LA MUSIQUE
LES BUSTES i73
et nul ne paraissait plus qualifié que lui pour dresser sur la stèle l'image du grand Parnassien. Victor Hugo ci Guernesey, l'Age d'Airain, la Porte d'Enfer, ne sont-il pas des poèmes que Leconte de Lisle n'aurait pas reniés ? On aurait compris que Puech fut chargé, à la place de Mercié, de ciseler pour la place du Théâtre Français, le svelte et beau Musset aux yeux bleu de roi et à la barbe blonde, celui dont Bornier disait :
Regardez ! Quel est ce jeune homme Pensif avec un si grand air ?
Quel est le nom dont on le nomme, Visage altier au vif éclair ?
De quel coup porte-t-il la trace, Ce front rayonnant de beauté ?
Quelle tristesse dans sa grâce !
Quelle grâce dans sa fierté !
Mais c'était un ironique contraste que confier au sculpteur de la grâce féminine l'honneur de perpétuer le souvenir du barde puissant qui, amoureux des rimes opulentes et des cadences fastueuses, portait précisément sur l'auteur des Nuits ce jugement célèbre : Poète médiocre, artiste nul, prosateur fort spirituel. L'épreuve était redoutable ; elle s'est terminée par un grand et mérité succès. La physionomie de Leconte de Lisle a été idéalisée, sans rien perdre de sa ressemblance ; nous retrouvons bien là le poète qu'il y a trente ans, nous saluions comme un demi-dieu, lorsque, avec sa longue chevelure, son front olympien, son monocle dans l'œil, son légendaire chapeau à larges bords, il allait de sa bibliothèque du Luxembourg sous les galeries de l'Odéon et passait majestueusement au milieu des groupes d'étudiants (l). Il est sous l'inspiration, spiritus intus alit. Une muse vigoureuse, d'allure superbe, aux ailes puissantes, que n'eut pas désavoué le Rude de l'Arc-de-Triomphe, a volé des hauteurs du Parnasse et se tient toute frémissante encore auprès de Leconte de Lisle ; elle place le laurier sacré sur cette tête illuminée des célestes clartés. A notre avis, et malgré quelques imperfections de détail (2), jamais
(l) Leconte de l'Isle habita longtemps un cinquième étage sur le Boulevard des Invalides ; il y réunissait chaque samedi les poètes du Parnasse avec lesquels nous l'avons vu également bien souvent sous la tonnelle du café de Fleurus. Plus tard, en qualité de bibliothécaire du Sénat, il habita le palais du Luxembourg.
(2) M. Saint-Marceaux, aujourd'hui le confrère de Puech à l'Académie, a critiqué les ailes et les draperies. « Debout, dit-il, une figure ailée dont une main porte un laurier d'or, entoure de ses bras le buste très réussi du poète. L'arrangement du groupe est d'une heureuse inspiration, saut les ailes, poétiques à l'excès. Les draperies ont cependant une certaine égalité dans les noirs, qui nuit à l'harmonie de l'ensemble. Cette
Puech ne s'éleva si haut, sans cesser d'être lui-même et sans devenir grandiloquent ou emphatique.
Nous n'en dirons pas autant du monument de Francis Garnier. Le
huste de l'explorateur qui s'élève sur un socle aux ornementations exotiques, appartient au genre « nohle ».
Au-dessous, la Muse de la Géographie appuie s a m a i n g a uche sur le globe terrestre et de la droite offre au héros une branche de laurier. A côté, la Seine se penche avec un air câlin pour recevoir les produits que lui offre l'Indo-Chi-
Monument de Francis Garnier (Groupe bronze). ne. 11 V a là
une sorte d'apothéose à la Coysevox et l'on croirait que Puech a ciselé Francis Garnier, comme Coysevox voulut ciseler Boileau. Lorsqu'il travaillait au buste du poète pour l'Académie, Coysevox faisait lire à
question des noirs, « les beaux noirs », tomme on disait dans notre jeunesse, a, depuis quelques années, fait un grand pas. Nos sculpteurs s'aperçoivent certainement de plus en plus que l'effet ne gagne pas à être produit par des trous profondément creusés ; les ombres violentes qu'ils forment enlèvent à un ensemble son unité et diminuent l'aspect d'une œuvre en la fractionnant. A toutes les époques de décadence, les sculpteurs ont usé de ce moyen brutal. >> Gazette des Beaux-Arts. La sculpture aux salons de Jo'ffJ.
