II. i
En raison de la faculté sympathicpie^ la bouche et le nez peuvent être afiectés désagréablement par l'intermédiaire de Tome.
Par le moyen des glandes disposées dans le nez y l'intérieur de la bouche y et le passage appelé larynx j qui conduit dans les poumons , un liquide visqueux est sécrété^ lequel a diverses destinations^ mais qui^ tant par sa oontexture originale que par suite de Tévaporation y se rapproche de l'état solide. Ce liquide , lorscp'il est accumulé dans ce passage , en certaine quantité , devient , de diverses manières , productif de sensations désagréables qui ne peuvent cesser que par son expulsion. La portion qui garnit les poumons y le larynx et l'intérieur de la bouche peut être expulsée par deux voies : par la bouche y et dans ce cas il est entièrement et dans sa forme actuelle rejeté hors du corps ; ou par le gosier, et alors il est envoyé dans l'estomac , où il se mêle aux alimens, et après avoir subi les mêmies altérations y est finalement expi^Isé par les mêmes passages. La portion de ce liquide qui garnit le nez y du moins dans sa partie supérieure y peut se dégager par trois orifices^ par les narines, par la bouche, comme nous l'ayons vu plus haut , ou par la voie de restomac. Dans le pre^ mier cas , il est chassé hors du nez à l'aide d'une
SCIENCE DE LA MORALE. îè"^?
grande quantité d'air aspirée à cet effet. C'est ce qu'on appelle se moucher. Son expulsion par la bouche s'ejBectue en partie par le moyen d'un courant d'air aspiré dans ce but ^ en partie par la force musculaire de la langue et des lèvres. Si , au lieu d'être rejeté par la bouche ou le nez, ce mucus est avalé , il est des pei'sonnes que cela peut indisposer, ce qui provient tant de la qualité de la matière, qui est de difficile digestion , que de sa ténacité , qui la retient continuellement dans un état filandreux , en sorte qu'elle s'étend jusqu'à la gorge , qu'elle excite de manière à produire une sorte de convulsion appelée bâille-* ment.
Lorsqu'un homme sujet à être ainsi afiecté, s'aperçoit , par le sens de l'ouïe , cpi'une autre personne, incommodée par l'accumulation d'une trop grande quantité de mucus, afin de se soulager, l'avale ou se prépare à l'avaler, au lieu de l'expulser par la bouche ou par le nez , c'est pour lui une cause considérable de molestation , laquelle a sa source dans l'affeqtion sympathique. Son expérience personnelle fait qu'il associe ^i l'idée de cet état de choses , une idée de souf-^ france.
Et elle est très grande en effet la souflfrartrce produite par kine cause en apparence si légère,
et dont la nature ne parait pas généralement comprise.
U faut établir une distinction entre les cas où Torgane corporel , l'organe des *sens , est luimême le siège de la souffrance endurée y et ceux où il sert seulement de véhicule à l'impression faite sur quelque autre partie du corps ou sur l'esprit.
C'est ainsi y par exemple y que les organes de la vue et de l'ouïe sont exposés à des modes particuliers de molestation dont ils sont respectivement le siège. Mais^ pris ensemble^ ils servent de véhicule à une infinité de molestations aussibien que de jouissances y dont le siège n'est pas dans ces organes respectifs y mais dans l'esprit y en un mot , de molestations et de jouissances capables d'être produites par le moyen de la parole. Les seuls modes de molestation dont îl soit ici convenable de parler, sont ceux qu'un homme peut éviter d'infliger à un autre y sans qu'il lui soit pour cela nécessaire de s'interdire sa présence. U est des gens qui ne peuvent voir une personne dont les yeux sont le siège d'une certaine affection morbide, sans l'éprouver euxmêmes. Gomme le seul moyen d'épargner à autrui cette molestation est de s'interdire la présence de la personne affectée de cette susceptibi-
lité morbide ^ c'est là un cas dont nous ne saurions nous occuper. Toutefois ,. sans qu'il soit nécessaire de recourir à ce moyen extrême ^ la personne sujette à être ainsi affectée peut s'épargner cette ^olestation en évitant de porter ses regards sur les yeux dont l'état morbide Faffecte elle-même.
