‹ Denys Puech et son ¿uvreChapitre 8 sur 21 · MONUMENT FUNÉRAIRE CHAPLIN · texte numérisé non relu

MONUMENT FUNÉRAIRE CHAPLIN

main. Ce talent n'est pas aussi vulgaire qu'on le croit et il a été refusé à bien des sculpteurs, même à bien des peintres célèbres (l).

Les bustes dans lesquels Puech a excellé, sont les bustes de femmes et d'enfants. Il semblait même s'en être fait une spécialité et il faudrait des volumes pour décrire ou simplement énumérer tous ceux qui sont sortis de son atelier. Dans le premier groupe, il faut d'abord rappeler le buste de femme que nous avons déjà signalé au Musée de Luxembourg (2) et dans lequel il a mis le meilleur de son talent et peut-être de son cœur ; c'est dans ce buste en effet fouillé et caressé con amore que l'artiste a incarné le type féminin tel que son esprit le conçoit et que son ciseau aime à le reproduire. Ce n'est ni le noble, ni même le beau, c'est le gracieux des Crées. La ligne qui va de la naissance des cheveux à la pointe du nez s'est brisée; et cette brisure donne un air piquant et espiègle au nez retroussé de la jeune femme. Quelques mèches de cheveux flottent sur le front, à la mode des Circassiennes qui diminuent ainsi coquettement la largeur de leur front. Les yeux et les lèvres respirent la raillerie et la volupté. En regardant ce buste et ceux dont il est le prototype, on applique à Puech ce que Arsène Houssaye a dit de Coustou : « Ce marbre a des efflorescences d'épiderme et des attractions électriques. Cette femme caressée par un fin ciseau est toute pétrie de pâte et d'amour. Elle n'a pas la sévère pudeur du marbre qui habille le nu des statues antiques ; on la proscrivait de Lacédémone ; mais aurait-on le courage de la répudier de Licyone ou d'Athènes ? On lui dirait sans doute : Vous n'êtes ni déesse, ni nymphe ; vous ne franchirez pas le seuil des temples de Vesta (3). » Puech, pas plus que Coustou, ne serait banni de la République ; Lysippe le conduirait à son atelier après l'avoir mis en pénitence devant le Jupiter de Phidias, pour lui apprendre à tailler le marbre d'une main fière, et non à le chiffonner d'une manière voluptueuse.

Le buste de Mlle Rita Sangalli, de l'Opéra, obtint au Salon de i885 une troisième médaille et fut de la part de M. Henri Rochefort, l'objet

(1) Hippolyte Flandrin dont le pinceau a laissé sur les murs de Saint-Vincent-de-Paul et de Saint- Germain-des-Prés des têtes si expressives, n'a bien réussi qu'un seul portrait, celui de Napoléon III qui est aujourd'hui au musée de Versailles.

(2) C'est la troisième des œuvres de Puech qui figure au Luxembourg. La Seine y attend encore sa place.

(3) Arsène Houssaye. Les Coustou.

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d'une très flatteuse appréciation. Puis viennent les bustes de Mlle Bartel, de Rosita Mauri, de Jane Henriot... et de tant d'autres étoiles qui ont, hélas ! disparu du firmament où elles brillaient et dont le ciseau du sculpteur perpétuera seul le souvenir. Puech a beaucoup travaillé pour la Société parisienne et la colonie étrangère ; il a donné de la Princesse Mathilde un buste qui ne souffrait pas trop, dans les salons de la rue de Berrv, du voisinage de celui de Carpeaux. Ceux de Mme Mackles, Mme Corbin, Mme Fletcher de New-York, Mme Jarilossky... sont parmi ses meilleures œuvres. De même que Guillaume Crauk et Carpeaux furent, de 1860 à 1870, les portraitistes attitrés de tous les grands personnages du second Empire, de même Puech a été, de i885 à ces dernières années, le portraitiste désiré de cette société cosmopolite qu'attirèrent à Paris les récentes et grandioses Expositions ; sur une nouvelle application de la loi des contrastes, ces Anglais, ces Américains, ces coloniaux qui étalaient ailleurs le luxe insolent et criard de leurs fortunes improvisées, recherchaient pour les bustes de leurs femmes et de leurs filles la finesse aristocratique du ciseau de Puech.