haute voix par son neveu, Nicolas Coustou, le Traité du sublime : « Car, disait-il, le sublime est toujours le sublime, pour le sculpteur comme pour le poète. C'est le sublime d'Homère qui a fait le sublime de Phidias. » Nicolas Coustou lut tout le Traité du sublime, pendant que Boileau posait. « Comprends-tu ? lui dit son oncle. — Oui, je comprends, dit le jeune sculpteur, en fermant le livre ; le sublime, d'après M. Despréaux, c'est l'art de sculpter en vers les figures qu'on voit en prose ( 1 ). » Eh bien ! il vaut mieux quelquefois sculpter en prose, plutôt que d'enfourcher Pégase et d'errer avec lui à l'aventure. La Seine, l'Indo- Chine, la Céographie sont d'une facture irréprochable et d'un goût exquis ; mais elles disent trop et pas assez ; elles manquent de précision. Ces trois allégories nous font penser à ce tableau du salon de 1882 dans lequel un de nos plus célèbres peintres avait représenté un enfant mort, un jeune garçon dont l'âge flottait entre l'enfance et la jeunesse, d'un dessin exquis, de la couleur la plus poétique. On contemplait avec ravissement ce corps idéal ; jusqu'au moment où, en ouvrant le livret, on lisait le nom de Bara, le petit tambour héroïque de l'armée révolutionnaire, tué dans un combat en Vendée. Non, ce n'était point là un petit Français des faubourgs, c'était un jeune berger d'Arcadie, ou bien un fils de Niobé tombé sous les flèches d'or d'Apollon. Les baguettes de tambour mises entre les doigts du pauvre petit éphèbe étaient un trop simple artifice pour nous faire voir un enfant de troupe dans cette charmante vision mythologique (2). Il en est de même pour le monument de la place de l'Observatoire. Le globe et le compas, la source et l'aviron, la peau de lion et les dents d'éléphant, ne suffisent pas pour caractériser la Géographie, la Seine et l'Indo-Chine. L'intelligence exacte du sujet, a écrit à ce propos un critique avisé, est une des qualités les plus rares de la statuaire contemporaine. Les artistes ont été gâtés par l'habitude de choisir un thème dans les mythologies, pour justifier quelque geste ou la nature de quelque modèle, et très souvent même de donner un titre à leur ouvrage une fois seulement qu'il est terminé. Il en résulte qu'ils sont presque toujours à côté de la scène ou du personnage qu'ils nous indiquent. Cela n'a sans doute pas grand
(1) Raconté par M. Arsène Houssaye dans Les Coustou.
(2) M. Constant Martha. Ouv. déjà cité, p. ç).
inconvénient quand il s'agit de figures allégoriques, de transfuges de l'Olympe, dont nous ne savons plus bien les histoires et que nous confondons volontiers ; mais qu'est-ce à dire lorsqu'on nous présente des personnages déterminés et, qui plus est, des gloires contemporaines que nous voulons consacrer en exprimant fortement leur caractère, en soulignant leur héroïsme ou leurs vertus, auxquels nous décrétons un perpétuel hommage ? Devant la difficulté de transporter dans la statuaire les éléments de la vie d'aujourd'hui, la plupart des artistes ont éludé le problème au moyen d'allégories plus ou moins pompeuses ou nuageuses, avec le secours de toutes nos- vieilles connaissances, les anciennes nvmphes, drvades ou naïades qui, suivant la qualité du personnage, prennent des attributs de circonstance, et relèguent le pauvre héros tout au haut du monument, en un simple buste perdu et tout étonné. Le rare et intelligent sculpteur, au sens si affiné et si subtil, M. Denys Puech, n'a pas échappé à cette mode dans son monument de Francis Garnier. Si l'on ne considère que le décorateur, l'œuvre est d'un artiste vraiment ingénieux et habile, groupant les figures avec un entrain et une verve que nous ne rencontrons plus beaucoup chez nos artistes. M. Puech est un vaillant décorateur qui ne demande qu'à être employé. Mais ce brave et hardi marin, qui a posé le premier le pied sur ces rivages infertiles et dangereux, ne nous surprend-t-il pas, au milieu de ces naïades enchinoisées, comme les tapisseries des Indes, de Oudry et de Desportes (l) ? L'édilité parisienne a donné au monument de Francis Garnier des voisinages redoutables : il est près du maréchal Ney et de la Fontaine des quatre parties du monde. Ni Rude ni Garpeaux n'en souffrent.
