‹ Denys Puech et son ¿uvreChapitre 10 sur 21 · Monument Le Play · texte numérisé non relu

Monument Le Play

Les questeurs du Sénat ont depuis refusé un emplacement demandé pour Eugène Manuel. On avait parlé

De Paris la statuomanie a gagné la province et il n'est pas de petite ville qui, chaque jour, n'érige des statues à ses bienfaiteurs, et à ceux de ses enfants qu'elle croit illustres ou à ceux cpii sont morts à l'ennemi. On écrit là-dessus des articles humoristiques et on se livre à de facétieuses malices (1).

Tout n'est cependant pas à blâmer dans cet entraînement auquel Pnech a dû se prêter, comme tons les artistes contemporains, et la question ne doit pas être rabaissée au ridicule de tel ou tel personnage de bronze ou de pierre. La sculpture est un puissant moyen d'éducation publique. L'image de la beauté plastique, dit M. Charles Blanc, est nécessaire à la dignité de la vie universelle, car son absence nous laisserait plongés dans la barbarie, en nous faisant perdre de vue les régions de l'idéal. Ainsi, chose remarquable, il y a plus de spiritualisme chez un peuple qui cherche, qui poursuit passionnément le type du beau, qu'il n'y en a chez les nations qui professent, en fait de beauté et de laideur, une impartialité impie... Non, ce n'est pas être complètement religieux que de mépriser ou seulement de négliger l'étude de la forme qui est sortie des mains de Dieu si admirable, si harmonieuse, si profondément belle que notre esprit suffit à peine à le comprendre et notre langage à le dire... Tel homme qui passe sur la place publique croyant ne penser qu'à ses petites affaires et à lui-même, reçoit à son insu le choc des grandes idées que la sculpture manifeste. Les mâles vertus qui font le citoyen, l'art statuaire, par une heureuse inspiration, les a représentées sous la figure de divinités féminines, comme pour adoucir l'austérité de l'idée par une grâce qui la rend aimable. Enveloppées dans la tunique des filles de Jupiter, ces vertus d'un caractère rigide deviennent plus accessibles, plus attrayantes. L'enfant même qui joue dans nos jardins au pied de ces statues, se pénètre peu à peu, et sans en avoir con-

d'un projet de monument à élever au Luxembourg en l'honneur d'une famille de grainetiers. Une pétition fut adressée à M. le Président du Sénat ; dans cette pétition de fervents admirateurs du Luxembourg protestèrent « contre l'envahissement du jardin par des monuments commémoratifs dont le nombre toujours croissant tendrait, si l'on n'y mettait un terme, à donner à ce lieu où viennent s'ébattre tant d'enfants l'aspect d'un champ de repos ». Mais la questure du Sénat a, par une lettre adressée à M. Alfred Mézières, Président du Comité, autorisé l'érection dans le Jardin du Luxembourg, d'un buste à la mémoire de Mme de Ségur, née Rostopchine. Ce buste a été commandé à Denys Puech. La meilleure place, la place d'honneur, au centre du jardin, a été donnée au monument de M. Scheurer-Kestner dont l'inauguration solennelle a eu lieu le 11 février 1908.

(1) Notamment dans le Figaroàa 6 juin 1906 un article de M. Georges Claretie sur les Statues errantes

science, de ces idées générales qui sont les seules généreuses. 11 gardera toute sa vie les premières impressions qu'auront produites sur sa jeune âme ces figures héroïques ( l ). Tel doit être en France, comme il l'a été en Grèce, le rôle de la statuaire allégorique ou symbolique.