Dans tous ces bustes féminins se manifeste toujours la même tendance: donner à la figure non pas la noble simplicité, la grandeur tranquille que nous remarquons chez les antiques, mais la grâce et la coquetterie qui rappellent Lyrisse ou le Coustou de Mme de Pompadour. Avec les variantes que comportent les ressemblances individuelles, les yeux sont d'une grande douceur et la paupière inférieure, légèrement relevée, leur prête une nuance d'inconstance et de malice. La bouche est généralement entr'ouverte comme pour un sourire ou un baiser; c'est le trait de la figure le plus susceptible de beauté et Puech ne manque jamais de modeler une lèvre supérieure discrètement épanouie et une lèvre inférieure plus pleine et plus expansive. Le cou est généralement plein et uni; rarement il laisse voir ces plis délicats que tracent la saillie du larynx et des inflexions habituelles de la tête. La gorge est nue ou voilée d'une légère gaze qui en laisse deviner les contours. Tels sont les traits généraux des innombrables bustes féminins de Puech. Plus on les regarde, plus on est convaincu que Puech était né pour être le sculpteur féminin de cette époque étourdie, enfiévrée de plaisir et débordante d'élégance que des mémoires récemment publiés nous font re-

LES BUSTES i5g

vivre (1) et qui devait finir dans le grand deuil de 1870. La femme qui a toutes ses préférences et ses prédilections, est la Parisienne que Meilhae et Halévy, au théâtre, et Alfred Stevens, sur ses toiles, présentaient à des regards éblouis et charmés. (Test celle que le successeur de Meilhae parmi les Immortels, a décrite en des termes cpie la gravité académique a acceptés et qu'il nous sera par consécpient permis de reproduire ici : Ce n'est ni la grande dame trop imposante, ni l'étrangère, la cosmopolite de haute allure, trop inquiétante et compliquée, ni encore l'honnête, agréable et droite bourgeoise, mais la femme de ce Paris féminin, gentille marionnette de la vie, poupée à caprices d'un jour et à passion d'une nuit... Il l'a aimée de toutes les manières, avec son esprit, son talent, et le moins possible avec son cœur, au fond méfiant et timide; ajoutons: presque avec son estime en même temps qu'avec son mépris. Poursuivant la citation et la comparaison, nous dirons que, comme Meilhae, il a poudré d'une fine poussière d'esprit, de tendresse et de grâce tous les portraits, si joliment flattés, de sa galerie. Il en a fait la séduction par la simplicité de la conception, la clarté du style, un don privilégié de goût, de mesure, de drôlerie charmante et de douce cordialité, une émotion intermittente et à fleur de cœur, d'autant plus communicative qu'elle est inattendue, une manière de bonhomie galante et d'indulgence ironique, une observation toujours juste et jamais cruelle, ni amère, enfin un sens inné jusqu'au merveilleux des choses frivoles, élégantes et superficielles de la vie parisienne (2).

Puech a bien tenté quelquefois dans ses bustes de sortir de ce genre et de s'élever à une autre conception du caractère féminin. A la marquise de Beauvoir, et â la comtesse Pierre de Montalivet, dans des bustes de marbre, il a su donner l'empreinte aristocratique et comme le cachet de la race; le front est beaucoup plus découvert, le nez se trouve presque sur la ligne du front et l'expression de la face est beaucoup plus immatérielle. Le buste de la marquise de Beauvoir fut particulièrement remarqué au salon de 1884. 11 fut reproduit par un grand journal illustré qui l'appréciait ainsi : « Tous les visiteurs de la grande nef du

(1) Les souvenirs de Ladv Randolph Churchill, née Jennie Jérôme, publiés dans le Century Magazine sur Paris et la société Parisienne à la fin du second Empire.

