‹ Denys Puech et son ¿uvreChapitre 13 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si, arrivé au terme de cette longue étude, nous voulons en dégager la conclusion, ou, comme on disait autrefois, en tirer la morale, une double réflexion s'impose à l'esprit.

La première, c'est qu'il n'y a pas de véritable artiste sans vocation. Comme le génie, la vocation est un don que Dieu accorde ou refuse à son gré. Les anciens l'avaient compris, quand ils disaient des poètes et par conséquent des artistes : « Fiunt oratores, nascuntur poetiv.. » Nul mieux que Puech ne prouva la z>érité de cette vieille et banale maxime. Ni la naissance, ni l'éducation, ni la race, ni le milieu, ni le moment ne le firent artiste. C'est d'ailleurs que partit l'appel. Lamennais raconte que, se promenant un jour sur les remparts de Saint-Malo, il aperçut la mer soulevée par une violente tempête, et qu'à ce spectacle il éprouva comme un tressaillement : il crut voir l'infini et sentir Dieu. Une vive émotion s'empara de lui, et, regardant la foule, il se disait à lui-même : « Ils contemplent ce que je contemple, mais ils ne voient pas ce que je vois. » Plus tard le grand voyant ne racontait jamais cette anecdote sans ajouter que cette pensée d'orgueil [dans un enfant de huit ans le faisait encore frémir.

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Cet orgueil était cependant légitime. Ce que le petit Breton avait ressenti sur les remparts de Saint-Malo, le pâtre de Gavernac l'éprouva sur le pont d'Estaing ; chez le premier, c'était le frisson de l'infini ; chez le second, c'était l'impression de la beauté sculpturale ; pour tous les deux, c'était la révélation de la vocation.

Mais la vocation artistique, quelque spontanée et quelque impérieuse quelle soit, doit être cultivée. Elle germe partout, même sur le causse de Bozouls ; elle ne se développe que par le travail et l'effort. Cela a été vrai dans tous les temps et la vie de tous les grands artistes de la Grèce et de l'Italie en est l'éclatante démonstration. Mais cela est de nos jours plus vrai que jamais. << De rien, a dit un de nos plus fins psycholoques, personne n'a aujourd'hui la possession incontestée ; dans le domaine de la pensée, garder des convictions inébranlées , c'est les conquérir presque, tant il y a à faire poulies défendre contre ce qui les menace au dehors et au dedans même ; dans tout le reste, c'est la même chose : on ne maintient rien, on ne préserve rien, on n'améliore rien non plus, jamais, ni nulle part, sans avoir à multiplier les efforts, les labeurs, les combats ( i ). » Si, pour conserver saine notre pensée, il faut lutter, combien ne le faut-il pas davantage pour conserver intacte l'inspiration initiale ? Un grand sculpteur, Eugène Guillaume, trouvait juste que Dante eût placé les artistes dans le Purgatoire, lieu d'épreuve et et espérance ; ils y vivent, dans l'angoisse de la x>érité et le tourment de la beauté. La vocation artistique n'est pas seulement une inspiration, c'est aussi une direction. Il faut travailler pour la développer, mais travailler dans un sens déterminé ; il faut marcher,

(i) Al. Ollé-Laprune. Notre tâche aujourd'hui et demain.

mais marcher dans la voie où elle vous pousse, sans prendre les chemins de traverse. Quand Puech a voulu, dans une tête d'enfant ou sur un corps de femme, dans une allégorie poétique ou dans une scène mystique, exprimer des sentiments gracieux ou peindre des émotions délicates, il a fait des chefs-d'œuvre ; s'il avait tenté de s'élever au sublime, de faire pousser à ses marbres le cri de la douleur, de leur donner le qeste de l' héroïsme, il serait tombé dans le faux, peut-être dans le ridicule. L'éducation artistique exiqe le travail, elle ne supporte pas la contrainte. Tel est renseignement qui se déqaqe de la vie que nous venons de raconter et des œuvres que nous z>enons d'apprécier.

Ce serait de la pédanterie que de prendre congé de Denys Puech par une leçon de philosophie. A un artiste dans l'agréable compagnie duquel on a passé de longs mois, il convient d'adresser d'autres adieux. Nous lui devons des excuses et des remerciements.

C'est d'abord de notre témérité qu'il faut nous excuser. Un latin (1) que les critiques d'art peuvent revendiquer comme leur plus lointain ancêtre, a dit : « Felices es sent artes, si de il lis soli artifices judi tarent » ; heureux les arts si les artistes seuls en jugeaient ! Cette pensée nous est souvent revenue à l'esprit au cours de ce travail ; elle en était la condamnation. Quand on a passé sa vie au Palais, il est bien audacieux d'aller au Salon ou dans un atelier disserter sur des bustes ou des statues et y distribuer le blâme ou l'éloge. Pour nous en excuser, nous f ourrions cependant invoquer, comme nous disons à la barre, des précédents et même nous réclamer d'il-

(l) Fabius pictor. Cet historien, qui était en mern? temps un peintre célèbre, vivait deux cent vingt ans avant l'ère chrétienne. Tite-Live s'est beaucoup servi de ses Annules dont il ne nous reste plus que quelques fragments!

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