Ces exemples , que nous avons présentés à dessein avec quelque détail ^ suffiront pour éveiller l'attention sur d'autres points dans lesquels les sens peuvent être afiëctés ^ faute d'une attention suffisante aux causes d'où ces molestations leur proviennent; chacun pourra dès-lurs re- Afrquer les occasions où la bienveillance ordonne de s'abstenir de ce qui pourrait ^tre désagréable a autrui. Le sujet est par lui-même si peu attrayant 9 que peut-être croirions*nous en avoir trop dit à cet égard y sans la conviction où nous sommes cpi'une immense quantité de sensations pénibles prennent là leur source y et que la nécessité de protéger les hommes contre rinfliction de ces sortes de molestations.n'est pas suffisamment ou généralement comprise.
Nous voyons dans le journal V Examiner, un exemple de la manière dont ces principes peu^ vent s'appliquer aux autres branches de la morale usuelle : '
a^S ixiomoxjoGiB.
H Manières de manger qui déplaisent aux peiv « senties bien élevées : faire do bruit avec la H fourchette et le couteau ; faire claquer ses lè<tr vres l'une contre Tautre ; faire entendre le H bruit des liquides en les aYglaipt ; mâcher H bruyamment ; manger avec précipitation. Il a est des gens à qui ces choses ne paraîtront « point importantes ; elles le sont cependant ^ car <c non seulement elles indiquent dans ceux qui se u les permettent des sentimens grossiers , mais % elles contribuent encore à rendre leur compact gnie désagréable aux personnes bien nées , et te doivent par conséquent leur causer un grave f< préjudice dans leur commerce avec la société!»
Nous avons déjà dit que la dureté d'expression à l'égard des infirmités d'autrui est une viola* tion du principe de la maximisation du bonheur. Les actes de dureté en sont encore une violation plus palpable et plus décisive* Quand vous vous trouvée avec une personne affligée de défbctuo-*sités corporelles ou mentales , que votre atten-* tion soit aussitôt éveillée d'une manière toute spéciale. Ayez grand soin de ne rien dire et de ne rien faire qui puisse blesser la personne ainsi affligée. Si l'infirmité réside dans le caractère, ne vous croyez pas autorisé à manifester votre désapprobation par des paroles ou des actions désobli-
SGIEirCS J>£ LA MOKAL£. ^79
géantes. Beaucoup de défauts de caractère tiennent a la coostHntion de l'indhida , et ne sont pas susceptibles de réforme* U est extrêmement rare qu'on puisse dans ce cas produire k plus léger bien par une manifestation d'hostikté on même de censure. Ayez Fair de ne pas tous apercevoir du défaut, ou si vous en parlez, <|iie ce soit de manière à causer le mioîns de peine possible*
Quant aux défauts corporels , ^'U n'en mit jamais question. Il y a danger à en parier, «nàoie pour les plaindre ou les soulager, car votre syi»pathie aura pour eii^ de mettre le défaut sous les yeux de la personne affligée ; et il est possible que la peine que yQire attention aura ainsi éveillée dépasse le plaisir conféré. par votre sympathie , si toutefois elle en confère, ce qui n'a pas toujours lieu.
Il en est autrement quand le défaut est remédiable, quand. votre bonté pent ie guérir, ou votre sympathie l'alléger. Cette hypothèse réclame Tune et l'autre.
Si les paroles ou les actes d'un autre vous font de la peme , et qu'en conséquence tous désiriez les voir discontinuer, faites en sorte d'obtenir que cette molestation cesse , en donnant le moins de peine possible à l'individu en question.
N'exj^imez donc pas brusquement votre désir
a8o DÉONTOLOGIE.
de voir la molestation cesser ; ne laissez pas voir la peine qu'elle vous donne y mais parlez d'autre chose ; donnez à la conversation ou à la conduite une direction telle ^ que la cause qui vous afflige soit écartée.
Il peut se faire que y dans l'intervention des autres en votre faveur, il y ait eu de l'imprudence y que cette intervention n'ait pas été telle que vous puissiez l'aj^rouver , et que votre mécontentement soit fondé. Avant de vous plaindre y assurez-vous que, dans l'intérêt de l'avenir, il est nécessaire de faire connaître votre déplaisir. Dans tous les cas , ce n'est qu'en vue de l'avenir que vous êtes autorisé à exprimer votre mécontentement.