C'est sur la rive droite, devant la maison de M. Thiers, au-dessus d'une fontaine qui ornait déjà ce carrefour, qu'a été érigé en 1904 le buste de Gavarni (2). Ici, on demandait à Puech une œuvre particuliè-
(1) Article de M. Léonce Benedite, conservateur du musée de Luxembourg, dans la Gazette des Beaux- Arts du 1" août 1898. Cette critique de M. Benedite pourrait aussi s'appliquer à un monument voisin, dans ce même jardin du Luxembourg, au monument de Delacroix par Dalou. Le buste du grand peintre est entouré de figures mythologiques auxquelles on a voulu donner une signification allégorique.
(2) Gavarni se nommait Chevalier. Ce n'est qu'après avoir vu et admiré le cirque de Gavarni qu'il prit ce nom. L'initiative de l'érection de son monument fut due à un comité présidé d'abord par Alphonse Daudet, puis par Gérôme et finalement par M. Henri Bouchot, conservateur du département des estampes à la Bibliothèque Nationale. L'inauguration eut lieu le 4 décembre 1904 avec discours de MM. Louchot, Léonce Benedite, Desplas, président du Conseil municipal de Paris, et Henry Marcel, directeur des Beaux-Arts.
rement difficile : la résurrection d'une période et d'un monde qu'il n'a pas connus et qui semblent beaucoup plus éloignés de nous par les habitudes sociales qu'ils ne le sont par les années. La liberté de la presse a tué la caricature ; depuis qu'on peut librement et impunément injurier et outrager par la plume, on ne sait plus critiquer et ridiculiser par le crayon. Il v a bien encore des journaux satiriques, mais la satire sans l'art, n'est que de la grossièreté. Le règne de Louis-Philippe fut l'époque privilégiée de la caricature. Tandis que Philippon criblait de traits acérés la tête pyriforme du Roi des Français, et que Monnier immortalisait M. Joseph Prudhonime, Gavarni excellait à peindre les ridicules bourgeois et les misères humaines. A vrai dire, il fut un peintre de mœurs plutôt qu'un caricaturiste. C'est ce peintre et son œuvre que Puech était chargé de rappeler ; c'est une résurrection des chicards, des bousingots, des lorettes, des lionnes, des débardeurs et des titis qu'on lui demandait. 11 v a réussi et ce n'est pas sans mérite : car il fallait y mettre plus de désinvolture que d'élégance, plus de joliesse que de grâce et plus de malice que de finesse. Le buste de Gavarni domine le monument ; la tête est légèrement inclinée ; une cape sur l'épaule gauche, il tient d'une main les feuillets d'un album et de l'autre son crayon. Une ironie hautaine est répandue sur toute la figure ; telle devait bien être la physionomie de cet artiste chez lequel il y avait à la fois du Diogène et du Labruyère.
Le monument a pour socle le bloc octogone du centre de la vasque ; quatre mascarons y reproduisent les figures contemporaines de Gavarni : une exquise lorette, un artiste bohème, un mendiant et une inénarrable portière dont la face empapillotée de dentelle, au sourire malicieux, contemple les passants d'un œil indulgent. Un fût de colonne le surmonte, autour duquel passent en farandoles les créations des bals masqués, pierrots et débardeuses ; — Thomas Vireloque, le philosophe de la rue, émouvant et dépenaillé ; la jolie modiste qui va, carton monumental au bras, et que suivent, d'un côté le séduisant rapin, de l'autre M. Joseph Prudhonime, prometteur de compensations sérieuses.
Dans le monument de Gavarni, Denys Puech, fort bien secondé d'ailleurs par l'architecte, M. Henri Guillaume, a donné une note railleuse et humoristique qu'on ne lui connaissait pas encore.
