‹ Déontologie, ou Science de la moraleChapitre 11 sur 15 · BIENVEILLANCE EFFECTIVE-POSITIVE · texte numérisé non relu

BIENVEILLANCE EFFECTIVE-POSITIVE

La bienfaisance consiste à contribuer au bien* être de nos semblables ; la bienveillance est le désir d'y contribuer^ La bien&isance n'est vertu qu'autant qu'elle a la bienveillance pour com«pagne. La nourriture que nous prenons contribue à notre bien-être ; mais cela ne fait pas que la nourriture ou l'action de manger soient vertueuses.

La bienveillance peut être une vertu sans être accompagnée de la bienfaisance; car le désir peut exister sans qu'on ait le pouvoir de le mettre à exécution; mais la bienveillance n'est véritablement une vertu qu'autant que y dans l'occasion , elle est accompagnée de la bienfaisance. Si^ quand l'occasion en est offerte, une bienfaisance correspondante n'est pas exercée, c'est une preuve que le désir n'était pas i*éellement actuel, ou que, s'il était actuel, il était inerte et si faible qu'il ne pouvait être d'aucun usage.

Outre le plaisir actuel qui peut accompagner un acte de bienfaisance pour celui qui le fait y les raisons qu'a un homme pour être bienfaisant sont celles qu'a un laboureur pour semer, un homme frugal pour économiser. Le grain semé n'a de valeur qu'en vue de la récolte qu'il doit produire ; l'argent n'a de valeur qu'en vue des services de toute espèce qu'il nous procure de la part d'autrui : de la part du travailleur, dans le service rendu par son travail ; de la part du boulanger, dans le pain qu'il livre au consommateur en retour de son argent.

Tous les actes de bienfaisance vertueuse qu'un homme accomplit sont un véritable versement eflfèctné par lui dans un fonds commun, une

sorte de caisse d'épargne -dépositaire du. bonvouloir général ; c'est un capital social dont il sait que l'intérêt lui sera payé par ses semblables en services de tout genre , services sinon positifs , du moins négatifs , et consistant à s'abstenir de lui infliger des molestations auxquelles , sans cela , il pourrait être exposé.

Il y a exercice de la bienfaisance négative ^ comme nous l'avons déjà vu ; et ici nous revenons sur nos pas, afin de faire voir le domaine laissé à la bienfaisance positive; cet exercice a lieu, disons-nous, en tant que nous ne faisons pas de mal à autrui. La bienfaisance négative n'est rien si elle n'est accompagnée de la bienveillance ou de la prudence personnelle correspondante. L'être le plus malfaisant exerce de la bienfaisance négative relativement a tous les actes nuisibles qu'il ne fait pas.

La bienfaisance négative n'est une vertu qu'autant que nousnousabstenonsparréflexion de produire un mal que, sans réflexion, nous aurions pu produire. Si c'est en considération de l'effet que l'action malfaisante aurait pu avoir sur notre propre bien-être, cette vertu est de la prudence ; elle est de la bienveillance si c'est en considération de l'effet que l'action eût pu avoir sur le bien-être d'autrui.

agS DBOSÎTOLOGIE.

loi U fiiul distinguer entre In bienfeisance qui peut et celle qui ne peut pas s'exercer saqs sacrifice personnel. A cette dernière , il y a nécessairement des limites comparatÎTement très restreintes. En efiet> la bienfaisance accompagnée de sacrifices personnels ne peut s'exercer qu'aux dépens d'une certaine somme de prudence personnelle, ne fÛLt-ce même que dans le sens du grain semé par le laboureur. Toutes les fois qu'il y a débours eflectué sans un retour équivalent y la bienfaisance ne peut avoir lieu sans im sacrifice personnel correspondant.

