M"- UU ROUJON
tes légères, pittoresques ou graeieuses qui enferment en leur formes restreintes quelque chose de la vie qui nous entoure (l). Puech a su résoudre la difficulté, sans tomber dans une solennité ridicule et en restant fidèle à la véiité chronologique. Mais là où son ciseau a véritablc:r.ent excellé, c'est dans la figure douce, simple, méditative du modèle qu'il n'avait pas connu ; il y a mis la spirituelle bonhomie du conteur de tant de charmantes anecdotes et la placide sérénité de l'historien, deux caractères qui convenaient parfaitement à son talent.
Toute autre était la tâche qu'il assuma, lorsqu'il se chargea de sculpter, pour une place de Decazeville, la figure mâle et robuste de M. Cabrol. Il fallait ici, par le jeu de nerfs et de muscles fortement prononcés, exprimer la puissance de la volonté et l'énergie du caractère. A cela le tempérament de Puech se prêtait plus difficilement. Successivement officier d'artillerie, ingénieur, directeur d'usine, député, M. Cabrol fut partout un homme d'action et de volonté (2). Au cours d'une polémique électorale, M. Michel Chevalier lui ayant reproché son impétueuse ardeur, M. Cabrol riposta: « Je suis ardent et passionné, dites-vous; oui, je le suis pour la justice, pour la vérité; je le suis encore pour les intérêts de mon pays et mon cœur s'émeut aisément et vivement pour eux. Oui, je suis impétueux, je le confesse, mais quel est le dommage public ou privé qu'a causé mon impétuosité? Je livre ma vie entière à votre investigation la plus sévère. Demandez à mes frères d'armes, que vous pouvez trouver assez nombreux sous vos pas, si je dois renier la première partie de ma vie que je passai sous les drapeaux ; et, pour la seconde partie qui s'est écoulée sous les yeux de mes compatriotes, au milieu des travaux où mon impétuosité m'a cent fois servi à surmonter les obstacles inséparables de la création d'une vaste entreprise, demandez aux trois mille ouvriers qui, avec moi, concourent à une œuvre qui est un des plus puissants éléments
(1) Gazette des Beaux- Arts 1904. Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts.
(2) M. Cabrol (François-Gracchus), naquit à Rodez le 17 février 1793 et mourut à Paris le 6 juin 1882. 11 était entré à l'Ecole Polytechnique en 1810 et avait fait les campagnes de 1 81 3 et de 1814 sous les ordres du maréchal Davoust. En 1823, il fit partie de l'état-major général de l'armée d'Espagne. Cette campagne terminée, il abandonna la carrière militaire pour se vouer à l'industrie métallurgique. Par le fait de l'introduction de la fabrication au coke dans les hauts fourneaux de la Forézie, en 1829, il fut le premier importateur en France de la nouvelle sidérurgie au charbon minéral. Decazeville tend à devenir aujourd'hui le centre le plus important du département de l'Aveyron. C'est là que M. Cabrol est inhumé, dans un tombeau de famille orné de deux statues allégoriques, le Deuil et la Foi, dues au ciseau de son compatriote et ami, le sculpteur Gayrard. M. Louis Puech a donné, en 1882, une notice biographique de M. François Cabrol.
ujo DENYS PUECH ET SON ŒUVRE
de la prospérité de mon pays, demandez-leur si de cette impétuosité il sortit jamais une injustice. » Cette fière et virulente apostrophe peint l'homme que Puech avait à représenter; il est là tout entier avec la puissance, disons-le, avec les violences de son caractère irréductible. Puech l'a fièrement campé, la taille droite, le regard vif, vêtu d'une ample redingote, le cou serré dans les tours multipliés d'une large cravate, la main placée dans la poche du pantalon. On a beaucoup criticpié la vulgarité de cette attitude et en comparant, à Decazeville, Cabrol à son voisin le duc Dccazes, vêtu de l'élégant manteau de pair de France, on ne peut s'empêcher de songer à la différence des races, si bien saisie et décrite par F. Coppée ( i ) :
L'ancien régime est mort, et tout de suite après Ils ont l'air bourgeois et déchu, les portraits, Et l'on ne prendrait pas pour un homme bien né Ce pédant doctrinaire à l'habit boutonné.
Les poètes et artistes n'ont jamais fait bon ménage avec les bourgeois de l83o ; Gautier et Gérard de Nerval les flétrissaient d'un nom qui a disparu du vocable de l'invective; ils les appelaient des « épiciers ». Ce qui constituait l'épicier n'était pas le fait de négocier certaines denrées, mais l'inaptitude congétinale à discerner le beau. Etait épicier quiconque se livrait aux besognes de l'utile et demeurait, sans en souffrir, le prisonnier des geôles du réel. Les serviteurs de l'art professaient le mépris le plus outrageant à l'égard de ces hommes qui les payaient d'ailleurs d'une méfiance instinctive, quelquefois d'une haine violente (2).
Tout n'était pas cependant vulgaire dans cette bourgeoisie dont M. A. Bardoux a raconté l'histoire et tracé le portrait (3) et dont il fut luimême un des plus distingués représentants (4). Il est regrettable que Puech, qui a sculpté le buste de M. Bardoux, n'ait pas causé quelquefois avec son modèle de ce qui faisait alors l'objet des méditations de l'ancien
(1) Château à vendre, par M. François Coppée, dans la Revue des Deux Mondes du 1 5 juin 1 9<)5. Le poète fait défiler tour à tour, dans la galerie des portraits, les ancêtres de l'ancien régime, ceux du premier Empire et ceux du règne de Louis-Philippe.
(>) M. H. Roujon sur Théodore de Banville, dans Le Temps du 16 février 1 9<>5.
(3) La Bourgeoisie Française, 1789, 1848. L'auteur a dédié le livre « à la mémoire de sa mère qui fut une bourgeoise des anciens temps ».