(2) Discours de réception de M. Henri Lavedan, dans la séance de l'Académie Française du 28 dée. 1899.

palais des Champs-Elysées s'arrêtent devant un buste de très jeune

femme : Portrait de Mme la Marquise de B et restent sous le charme

de cette physionomie souriante et spirituelle d'une beauté si originale. Les amis reconnaissent à première vue celle cpii a posé pour cette œuvre d'art : C'est bien le fin regard, l'aimable attitude de la grande dame révélant son esprit et sa bonté (l). » L'artiste a mis là plus de vie intellectuelle, plus de grandeur morale et cet « aristocratisme » qui nous étonne quelquefois chez les artistes du xvie siècle. Il est un autre buste de femme qui comporte un classement spécial et une mention particulière : c'est celui de Mme Jules Favre, qui décore une des salles de l'Ecole de Sèvres. S'il est une figure que Puech eût difficilement rendue, c'est celle de Jules Favre ; cette tête puissante, cette crinière de lion, ce front olympien, ces yeux profonds dont la cavité ajoutait encore à la saillie de l'os frontal, cette bouche dédaigneuse et hautaine, étaient dignes du ciseau de Phidias ou de Rude ,- celui de Puech leur aurait mal convenu. A-t-il mieux réussi dans le buste de la veuve du grand orateur ? Il est permis d'en douter. La figure est fière, le regard perçant ; une collerette qui remonte sur le cou lui donne un faux air de calvinisme, la religion dont le spiritualisme de Jules Favre avait fini par s'accommoder. On ne sent là ni la douleur de la veuve écrasée par le deuil qu'elle porte, ni la sévérité Huguenote avec son élévation et sa grandeur, pas même cette douce mélancolie que Philippe de Chanpaigne savait si bien imprimer au visage de la mère Angélique ou de la mère Agnès. En présence de la sécheresse et de la banalité de ce portrait, se pose cette question quelquefois agitée, de savoir si le protestantisme est opposé à l'art, particulièrement à l'art sculptural. Pour l'affirmative, on rappelle volontiers les prescriptions de l'Ancien Testament contre les images susceptibles de provoquer l'idolâtrie, la simplicité qui caractérisa les premiers disciples du Christ, le mépris que provoquait dans l'esprit du grec Lucien, l'austérité de la religion nouvelle, et la défense portée par Calvin d'attribuer à Dieu aucune « figure visible » (2). En sens contraire, on peut remarquer que beaucoup d'artistes accueillirent favorablement la Réforme. Albert Durer exprime le désir de faire le portrait de Luther

(1) Le Monde illustré du 7 juin 18S4.

(2) De V Institution chrétienne. Livre l, chap. 11.

et de le graver sur cuivre ; quelques-uns devinrent même protestants, comme Jean Goujon, Bernard Palissy, le miniaturisme Petitot, Jean Cousin. Ce qu'on peut affirmer c'est la tendance du protestantisme à rapprocher l'art de la réalité et à lui demander une représentation plus simple de la nature à l'exclusion de tous les agréments mondains. C'est dans ce sens que s'est prononcé M. André Michel, le distingué critique d'art du Journal des Débats, dans une conférence faite à Paris, en 1905, sous les auspices de la revue Foi et Vie, sur ce sujet « L'art et le protestantisme » (1). Ces tendances ne sont pas celles de Puech et on peut dire que les grâces de la jeunesse et les élégances féminines répondent mieux à son talent que les sévérités de la piété ou la majesté de l'âge.

Il est un autre sentiment que Puech a souvent et heureusement exprimé ; c'est l'ingénuité de l'enfance. Son baste d'enfant, â part les boucles soyeuses de la chevelure, rappelle d'une manière saisissante le petit saint Jean qui est attribué à Desiderio da Lettignano.

X^enfant an poisson n'est pas un buste ; ce pourrait être une des figures de plomb ou de bronze doré qui décorent les bassins de Versailles. Il y a lâ une tête d'enfant qui est une des meilleures œuvres de Puech et une de celles à laquelle il tient, dit-on, le plus. Il a raison : lorsque vous passez au Louvre devant le Petit pêcheur Napolitain ou Enfant à la tortue de Rude , vous ne vous doutez pas de l'émotion que souleva l'apparition de ce chef d'oeuvre au salon de 1 833 ; c'est une date dans l'histoire de la sculpture Française (2) ; Rude avait montré comment une imitation scrupuleuse de la nature la plus banale peut conserver toute la grâce et toute la noblesse imaginables ; c'était par conciliation inattendue la fin, en matière de sculpture, de la querelle des romantiques et des classiques. Le jeune pêcheur, assis sur un fdet, coiffé du bonnet de laine rouge des riverains de la Méditerranée, a glissé un brin de jonc autour du cou d'une tortue apprivoisée. La tortue marche en clopinant ; l'enfant suit en riant, un bras tendu, l'autre main appuyée sur la terre. Regardez maintenant l'enfant

(1) Dans le même sens on peut rappeler ce que Puech lui-même a dit à l'Académie des Beaux-Arts du Bernant Palissy de Barrias qui se trouve dans le square de Saint-Germain-des-Prés, à Paris.