Mais c'est à la statuaire iconique que s'adressent spécialement les critiques que nous avons rappelées. Là encore, elles nous paraissent exagérées et parfois injustes. Les rois n'autorisaient autrefois sur les places publiques d'autres statues que les leurs. Aujourd'hui, la Démocratie riche, éclairée, patriote, a peuplé nos places publiques, non seulement à Paris, mais dans les plus petites villes, de marbres et de bronzes, représentant, depuis Vercingétorix qui lutta contre César, depuis Jeanne d'Arc qui lutta contre les Anglais, jusqu'à Moncey qui défendit la barrière de Clichy, jusqu'à Chanzy qui contint sur la Loire l'invasion Prussienne, tous ceux qui ont bien mérité de la France et de l'humanité, guerriers, poètes pbilosopbes, artistes, inventeurs (2). C'est un enseignement permanent qui est ainsi placé sous les yeux des citoyens Français ; c'est un appel constant et singulièrement puissant aux vertus qu'ont professées ou aux qualités qu'ont montrés ceux dont on expose la figure. C'est là, dans une société démocratique, en France comme à Athènes, la raison du développement delà statuaire iconique ; ce doit en être aussi la limite. Cette limite est double : il faut d'abord, bien entendu, n'accorder l'honneur de la statue ou du buste sur la place publique qu'à ceux qui l'ont mérité par l'éclat de quelque talent ou la pratique de quelque vertu. 11 faut, en outre, que l'artiste ait soin de mettre en relief ce talent ou cette vertu ; il faut qu'il évoque son personnage dans une action définie, à la fois réelle et symbolique, synthétisant sa vie et son âme, faisant saillir d'un coup le côté par lequel il s'impose à notre admiration. C'est parce que cette dernière condition a été souvent oubliée que la statuomanie a été si amèrement critiquée ; c'est la banalité plutôt que la profusion des statues qui a choqué certains esprits. Ce défaut était déjà, au IIe siècle de notre ère, celui des Rhodiens. Ce peuple, riche et ami des arts, avait pris l'habitude d'honorer d'un marbre ou d'un bronze ses héros et ses magistrats. Comme,

(1) M. Charles Blanc. Ouv. déjà cité p. 7 et suiv.

(2) M. Alfred Rambaud. Histoire de la civilisation contemporaine en France, chap. XXXI. Les arts.

sous la domination Romaine, les magistrats passaient vite et que Ton sacrait d'autant plus facilement les héros que le servilisme était partout, la multiplication des statues mit en déficit le budget de la cité. Les Rhodiens eurent alors recours à un procédé facile et économique : ils consacraient successivement la même statue à plusieurs personnages. C'est par un discours célèbre de Dion Chrvsostome que nous connaissons cette indécente coutume. Nous n'en sommes pas là (i). Mais trop souvent nos sculpteurs ont manqué le but, sont tombés dans la banalité ou même dans le ridicule, en ne fixant pas avec une précision suffisante le caractère du personnage et le cadre dans lequel il doit être présenté. De là, ces statues errantes que l'on érige ici ou là, que l'on déplace à volonté, que l'on peut placer partout et qui ne conviennent nulle part (2).

En voyant certaines statues disgracieuses ou déplacées, (iérôme s'écriait : On devrait fusiller tous les mauvais sculpteurs ! Le brave homme n'y allait pas doucement. Sa boutade pourrait en faire trembler beaucoup. Denys Puech n'est pas du nombre.

C'est à la statuaire iconique qu'il s'est particulièrement consacré et il y a mieux réussi que dans la statuaire allégorique ou symbolique. Il devait donner ses premiers essais dans ce genre, à son pays natal, à l'Aveyron.

En 1889, il éleva, sur un boulevard de Rodez, la statue de l'historien

(1) Il faut faire exception pour la statue de Larmes, dans la cour d'honneur de Versailles. Cette statu? était primitivement celle du général de Sainte-Croix tué en Espagne. Un conservateur du château, très épris de la légende Napoléonienne, se dit un jour que le duc de Montebello était plus connu et lit trancher — dans la pierre — la tête de Sainte-Croix pour la remplacer par celle de Lannes. La tête est minuscule, le torse est énorme.