(4) Eloge de M. Bardoux par M. Georges Picot, à la séance du 8 décembre 1907 de l'Académie des sciences morales et politiques.
ministre; il aurait appris sous quels aspects un grand bourgeois, comme M. Cabrol, devait être saisi par le ciseau du sculpteur et cpiel caractère, quel genre de beauté il convenait de lui donner (l). Les hommes de cette génération se distinguaient surtout par le bon sens, une simplicité consciente, la serviabilité unie à une recherche discrète de la popularité, l'éloignement du luxe et le besoin du confort, la fierté plébienne dans les mots et la délicatesse aristocratique dans les goûts; la vaste lecture qui n'allait pas ordinairement jusqu'à l'étude, mais suffisait à soutenir l'éloquence ; un certain respect pour les révolutions historiques, le sentiment très ferme que la société n'avait plus à faire que des progrès de détail, qu'on était parvenu, socialement, au jour du repos dominical, et que les institutions appelées par la bourgeoisie, voulues par la bourgeoisie, soutenues par elle, étaient suffisamment démocratiques, puisqu'on avait écarté la noblesse (2). Ces hommes, a dit M. Ribot, avaient grand air malgré tout et couvraient leurs faiblesses de ce prestige du talent auquel rien ne résiste dans notre société. Le régime qui s'appuyait sur eux et qui résumait en lui leurs qualités et leurs défauts eut le malheur de ne pas parler assez à l'imagination populaire. La France s'ennuyait, suivant le mot de Lamartine, et c'est ce qu'on pardonne le moins chez nous à un gouvernement. Il semble que la France n'a plus le loisir de s'ennuyer ; elle est devenue plus indulgente depuis qu'elle éprouve la sensation déli-
(1) M. Bardoux avait notamment admirablement saisi et exprimé le côté pratique, mais nullement mesquin de la bourgeoisie. Le bourgeois dit-il, en art comme en littérature, n'a pas l'instinct de l'idéalisme, mais il a besoin des notions nettes. Si l'auteur, peintre ou écrivain, lui donne une claire vision des choses, et s'il y joint la finesse et la noblesse, il a conquis absolument son surnage. S'agit-il delà musique? ne cherchez pas alors la bourgeoisie au Théâtre Italien. Elle veut entendre et comprendre les paroles ; elle est à l'opéra-comique, son théâtre de prédilection. Elle v va en famille: après Grétry, Méhul, Nicolo, Dalayrac, elle applaudira Auber... D'une probité sévère et d'une exactitude proverbiale, rendus à la vie privée, les hommes s'occupent avec activité et sagacité de leurs affaires. Les femmes gardent le logis ; leur éducation s'est faite au pensionnat le plus renommé, quand on n'a pu les instruire à la maison. La harpe, si longtemps à la mode, est abandonnée ; le règne du piano commence. La femme de la bourgeoisie n'a pas cette fleur délicate d'urbanité exquise que donnent seuls les loisirs aristocratiques, ni cette allure simple qu'apporte le sentiment héréditaire d'une valeur et d'une liberté incontestées. Elle est néanmoins [élégante sous la pelisse que le retour des Bourbons a substituée au châle long ; avec sa coiffure très élevée et un peu ébouriffée, elle nous parait sérieuse dans son portrait jauni.
Si nous en croyons les romanciers et les moralistes contemporains, cette vieille société bourgeoise n'existe plus. M. Abel Hermaut, dans son livre les Grands bourgeois, nous la montre en pleine décomposition' Nozière imaginant fort spirituellement un retour de M. Ingres dans ce bas monde, le fait errer, dépaysé et étonné, dans une société où il ne retrouve rien de celle qu'il a si admirablement peinte et symbolisée. (M- Ingres à Paris. Le Temps du 28 octobre loo5.)
(2) C'est en ces termes que M. René Bazin, à la séance (publique de l'Académie Française du 28 avril 1904, a caractérisé le milieu dans lequel avait vécu son prédécesseur, M. Ernest Legouvé, un [des premiers bourgeois de Paris au temps du Gouvernement de Juiilet.
cieuse d'être emportée un peu trop vite vers des régions inconnues (1). M. Cabrol personnifia ce tempérament, ce temps et ces idées. Comme ses contemporains, Odier, Darblay, Humann, Schneider, il avait porté son activité sur les entreprises industrielles. La monarchie de Juillet succédait, en effet, à deux régimes qui, à ce point de vue, n'avaient pas accompli leur tâche. L'Empire qui avait fait beaucoup, avait encore plus détruit. La Restauration était un gouvernement indolent, peu disposé à s'engager dans de grands travaux qui exigeaient le concours actif des Chambres et du pays. La bourgeoisie de l83o donna à son gouvernement un caractère d'utilité pratique et de renouveau industriel. Puisque Puech ne voulait pas nous montrer son modèle sous l'uniforme d'un brillant officier d'artillerie, il aurait peut-être pu nous le représenter gouvernant ses ouvriers d'un geste impérieux ou assistant aux premières coulées du fer dans les hauts fourneaux de Decazeville. Suivant le programme qui lui était imposé, il nous a donné M. F. Cabrol seul, sans autre allégorie qu'un bloc de charbon et une caite, dans une attitude familière et bourgeoise. Tel a été représenté sur la place du Creusot, entre l'usine et l'église, M. Eugène Schneider (2). Mais, chez ce dernier, l'élégance un peu hautaine de l'ancien président du Corps Législatif relève la vulgarité du député censitaire. Rude, lorsqu'il sculpta le buste de Dupin, avait été obligé d'idéaliser le plus caricaturé des hommes d'Etat et le type le plus complet de la laideur bourgeoise de son époque. Il s'en tira en nous donnant une figure plébéienne, forte de narquoiserie , de gaillardise et de scepticpie finesse avec un front plissé de petites rides nerveuses, des lèvres épaisses, un nez aux ailes charnues et dilatées, une mâchoire énorme. On raconte que M. Thiers en visitant le salon de iS38, et en passant devant ce buste, fit cette réflexion piquante: « Rien qu'à voir cette tête, on devine que le personnage porte de gros souliers ferrés » (3). La main de Puech, habituée à plisser des élégances féminines, pouvait difficilement pétrir une tête pareille. A cette difficulté s'en ajoutait une autre: il fallait donner, sans le secours d'aucun accessoire, le caractère et la beauté
(1) Eloge du duc d'Audiffret-Pasquier, à l'Académie Française.
(2) M. Schneider porte comme M. Cabrol, la cravate haute et une longue redingote ; mais.au lieu d'avoir une main dans la poche, il a les bras croisés sur la poitrine. La statue a été inaugurée en 1905, au centième anniversaire de sa naissance.
(3) M.de Fourcaud. Ouv. déjà cité, p. 262.
LES STATUES ig3
à un corps d'homme déformé par un costume dont les plis fixes et artificiels serrent les membres en les cachant. Ingres a triomphé de cette difficulté en nous donnant un chef-d'œuvre, le célèbre portrait de Bertin aîné ; quand nous passons au Louvre devant cette merveilleuse effigie de M. Bertin, avec son large masque d'empereur des Débats et cette attitude impérieuse et sa bonhomie, c'est une véritable résurrection de la bourgeoisie de l83o qui s'offre à nos regards émerveillés et à notre raison satisfaite, de cette bourgeoisie triomphante entre la Restauration qu'elle avait abattue et la République qui la renversa à son tour. Devant la statue de M. Cabrol à Decazeville, il faut un grand effort de mémoire et d'imagination pour éprouver le même sentiment.