(2) Pour s'en rendre compte, il faut lire le compte rendu qu'en donna M. Charles Lenormant dans Le Temps du 21 mars 1 <S33 et qu'a reproduit en partie, dans son ouvrage déjà cité, M. Louis de Fourcaud.

au poisson de Puech et dites si, à cinquante ans d'intervalle, ce n'est pas la même inspiration, la même liberté gracieuse et définitivement affranchie de l'académisme Greco-Romain. L'enfant de Puech est plus

jeune que le pêcheur de Rude ; mais chez 1 ' u n comme chez l'autre , la force des muscles indique le développement prochain d'un ad oie s cent vigoureux. Le corps et la tête parlent ; l'un montre l'effort du dompteur, l'autre exprime la pensée enfantine de ce jeu. Signalons en passant que Puech a traité la sculpture du poisson avec sa délicatesse et sa précision habituelles ; à l'inverse de la manière Egyptienne et de la manière Grecque

Nicolas II, Empereur de Russie. primitive, qui mo-

delaient sommairement les formes des animaux, il a, comme Barye, fouillé toutes les aspérités des écailles et rendu le grenu d'une peau vivante.

La façon dont Puech exprimait l'ingénuité enfantine devait lui attirer de nombreuses commandes. Dès son retour de Rome, il exécutait en terre cuite le portrait de Mlle Bartholoni ; plus tard il fit également en

LES BUSTKS

terre cuite celui de la petite Nadine de Rothschild. Quel gracieux défilé de petites tètes, aux joues potelées, aux boucles soyeuses et quelquefois au sourire câlin ! (1) Ils font songer à ces anges dont le Pérugin ou Bonfigli entouraient leurs madones ; mais il y a chez ces petits Parisiens plus de mutinerie et moins de naïveté ; ils portent déjà la double empreinte de leur race et de leur temps. Un critique Parisien a fort bien senti le charme poétique de toutes ces figures d'enfants. Quelle finesse de cœur et d'esprit, dit-il, ne faut-il pas pour traduire leur caractère à travers leurs mouvements quand ils posent, car il est bien difficile, sinon impossible, d'obtenir d'eux une immobilité, m ê m e très relative, pendant une minute, quelques secondes, le temps de prendre tout d'abord un aperçu de leur figure dans son ensemble. Quelles observations ne sont-elles pas ensuite exigées pour saisir les détails et rendre la physionomie, non plus seulement de l'enfant, mais d'un en-

Portrait du Président Loubet (Buste marbre).

(i) Au salon des Artistes Français de 1907, nous avons pu admirer un petit buste en terre cuite de /-/// Ronjon, délicieusement modelé par Puecb.

fant. Quelles considérations minutieuses, dont il ne faut négliger aucune, dans ces douces figures! Quelle délicatesse dans la bouche , dans les joues qui retombent un peu, surtout chez les bébés, dans ces veux où la pensée n'a pas encore mis son empreinte, sur ce front que les rides ne trahissent pas ! Comme l'on sent, tant toute cette architecture paraît d'une extrême préciosité, qu'un rien suffirait pour détruire l'harmonie ! Encore une manière de reconnaître le talent personnel d'un peintre ou d'un sculpteur que leur traduction', par le pinceau ou le ciseau, de la splendeur ineffablement gracieuse de l'enfance ( l ). En passant cette revue des bustes féminins ou enfantins sortis de l'atelier de Puech, nous ne pouvons nous empêcher de penser à ces peintres anglais du xvur siècle, à ces « divins féministes » qui excellèrent dans l'art de reproduire la blonde fraîcheur, les peaux satinées et les chevelures soyeuses de la race Anglo-Saxonne. M. Armand Dayot, qui a fait revivre leurs principaux chefs-d'œuvre, écrit de l'un d'eux : « La grâce troublante des mères ne dissimule pas à ses yeux la grâce naïve des enfants. Avec un égal amour, avec une égale tendresse, il peignit la beauté mûre et les charmes naissants, le fruit doré et la fleur qui s'entrouvre; aussi mérite-t-il de vivre dans l'histoire de l'art avec le titre glorieux de grand peintre de la Femme et de l'enfant (2). On peut en dire autant de Puech qui sera dans la sculpture Française du xxe siècle ce que Reynolds fut dans la peinture anglaise du xviir.