Il n'y a point de limites à l'exercice de la bienfaisance sans sacrifice personnel; et toutes les fiiis que cet es,&xkce a lieu, c'est autant d'ajouté au capital du boa-f¥ouloir, et cette addition n'|i rien POÛté. U est Tr^î de dire que y jusqu'à un certain point, il p'y ^. pas. de bienfaisance yertuei]ise sans quelque sacp:^çe personnel t car elle ne pei^t s'exercer sans abstinence ; et l'abstinence, si fiûble que soit le désir de faire l'acte dont on s'fJ)sti^t, exige considération, eflbrt; et la §omme de malaise dont cet efi^rt peut être acoompagné est 1^ mesure du saci'ifioe personnel. U est des cas oh W sacrifice est accompagné d'une somme cpnsîdérRblQ d^ malaise, d'une scmune plus grande que n'en peuvent supporter les

homines en général , du moins dans l'état actuel de la société. Tel est le i^al;iise causé par T^b^tir nence de la ygngeance que de graves injure^ ont provoquée,

Mai$9 outre les limites que mettent à ces sortes de sacrifices personnels les lois de la prudence personnelle et de la bienfaisance , il en est d'autres qui résultent de la nature des choses : tels sont par exemple les cas où l'acte bienfaisant consiste à donner de Fargent, ou à r^màre service pfu* l'accomplissement d'un travail.

Il y fi donc bienfaii^nçe négative en tant que npus pQiis i^b^enons d'infliger une jnole^tcUian qpLeloonquç à autrui. C'est à s'abutepir d^ mor If^ter qu§ la bienfaisance ^ég^tiye consiste. U est rF^\ qu'on peut dir^ qw^ de* ^fit^f de cette q^ti^e n'ajputent rien au c^pit^l de bon-vouloir ftont Hpns aypns parlé ; ux^ï^ , d'un autare coté , a ç^ capital 4e bQn-voi|jQir correspond un capâr tal de mai^ai^rvouhiry et tout acte de bienfaisance négative est autant de retranché aux verr semens effectués dans la caisse du mauvai^vouloip. U fait donc perdre à cette dernière tout, ee qiie y sans lui , elle eût gagné, diminuer les sommes vçf^ée§ à }a caisse di^ pi^uvai^-ypidoir» c'iessft produire indirectement un ^ficit équivalent à celui

300 DtoRTOLOGIE.

f{ue produirait un versement a la caisse du bonvouloir ; car si , pendant que la malveillance continue k remplir sa caisse de mauvais-vouloir, la bienveillance tient la sienne vide, on comprend l'avantage que cette dernière aura sur sa rivale BU cas où elles se trouveraient toutes deux en concurrence pour l'obtention d'un service qui , pouvant être rendu à l'une ou à l'autre indifféremment , devrait l'être nécessairement à l'une des deux. •

En thèse générale , la bienfaisance positive , sous toutes les formes, est motivée par les sonunes qu'elle ajoute à notre capital de bon-vouloir général, à ce capital auquel nous pourrons recourir au besoin ; la bienfaisance négative est motivée par les sommes qu'elle empêche de verser a notre capital de mauvais-vouloir général , t;e capital de maux qui nous menacent. Indépendamment de son utilité particulière , tout acte ayant pour effet détenir vide la caisse du mauvais-vouloir, peut produire les mêmes avantages que celui qui a pour résultat d'ajouter une somme a la caisse du bon-vouloir.

L'homme qui possède un capital de cette nature, et qui en comprend la valeur-, doit comprendre aussi que sa richesse s accroîtra de tous les actes de bienfaisance bienveillante dont on le

SCIENCE DE LA MORALE. 3oI

saura l'auteur. Il sentira qu'il est riche de tous les actes de bouté qu'il lui est arrivé de faire. Le croira-t-on? Croyable ou non, le fait n'en est pas moins vrai. J'ai connu un homme que dominait unéidée toute contraire; il avait une phrase à lui pour l'exprimer. Obtenir de lui, même sans sacrifice personnel de sa part, un avantage ou un objet de satisfaction quelconque , c'était , à l'entendre , « faire de lui sa propriété. » Je me rappelle l'avoir maintefois entendu déclarer (c qu'il ne •voulait pas qu'on fît de lui sa propriété. » Il s'en serait cru appauvri ; il en eût été honteux comme d'une faiblesse.