Puech ne pouvait se borner à dresser des statues Aveyronnaises. Lorsque les amis et les admirateurs de Jules Simon songèrent à faire revivre ce grand homme d'Etat dans ce coin de la place de la Madeleine où il avait vécu un demi-siècle, ils s'adressèrent à Denys Puech. L'offre était séduisante : il s'agissait de présenter à des spectateurs du monde entier défilant chaque jour sur cette partie du boulevard, l'homme qui, tour à tour ou à la fois, maître d'études, professeur, philosophe, député, sénateur, journaliste, ministre, académicien, resta toujours fidèle à lui-même et réalisa dans des conjectures si diverses la plus belle unité de vie par la probité, le désintéressement et la fidélité à ses convictions. En idéalisant sa figure, le sculpteur devait donner à la foule une leçon de courage civique et d'éloquence parlementaire. La tâche était lourde. Et d'abord comment représenter M. Jules Simon ? Entre les divers rôles ou offices sociaux qu'il avait remplis, l'hésitation n'était pas possible ; c'était l'orateur parlementaire qu'on demandait au ciseau de Puech. Il ne fallait donc songer à le vêtir ni de la toge du professeur, ni de l'habit académique. On retrouvait alors l'éternel embarras, la disgrâce du costume moderne, qui, au lieu d'accuser les formes du corps les contrefait ou les dissimule ; la gêne est encore plus grande quand il l'agit de représenter un orateur et d'imprimer à son corps les mouvements de l'éloquence.
Quels avantages présente, à ce point de vue, le costume antique ! voyez Phocion enveloppé dans un manteau qui montre tous ses membres par l'alternance des parties plissées et des parties plus lisses ; ce vêtement est une indication des concentrations de la pensée absorbée en elle-
même. Voyez Cicéron ramenant sur son bras gauche les plis de sa toge ; elle s'ouvre comme pour laisser sa poitrine respirer plus à l'aise ; les plis qui étaient ramenés se dispersent, à mesure que la parole jaillit des lèvres, et leurs cassures en sens divers expriment par un beau désordre l'action oratoire. Faites cela avec une redingote, un pantalon et un faux-col. Les sculpteurs contemporains l'ont bien compris et lorsqu'ils ont voulu représenter un orateur parlementaire, ils ont cherché à suppléer à l'insuffisance ou à la gêne du costume par un geste, par une attitude, par un emblème ou par un accessoire.
A Gambetta, Dalou a donné une attitude noble et fière qui laisse deviner la puissance du verbe; au Palais-Royal, M. Boverie, l'auteur si apprécié de la statue de Baudin, a placé Camille Desmoulins sur un socle de granit, très peu élevé de façon à le rapprocher davantage de la foule ; il se tient debout, le bras droit étendu, la jambe et le bras gauche appuyés sur une chaise (l). Les auteurs du projet de monument à Charles Floquet, l'ont entouré d'allégories destinées à dire ce que rien dans le modèle ne leur permettait d'exprimer (2). Chapu lorsqu'il voulut faire revivre Berryer, a dû recourir aux procédés que nous avons déjà fait connaître et encore n'y a-t-il qu'imparfaitement réussi. L'Art lui-même, disait le maître
(1) Cette statue, érigée par un comité dont M. Henry Maret était le président, a été inaugurée le 22 septembre l no.).
(2) Les maquettes étaient au nombre de quatre, et c'étaient celles : de M. Peynot, devise Pro Patria ; de M. Michelet, devise le llloc ; de M. Le Gastelois, devise Folie-Méricourt, et de M. Descamps, devise Fraternité.
Dans la maquette de M. Peynot, Charles Floquet est représenté debout, prononçant un discours, le bras tendu, le torse rejeté en arrière et regardant fièrement la foule qu'il harangue ; et, au pied du socle, la République est assise abritant, sous les tables de la Loi, la Famille que symbolise un groupe de deux entants.
Dans la maquette de M. Descamps, Charles Floquet a sensiblement la même attitude, mais le génie de 'Eloquence couronne son front d'une palme etau pied du monument deux figures symbolisent la République et la Démocratie ; puis, sur la face postérieure, la forteresse de l'ancienne Bastille se dresse dans les rayons du soleil de 1789.
M. Michelet a représenté Charles Floquet pendant une séance de la Chambre prononçant un discours « et, dit la notice, luttant de toute son énergie pour la sauvegarde de la République alors menacée par le Boulangisme ». Et, sur le devant du socle, la République est figurée assise, appuyée d'une main sur un faisceau de licteurs et tenant une branche d'olivier, et de l'autre sur les tables de la Loi. Puis, sur chaque face du monument, un bas-relief en bronze rappelle un épisode de la vie de Charles Floquet. L'un le représente jeune homme, en 1848, un fusil à la main et demandant à la troupe, au milieu de la foule qui l'acclame, de se joindre au peuple ; l'autre le montre à la séance de la Chambre du 4 juin 1888 ; et le troisième enfin, sur la face postérieure du monument, le représente au début de sa carrière, sous l'Empire, dans un atelier d'ébénisterie, haranguant les ouvriers.
Enfin, dans la maquette de M. Le Gastelois, l'ancien président du Conseil est représenté debout, la main gauche appuyée sur le bord de la tribune ; cependant qu'au pied du monument la République grave sur le socle l'inscription consécratrice : « A Charles Floquet, la République reconnaissante. »
que nous avons déjà cité, en disputant à la mort la grande image, n'a pu nous en rendre que le reflet. Voilà bien l'attitude noble sans recherehe qui lui était familière ; ees yeux qui cherchaient le eiel ; cette main qui pressait le cœur comme pour en contenir les élans ; ce beau visage qui semblait fait pour traduire les mouvements d'une belle âme; mais où le resplendissement du front, l'éclair du regard, le tremblement des lèvres, la pénétrante émotion de la voix, la flamme qui éclairait la tribune et la barre avant de se répandre sur le monde ? Hélas ! la matière inerte, même vivifiée par un talent supérieur, ne peut dérober les rayons du ciel, et Michel-Ange eût-il taillé de son immortel ciseau la statue de Berryer, qu'une fois de plus il lui eût en vain jeté le cri que devant son chef-d'œuvre poussait l'orgueil de son génie : « Parle donc ! » (1) Si Chapu, malgré toutes les ressources dont il disposait, n'a pu rendre qu'imparfaitement l'action oratoire de Berryer, Denys Puech ne pouvait que rendre moins complètement encore celle de Jules Simon. Celle-ci était en effet tout intérieure et ne se traduisait guère au dehors que par les mélodies de la voix ou le jeu de la physionomie. On a dit qu'à ses débuts dans les assemblées publiques, la parole de M. Jules Simon se ressentait des habitudes un peu lentes de l'enseignement (2). Lorsque nous l'entendîmes dans les grands débats parlementaires de l'assemblée de 1871, nous admirions surtout la pureté de la diction, la savante expression du geste et la chaleur contenue de la voix ; de tout cela se dégageait une irrésistible séduction qui enveloppait, échauffait et finalement entraînait l'auditoire. Comment le ciseau de Puech pouvait-il nous rendre ces merveilleuses, mais insaisissables qualités ? 11 l'a fait dans la mesure où c'était possible. L'orateur est à la tribune, les bras croisés sur la poitrine, mais prêts à se mouvoir ; il attend le silence et répond par le regard, avant de le faire par la parole, aux apostrophes dont il est l'objet. C'était l'attitude habituelle de Jules Simon, ce virtuose consommé, qui commençait d'une voix mourante, peu à peu, par une savante gradation, s'animait, approchait l'adversaire avec une grâce féline, l'enlaçait, l'étouffait, ou l'abattait d'un coup de griffe (3) ; c'était en outre l'attitude
(1) M. Nicolct. Discours déjà cité.