Cependant Puech ne devait pas se confiner dans les bustes de femmes ou d'enfants. Sa galerie de bustes d'hommes est aussi nombreuse que variée. En suivant la hiérarchie non pas du mérite artistique mais du protocole, nous présenterons d'abord le buste de Nicolas II que M. Loubet offrit au Tzar à Compiègne, à son dernier passage en France. Le buste est actuellement au musée militaire de Cronstadt. Figure assez terne qui donne l'impression plutôt d'une volonté indécise que du pouvoir absolu. Voici ensuite M. Loubet (3) lui-même ; celui-là a dû poser plus souvent et le sculpteur a fort bien saisi et rendu, surtout par l'enchâssement des

(r) M. Abel Letalle dans le Journal des Arts du i" Juillet igo5.

(2) La peinture Anglaise de ses origines à nos jours, par M. Armand Dayot, inspecteur général des Beaux-Arts, Paris, Laveur, 1908.

(3) Le buste en marbre de Loubet se trouve actuellement à l'entrée du musée du Louvre. Il a été l'objet d'une appréciation très exacte dans le n" du Daily Nezvs que nous avons déjà cité.

yeux et la finesse du regard, la bonhomie un peu narquoise de l'ancien Président.

Puech a taillé dans le marbre le portrait de quatre anciens ministres dont chacun a laissé une trace de son passage aux affaires publiques. Il a su mettre dans le jeu de physionomies très ressemblantes ce qu'il savait des idées, de la tour n u r e d'esprit, de l'œuvre de chacun d'eux, et il nous fait ainsi lire sur chaque visage par les yeux de notre pensée ce qu'il n'a pu v écrire matériellement.

C'est d'abord, dans la galerie des bustes du Sénat, Jules Ferry ; le front bombé, le nez proéminent, les lèvres serrées indiquent La ténacité Vosgienne. A l'Académie des sciences

morales et politiques, on découvre dans la physionomie glabre de M. Bardoux cette onction sacerdotale avec laquelle l'ancien [surintendant des Beaux-Arts accordait tout, ne refusait rien et bénissait toujours. Voici enfin celui qu'on a appelé « le doux Méline » et qui, heureusement, n'est pas encore, comme les deux autres, entré dans l'histoire ; il porte à la boutonnière les insignes de l'ordre champêtre qu'il a créé ; l'œil est vif, mais la figure douce et de l'ensemble se dégage un sentiment de quié-

J. Méline (Buste marbre).

tude qui convient à celui qui fut l'apôtre de la pacification et de la vie rurale. Il y a dans cette physionomie élégante et sereine une allure Virgilienne qui devait plaire au ciseau de Puech. Tout autre est celui de M. Constans; une large carrure, des paupières lourdes abritant un regard glauque, la lèvre supérieure légèrement relevée constituent les caractères de cette figure bien connue ; Puech les a fort bien saisis.

Nous ne reviendrons pas ici sur les bustes Avevronnais que Puech exécuta dès son arrivée à Paris. La renommée de cet enfant du Rouergue était telle dans toute la région du plateau central, que, lorsque ses voisins du Gévaudan voulurent honorer deux de leurs plus illustres compatriotes, c'est à lui qu'ils s'adressèrent. Ce fut d'abord Léon Boyer, l'ingénieur du Panama et du viaduc de Garabit, enlevé à la fleur de l'âge et dans toute la force du talent ; il tient à la main le plan de son œuvre principale ; le buste en bronze décore le monument que les Lozériens lui ont élevé. Après Léon Boyer, ils voulurent fêter de son vivant un illustre vieillard, chargé d'années et de mérites, et qui a honoré non seulement son département, mais la France entière, le philanthrope Théophile Roussel ; on célébra solennellement à la Sorbonne son jubilé et on lui offrit son buste en marbre sculpté par Puech. La tête noueuse trahit l'origine de ce fils de l'âpre Gévaudan, aux causses pierreux et aux collines arides, où la vie est dure et le travail ingrat. On a depuis élevé à Théophile Roussel un autre monument ; il se dresse, à Paris, à l'angle de la rue Denfert-Rochereau et de l'avenue de l'Observatoire, sous les grands marronniers qui forment à cet endroit un dôme de verdure. Sur le piédestal de marbre se détache une femme en marbre blanc, la Bienfaisance, tenant dans son bras gauche un petit enfant souffreteux et nu, tandis que son bras droit ramène sur un autre enfant également nu les plis de son ample manteau. Sur la stèle ornée d'un rameau, apparaît le buste, en marbre blanc, de Théophile Roussel. Il est l'œuvre du sculpteur J.-B. Champeil. Le monument dressé par l'architecte Chittlot est simple et beau ; le buste n'est pas meilleur que celui de Puech et ceux qui ont connu le grand philanthrope ne savent auquel des deux donner la préférence ( 1 ).