Cette disposition morale n'avait pas manqué, dans cette circonstance , de produire ses fruits naturels. Elle était jointe > dans l'individu en question , à une ambition ardente , et lui valut a cet égard une suite continuelle d'échecs et de désappointemens.

Nous avons indiqué > parmi les motifs de la bienveillance effective , la sanction rétributive. Les récompenses dont elle dispose dépendent des relations qui existent entre les parties^ Quelle que soit la distance qui les sépare, l'influence du plus humble individu sur l'homme le plus puissant n'est jamais entièrement nulle et indigne de toute considération . La souris de la fable ,

3oa DÉONTOLOGIE.

déliTrant le lion , montre y selon Texpréssiofi du fabuliste ,

Qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi.

L*opinion populaire, lorsqu'elle est éclairée et qu'elle connaît des actions bienfaisantes , les prend sous sa protection. Ses jugemens dépen— dent de l'estimation qu'elle fait du mérite d'une action y ainsi que du nombre et de l'influence de ceux qui jugent et qui assignent à cette action sa récompense.

Indépendamment des récompenses de l'opinion et des plaisirs de la sympathie y les actes de bienveillance positive tendent a créer les habitudes de bienveillance. Chaque acte ajoute quelque chose à l'habitude. Plus grand sera le nombre des actes ^ plus l'habitude sera fortes plus elle sera forte , plus la l'écompense sera gi'ande et plus elle fera naître des actes semblables ; plus ces actes seront fïnéquehs , plus il y âtii^ de vertu et de botiheur dans le lâoude.

Saisissez donc toutes les occasions de feire de^ actes bienfaisam y et cherchez à en faire naître d'autt^es. Faites tout le bien qui est eh votre pouvoir, et cherchez les moyens de le faille.

La bienveillance effective, quand die est en action ^ peut être regardée comnie là gymtià-

SCIENCE DE LA MORALE. 3o3

tisque de l'âme ; et la carrière qu'elle embrasse est véritablement le gjmnase de la pensée. Ces exercices j à l'exemple de ceux du corps , ne donneront pas seulement des jouissances , mais de la force : des jouissances dans l'exercice luimême ; de la £drce y en mettant plus complète-* ment en activité les facultés morales et intellectuelles ^ et en leur communiquant la vigueiii* d'une action habituelle. Lé but indirect et général est de fortifier l'esprit , afin qu'il n'en dirige que mieux les affections vers la vertu ; le but direct et spécial est, dans toute occasion , d'influencer la conduite de telle sorte que l'action individuelle en question ait pour conséquence un résultat de bonheur*

Dans l'application du mal pour la production du bien,, n'ayez jamais en vue* de satisfaire l'antipathie. Que cette application soit nécessaire et subordonnée au seul but que les chàtimens doivent se proposer^ qui est de détourner du délit par l'appréhension de la souffrance. Dans l'iu'' térét du déliniquant , sa réformation est le but principal qu'on doit avoir en vue; si ce résultat ne peut être obtenu, cherchez à lui ôter la possibilité d'infliger ce même mal à lui-même ou aux autres. Mais ayez toujours présente à la pensée cette n^xime que no^s ne saurions trop répéter :

3o4 DÉONTOLOGIE.

Infligez tout juste la peine nécessaire pour accomplir l'objet que se propose la bienveillance. Ne créez pas un mal plus grand que celui que vous faites disparaître.

Quand un homme est convaincu de l'immoralité d'un autre y l'effet que ce jugem^ent produit naturellement sur lui y est une affection décidée d'antipathie ; d'antipathie plus ou moins forte y selon le caractère de l'individu. Dès lors^ sans se mettre en peine de mesurer la quantité exacte de châtiment qu'il convient d'infliger, il saisit toutes les occasions Ipii se présentent d'exprimer à l'égard du délinquant y des seutimens de haine et de mépris ; et en agissant ainsi , il croit donner aux autres une preuve irrécusable de son horreur pour le vice et de son amour pour la vertu ; tandis que* v^itablement il ne fait que satisfaii*e ses aflections dissociales, son antipathie et son orgueil.