(2) M. d'Haussonville. Discours prononcé le 11 mars iSc)S à l'académie Française, pour la réception tli, comte de iMun, successeur de M. Jules Simon.
(3) M, Emile Deschanet, Réception à l'Académie Française de M. Ribot.
qui convenait à ce libéral impénitent qui eut le courage de braver, non pas la colère de ses adversaires, mais — vertu plus rare — le mécontentement de ses amis et, suivant le mot de son successeur à l'Académie, d'entrer la tête haute dans l'impopularité.
Puech a complété son œuvre par deux bas-reliefs placés sur le piédestal de la statue. Dans l'un, c'est l'écrivain ; dans l'autre, c'est le professeur que l'artiste a voulu honorer. Ici, nous sommes dans ce cabinet de la place de la Madeleine où M. Jules Simon a composé V Ouvrière, X Ecole, le Devoir, la Religion naturelle ; l'écrivain est au milieu de ses livres, à sa table de travail, méditant sur les redoutables problèmes dont aucun ne l'a trouvé indifférent. Jules Simon, pensif, sa couverture de laine sur les genoux, sa corbeille à papier près de lui, ses livres, ses chers livres, autour de lui, c'est le Jules Simon de ce cabinet de la place de la Madeleine où il composa tous ses ouvrages, où, tisonnant son feu, il prépara tous ses discours. Le voilà accoudé à sa table et, dans une sorte de vision fantastique, regardant comme en son cerveau, se dessiner les figures des êtres qu'il a consolés, X Ouvrière , X Ecolier , XEnfant abandonné. Celui-ci tend la main, celui-là lit un livre. Et l'ouvrière songe. Les passants qui n'ont point connu Jules Simon, qui n'ont point gravi le petit escalier menant à son balcon, pourront l'apercevoir là, tel qu'il fut, dans l'intimité de sa vie, à quelques pas de sa statue, en son propre logis, à cette fenêtre, là-haut... (1) Là, nous sommes à la Sorbonne, non pas dans cette Sorbonne gracieuse et presque coquette que M. Nénot nous a faite, mais dans cette vieille maison délabrée, à la cour géométrique, aux pierres rongées par le temps, à laquelle M. Gréard a adressé de si touchants adieux (2) ; le doyen de la Faculté des Lettres est déjà ce bon M. Victor Leclerc que nous avons tous connu, redouté et aimé. M. Jules Simon, qui a échoué aux élections de 1849, est le suppléant de Victor Cousin dans la chaire de philosophie ; c'est le 9 décembre i85i, la veille du plébiscite ; la grande salle est comble et on attend avec impatience la reprise du cours. Le professeur s'exprime ainsi : « Messieurs, je suis ici professeur de morale. Je vous dois la leçon et
(1) M. Jules Claretie, Une Statue, dans le Journal du / juillet 1903.
(2) Nos adieux à la vieille Sorbonne, par M. Octave Gréard.
l'exemple. Le droit vient d'être publiquement violé par celui qui avait la charge de le défendre, et la France doit dire, demain, dans ses comices, si elle approuve cette violation du droit ou si elle la condamne. N'y eût-il dans les urnes qu'un seul bulletin pour prononcer la condamnation, je le revendique d'avance ; il sera de moi ! » La salle éclate en applaudisse-
Portrait (Dessin à la plume).
ments frénétiques ; la leçon est arrêtée et le cours suspendu... C'est cet acte de courage que Puech a voulu rappeler et glorifier ; le professeur est debout en face de son auditoire, le bras droit tendu pour une héroïque protestation. Puech a restitué l'aspect de la salle, aujourd'hui démolie, sur d'authentiques documents et nous y retrouvons la place où nous nous sommes souvent assis ; sur les gradins inférieurs on applaudit le
maître ; en haut, on l'acclame plus bruyamment. Toute la scène est traitée avec beaucoup de sobriété et de mesure. Tel est le monument élevé par Puech à la mémoire de Jules Simon, dans la ville où il est mort, le 9 juin 1896. Celle où il était né, le 27 décembre 1814, a voulu en avoir une réplique en bronze ; elle a été placée à l'entrée de Lorient et a été solennellement inaugurée le 25 juin 1905.
Il est une autre statue pour l'exécution de lacpielle Puech s'est heurté aux mêmes difficultés que celle de Jules Simon : c'est celle de M. Armand Rousseau. 11 l'a représenté debout, une carte à la main, avec pantalons aux longs plis et une ample redingote ; ce costume ingrat est relevé par la noblesse du port et l'acuité du regard. Sur le socle, la France coloniale portant un drapeau et coiffée d'un casque inscrit le nom d'Armand Rousseau (1). Le robuste génie de Michel-Ange réussissait mal à exprimer la fleur de la jeunesse ou les teintes délicates de la beauté ; on a dit qu'il donnait à ses femmes plutôt l'air des Amazones que des Grâces. C'est le contraire pour Puech et sa France Coloniale n'est pas assez Amazone et est beaucoup trop Grâce.
Le costume militaire offre au sculpteur de précieuses ressources. Puech les a habilement utilisées dans la statue de l'Amiral Obry érigée â Nouméa. Coiffé de la casquette brodée, l'amiral a la main gauche sur la poignée de son épée et de la droite il fait un signe impérieux de commandement. Puech a su trouver, cette fois, l'expression énergique qui vient rarement au bout de son ciseau.