Car cette expression ne saurait changer le passé, ni faire qu'un mal qui a eu lieu n'ait pas eu lieu. Si vous craignez qu'on ne renouvelle une intervention inopportune, alors, avant que la chose ait lieu , avertissez avec douceur la personne olBficieuse, que dans une première occasion elle vous a nui sans le vouloir ; dans le cas contraire , ne lui laissez pas voir et ne lui dites pas que vous avez remarqué les conséquences de son intervention maladroite.
Nous avons parlé de la règle par laquelle vous pouvez juger des peines et des plaisirs d'un
avAre y c'est-à-dire en changeant de position avec lui. Afin donc de ne pas oflënser ou affliger inutilement y avant de dire ou de faire quoi que ce soit de relatif a un individu^ commencez par vous demander comment vous seriez affecté vous-même si on en disait^ ou si on en faisait autant à votre égard. Si vous pensez que la chose vous serait indifférente , examinez bien si , entre votre situatio>n et la sienne , il n'y a pas quelque difïërence, laquelle aurait pour effet de lui rendre pénible ce qui ne le serait pas pour vous.
Ge qu'il y a de mieux , c'est de prendre l'égalité pour règle. Néanmoins tout en faisant de l'égalité la loi d'application générale^ il faut admettre des variations exceptionnelles qui, résultant des différences de positions , doivent être appliquées aux cas particuliers y au fur et à mesure qu'ils se présentent. Il peut se trouver des cas où le caractère de l'individu qu'on est obligé de contrarier , le rend moins susceptible que d'autres d'impressions pénibles; mais il est plus sûi^ de s'abstenir.
Ce que vous faites, faites-le promptement, surtout s'il s'agit d'obliger. La bienveillance négative exige donc de ne point perdre un temps inutile dans l'accomplissement des actes à l'exercice
28a oioirroiiOGix.
desquels une portion quelconque du bonheur d'autruî est intéressée.
C'est ainsi que d'inutiles dâais à répondre aux lettres que nous reoerons, sont incompatibles avec la priidence et la bienfaisance. Il en résulte pour nous un préjudice dans notre réputation , et une cause de molestation pour les autres. La promptitude ajoute an prix d'un service. Lie dâai est une peine imposée par le despotisme indolent.
Un service rendu avec promptitude est sou* vent d une plus grande valeur qu'un service plus important, mais difi^* Bis dot qui cita dai i donne deux fois qui donne promptement ; c'est là un aphorisme qui^ lorsque le don est bienveillant , peut être admis dans le code déon-r Udogique; car la promptitude d'une action bienfaisante, non seulement rend le service plus efficace , mais encore témoigne d'une plus grande vivacité dans les afiections généreuses.
Les demandes de service ne sont que trop souvent fxaitéesavec inattention. Uest possible, k peu de frais, d'épargner au solliciteur les peines du délai. On dit que le duc de Wellington a pour coutunne invariable de répondre promptement à toutes les communications de cette nature'. Le
' IVous aimons à constater cette nouvelle preuve d'impar-
plus sèr moy^n de plaire au pétitionnaire, après la concession de ce qu'il désire, c'est de faire attention à sa d^odande. Par là on lui épai^e toutes les soufirsoices qui résultent dé Fespérance difteiiée.
Nous avons eu occasion d'indiquer quelques exemples de désaccord entre les lois de la politesse et le code déontologique, c'est-à-dire le défaut de coïncidence entre la sanction populaire et le principe de la Déontologie.
C'est ainsi qu'on a quelquefois regardé comme « des hommes accomplis » , des gens dont la morale était détestable , et dont les manières ne valaient guène mieux. Il est probable qu'on ne les eût jamais donnés comme modèles , sans l'éminenoe de leur position sociale ; à tout événement , on eût pu jM'Oposer pour objet d'imitation une politesse d'xin caractère plus élevé , une perfection fashiohable plus soigneuse des peines et des plaisirs d'autrui.
^ Loin qu'elles soient incompatiUes avec la vé* ritable moralité , les lois de la vraie politesse hannonisent avec celles de la bienfaisance bienveillante. Elle évitera de créer des peines , ou
tialité de notie auteur ; car Bentbam et. Wellington ont assurément été les deux hommes les plus antipathiques de notre époque. {Note du Traducteur.)
a 84 DÉOlfTOLOGIE.
de réveiller des idées pénibles , aussi soigneusement que si elle avait nom vertu.