Le bonheur du pire de tous les hommes fait tout aussi bien partie intégrante de la masse totale de la félicité humaine y que celui du meilleur des hommes.

Toutes les fois que le mal £siit à un délinquant n'offre p^s la probabilité d'un bien plus grand y soit pour le délinquant lui-même, soit pour autrui, loin de lui faire du mal, la loi de la bien-

SCIENCE DE LA. MORALE. 3oS

Teillance nous ordonne de Ini faire tout le bien compatible sous d autres rapports avec la bienfaisance et la prudence extra -personnelle*

Les exemples de bienveillance d'abstinence, que nous avons produits , peuvent nous servir de points d'analogie potu* indiquer les exemples parallèles de bienveillance active et effective.

La règle négative est d'éviter de créer de la peine; la règle positive, de chercher à conférer du plaisir* £t^ bien qu'on ne puisse établir d'une manière invariable que l'action vertueuse est ]a contre-partie nécessaire de l'abstinence vertueuse, néanmoins, dans un grand nombre de cas , la conduite que la moralité nous impose consiste à faire précisément le contraire de ce que nous dicteraient l'imprudence et la malÊiisance.

Il n'est pas toujours possible d'établir avec précision la ligne qui sépare les prescriptions de Ja bienveillance effective, soit positivé, soit négative,de celles de la prudence pe^nnelleou extrapersonnelle ; et la chose n'est pas toujours né^es^ saire ou désirable; car là où les intérêts des dehx vertus sont identiques, la ligne du devoir est évidente. Mais il est Sicile d'indiquer les points de confonnité et de difl&ence, et de faire voir^ dans une définition 'générale, ce qui, dans les II. ao

3o6 DiOMTOLOGIE.

cas ordinaires^ distitigae ks deux qualités. Par exemple, voua êtes appelé à rendre service à quelqu'un. S'il est à même de voua rendre d'autres services en r^our, la prudence et la bienveillance se réunissent pour vous intéresser en sa faveur. S'il n'j a auèune probabilité qu'il ait roccaston de vous être utile , vos motifs ne peuvent être puisés que dans la bienveillance seuk.

Mais bien que j dans un cas donné , il puisse être difficile de démontrer que tel acte spécial de bienfaisance est commandé par les intérêts de la prudence y il n'en est pas moins vrai que les considérations de prudence personnelle ocx^uppent , en effet ^ à elles seules , iout le domaine de la conduite. Quelques raisons particulières que donne la bienveillance pour recommander telles ou telles actions bienfaisantes , le principe universd reste , à savoir que l'intérêt de tout bomme est d'occuper une place favorable dans les aâections de ses semblables, dans les ailectîons du genre humain en général. Un acte véritablement bienfaisant , qui peut sembler étranger aux couiidérations de prudence , en admettant toujours que l'acte en lui-même ne ^dole point la prudence y et qu'il a la sanction du principe déontologique, en produisant un esoédaut de bien ; un tel' acte ^ dans ses conséquences éloignées.

SGIEIVGE Oi: LA ]»|QRALE. 3i07

servira les intérêts personnels en aidant à créer^ à établir, à étepdre cette réputation générale de bienveillance éclairée que tout homme a un intérêt évident à posséder dans Topinion de ses semblables.

Nous lisons dans Suétone qu'un tyrap de Rome offrit une récompense à celui qui parviendrait à invçntfer un nouveau plaisir.

Depuis , plus d'un moraliste a mis ce désir du tyran au nombre die ses crimes le* plus fiinestes.

Et pourtant j une grande portion de la sollicitude de l'homme est dirigée vers la découverte de jouissances nouvelles. Du moment où des êtres humains s'associent, c'est sur cet objet que se porte principalement leur activité. Plus l'association s'étend , plus on fait d'efibrt pour trouver quelque jouissance inconnue. Les joumau^c nous en offrent chaque jour la preuve. La liste des représentations théâtrales est uti appel fait à notre attention par l'attrait des nouveautés, en nous offrant quelque plaisir non encore goâté.