A l'Egypte il a donné deux belles œuvres : la statue de Nubar-Pacha à Alexandrie et celle de Mariette au Caire. Celui-ci avait découvert dans le temple du grand Sphinx, des statues d'une remarquable beauté représentant le fameux Chéphrem, fondateur de la seconde pyramide et roi de la quatrième dynastie. C'était une dette de reconnaissance que l'art sculptural avait contracté vis-à-vis de lui. Puech l'a généreusement acquittée. Il v a dans la fixité du regard, dans les dimensions et dans la masse imposante de la statue des réminiscences frappantes de l'art Egyptien. Elle rappelle ces colosses étonnants que les Pharaons faisaient tailler dans un seul bloc et qui, dans leur solennelle et sublime immobilité,
(1) Le monument a été inauguré à Brest, en 1901, par ftj. Maruéjouls, alors ministre des travaux publics.
nous apparaissent comme des géants au-dessus de la loi commune des êtres humains. En inaugurant cette statue M. Maspéro disait : « Puech a réussi où plus d'un aurait échoué et son Mariette est bien le Mariette que nous avons connu, mûr et attristé déjà, mais encore dans la pleine possession de sa puissance et de sa volonté. Il est droit, haut, ferme, énergique, tout en lui respire la force presque brutale, et l'on sent que, s'il fût né deux cents ans plus tôt, dans un siècle d'aventures, il eût écumé volontiers les mers sur les flûtes boulonaises. Les bras croisés sur la poitrine, il serre, dans sa main droite, le plan des bâtiments et des jardins de Boulac, tandis que sa tète, portée vers la gauche, laisse courir son regard sur la façade du Musée nouveau. 11 songe et la tension de la pensée imprime à ses traits une expression sévère, mais ses yeux et ses lèvres conservent un reflet de cette bonté qui corrigeait chez lui l'austérité du dehors » (1).
Denvs Puech a souvent emprunté à la Grèce ses inspirations ; il lui a aussi emprunté la technique et les procédés de son art. Un de ces procédés est la polychromie. Ce procédé remonte aux temps primitifs de l'humanité, à ces temps barbares où des hommes simples et grossiers se représentaient leur Dieu comme une personne riche, couverte de bijoux et de colliers, magnifiquement vêtue, telle que se le figurent aujourd'hui encore quelques populations ignorantes de l'Océanie ou de l'Asie. Née d'un instinct sauvage, la polychromie se développa en Grèce, grâce aux influences sacerdotales (2). Mais, selon la judicieuse remarque de M. Charles Blanc, l'art Grec poussé par son génie en même temps qu'il était retenu par la tradition religieuse, se dégagea de ses entraves en ayant 1 . ir de les respecter ; le peinturage des anciens fétiches fut remplacé par une coloration résultant des matières employées, telles que l'or, l'ivoire, le bronze, les pierres précieuses ; les grands maîtres pratiquèrent la polychromie naturelle et non la polychromie artificielle. L'une
(1) La statue en bronze se dresse sur un piédestal au centre d'un vaste monument funéraire en beau marbre noir d'Italie. L'architecte de ce monument est lM. Charles Prampolini.
(2) La collection de Luynes possède une petite Vénus en bronze, d'origine Grecque, dont le cou a conservé un collier d'or d'une authenticité incontestable. Elle a été reproduite dans la Gazette archéologique, année 1S7.Î, planche xxxm. La Vénus Genetrix du Louvre a les oreilles percées, ce qui indique qu'elle portait des pendants qui ont disparu. Il y a aussi au Louvre un buste de Junon qui était autrefois orné de pendeloques. La Vénus d'Arles portait un bracelet sculpté dans le marbre et orné d'une pierre précieuse. Un collier d'or et des pendants d'oreilles furent découverts aux alentours delà niche de la Vénus de Mile.
se sert de matériaux dont la couleur indélébile convient à l'éternité voulue des œuvres monumentales ; l'autre, employant des couleurs éphémères et variables, applique ce qui passe sur ce qui doit durer. La première s'approche de la vérité naturelle sans y prétendre ; la seconde vise à l'illusion sans y atteindre ; elle accuse son infériorité ou plutôt son impuissance en essayant de se comparer jusqu'au bout à la nature. Au lieu de chercher les accents de la vie idéale, elle ne contrefait la vie réelle que pour mettre en relief les apparences d'une vie menteuse, immobile et muette (l). La Minerve du Parthénon de Phidias devait à une polychromie naturelle son éclat olympien. Plus tard, les Grecs revinrent à la polychromie artificielle. Pline raconte que lorsqu'on demandait à Praxitèle quel de ses marbres il préférait : « Ceux, répondit-il, auxquels le peintre Nicias avait mis la main. Tant il attachait de prix à la coloration que leur donnait la brosse de Nicias, tcintum circumlitioni ejus tribuebat ! » (2). Cette pratique se perpétua et se généralisa dans la décadence Romaine. La statue de Diane, dont le berger Corydon voulait faire hommage à la Déesse, devait avoir les chaussures rouges, in morem, ajoute Virgile.
La sculpture populaire et l'imagerie religieuse perpétuèrent l'usage de la polychromie pendant tout le moyen âge et jusqu'au XVIe siècle (3). A la Renaissance, Michel-Ange la bannit impitoyablement de la grande sculpture et prononça définitivement le divorce de la forme et de la couleur. Le XVIIIe siècle les avait quelquefois réunies (4). Mais c'est de
(1) Charles Blanc. Ouv. déjà cité, p. 166.
(2) Ce mot de circumlitio indique bien la délicatesse du procédé employé ; c'était une onction générale du marbre avec de l'huile ou de la cire légèrement colorée. Le liquide pénétrait dans les pores du marbre et en atténuait l'éclat. Le grain du Paros étant déjà par lui-même un peu jaune, la ligure prenait, beaucoup plus facilement que dans la blancheur crue du Carrare, le ton de la chair. Le peintre coloriait ensuite la chevelure, la prunelle et la pupille et accentuait ensuite son coloris dans les draperies et les vêtements. Nous avons sous les veux une réduction de La Pensée sur laquelle Puech a admirablement renouvelé sur la figure ces teintes discrètes de brun et de rose et sur la robe cette gradation du coloris.
(3) Il y a au Musée de Toulouse six statues polychromes provenant de la basilique Saint- Sernin qui datent de la fin du xv siècle. Elles sont d'un réalisme vivant. M. Henri Rachou en a fait la description dans la Gazette des Beaux- Arts de 1904, p. 507. Voir La Statuaire polychrome Espagnole, par M. Raymond Baver, dans la Revue de l'Art ancien et moderne, numéro du 10 décembre 1907.
(4) Nous citerons sur une des portes latérales du chœur de l'église Saint-Etienne, à Toulouse, la statue du président à mortier de Lestang, agenouillé devant la Vierge. La robe du Président et le vêtement de la Vierge sont en marbre de couleur jaune. Il n'y a là aucune bigarrure choquante et l'harmonie des couleurs ne rompt pas l'unité du sujet.
nos jours que Klinger en Allemagne, Gérôme (1) et Barrias (2 France sont résolument entrés clans la voie de la sculpture peinte.