(2) Les sculpteurs qui travaillent en vue des salons annuels, n'ont pas toujours le sentiment exact des exigences du plein air. Cependant, lorsqu'ils travaillent à un monument destiné à la place publique, ils devraient songer à mettre la physionomie et les dimensions de la sculpture en harmonie avec les bâtiments, les plantations, les perspectives ; cette convenance du cadre et du portrait ne peut s'allier à la fâcheuse habitude de fixer la place des monuments au hasard des commémorations et des fantaisies d'un comité. Un jour on a proposé d'élever une statue au chevalier de La Barre au sommet de la butte Montmartre, devant le portail de l'église du Sacré-Cœur. N'est-ce pas cependant une vérité élémentaire qu'il ne faut pas élever une statue devant une façade qui l'écrase et dont elle brise les lignes? A Bordeaux, sur les allées de Tournv, à la place où se dressait, avant le 4 septembre, une statue équestre de Napoléon III, on a élevé celle de Cambetta, sans se préoccuper ni pour l'une, ni pour l'autre, de la convenance du décor. A Paris, on a trouvé mieux : la place Dauphine était occupée autrefois par une fontaine appelée fontaine Desaix. Le monument se composait d'une vasque, d'une colonne et d'un buste. Remisé pendant quelque temps pour cause de réparations dans les magasins d'Auteuil, Desaix a été cédé par la ville de Paris à la ville de Riom qui désirait glorifier la mémoire du vaillant soldat.

Alexis Monteil. Tout le monde connaît aujourd'hui, grâce à Jules Janin, l'œuvre originale de l'auteur de X Histoire des Français des divers états ;

on sait qu'elle a été le point de départ d'une rénovation des études historiques et surtout de l'art d'écrire l'histoire. De la patiente étude des documents originaux, Monteil a réussi à dégager la vie sociale des différentes classes de la nation aux diverses périodes de notre histoire. Rien n'était plus difficile à exprimer que ce travail de la pensée chez un bénédictin doublé d'un philosophe. La première difficulté était précisément de donner à la physionomie vieillotte de Monteil ce double caractère de la curiosité érudite et de la

Amans-Alexis Monteil (Statue bronze). réflexion philosophi-

que. L'artiste y a réussi : Monteil est assis sur un fauteuil, la tête penchée en avant, appuyée contre la main droite armée de la plume ; il médite sur le sens et la portée des découvertes qu'il vient de faire. Son regard est en effet plein d'acuité et il vient de parcourir tous les documents, parchemins et registres qui sont répandus à ses pieds. Il y a là un symbolisme un peu réaliste, comme le fait le ciseau de Puech, mais

très expressif. Une seconde difficulté, beaucoup plus grande, était celle du costume. Rien n'est plus ingrat, rien n'est moins sculptural que notre habillement moderne. Les Grecs ont excellé dans l'art de draper leurs statues ; ces draperies paraissent transparentes et le contour élégant du corps est exprimé à travers le marbre, comme s'il n'était en effet couvert que d'une gaze légère. Cicéron disait en parlant des Canéphores de Polyclète : « Leur vêtement témoigne de leur virginité. » Voyez les jeunes filles qui suivent la procession sacrée dans la frise du Parthénon : leurs tuniques forment des plis perpendiculaires dont la symétrie est en quelque sorte religieuse. Ces draperies, aux plis composés, n'ont été touchées par aucune main ; le souffle de l'air ne les a pas dérangées encore; les émotions de la vie ne les ont pas froissées; elles sont chastes dans leur régularité et solennelles. Voyez, au contraire, les bacchantes échevelées qui s'agitent dans les bas-reliefs antiques ; le dieu qui les enivre de son délire, a dénoué leur ceinture. Les draperies flottantes de leur himation ont été saisies, chiffonnées par les satyres et par les faunes ; elles ont été assouplies par les mouvements répétés de la danse dionysiaque et en ont contracté des plis qui se sont modulés sur tous les muscles en action. Enflés par le vent des montagnes comme les voiles d'un navire, leurs chitons ont perdu la raideur des tuniques virginales (1). C'est ainsi que les Grecs ont fait du vêtement comme une image ou un prolongement de la personnalité morale du corps qu'il revêt. Est-il possible d'obtenir le même résultat avec nos pantalons, nos redingotes, tous ces paquets de drap et de linge qui constituent le costume moderne? Evidemment non, et c'est à force de petites habiletés et parfois d'anachronismes, que nos sculpteurs sont parvenus à le rendre acceptable dans les statues destinées au grand jour de la place publique. Houdon a habillé Voltaire d'une ample draperie qui, suivant la juste remarque de M. Charles Blanc, a tout ensemble la familiarité d'une