Leconte de l'Isle, Francis Garnier et Gavarni, resteront à Paris où ils auront la durée des œuvres humaines ; d'autres bustes de Puech sont en France dans des musées ou dans des collections privées. Mais combien d'autres sont partis pour l'étranger, surtout pour l'Amérique! Nous ne parlons pas ici des œuvres cpie Puech ciselait pour ces pays lointains et que nous mentionnerons plus loin ; celles-là étaient destinées à passer les mers. Mais bien d'autres ont pris ou prennent chaque jour le même chemin, qui auraient dû nous rester ! Que de richesses artistiques nous échappent ainsi chaque jour ! L'Amérique cherche, à coups de millions et par des trusts d'un nouveau genre, à se créer par là le passé et les traditions artistiques qui lui manquent. On sait le départ de la galerie Kahn pour le pays des dollars. Nous avons signalé ici même comment l'exportation de toute la bibliothèque de M. Gaston Pâris n'avait été arrêtée au dernier moment que par une générosité qui nous a valu un des meilleurs bustes de notre sculpteur ( 1 ).
La crise financière qu'a subie l'Amérique ne paraît pas avoir arrêté cette émigration d'un nouveau genre et c'est vraiment un curieux spectacle que celui de ce peuple neuf, débordant de sève et de vie intense, venant cueillir avec passion dans la vieille Europe les fruits un peu affadis de longs siècles de civilisation. Si on lui appliquait les théories de M. Paul Bourget sur la famille et les individus, on dirait qu'il a franchi l'étape, qu'il en a même brûlé plusieurs, et que retournant en arrière et jetant un mélancolique regard sur le chemin ainsi dévoré, il aperçoit le vide de son passé et le néant de ses traditions. Ce furent
(i) C'est irritant, dit M. Henry Roujon, tout de même, et l'on comprend qu'il y ait dans le public un vague sentiment de mélancolie. Ces gestes d'Américains opulents n'ont rien de poétique. Un Grec n'eût jamais songé à une chose pareille ; sous le ciel de l'Attique les fleurs restaient aux buissons et les papillons sur les fleurs. Périclès, Alcibiade ne pensaient pas plus à s'acheter des statues qu'à se faire jouer des dionysies dans leur appartement. La rage malsaine d'accaparer de la beauté est venue de cette Prusse du monde antique qui fut le pavs des Macédoniens. Les Ptolémées, les Attales, toutes ces dynasties hellénisées de barbares voleurs inventèrent les musées et les collections. Les pillards romains en firent le signe même de la victoire. Leur Mummius, qui déménagea Corinthe, devrait avoir son buste à Drouot, en qualité de patron des grandes ventes. Verres tut le collectionneur bourreau et martyr. « Dans la riche Sicile, lui disait Cicéron, il n'y a pas un bronze, un marbre, un vase, un tableau que tu n'aies enlevés. » Ce fonctionnaire a créé la concupiscence du bibelot. Il en mourut. Antoine lui avait fait des offres pour l'achat de sa vaisselle d'or; Verres ne voulut rien savoir et, par son entêtement, obligea le triumvir à le comprendre dans une fournée de proscriptions. C'était déjà féroce, un ami des arts. Aujourd'hui les mutations dans la propriété artistique s'opèrent sans effusion de sang. La conquête du beau ne procède plus par la violence physique; elle ne confisque plus, elle ne tue plus, elle mise. Elle enchérit comme jadis on égorgeait. Les mœurs se sont tant adoucies !... {Collectionneurs et amateurs, dans le Figaro du 7 juin 1 906.)
d'abord ses richissimes héritières qui se laissèrent attirer par l'éclat des titres nobiliaires et rêvèrent de figurer dans l'armoriai Français. Ce sont maintenant leurs pères, les rois du pétrole, du fer ou du cuivre, cpii cèdent à l'entraînement ; ils sentent que dans leurs somptueux palais, bâtis en quelques semaines, il manque quelque chose qui ne se côte pas à la Bourse et ne s'achète pas en Banque , ce je ne sais quoi d'affiné, de délicat que peuvent seuls donner une longue histoire et une civilisation parfaite. Ce n'est ni à Constantin Meunier, ni à Rodin, ni même à Injalbert qu'ils iront le demander ; ils connaissent trop bien les réalités de l'effort, du travail et de la lutte pour en rechercher les images. Ce qu'ils veulent, c'est ce sens exquis des nuances, ce sentiment du délicat et cette grâce aristocratique que le ciseau de Denys Puech excelle à répandre sur ses marbres Aussi les œuvres de notre sculpteur sont-elles, de la part des Américains, l'objet de convoitises particulières. Ces têtes de femmes et d'enfants impressionnent ces hommes habitués â vivre au milieu de toutes les énormités de la vie et de toutes les exagérations de la fortune. Ils envient â Puech ce qui restera toujours, si nous perdions les autres, la dernière de nos supériorités : le goût Français et l'élégance Parisienne.