Mais^ dira-tH5n, ce tjrran était un voluptueuxj c'était quelque nouveau plaisir sensuel qu'il demandait ; il voulait faire servir ses sens à la production de quelque volupté nouvelle. Et quand cela serait? S'il eét réussi , c'eût été lant mieux

3o8 DléoNTOLOGlC.

et pour lui et pour nous. Et quant à yenir nous parler de plaisti^s dont les sens ne soient pas les instrumensy parlez-moi de couleurs pour les aveugles y de musique pour les sourds , et de mouvement pour ce qui est sans vie.

Et néanmoins, il est un fait constant, c'est que la civilisation , la science, le commerce, ont inventé de nouveaux plaisirs. Et sous ce rapport, aucune génération ne passe sans avoir ajouté quelque chose à ce que lui avait légué la génération précédente. La découverte de FAmérique a ouvert à notre hémisphère la source de mille jouissances nouvelles.

Et combien de plaisirs variés et précieux nous ont valu les progrès des sciences naturelles; les expériences de la chimie, les découvertes de l'astronomie, le télescope, le microscope, la puissance des machines, l'histoire naturelle, un monde tout entier nous a été donné par la science moderne , monde plus vaste que celui que découvrit Colomb.

Tout cela , et tout ce qui ajoute quoi que ce soit au bonheur, a été ajouté au domaine de la bienveillance effective. C'est là qu'il faut s'adresser , c'est là qu il faut recourir , pour accomplir l'œuvre de la félicité humaine. Toutes les fois que vous aurez découvert une nouvelle

SCIENCE DE LA MORALE. SoQ

source de jouissance, ce sera autant d'ajouté à la somme totale des biens reproductifs.

Et si la récompense proposée autrefois par un despote était offerte aujoui*d'hui par. la bienveillance intelligente , elle serait accordée à celui qui réussirait à indiquer la plus grande variété de formes sous lesquelles le plaisir peut se produire , et le meilleur moyen d'en garantir la quotité y l'intensité y la durée et l'étendue.

Assurer à la bienveillance efiective son exercice y son influence et ses développemens y c'est là le grand objet que se propose la vertu. Et qu'on ne croie pas que cette bienveillance soit limitée à la race humaine : les autres êtres vivans, bien que d'une nature infériewe, ont des droits à notre sollicitude. Il y a du bonheur pardelà la sphère des êtres humains, du* bonheur auquel l'homme ne saurait rester étranger, dont il a été constitué le gardien , quoique ceux qui participent à ce bonheur n'appartiennent pas à la race humaine. Que les hommes se rappellent que le bonheur où il soit^ et qui que ce soit qui l'éprouve, est le principal dépôt confié à leur garde ; que tout autre objet est indigne de leur sollicitude , et que c'est là le seul joyau inesti- . mable.

On a dit que la probité est le meilleur des

3 1 DiONTOLOGIC.

cakak. Cela n'est pas d'une Térité absolue. li y a un calcul qui Taut mieux encore , c'esl celui de la bienreillance active. La [Mrobité n'a qu'un cai^ctère négatif : elle évite de faire tort ; elle ne pennet pas de troubler les jouissances d autmi. Cependant ce n'est qu'une qualité d'abstinaice ; ce n'est pas une qualité active. Le meilleur calcul c'est de faire le bien ; le meifleur après celui-" là , c'est d'éviter le mal.