Puech les v a suivis. La Pensée est une statue polychrome (3).
C'est une jeune fille svelte, gracieuse, dont le visage garde une impassibilité absolue. Tout est immobilisé dans une méditation très douce ; les bras sont mollement croisés, le droit reposant sur une draperie de couleur dans laquelle le gauche disparaît. Ce sujet a tenté bien des sculpteurs et il n'en est aucun qui ait pu plus facilement recevoir l'empreinte personnelle de celui qui l'a traité. Vous trouverez au Luxembourg La Pensée de M. G.
Michel ; comme celle de Puech, elle est polychromée, formée par un ingénieux mélange d'ivoire et de bronze doré. Mais comme elle en diffère par la pose , par le regard, par l'attitude générale! c'est une Pensée plus ferme, plus ample, peut-être plus élevée, mais moins fixe et moins délicate. Rodin a, lui aussi, donné sa Pensée ; c'est une tête féminine cou-
) en
La Pensée (Statue polychrome).
(1) Pygmalion et Galathée et la Tanac/ra sont les œuvres les plus célèbres de la sculpture peinte de Gérôme. La Tanac/ra qui est au Luxembourg personnifie cette nécropole de Béotie dans laquelle on a trouvé de si belles figurines de la fin du [Ve siècle qui reflètent l'influence de Praxitèle. Gérôme a usé pour la peindre du procédé Grec ; il a recouvert toutes les surfaces d'un rose très pâle. Le temps a encore affaibli le ton. Malgré cela, la statue repose encore les yeux, par sa douceur, du brillant trop cru des marbres voisins.
(2) La nature se dévoilant au musée du Luxembourg.
(3) La Pensée est, avec l'Enfant au poisson, chez Madame Herbet, au château de Combray.
verte d'une sorte de capuchon et abîmée dans une méditation profonde (1). Mais il a surtout donné le Penseur qui est maintenant, au seuil du Panthéon, comme le gardien de ce sépulcre où dorment nos gloires nationales. Tout le monde connaît sa musculature herculéenne. On a dit, croyant lui adresser une critique, qu'il pensait « avec son dos ». Certes oui, il pense avec tout son être, il donne à la fois l'idée de la fatigue et du recommencement de l'effort. 11 est assis, le col et la tête avancés, le menton appuyé sur son poing, la face penchée, envahie par l'ombre. C'est le Penseur et c'est la Pensée, c'est un abîme de réflexions, une extraordinaire protondeur d'ombre tragique. Cet homme est un géant, dont tout le corps donne l'idée d'une force irrésistible. Il semble que, s'il se levait et marchait, ses pas ébranleraient le sol et que les rangs d'une armée seraient contraints de s'ouvrir devant lui (2). Quel contraste avec la Pensée de Puech ! Ici, c'est la pensée éclose dans l'âme populaire, imprégnée des souvenirs de lutte et d'oppression, mais prête à reprendre le travail et à recommencer l'action ; là, c'est la pensée délicate d'une âme aristocratique et féminine qui se complaît dans l'évocation d'un souvenir charmant et dans des rêves poétiques. Le 21 avril 1906, sur la place du Panthéon, M. Cabriel Mourey prenant le contre pied d'un vers de Leconte de Lisle (3), disait que le Penseur de Rodin apprendrait aux futures générations la gloire de penser et l'orgueil d'être un homme. La statue de Puech apprendrait plutôt à ceux qui la verront, la joie de rêver et le plaisir d'être femme. On pourrait être tenté d'écrire ici une dissertation philosophique : en multipliant les contrastes entre l'œuvre de Rodin et celle de Puech, il serait facile de montrer comment chacun a su incarner dans le marbre ou dans le bronze un des côtés de cette pensée moderne qui, tantôt dans des rêves poétiques ou dans les souvenirs du passé, s'efforce de conserver un peu de l'idéal perdu, tantôt en recherche un nouveau dans la poursuite acharnée et fiévreuse d'une vérité qui lui échappe. Avec l'une,
(1) Rodin. Le Figaro illustré. N" spécial de mars 1906 qui reproduit La Pensée d'après une photographie de M. Omet.
(2) M. Gustave Geffroy. Le« penseur » de Rodin au Panthéon, dans la Rexnie Bleue du 17 décembre 1904.
(3) Leconte de Lisle a dit dans un accès de nirvanisme qu'il aspirait au jour où, « affranchi de vivre », il ne saurait plus
La honte de penser et l'horreur d'être un homme.
comme avec l'autre, nous sommes loin de la pensée antique qui, sûre d'elle-même, se complaisait dans la possession indiscutée du domaine intellectuel où elle régnait en souveraine. C'est d'elle que Platon était pénétré, lorsqu'il disait que « le Beau est la splendeur du Vrai ». Ce n'est ni devant le marbre de Puech, ni devant le bronze de Rodin qu'on sent la profondeur de cet axiome devenu banal. Pour la sentir, c'est à Florence qu'il faut aller, devant cet autre « Penseur » de Michel-Ange qui écrase, de tout le poids du génie, les statues de Puech et de Rodin. Aucune comparaison ne fait mieux sentir combien la sculpture contemporaine, inquiète et tourmentée, manque de ces qualités dominantes de l'Art ancien, la sérénité grandiose qui n'était que la tranquillité de l'âme en possession de la vérité. Nos penseurs cherchent trop fiévreusement le Vrai, pour que nos artistes puissent nous donner complètement le Beau.
La plus belle œuvre polychromée de Puech est incontestablement la statue du P. Didon. Elle est polylithe, plutôt que polychrome ; sur le corps et la robe de marbre blanc est placé un manteau de marbre noir. Chacun des marbres est monochrome, et, malgré l'opposition tranchante des couleurs, l'attention n'est pas divisée. La polychromie ne convenait à rien mieux qu'au costume Dominicain ; Lacordaire, qui sentait le beau sous toutes ses formes, l'avait pressenti, lorsqu'il écrivait : « C'est dans deux jours que, pour la première fois, nous porterons la robe blanche de l'innocence et le manteau noir de la pénitence ( 1 ). » Ce n'est pas seulement par la facture technique que l'œuvre de Puech est remarquable ; elle l'est aussi par le caractère qu'il a su lui donner et l'impression qu'à son tour elle donne. Enfant du Dauphiné, le P. Didon joignait à la hardiesse de la pensée l'énergie du verbe; élève de Lacordaire, il n'oublia qu'un jour les enseignements du maître (2), et fut, comme lui, l'apôtre de la liberté et le défenseur de la dignité humaine. Définissant notre nature, il s'écriait en terminant : « L'homme qui vous fera regarder la terre, vous y fera mourir ; celui qui vous tiendra un genou sur la poitrine,
(1) Lettre écrite de la Minerva, à Rome, le 7 avril l83g, au Frère Fiel et rapportée clans l'ouvrage du P. Chocarne, tome I, p. 283.