Portrait de M"' Jacquemin (Buste terre cuite).
S. E. le cardinal Bourret (Statue marbre).
La statuomanie et la statuaire iconique. ■ — Alexis Monteil. — La draperie Grecque et le vêtement moderne. — François Cabrol : le type bourgeois. — .Iui.es Simon et Armani» Rousseau. Polychromie : Le P. Didon et la Pensée. — Les groupes. — La moralité dans l'art de Puech. — Le geste moderne.
es moralistes sévères reprochent à notre époque et à notre pays de multiplier les statues. Depuis les temps reculés de la Grèce et de Rhodes (1), la statuomanie, n'avait jamais
(i)Les Grecs de la décadence élevaient des statues aux chevaux vainqueurs dans les courses de chars. Nous n'avons pas encore élevé de monument aux gagnants du Grand Prix. A Rome on disait, sous les Empereurs, qu'il y avait plus de statues que d'habitants ; l'abus était devenu tel que Claude dut édicter des règles sévères pour arrêter la statuomanie.
sévi avec autant d'intensité qu'à l'heure actuelle. Rien ne l'arrête, ni la médiocrité de nos grands hommes, ni l'encombrement de nos places publiques, ni l'attente des jugements de l'histoire (1).
Il n'est pas un coin de Paris qui échappe à cet envahissement de la pierre ou du bronze. Oui ne connaît et n'admire cette Place des Vosges, dénommée autrefois la Place Royale ou même la Place tout court ? C'est un des plus admirables tableaux que le passé nous ait légués ; elle est, par l'harmonieuse beauté de son architecture aussi bien que par les souvenirs qu'elle évoque, l'expression la plus parfaite du style Louis XIII, de même que Versailles est l'expression la plus parfaite de l'âge suivant, de l'âge vraiment classique (2). N'a-t-on pas songé à y ériger une statue de Garibaldi ? et à donner le soldat d'aventure avec sa chemise
(1) Il faut lire, danr. le Journal des Débats, les mordants réquisitoires que, presque chaque vendredi, écrit M. André Hallays contre cette maladie de notre époque. Ces critiques ne sont pas toutes également justes ; mais on ne saurait les formuler avec une plus gracieuse ironie ou une verve plus incisive.
« Le délire monumental, dit le spirituel chroniqueur, est incurable. Tout le monde le condamne et le raille. Mais chacun s'empresse de s'inscrire, dès qu'on lui propose d'élever une statue à l'homme d'Etat de son parti, au poète de son école, à l'artiste de sa coterie. Résignons-nous. Tâchons du moins que ces commémorations ne compromettent pas la beauté de Paris.
» De cela personne n'a souci. On disperse les monuments à travers la ville, comme on fait pour les kiosques à journaux, boîtes aux lettres, colonnes à affiches et autres édicules. La seule personne que l'on consulte — quand par hasard on s'avise de consulter quelqu'un — c'est le sculpteur, et la réponse de celui-ci est invariable : « Mettez ma statue où vous voudrez, pourvu qu'elle soit bien en vue. >> On la pose donc sur une place, dans un jardin, au coin devant un édifice, sans jamais se demander si elle ne va pas couper une perspective ou détruire une ordonnance.
»On sait quels désastres ont causé ces incohérences burlesques. Maintenant, dans les dictionnaires biographiques, a la fin de toutes les notices consacrées à des personnages illustres ou célèbres, on peut toujours ajouter la mention suivante : « Après sa mort, il contribua par son monument à enlaidir Paris. » Gambetta déshonore la place du Carrousel ; Alphand et ses quatre employés encombrent les pelouses de l'Avenue du Bois ; Jules Simon attriste de son fantôme en redingote la place de la Madeleine ; Comte détruit la beauté de la façade de l'église de la Sorbonne ; Garnier, l'architecte, ruine le plus bel aspect de son propre édifice, Garnier, l'explorateur, gâte la perspective de l'admirable fontaine de Carpeaux ; vingt poètes font du jardin du Luxembourg un quinconce de monuments hétéroclvtes ; des musiciens infestent le parc Monceau, des peintres transforment le jardin de l'infante en un étalage de marchands d'encriers et de pendules. Et je ne dis rien des Broca, Shakespeare, Lavoisier, Lafayette, Dolet, Danton, Raspail, Chappe, Louis Blanc, etc., etc., qui surgissent dans tous les carrefours de Paris au point précis où une statue est déplacée et ridicule !