Les modes dans lesquels la bienveillance efiective p^ut se rendre agréable à autmi par des actes 9 peuvent être classés comme ceux dans lesquels la molestation est évitée , et se divisait en deux branches : i. Le langage. 2. La conduite. Et de même que la morale négative étend sa juridiction sur les actes que les lois laissent inipunis, et qufi échappent à l'intervention trop haute et trop solennelle de la sanction politique y de même la morale positive embrasse la conduite et les actes auxquels l'État n'a point assigné de récompense. Mais comme l'intervention de la loi est plus répressive et prohii^tive que rémunératoire > comme elle a beaucoup plus pour mission de réprimer le mal que d'encourager le bien , il en résulte que l'autorité légale ou politique n'a pris possession que d'une faible partie du domaine de la bienfaisance active. H est beau-

SCIENCE DE JJL MORALE. 3ll

coup d actes de malfidsance qui tombent sous la juridiction pénale de U loi , tandis qu'eUe n'assigne aucune récompense aux actes de biénCû^ sance qui leui' corfespoadenti Pour la répmeadîoa d'un grand nombre d'actes , qui auraient pour résultats une balance de peines y l'autorité déon-; tolo^que obtient l'aide et l'influence de la puis? sance légale rétributiye , diacune des deux pré^ tant à l'autre l'appui de sa force restrictive ; mais dans les régions de la bienveillance positive j le principe déontologique est pour la plu*» part du temps abandonné à ses propres influent ces pour la production du bien. Quoique les sanctions légales de châtiment soient y en beaucoup de cas , mal appropriées aux délits , l'application des récompenses par c^ mêmes sanctions^est encore plus irrégulière et plus im-î parfaite. A mesure que les lumières se propageront y que la moralité fera des progrès, l'état de l'opinion publique coïncidera de plus en plus avec l'esprit du code déontologique y les afiections populaires mettront plus de soin à distinguer les vraies vertus des fausses , et à donner à la vertu réelle la récompense qui lui est due. En atten* danty c'est à atteindre ce but que chacun de nous doit travailler autant qu'il est en lui, observant la conduite des autres, réservant les jdus graiMis

3l!ft DÉONTOLOGIB.

tëiiioignage9 de son approbation ponr les actes c{ui ont produit ou qui doivent produire la plus grapde somme de bonheur, et flétrissant de taote la puissance de sa réprobation la conduite qui antiène ou qui crée la plus grande sonune de' maux. C'est ainsi que chacun contribuera pour sa part à rendre les sanctions populaires plus utiles 9 plus salutaires y plus actives , plus vertueuses» Le genre humain ne tardera pas à découvrir que ses intéi^ se lient à ceux de la vraie moralité; et cette découverte , une fois rendue universelle , il ne sera plus au pouvoir du sophisme y du dogmatisme , ou du despotisme, d'arrêter son influence, son action universeUe.

En ce qui concerne le^ langage , la bienveillance positive doit rechercher les moyens les plus efficaces de le faire servir au bonheur d'autrui. Et les occasions qui s'oi&ent à notre considération sont, comme nous l'avons vu plus haut, celles où la personne, objet de la conversation^ est présente ; celles où elle est absente ; enfin celles où non seulement cette personne , mais d'autres encore sont présentes.

Dans tous ces cas , le plaisir produit doit principalement dépendre du pouvoir qu'exerce celui qui parle : pouvoir intellectuel, moral et actif;

SCIENCJB D£ LA. MORALE. Sl'j

pouvoir provenant de sa siagesse, de ses lumières^ de ses afiectious sociales^ et de la volonté qu'il a de donner à ces choses une direction bienfaisante; pouvoir de la supériorité , dans toutes ses formes 9 soit politiques, soit sociales; supériorité d'âge, de position , de fortune , ou'âutre. Quç le langage soit parlé ou écrit , la mission de la bienfaisance active est d'employer son action soit à éloigner la peine , ou les sources de peine , soit à procurer le plaisir 9. ou l'introduction des sources de plaisir.

En présence de la personne dont vous parlez , et autant qu'il vous est loisible de choisir les sujets de conversation y donnez toujours la préférence à ceux que vous savez les plus propres à lui plaire , ayant soin néanmoins de ne rien dire qui ait pour résultat d'afiàiblir votre réputation de véracité , ou qui implique approbation xle paroles ou d'actions pernicieuses. Vous infligeriez un dommage réel dans le premier cas à votre réputation y dans le second à la moralité de celui qui vous écoute. Mais si l'occasion se présente de parler d'actes méritoires de votre interlocuteur y donnez-lui tous les éloges, tous les encouragemens que la vérité autorise.