(i) L'inauguration du monument a eu lieu le 5 juin 1907, en présence du Président de la République et les orateurs n'ont pas manqué d'y rappeler les fêtes du Jubilé de 1896 pendant lesquelles fut offert le buste sculpté par Puech.

Nous n'en finirions pas maintenant si nous voulions énumérer tous les bustes d'industriels, de professeurs, de savants que Puech a sculptés. A Lille, c'est M. Danel, le grand imprimeur. Président de la Société des Charbonnages de Lens ; à Châlons-sur-Saône, c'est l'EgyptoIogue Chabas ; à Jouy-en-Rosas, c'est l'ingénieur Oberkampf ; à Chamonix, c'est Emile Durier, le brillant avocat, dont les Alpinistes ont voulu perpétuelle souvenir ; à Pont-à- Mousson, c'est Xavier Rogé auquel quinze cents collaborateurs ont offert son portrait ; à Alençon, c'est l'ancien sénateur de la Sicotière « le père des petits oiseaux », (i) dont le bronze orne un monument élevé par la reconnaissance Normande. Ici, c'est le peintre Jules Lefebvre de l'Institut ; là, c'est le professeur Brouardel , de la Faculté de la Médecine, ou le critique Paul Mantz. Au salon de 1907, c'était le buste de

M. J. -Charles Roux, auquel un sévère appréciateur trouvait, qualité rare chez Puech, beaucoup de pénétration (2). Plus récemment, nous avons vu le maître modeler les figures de deux enfants du Gard. On sait quelle scission profonde crée dans ce pays la diversité des confessions religieuses. A Nîmes, la société protestante active, intelligente, sévère, en

Le Professeur Brouardel (Buste bronze).

(1) Allusion aux lois que M. de la Sicotière a fait voter pour la protection des petits oiseaux,

(2) M. Edouard Sanadin dans le Journal des Débats du 4 mai 1907.

possession des grosses situations industrielles et des hautes fonctions publiques, forme un cercle assez fermé : c'est le signe des persécutés et les Calvinistes Nîmois n'ont oublié ni les Dragonnades, ni la Saint- Barthélémy. La société catholique plus ouverte, plus expansive, fière de

Monseigneur A. ilu Curel (Buste marbre).

ses traditions et fidèle même à ses préjugés, remplit de ces pompes si chères aux populations méridionales, de belles et riches Eglises construites à la place de celles que les huguenots incendièrent. Le contraste est frappant. Puech l'a eu vite saisi et l'a incarné dans deux bustes, qui ne sont pas seulement des portraits, mais de véritables types. L'un est celui de M. Mourier, ancien membre du Conseil d'Etat, ancien Directeur de l'Assistance publique: froid, un peu guindé, l'œil profond

caché sous des sourcils embroussaillés, il porte toute la barbe en pointe, comme le Coligny de l'Oratoire du Louvre ou le Palissy de Saint-Germain-des-Prés. Regardez maintenant M«r Arnal du Curel, originaire du Vigan, longtemps vicaire à la cathédrale de Nîmes, aujourd'hui évêque de Monaco ; son costume de cérémonie dissimule mal une élégance toute mondaine ; il a la figure pleine, les lèvres souriantes, le regard doux et caressant ; on devine que ce prélat a la parole onctueuse et le pardon facile. On croirait qu'il va bénir ou absoudre.