(1) M. Charles Blanc, Ouv.déjà cité p. 118. Winckelmann, dans ses Réflexions sur l 'imitation des artistes Grecs dans la peinture et la sculpture, attribue cette supériorité des draperies Grecques à ce que les sculpteurs se servaient de linges mouillés qui moulaient le corps. Il signale notamment VAc/rippine et les trois vestales qui, découvertes à Portici en 1706, furent portées dans le cabinet des antiques à Dresde. Les vêtements de ces statues sont dessinés avec une grâce inexprimable. Les petits plis sortent, par la douce gradation d'une courbe insensible, des grandes parties de la draperie et vont se perdre de nouveau dans ces mêmes parties avec une noble liberté, sans violer l'harmonie delà composition, et sans cacher le beau contour du corps qui se laisse voir dans toute sa perfection à travers cette élégante draperie.

robe d'étude et la dignité d'une toge ( l ). Chapu a jeté sur les épaules de Berryer une robe d'avocat (2). Saint-Marceau a enveloppé Alexandre Dumas de son ample vêtement de travail qui ressemble à la chlamyde antique (3). Gambetta, à Bordeaux comme à Paris, porte la légendaire pelisse qui rappelle les frimas de l'Année terrible. Pasteur, la dernière œuvre de Falguière, est revêtu d'une ample toge (4). Quel costume Puech pouvait-il donner à Alexis Monteil ? Il était bien difficile de lui en donner un autre que celui qu'il avait toujours porté et cependant il était choquant de l'exposer ainsi sur un piédestal à la vénération de ses compatriotes. L'artiste a résolu le problème en donnant à Monteil le costume élégant de la fin du xvme siècle, culottes courtes, mollets aux vents, souliers bas et habit à basques ; rien ne pouvait mieux convenir à ce contemporain de Daunou, de Lakanal, de Laromiguière, qui portait l'empreinte de l'époque où il était né et où il avait grandi. Il y a à Wesminster une statue de Wilberfoce qui rappelle celle de Monteil ; le vieillard est assis dans un fauteuil, la main posée sur un livre entr'ouvert dont la lecture est interrompue par une profonde méditation. Le fourreau des pantalons est dissimulé par une robe de chambre qui forme draperie. Tel est encore le Mommsen de M. Walter Lobach. Cette familiarité est supportable dans l'intérieur d'un monument et à l'ombre de deux piliers ; sur une place publique elle aurait été choquante. L'étude des sujets familiers, dit M. Chaumeix, si fréquente chez les peintres, est beaucoup plus difficile aux sculpteurs. La peinture plus souple sait retenir les états fugitifs de nos esprits, les mouvements éphémères où se plaît notre vie mobile et amie des renouvellements. La sculpture répugne à l'épisode, elle n'est pas faite pour le provisoire et l'accidentel. Peut-être se prêterait-elle mieux à l'expression de notre existence familière et trouveraitelle plus aisément place dans nos demeures, si elle savait à propos renoncer aux grandes proportions et condescendre parfois à des statuet-

(1) 11 faut remarquer que la statue destinée au vestibule de la Comédie Française perdrait beaucoup si elle était platée en pleine lumière sur une place publique.

(2) La robe largement ouverte laisse voir l'orateur parlementaire. M. le bâtonnier Nicolet en inaugurant la statue, le 20 janvier 1N79, disait : « L'unité de sa vie a été bien traduite par l'ingénieux artiste, qui, plaçant l'orateur à la tribune, l'y a enveloppé à demi dans la robe d'avocat. »

(3) Statue d'Alexandre Dumas, inaugurée sur la place Malesherbes le 12 juin 1906.

(4) Monument de Pasteur inauguré sur la place de Bréteuil le 17 juillet 1904.

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