Mais pour que les habitudes du bon ton soient véritablement polies y il £iut qu'elles subissent bien des changemens. Ces habitudes sont aujourd'hui un véritable chaos de contradictions que sanctionnent les usages aristocratiques y et que l'influence d'aucune loi générale ne peut atteindre. Tel homme dont la conduite en société sera la courtoisie même ^ qui né se permettra pas une parole qui puisse causer la plus légère peine^ ne se fera aucun scrupule de manquer un rendez -vous d'affaires; de faire faire antichambre à celui qui le visite; de laisser sans réponse des lettres d'un intérêt vital pour celui qui les a écrites; d'égarer ou de perdre des manuscrits précieux ; en un mot d'infliger une peine extrême et gratuité, sans aucun avantage pour lui-même.
Dans vos paroles, comme dans votre conduite, ne faites pas naître des espérances dont la réalisation n'est pas probable ; et en tant que l'intensité de l'attente dépend de vous, ayez soin qu'elle soit moindre que la sonune probable dé satisfaction; car^ bien cpie les plaisirs de l'attente occupent une place considérable dans le domaine du bonheur, ils seront contrebalancés par les.
SGIEl^GE DE LA MORALE. 2 85
peines du désappointement , en tant que ce dés*' appointemçnt doit les suivre. Et cette portion de plaisir qui n'était pas attendue y *et qui aura été réellement obtenue , la surprise lui donnera un nouveau prix.
En exagérant vos moyens d'utilité , non seulement vous augmenterez les appels faits à votre obligeance^ mais encore vous diminuerez l'affection dont vous êtes l'objet , lorsque l'insuccès de vos efibrts pour être utile aura rendu cette exagération manifeste. La découverte de votre impuissance soulèvera contre votre amour-propre plus de mécontentemens que l'attente de votre influence n'aura causé de satisfaction. Les autres éprouveront la peine de l'attente déçue sans aucun de ces dédommagemens cpie vous aiu^ procurés le plaisir de faire de belles promesses*
S'introduire dans la compagnie d'un autre sans être attendu ou invité y est un mode de mo^ lestation que la bienveillance efiective nous or- ' donne d'éviter. C'est la substitution de votre volonté à celle d'un autre ^ et conséquemment ^ c'est une usurpation de despotisme. Il peut se faire cpi'en cela vous ayez en vue un objet important : l'intrusion peut se justifier par un bien prépondérant; mais c'est là un cas exceptionnel. A moins qu'on ne vous ai donné à entendre que
a86 DÉOiTTOLOOlK.
votre présence sera bien Tenue en font temps ^ ou à certaines époques spéôfiées, vous devez supposer que si votre présence était désirée, vous en auriez reçu avis ou auriez été invité. En tout cas, votre intrusion ne laisse pas à la personne qui eu soufire le choix des moyens; il faut, ou qu'elle se soumette à une molestation qu elle n'a pas demandée, ou qu'elle vous inflige le châtiment de l'expulsion. Si vous désirez voir quelqu'un pour une afikire qui n'a pas une importance grave, iiite^-lui part de votre désir de manière à ce qu'il puisse refuser, sans peine pour lui ni ofiènse pour vous.
Que la timidité d'un individu ne soit pas une raison pour que vous le traitiez avec intolérance. Si , dans les casordinaires, un homme bienveillant évite de causer une peine, il l'évitera avec plus de soins encœ:^ à l'égard d'un homme afiecté d'une susceptibilité particulière.
De même , en cas de stupidité. Quelque stupide que soit un individu^ ne lui donnez pas raison de croire que sa stupidité vous contrarie ; qu'il ne s'aperçoive pas que vous l'avez remarquée. Tout ce que vous pouvez faire ou dire ne le rendrapas moins stupide que la nature ne l'a fait ; et en lui en faisant un sujet de reproche, vous ne ferez que {Mroduire des conséquences funestes
à tous deux : à lui ^ par la peine que vous ne pouvez manquer de lui causer; à vous, par le mauvais vouloir qu'aucune stupidité ne peut l'empêcher de concevoir contre vous dans une proportion plus ou moins grande.
L'habitude de la bienveillance eflective a une conséquence éloignée, mais qui n'est pas sans importance; c'est qu'en cas de rupture entre vous et l'un de vos amis, antérieurement à toute investigation particulière, dans l'opinion de ceux qui vous connaissent , les présomptions seront en votre faveur* Cette habitude qui, par cela seul qu'elle est une habitude, s'est manifestée en présence d'autrui , vous a amassé dans Fesprit des autres hommes un fonds de considération qui influencera leur opinion , même à votre insu.