Il est un autre buste devant lequel il convient de s'arrêter quelques instants : c'est celui de Sainte-Beuve ; il est dressé dans une allée solitaire du jardin du Luxembourg, près de la porte Vavin, non loin de la maison où habitait l'illustre critique, à quelques pas de l'ancienne pépinière où on le rencontrait si souvent et où son ombre semble encore errer. Nous connaissons un autre monument élevé à Sainte-Beuve à Lausanne, sur la façade de l'ancienne Académie (1). Il y a là au-dessus d'une plaque de marbre un médaillon en bronze de l'auteur de Port- Royal ; le front démesurément haut rayonne de sérénité froide, tandis que les lèvres se contractent dans un sourire à la fois voluptueux et sarcastique : c'est l'Erasme gras de M. Claretie, mais traversé d'une réminiscence de Beaudelaire, le masque ironique d'un niinio qui, sous tous les avatars, ne cessait jamais d'incarner Pierrot philosophe. Et l'on ne peut se défendre, en le contemplant, de songer à ce passage d'une lettre dans laquelle le critique mène les funérailles de son propre cœur : « l'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte » (2). Ce bronze est l'œuvre d'un artiste Suisse, M. Raphaël Lugeon. Le marbre de Puech l'avait précédé de plusieurs années et le mérite n'en a été ni dépassé ni peut-être égalé. Dans le buste du Luxembourg, la figure,

(1) Cette plaque a été inaugurée le 19 décembre 1904, à l'occasion du centenaire de la naissance de Sainte-Beuve. Elle porte l'inscription suivante :

« Sainte-Beuve a professé à notre académie, de lS3j à 1838, son cours sur Port-Royal, oricjine du célèbre ouvrage qu'il publia avec cette dédicace : A mes auditeurs de Lausanne. Ce livre, pensé et formé sous leurs yeux, leur appartient. A ce souvenir, l'Etat, la Ville île Lausanne, l' Université, la Société académique, les admirateurs de l'illustre écrivain ont consacré ce monument. »

A la même date, eut lieu à Boulogne-sur-Mer la cérémonie de la mise en place d'un médaillon de Sainte- Beuve et d'une plaque commémorative sur la maison où il naquit. L'initiative de cette cérémonie fut due à un comité formé par le Journal des Débats. M. Brunetière y donna lecture d'une étude dont nous citons un passage.

(2) Le Centenaire de Sainte-Beuve en Suisse. Lettre de Lausanne dans Le Temps du 2.) décembre igo5.

au vaste front dénudé, 1 osée comme celle d'un moine, fait songer d'abord à quelque bénédictin onctueux et énigmatique ; mais les yeux bridés pétillent d'intelligence et de malice, les lèvres sont plutôt bandées pour lancer le trait que pour sourire, l'ensemble dénote la ténacité et la ruse ; il était impossible de mieux traduire l'état d'âme du critique qui se donnait le titre d'Evêque du diocèse de la libre-pensée.

Le voilà, a dit M. Brunetière, avec ses défauts et ses qualités qui ne relèvent pas seulement de la littérature ; avec sa manière, à lui, de sentir et de penser, sa conception de l'homme et de la vie ; avec encore tout ce que nous ne saurions jamais renier de nos origines et de notre éducation, ni secouer de l'influence de notre temps ou de notre milieu, avec ses goûts et ses manières, son tempérament et ses habitudes, ses croyances et ses préjugés, ses haines et ses amitiés, ses attitudes et ses gestes ! ( l ). A l'époque où Puech cisela le portrait de Sainte-Beuve, des publications posthumes n'avaient pas encore révélé toutes les duplicités de cet homme qui brilla plus par la finesse de l'esprit que par la fermeté du caractère (2). Il semble que Puech, en étudiant son modèle, en causant avec Jules Troubat et quelques autres familiers de la maison, ait deviné ces malicieuses ironies qui ne nous ont été révélées que plus tard.

Lorsque M. Gaston Paris mourut, sa bibliothèque de philologie Romane, unique en Europe, convoitée, comme toutes nos richesses littéraires et artistiques, par les Américains, allait être transportée au delà des mers. Mme la Marquise Arconati-Visconti, en souvenir de son père, Alphonse Peyrat, l'acheta en bloc et l'offrit à l'Ecole des Hautes-Etudes à la Sorbonne. Une société Gaston Paris s'organisa, sous la présidence de M. Van Hamel, professeur à Groningue, pour veiller à l'entretien de cette bibliothèque et la mettre à la disposition des travailleurs. M. Nénot, architecte de la nouvelle Sorbonne , aménagea une belle salle pour la recevoir. C'est dans cette salle qu'on a placé le buste de Gaston

(1) Discours de M. F. Brunetière, de l'Académie Française, à la cérémonie de Boulogne-sur-Mer.

