du faubourg; acharnés sur leur proie, les bateliers du

Weser tirent la barque à terre, la déchargent, et, sans désemparer, la mettent en pièces ainsi que l'appareil, en présence du vieillard consterné, de sa famille en pleurs!

Ainsi s'accomplit cet acte de destruction sauvage, qui a, peut-être, reculé d’un siècle l’avénement de la navigation à vapeur, changé le sort de bien des guerres, influé sur la fortune de bien des peuples qui ne l’ont même pas soupçonné. Combien d'immenses événements s’enracinent ainsi dans l’abime du passé, à des causes inconnues!

Tout porte à croire que ce furieux emportement des bateliers du Weser eut un mobile plus fort que l'exécution d’un vieux règlement qui n'était pas toujours appliqué avec cette rigueur. Ils avaient vu arriver, manœuvrer depuis trois jours, ils avaient sous les yeux l'étrange machine qui, avec un peu de feu et de vapeur d’eau, faisait facilement l'office de plusieurs rameurs vigoureux. Les

plus ignorants virent là, sans doute, l’œuvre de

|quelque malin esprit pareil à l’idole-vapeur de leurs ancôtres; les plus intelligents, une invention malfaisante pour les priver de leur pain. Ils cédèrent au même entrainement de rage jalouse qui devait armer, un siècle plus tard, les ouvriers de l'Angleterre contre les premiers essais de filature

mécanique, ceux de Lyon, contre le métier Jacquart, « C'est une terrible question que celle des machines, a dit un grand poète. L’inventeur, qui est un bienfaiteur à distance, est un ennemi de près. » (Lamartine, Jacquart.)

Dans la soirée du 26, deux délégués de la ghilde et un secrétaire du conseil de ville se rendirent au bailliage, pour y notifier ce qui s'était passé, en ajoutant que, conformément à la loi, le quart du

produit de la vente des débris de l'embarcation

confisquée serait scrupuleusement réservé à S. A.

Électorale. Ce fut seulement alors que le baïlli osa

donner signe de vie, protesta contre l’autorisation accordée par le bourgmestre, écrivit à Leïbnitz pour se disculper. Sa lâcheté demeura TORRES comme la violence des autres.

Pendänt cette exécution, la résignation dbutie reuse, mais calme, du malheureux inventeur, contrastait avec le désespoir bruyant de sa famille. « La femme et les enfants se lamentaient, dit Zeuner, le pauvre bonhomme s’en alla sans proférer une plainte! »

hd

Papin, à la suite de cette catastrophe, se sépare de sa famille, et gagne seul l'Angleterre. — Il y reprend, pour la troisième fois, les fonctions de curateur aux expériences, moins lucratives qu’autrefois. — Il soumet à la Société Royale (1708) son invention de bateau et de machine élévatoire à feu, recommandée par Leibnitz, et réclame le concours de la Société pour l’essai en grand de ces appareils. — Newton, alors président de la Société, se déclare contre Papin en haine de Leibnitz et fait ajourner indéfiniment sa proposition. — Derniers travaux de Papin ; ses nouvelles et infructueuses démarches auprès de la Société Royale. — Réduit à la misère, il obtient un dernier secours qui lui permet de quitter Londres et de retourner dans sa famille. — Derniers renseignements sur Papin (1714); doutes sur la date et le lieu précis de sa mort.

Le

Cette catastrophe obligea Papin de se séparer des siens. Ils retournèrent à Cassel, où ils pou-

vaient encore trouver quelques ressources auprès de leurs parents; pour lui, moins que jamais il aurait voulu reparaître dans cette ville, après cette nouvelle déception. Il résolut de gagner l’Angleterre, espérant s’y refaire bientôt une position assez avantageuse pour pouvoir faire venir sa famille. C'était une dernière illusion!

Papin n’arriva en Angleterre que vers la fin de 4707, plusieurs mois après la catastrophe des bords ‘du Weser. Où et comment avait-il vécu dans cet intervalle? C’est ce qu’on ne saura probablement jamais. Mais il est certain que dans sa détresse il ne s’adressa point à Leibnitz, qui n’entendit plus parler de lui que bien longtemps après, et à de rares intervalles. Il pensait évidemment, et non sans raison peut-être, que Leibnitz aurait pu lu éviter ce dernier malheur en mettant plus de chaleur dans ses démarches.

La position de Papin, déjà plus que sexagénaire, allait se trouver infiniment plus pénible à Londres qu’elle ne l’avait été autrefois. Pendant sa long ue absence, la plupart de ses amis anglais avaient

- cessé de vivre, notamment Boyle, son ancien protecteur {. Dans cet état d'isolement et de gêne,

4. Boyle, mort le 30 décembre 169, avait été inhumé à Westminster.

plus pénible encore après tant de travaux et à un âge déjà avancé, il se raidissait contre lV'infortune. « Pareil à une lampe qui va s’éteindre, son génie jetait quelques derniers éclairs, »

Malgré les souvenirs de Cassel et de Münde, sa confiance dans l'emploi de la vapeur comme force motrice pour la navigation, n’était nullement ébranlée. Dès le 11 février 1708, il soumit à la Société Royale « sa nouvelle invention de bateau, marchant au moyen de rames mises en mouvement par le feu {moved withheat). » Cette proposition fut reproduite dans les deux séances suivantes, avec des lettres de recommandation de Leibnitz. Les lettres, dont la production est mentionnée dans les procès- | verbaux de la Société, ne pouvaient être d’une date récente, car Leibnitz n'avait reçu aucunes nouvelles de Papin depuis la catastrophe de Münde, et ignorait même qu'il fût parvenu en Angleterre : on en trouvera plus loin la preuve. Ces lettres devaient donc appartenir à la correspondance scientifique des deux amis, contemporaine des travaux de Papin à Cassel ; et témoignaient, en effet, du vif intérêt pris par Leïbnitz aux machines à feu.

« C'est assurément, disait Papin à la Société Royale, une entreprise très-importante, que de pouvoir employer la puissance du feu à ménager les

pes

152 DENIS PAPIN forces de l’homme. C’est ce qu'ont reconnu le parlement d'Angleterre, en accordant il y a quelques années une patente à M. Savery, esq., pour une machine conçue dans ce but utile; etS. À. le landgrave de Hesse, en faisant expérimenter à ses frais une invention du même genre. Toutefois, cette entreprise peut être exécuté différentes manières. Par exemple, la machine expérimentée à Cassel diffère beaucoup de la machine anglaise. Elle offrirait sûrement une grande différence dans la somme de l'effet produit. » |

En conséquence, Papin proposait de construire un appareil de son système, pour l'essayer en concurrence avec une machine Savery, et demandait à la Société de contribuer, dans une certaine

mesure, aux frais de cette construction, « Pétat

de ses affaires ne lui permettant pas de prendre "+

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