» La plupart de ces monuments sont d'une médiocrité indiscutable. Ouelques-uns cependant sont des morceaux de sculpture estimables ou même remarquables. Mais jamais ils ne sont à leur place ; jamais ils n'ont été conçus en vue du décor de la ville. C'est de la statuaire ambulante : on peut la dresser au choix sur la voie publique, dans un bosquet, au milieu d'un gazon, sur un fond d'architecture, sur un fond de verdure, sur un fond de ciel. Et, la conséquence, c'est que partout, sauf sous le vitrage de l'Exposition, elle paraît dépaysée. Si, par hasard, un artiste a eu la chance de savoir d'avance où son œuvre serait placée et le bons sens de travailler en vue de cette destination, il porte la peine des détestables traditions de l'art d'aujourd'hui ; il s'acquitte gauchement d'une tâche à laquelle ne l'ont préparé ni ses maîtres, ni ses méditations, ni ses oeuvres précédentes. «(Feuilleton du Journal des Débats du 18 novembre 1904.)
(2) La Place Royale. Feuilleton du Journal des Débats du 25 décembre 1903,
flottante et son feutre immense pour compagnon au roi Louis XIII (1)? C'était le projet de la ligue Franco-Italienne. Mais il y a pire : un homme de goût, M. Paul Meurice, le créateur sur cette place des Vosges de la « maison de Victor Hugo », avait eu l'idée de peupler cette place de statues et d'en faire une sorte de Panthéon de la littérature Française au xixe siècle ; c'eût été un outrage au bon sens, comme à l'histoire, que d'entourer Louis XIII de Michelet, Sand, Louis Blanc, Flaubert, Ouinet, Stendhal. On paraît avoir renoncé à ces projets.
Mais les Tuileries, le parc Monceau, le jardin de l'Infante, le Luxembourg, continuent à être envahis. Un conseiller municipal de Paris a proposé, pour arrêter ce débordement qui rompt, dit-il, l'harmonie des promenades et gâte la perspective des rues, d'exiler les statues du centre de Paris et de ne plus concéder aucun emplacement dans le parc Monceau, les Champs-Elysées et le Cours-la-Rcine (2). Les questeurs du Sénat, gens sages et modérés, ont agi plus prudemment ; de nu me qu'on ne peut canoniser un saint que cent ans après sa mort, de même ils ont décidé de n'admettre au Luxembourg un grand homme coulé en bronze que dix ans après sa mort... même après dix ans ils n'acceptent pas toujours : c'est ainsi qu'ils viennent d'ajourner le projet d'érection dans le jardin du Luxembourg de l'œuvre du sculpteur Nierderhausern- Rodo à la mémoire de Paul Verlaine. De plus, ils ont limité le nombre de ces statues, dont les dimensions sont rigoureusement fixées par le service d'architecture (3).
(l) Séance du conseil municipal de PaiisduX avril 190.3. (i>) L'Exil des\statues. Le Temps du 9 avril 1906.
(3) Les monuments admis dans le jardin du Luxembourg sont par ordre de date : 1890 Monument de Delacroix par Dalou.
1892 Buste de Banville par Roulleau.
iNcp Buste de Miirger par Bouillon.
1896 Monument de Chopin.
iSi)(i Monument de Watteau par Gauquié. 1896 Monument de Leconte de Lisle par Puech. 1.S97 Buste de Sainte-Beuve par Puech. 1900 Monument Gabriel Vicaire.
igo3 Monument Ferdinand Fabre.
1904 Monument George Sand par Sicard. Ce monument qui n'avait été que provisoirement inauguré avec un modèle en plâtre, avait disparu. Aujourd'hui l'effigie de la « bonne dame de Nohant » se dresse définitivement dans un massif de verdure presque en bordure du boulevard Saint-Michel.