Cjependant , pour empêcher que de ce bien ne résulte un plus grand mal , prenez en considéra-

3 1 4 DliON TOLOGIE.

tion le caractère de Tindividu , et aftsurez-vous qu'en exaltant son mérite ^ vous ne donnez pas à son orgueil et à sa yanité un tel aecroissement qu'il en résulte du mal pour lui-même ou pour autrui.

. Si la qualité qui* parait a son possesseur un avantage ou un mérite , est réellement de na-* ture à nuire à autrui par son exercice ^ c'est-àdire à causer un mal prépondérant ^ soit à son possesseur ^ soit à autrui , l'adulateur qui en encourage le développement devient complice de tout le mal produit en conséquence par la personne adulée. De même , si votre flatterie excède les limites de la vérité , et que la personne que vous flattez s'aperçoive que vous ne dites pas la vérité et que vous le ^ vez vous *- mé^e , vous pouvez devenir pour elle un objet de mépris et d'aversion; votre influence auprès d'elle peut être détruite pour l'avenir; et il est possible que les éloges même sincères que vous lui auriez donnés précédemm^it y perdent à ses yeux toute leur valeur.

Nous avons parlé de la molestation causée par des avis donnés mal à propos ^ lœrsque nous nous sommes occupés des prescriptions de la bienveillanee d'abstineckce. Dans la manière de communiquer des conseils , même utiles ^ il y a presque

SCIENCE DE LA MORALE. 3l5

tb^jours qnekpie chose de contrariant^ d'insultant , quelque diiose de larrogaiKsé qm Aissmne l'autorité et exerce une sorte de despotisme. Or^ si les hommes étaient aussi disposés et aussi prêts à donner des raisons qu'ils le sont à donn^ des règles 9 on s'épargnerait beaucoup de mal^ et on ferait quelque bien. L'orgueil est satisfait sans doute de pouvoir débiter ses censures^ et l'antourpropre ^e trouve flatté ; mais c'est à des frais énoitnes, au prix d'un grand sacrifice de bienveillance. Cependant, des avis convenables , donnés convenablement y sont prescrits par le savoir-vivre et une moralité saine.

Il y a dans le monde une e^ce de gens, détectables imp<»:*tuns , hypocrites sans pudeur ^ dP^ frontés hardis , qui y sous le masque de conseil^ 1ers obligeais , produisent de grands maux;

Le vice n'est jamais* plus à l'aisei^ jaikiaîs plus tyrannîque , jamais plus ambitieux, que Idrsqu'îi croit avoir trouvé un masque sous lequel il pourra passer pour verta; et il est des masques, en efièt , qui trompent quelquefois jûsqm-à ceux qui les portent. C'est une illusion à la'qtielle ils se prêtent volontiers , et dans laquelle ils trou* vent un encouragement pour faire d'audacieuses expériences sur la crédulité , la timidité ou la faiblesse des autres.

!)|6 DiORTOLOGIE.

Le meilleur moyen qa'ait un homme d'asservir b fiiiMesse des personnes auxquelles il a affaire , et d'employer leur intelligence à subjuguer leur volonté 9 c'est de prendre le rôle de donneur d'avis utiles.

Ce rôle, certains hommes le jouent si adroi-* tementy qu'ils fondent sur le mal qu'ils disent d'autrui l'édifice de leur propre élévation.

Ce n'est pas que les conseils du donneur d'avis, quelque peu judicieux qu'ils soient, puissent toujours être regardés comme une preuve d'intention malveillante; car, bien que déraisonnable, conçu à la hâte, et communiqué inconsidérément, l'avis peut néanmoins avoir sa source dans la sympathie, et être réellement une marque de bon vouloir.

Mais ce sont des cas exceptionnels. L'égoïsme «ans méknge de sympathie inspire habitueHement le conseiller bénévole. L'égoïsme pur suiSt abondamment à la production de ce caractère.