(2) Dans un discours prononcé à la distribution des piix de l'école Albert-Ie-Grand, le P. Didon fît l'éloge des coups de force militaires. Il avait oublié, ce jour-là, le discours de saint Roch et les fières prote;tations de Lacordaire contre le coup d'Etat du 2 décembre.
en vous disant : Fils de la terre, voilà ta plaee ; celui-là vous y asservira. La terre est toujours mûre pour l'esclavage et la corruption ; mais nous, nous sommes nés pour l'affranchissement et la liberté : c'est le viril apanage des fils de Dieu » ( l ). Le moine qui parlait ainsi, était plein d'une noble fierté et d'une indomptable énergie. Puech pouvait-il exprimer ces qualités dans son image ? Beaucoup en doutaient ; il leur a donné tort et le P. Didon a été, à ce point de vue, mieux traité que ne l'a été le P. Lacordaire soit dans la statue de Bonnassieux, soit dans celle de l'école de Sorèze. Il est debout, la tête légèrement portée en arrière, les bras croisés dans l'attitude d'un athlète qui attend l'adversaire, le regard assuré, la bouche prête à lancer le verbe de sa vibrante éloquence. C'est dans cette attitude qu'on aime à se représenter Savonarole, haranguant sur la place publique les Florentins, demandant la réforme de l'Eglise, la convocation du concile et la déposition d'Alexandre VI. Quand le frère Jérôme parlait dans la chaire de Sainte-Marie-de-la-Fleur, la multitude frappait du front le pavé de la cathédrale, sanglotant et criant miséricorde. Quand le P. Didon prêchait à la Trinité sur le divorce, il soulevait un tel enthousiasme et provoquait de telles contradictions qu'on l'envoya à Corbara. Sous l'influence de Savonarole, Botticelli s'enrôla dans le monde mélancolique des Piangoni, et renonça aux grâces sensuelles de la Renaissance Florentine, pour se consacrer à de pathétiques peintures, toutes pénétrées de tristesse et même de désespérance (2). Pareille conversion ne sera pas l'œuvre posthume du P. Didon, mais le grand dominicain aura permis à Puech de manifester une qualité qu'on ne lui soupçonnait pas, que certains même lui dénient : la force contenue, sans heurt et sans violence.
Puech a partout observé cette loi de la statuaire qui condamne les actions violentes et les gestes impétueux. Une statue isolée ne saurait avoir un mouvement bien prononcé, par cela même que son action est individuelle. Mais il n'en est plus de même des groupes : là, les mouvements partiels peuvent être très vifs et contribuer néanmoins à la tranquillité de l'ensemble. Puech a exécuté quelques groupes : nous avons vu notamment, en H)o3, dans son atelier, le bronze élevé par
(1) L'homme suivant la science et la foi. lre conférence : la définition de l'homme.
(2) Botticelli et Sammarole, par M. Emile Gebhart, dans le Journal des Débats du 10 octobre 1906.
souscription nationale à Valparaiso, à Grégorio et Victor Ammunatégui. L'unité du sujet n'y était pas complète et c'étaient plutôt deux statues juxtaposées qu'un groupe dont les éléments doivent toujours être fondus dans une pensée commune ; à ce point de vue et dans l'exécution des groupes, Puech est loin du degré de perfection auquel était parvenu M. Eugène Guillaume soit dans les Gracgues, soit dans le Ma r ici g e Romain. De chacun de ces deux groupes se dégage une pensée générale :
elle établit entre les deux figures le plus harmonieux équilibre et les fait sans effort concourir à l'expression d'un sentiment unique. Là où M. Guillaume a laissé des chefs - (l'œuvre , Puech n'a que médiocrement réussi.
Pour bien faire connaître un artiste, il ne suffit pas de raconter sa vie ou d'énumérer ses travaux ; il faut encore étudier le sens qui se dégage de ses œuvres et l'impression qu'elles laissent. Quels sentiments inspirent-elles à ceux qui les contemplent ? Leur procurent-elles des
Monument des frères Ammunatégui érigé au Chili (Groupe en bronze).
jouissances pures et élevées ? ou bien des ::enrations grossières et basses ? Amolissent-elles L'âme ou exaltent-elles le courage ? Quels effets produisent-elles sur l'imagination ? C'est l'éternelle question de la moralité de l'art. Elle se pose naturellement à propos de la statuaire iconique de Puech que nous venons d'étudier et à propos de la statuaire allégorique que nous allons examiner. Elle est fort ancienne ; on la discutait autour de Périclès et d'Aspasie, et Socrate, qui fut artiste avant d'être philosophe, la posait au peintre Parrhasius dans un entretien qui est resté célèbre (l). Elle a été reprise de nos jours dans les livres, dans les revues, dans les discours académiques et jusque dans les discussions parlementaires (2) que nous n'avons pas la témérité de rappeler ici. Nous nous bornerons à indiquer la réponse donnée par Puech dans ses œuvres. L'art ne doit pas se mettre au service de la morale ; le voudrait-il, il ne le pourrait pas, sans renoncer à être lui-même. M. Paulhan a pu écrire que l'art, immoral par essence, ne pourrait avoir qu'une moralité accidentelle et indirecte. Ce que l'analyse philosophique enseigne, l'histoire le confirme. Chaque fois que l'art a été assujetti aux prescriptions étroites de la morale religieuse, il y a perdu sa raison d'être (3). Son alliance avec la morale philosophique n'a pas été plus heureuse. Il a été poliment expulsé de la République de Platon ; proscrit par le stoïcien Sénèque, il n'est même pas accueilli par Epicure. II serait donc mal venu à vouloir faire office de moraliste ou de docteur. Les sculpteurs et les peintres ont cependant quelquefois voulu donner des leçons ; il y a eu, notamment au xvnr siècle, selon le mot de M. Martha, des maximes en marbre et des tableaux prédicants, Diderot s'extasiait devant une peinture qui devrait faire la joie de M.