(2) Nous faisons ici surtout allusion aux publications faites dans la Revue Bleue et ailleurs touchant les rapports de Sainte-Beuve avec Mme Victor Hugo et Georges Sand. Il faut lire aussi, dans Le Temps du 19 janvier 1904 le récit de sa rupture, en janvier 1S69, avec le Moniteur de M. Balloz et avec la princesse Mathilde. On peut lire aussi dans le Mercure île France et dans le Journal des Débats du 2(1 décembre 1906, les révélations de M. Jules Troubat sur une dernière idylle de Sainte-Beuve sexagénaire. M. Léon Séché a également fouillé toute la vie de Sainte-Beuve avec un scalpel impitoyable.

Paris (1) par Denys Puecli et on peut dire cpie la beauté du eadre fait mieux ressortir la figure du maître qui semble, encore là, présider au travail de ses disciples.

Sainte-Beuve (Buste marbre).

C'est ainsi que Puech a successivement placé des bustes au Louvre, au Luxembourg, à l'Institut, à la Sorbonne. A l'Ecole de Médecine il a donné ceux du professeur Peter et de M. le doyen Debove. Le type classique du médecin comportait autrefois : la redingote, la cravate blan-

(1) L'inauguration du buste et de la salle Gaston Paris a eu lieu le 25 juin 1903, sous la présidence du Ministre de l'Instruction publique. Le Journal îles Débats du 26 juin publie le discours prononcé à cette occasion par le Directeur de l'Ecole des Hautes-Etudes, M. Gabriel Monod.

che, le port des favoris, une apparence sévère, magistrale, et même un air de tristesse qui ne messied pas à ceux qui ont pour mission de soulager l'humanité souffrante. M. le professeur Potain fut un des derniers représentants de ce genre antique et solennel. C'est encore une tradition qui se perd. M. Debove porte la moustache et pas de favoris. N'étaient le rabat et la robe que Puech a fort délicatement plissés autour du cou, on prendrait le docte doyen pour un officier de cavalerie (l).

En visitant ainsi, même au pas de course, l'interminable galerie de bustes de Denys Puech, nous avons souvent pensé que l'infatigable artiste devait, en les ciselant, se rappeler, comme encouragement à son labeur les vers du poète :

Travaille ! L'art robuste Et la médaille austère

Seul a l'éternité ; Que trouve un laboureur

Le buste Sous terre

Survit à la cité, Révèle un empereur !

Tout sculpteur de talent peut faire des bustes expressifs, mais les formes supérieures de son art sont l'histoire et l'allégorie ; c'est là qu'il peut donner sa mesure et montrer à quelle hauteur il peut s'élever. Puech s'y est essayé, et, pour augmenter l'expression de quelques-uns de ses bustes, il a cherché à les entourer d'emblèmes ou d'allégories. 11 ne l'a fait que pour honorer sur des monuments publics la mémoire de personnages décédés. Il nous présente alors le buste du héros et autour de lui une ou plusieurs figures allégoriques indiquant, par leur attitude et les attributs dont il les munit, le caractère du glorifié, les services qu'il a rendus, les travaux qu'il a exécutés. Il avait déjà placé au-dessous du buste de Chabas un sphinx Egyptien. Mais c'est surtout dans les monuments élevés à Leconte de Lisle, à Francis Garnier et à Gavarni que Puech a tenté cette présentation historique ou allégorique de son modèle. Ces trois monuments s'élèvent à Paris, l'un au Luxembourg, l'autre au carrefour de l'Observatoire, le troisième sur la place Saint-Georges.

Le premier est incontestablement bien supérieur aux deux autres. C'était une sorte de défi ou de provocation que de confier à Denys Puech le soin de glorifier l'auteur des Poèmes barbares. Lorsque Leconte de Lisle mourut, Rude et Carpeaux n'étaient plus là ; mais il restait Rodin

(1) Le buste de M. Debove a figuré au salon de igo5.

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