Si, comme cela doit être, vous êtes connu poiu* vous abstenir de toutes les causes d'ofiense, qui , dans l'opinion générale , justifient les représailles, une distinction si honorable vous vaudra ravantage,/dans tous les cas douteux , d'être absous de tout blâme ; et, en toute occasion , il se manifestera de la répu^oance à accueillir les tém(»ignages qui tendraient à ébranler votre réputation acquise.
Plus la qphère de l'action pernideuse s'élargit^
a 88 1>É0NT0L0GIE.
plus Fabstinence bienfaisante devient nécessaire* Si les prescriptions de la bienveillance sont im-^ pératives , là où il s'agit du bonheur ou du malheur de quelques uns, elles le sont plus encore quand c'est le bonheur ou le malheur d'un grand nombre qui est en question. Et malheureusement il arrive que sur l'une des principales som*ces des misères humaines y la sanction populaire est déplorablement immorale. On ne peut rien trouver de plus douloureux que l'opinion générale au sujet de la guerre. L'église y l'état, la minorité des gouvemans , la majorité des gouvernés , tous s'accordent à prendre sous leur protection le vice et le crime, là précisément où la sphère de leur action est le plus calamiteuse. Donnez à un homme un costume particulier, appelez-le d'un nom spécial, cela suffit pour l'autoriser, en certaines occasions prévues , à commettre tous les genres de crimes , à voler, à tuer^ à détruire le bonheur des hommes , à maximiser leurs souffrances : et après s'être souillé de tous ces forfaits, des récompenses l'attendent encore - Rien de plus funeste au monde que l'admiration qu'on prodigue aux héros. Gomment les hommes en sont-ils venus au point d'admirer ce que la vertu doit nous apprendre à haù: et à mépriser; c'est là, il faut lavouer , l'un des plus
SCIENCE DE LA MORALE. a 89
affligeans témoignages de l'infirmité et dé la folie humaine. Il semble que les crimes des héros soient absous par leur étendue même. Grâce aux illusions dont l'irréflexion et le mensonge ont entouré leurs noms et leurs actes , on ne se fait pas une idée juste de tout le mal qu'ils font^ de toutes les calamités qu'ils produisent. Serait-ce que le mal est si grand qu'il passe toute estimation ? Nous lisons que Tingt mille hommes ont été tués dans une bataille; nous nous contentons de dire : « Voilà une victoire bien glorieuse. » Vingt mille hommes^ dix mille hommes^ qu'importe ? Que nous font leurs souffrances ? Plus il a péri de monde , plus le triomphe est complet. Et c'est sur la grandeur du triomphe que s'estiment le mérite et la gloire du vainqueur. Nos professeurs, et l«s livres immoraux qu'ils nous mettent entre les mains, nous ont inspiré pour l'héroïsme une afiëction singulière ; et le héros est d'autant plus héros qu'il a fait mourir plus d'hommes. Ajoutez un zéro au total, cela n'ajoutera rien à notre désapprobation Quatre chiffres deux chiffres, ne nous donnent pas un sentiment plus pénible que ne le ferait un chiffre seul , et ils ajoutent merveilleusement à la grandeur et à la gloire du vainqueur. Dans ces milliers, ces di- II. 19
igo DéOlTTOLOGIB.
mines àà imlle , prenons un individu isolément. Sa jambe a été fracassée par tin boulet , sa mâchoire brisée par un autre ; il git baigné dans son sang et dans celui de ses camarades; et cependant il respire encore^ et la soif^ Fépuisement, la faim^ se disputent ses derniers soupirs. U n'est cp'une des unités dont se compose le nombre des vingt mille. Il n'est que l'un des acteurs^ que l'une des victimes y dans ce drame glorieux ; el parmi ces vingt mille infortunés y il n'en est pas un dont les soiifirances ou la mort ne soient le centre d'un cercle semblable de maux et de cala^ mités. Admirateurs des héros ! r^rdez et vojez I Est-ce de la douleur ? Parce qu'elle est multipliée par cent> par mille, par dix mille, n'est-ce donc plus de la douleur?