(1) Socrate proclamant la liberté de l'art, disait qu'il avait le droit de représenter toutes les passions bonnes ou mauvaises, et il ajoutait : « Qu'aimons-nous le plus à voir, crois-tu, ou les sentiments beaux, honnêtes, aimables, ou les sentiments vils, méchants et haïssables ? Par Jupiter, s'écria Parrhrsius, il y a bien de la différence ! »
(2) En dehors des ouvrages généraux que nous avons déjà cités, nous signalerons spécialement dans la Revue Philosophique de décembre 1904 et de mai igo5, le remarquable travail de M. Paulhan sur la moralité indirecte de l'art, le discours de M. Etienne Lamv à l'Académie Française sur son prédécesseur, M. Eugène Guillaume, et surtout l'ouvrage de M. Paul Gaultier sur le Sens de l'art, sa nature, son rôle, sa valeur, avec une préface de M. Emile Boutroux, de l'Institut.
(3) Il suffit de rappeler les formes immuables de l'art essentiellement sacerdotal de l'antique Egypte, la morale de Mahomet proscrivant tableaux et statues, la répulsion du moyen âge pour la beauté corporelle, les théories des Iconoclastes, des Vaudois, des hussites et même des protestants du xvr siècle, les sévérité> de Nicole et de Bossuet.
Piot ; c'est le tableau de Greuze représentant une jeune mère entourée, assiégée, escaladée par la troupe de ses enfants. « Comme cela prêche la population ! » s'écriait-il. Ces prédications bien placées dans la bouche d'un moraliste ou d'un économiste, sont mal venues sous le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur. Aussi les grands sculpteurs n'ont-ils jamais pensé qu'à la perfection de leur art, sans se préoccuper de donner des leçons. Il est inutile d'ajouter que Puech n'y a jamais songé.
Mais, s'il n'a pas voulu enseigner ou prêcher avec son ciseau, il n'en a pas moins toujours eu un idéal élevé et une haute conception de la beauté. Le but de l'art n'est pas pour lui la morale, mais c'est la manifestation de la beauté humaine sous toutes ses faces. Il ne conteste pas la « légitimité de l'art pour l'art », mais il sait que la sculpture a été créée par l'homme pour se faire honneur à lui-même, au point que, pour glorifier les Dieux, il ne croyait pas pouvoir mieux faire que de leur attribuer sa propre figure. Il y a aujourd'hui une école d'artistes qui se complaisent dans la dégradation de la statue humaine, qui recherchent les pourritures exceptionnelles, qui se piquent de mettre à nu ses laideurs physiques et morales. Par une étrangère intervention des rôles, ils nous présentent un monde idéal plus malplaisant que le monde réel, de sorte que le spectacle de leurs œuvres, au lieu de saines et claires émotions, ne laisse que trouble dans le cœur et rétrécissement dans l'esprit. Puech n'est pas de ceux-là et il ne s'est jamais complu à pétrir des laideurs ou à sculpter des énigmes.
Mais, par réaction contre ce pessimisme sculptural, il n'ira pas à ce que M. Lamy, dans une page plus éloquente que juste, a appelé « un art ignoré de la Grèce et de Rome où la matière laisse transparaître et glorifie l'esprit » (1). Puech reste fidèle à la tradition Grecque et au culte de la beauté plastique ; il n'a la prétention ni d'enseigner, ni d'instruire ; il ne veut pas troubler ou surprendre par des images inachevées, énigmatiques ou systématiquement laides ; le but de son art est, non pas l'amusement, mais la perfection du plaisir.
Ainsi, également éloignée du mysticisme du moyen âge et des gros-
Ci) Discours prononcé à l'Académie Française le il janvier 1906, par M. Etienne Lamy, lorsqu'il est venu prendre séance à la place vacante de M. Eugène Guillaume.
sièretés matérialistes, visiblement inspirée par la Grèce et par la Renaissance Florentine, la statuaire de Puech sait avoir, quand il le faut, le geste moderne. Les Grecs, dit Taine, ayant attribué au corps une dignité propre, ne sont pas tentés, comme les modernes, de le subordonner à la tête. Une poitrine qui respire bien, un tronc solidement assis sur les hancbes, un jarret nerveux qui lancera agilement le corps, les intéressent. Ils ne sont pas toujours préoccupés comme nous, par l'ampleur du front pensif, par le froncement du sourcil irrité, par le pli de la lèvre railleuse. Ils peuvent rester dans les conditions de la statuaire parfaite qui laisse les yeux sans prunelle et la tête sans expression ( l ).
Il est inutile de rappeler que Puech, par la multiplicité de ses bustes, s'est fait une spécialité de la représentation de la tête humaine ; à ce point de vue, il a le geste moderne. Il l'a également sous un autre rapport. Les anciens se confinaient dans trois attitudes : le repos, le jeu ou le combat. Les modernes qui choisirent les gestes moins pour leur envergure plastique que pour leur grandeur morale, représentent trois choses : le travail, la douleur, la pensée. Sans doute Puech ne s'est pas complu, comme Constantin Meunier, à représenter des gens qui forgent le fer ou creusent les entrailles de la terre ; sans doute il n'a pas comme Bartholomé, donné des figures de pleurants, montré des corps affaissés, des épaules courbées sous un poids invisible. Mais il a eu le geste de la pensée ; il a fait penser ses statues. Chez Monteil, c'est la pensée de l'historien érudit et réfléchi ; sous ce front méditatif les yeux regardent à l'intérieur. Chez Jules Simon, c'est la pensée de l'orateur disert et d'une éloquence toujours pure : de belles lèvres parleuses, à demi-ouvertes, semblent promettre la communication abondante d'une pensée claire. Chez le P. Didon, c'est la pensée ardente du prophète, du héraut de la conscience chrétienne ; la bouche est fermée par une lèvre volontaire et taciturne ; elle ne s'ouvrira que pour laisser échapper un torrent soudain et impétueux. Toutes ces pensées sont, il faut bien le reconnaître, plus superficielles que profondes, plus légères que graves. Le ciseau de Puech est trop païen pour nous don-
(i) Taine. Ouv. déjà cit., tome I, p. 74.
ner le geste moderne dans tonte son énergie, trop amoureux de la forme plastique pour exprimer le travail intime de la pensée, trop exclusivement sensible au plaisir des yeux pour traduire l'effort intellectuel dans toute son intensité. Chez l'historien, chez le politique, chez le religieux, la pensée est arrivée à maturité, elle est prête à éclore sous la plume du premier ou sur les lèvres des deux autres. Ce n'est pas la pensée que le ciseau investigateur de Rodin va surprendre dans les mystères d'une laborieuse gestation : c'est la pensée venue à terme dans son premier épanouissement. Puech répugne à la prolongation de l'effort physique ou intellectuel. C'est dans cette mesure seulement qu'il donne le geste moderne à sa statuaire iconique. C'est sous cette forme toute extérieure qu'on le retrouve dans sa statuaire allégorique et décorative.
Buste de la Presse A. Gagarine-Stourdza (Bronze).