Un temps viendra sans dmité où il faudra toute l'autorité des témoignages de l'histoiri^ pom* faire croire à des générations mieux instruites y qu'à une époque qu'on a appelée éclairée> il s'est trouvé des hotumes que l'approbation publique a honorés en raison du malheur qu'ils ont produit et des forfaits qu'ils ont commis. U ne faudra pas moins que les preuves les plus authentiques pour leur persuader que^ dané les temps passés , des hommes se
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sont rencontrés^ et des bommès encore jugés dignes de récompenses nationales^ qui, ponr un modique salaire, s'engageaient a comilietire tous les actes de pillage y de dévastation et d'homi^ cide qu'on voudrait leur commander. Ik s'indi^ gnerontplus encore d'apprendre que ces maxîenaires, ces tueurs d'hommes, ont été réputés ëminens et illustres y qu^on leur a tressé des cou^ ronnes, élevé des statues, et que l'éloquence et la poésie &e soiit épuisées à les célébrer^ Dans ces temps meilleurs et plus heureux, les hommes sages et bons s'empresseront de vouer à l'oubli ou de flétrir d'une ignominie universelle , un grand nombre des actes qualifiés par nous d'héroïques, tandis qu'ils entoureront d'une auréole de véritable gloire les créateurs et les propagateurs du bonheur de^ hommes.
L'intolérance du langage, en matières d'opinions religieuses, est plus excusable que Fintôléranoe dans les actes. C'est par la persécution active qUe se manifeste ce mode déplorable de malfaisatice. Et après les maux causés par la guerre viéhnenl les maux produits pai* là fiifeur des haines religieuses. Sans parler de l'immoralité qu'il yak punit* des hommes parce qu'ils professent des opinions difiërentes des nôtres ,
^9^ UAUNTOLOGIE.
examinons tout ce qu'une telle prétention a d absurde* Pourquoi les punir? Parce qu'ils ne se rendent pas à l'autorité de votre parole; parce qu'ils refiisent de se soumettre aveuglé^ ment à la foi que tous voulez leur imposer.
Or^ une foi aveugle ne peut opérer qu'en supprimant les preuves. Elle ne peut changer la sensation ; elle ne peut changer le sentiment du vrai et du faux.
Attacher des récompenses à la foi ^ des châtimens à son absence, c'est , dans un juge y récom* penser la présence et punir l'absence des préjugés et de ta partialité.
Dire : « Croyez à cette proposition plutôt qu'à la proposition contraire » , c'est dire : Faites tout votre possible pour y croire. Or, tout ce qu'un homme peut faire pour croire à une proposition , c'est d'écarter et de repousser les pi^euves qui lui sont contraires. Car, quand toutes les preuves sont également présentes à son es* prit , et sont de sa part l'objet d'une attention égale, il n'est plus en sa puissance de croire ou de ne croire pas. C'est le résultat nécessaire de la prépondérance des preuves d'un coté de la question sur les preuves contraires.
Les sources auxquelles doivent être attribuées
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les inflictions de peine que la bienveillance efFéfctive-négatiTe a pow objet d'éviter ou de réprimer , se trouvent dans Farrogance , la hauteur , le mépris , la suffisance , la froideur , la réserve, l'orgueil et l'affectation. Chacun de ces vices peut produire un résultat uniforme. Peu importe k la victime que sa souffrance émane de telle mauvaise qualité ou de telle autre* La loi de l'abstinence s'applique à toutes indistinctement. Dans quelques esprits, certaines d'entre elles dominent ; dans d'autres , certaines autres. Elles doivent être mesiu'ées dans l'échelle des défectuosités morales, par la quantité de peines qu'elles causent. Le mépris de tel homme peut être moins offensant que la froideur de tel autre, et conséquemment moins malfaisant. L'arrogance d'un homme de haut rang peut être plus tolérable que la froideur d'un inférieur ou même d'un égal. Nous avons donné des exemples de chacun de ces vices; mais chacun d'eux est susceptible de tant de modifications , et peut se manifester dans une si grande variété de paroles et d'actes , que nous avons dû abandonner à chaque homme le soin d'emprunter à sa propre expérience dé quoi remplir les vides que nous avons laissés. Déraciner de l'esprit ces vices, c'est
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en e^tirp/&p Les firuita. lU pfirticipent tous plus ou moiqs des deux TÎces fondameaf;siux , Tim* pmdence ^t la malfaisance ^ et on pe saurait ooppéqiiemmeiit les garder sans qu'il en résulte domniig^ et souffrance.