Et si l'on n'a pas des raisons valables peut mettre l'intervention sur le compte de la bienveillance, on peut l'attribuer , sans craindre beaucoup de se tromper , à quelque qualité d'une tout autre nature.

La moralité exige donc qu'on s'abstierine de l'habitude de donner des conseils; cependant.

s'il y a urgence manifeste , nécessité évidente et incontestable , accompagnez vos conseils de raisons et de miotifs qui les justifient , autant que possible y aux yeux de la personne conseillée ; et faites en sorte de ne lui faille que le moins de peine possible, autant que cela sera compatible avec reflfet que votre conseil doit produire. Sans une preuve évidente de la nécessité de son application et de la probabilité de son succès , la vertu exige que le conseil soit supprimé, et que le conseiller* s'abstienne.

La vengeance prepd quelcpiefois le masque du conseil. Poyr gratifier son mauvais vouloir, un homme en censure un autre, sous prétexte de lui donner des avis. Il inflige un mal considérable, pour le faible plaisir que cette inflic tion lui procure. En ce qui le concerne, nul doute que l'infliction de ce mal ne lui soit un bien ; car il n'y a pas d'action qui n'ait sa source dans ce motifs Quelque énorme cpie soit le mal , quelque faible que soit le plaisir de l'infliger , cependant ce plaisir est un bien , et doit être mis en ligne de compte. Mais la loi de la bienveillance effective exige que , dans l'avis que vous donnez à un homme, ou dans le mal que vous dites de lui dans l'intention de lui faire du bien , le mal ne soit pas inutilement prodigué. Ce n'est que lors-

3 1 8 DÂONTOLOGIS.

qu'il y a nécessité absolue d'attirer sur lui les châtimens de la sanction populai^^e^ que tous êtes autorisé à dire aux autres du mal de lui, et encore vous deves tous assura* qu'il y a proba-» bilité que le châtiment aura un résultat salu-* taire.

La franchise est quelquefois une vertu; quelquefois elle n'en est plas une. Quand elle conduit un homme à faire de ses sentimens une déclaration qu'on ne lui demande pas, il n'y aurait pas en lui défaut de franchise à s'en abstenir ; à quelques exceptions près, il faut éviter de déclarer son opinion sons nécessité. Si l'on vous demande de faire connaître votre sentiment, et que vous vous absteniez de le faire, il y aura dans cette conduite défaut de franchise; mais elle ne sera pas pour cela blâmable. Lorsqu'aucun mal , sous quelque forme que ce soit , ne peut résulter de l'expression de notre opinion, et qu'elle nous est demandée , la franchise alors est louable.

Nous avons dit que l'une des manifestations de la bienveillance e0ective*négative consiste à s'abstenir de relever les défauts et le^ infirmités d'autrui. La qualité correspondante , dans la ré^ gion de la bienveillance effective , consiste à faire valoir les talens et le mérite d'autrui; mais.

SCIENCE DE LA MORALE. SlQ

comme on doit naturellement le conclure d'après les observations précédentes, si, dans la partie négative du domaine de l'action , il n'y a ni restrictions ni limites , puisque là , éviter d'agir , c'est éviter de mal faire y il n'en saurait être de même de la partie positive. Là , il faut prendre garde que le bien produit, le plaisir acheté, ne coûtent pas plus qu'ils ne valent , en amenant la desti'uction d'une plus grande somme de bien , ou la création d'une plus grande portion de mal.

En se renfermant dans ces. limites, c'çst un acte de bienveillance effective que d'accorder à une conduite méritoire toute l'approbation qui lui est due. La louange a pour effet de disposer à l'imitation , et vous servez aussi efficacement la morale en encourageant la vertu qu'en démasquant ou réprouvant le vice. La spontanéité de l'éloge lui donnera un nouveau prix et lui. imprimera un caractère de générosité. Lorsqu'une action est évidemment bienfaisante à l'humanité, et que les autres hommes, faute du courage nécessaire y ne portent sur elle que des jugemens indécis , faites tout ce qui dépend de vous , dans les limites de la prudence, pour qu'elle obtienne le bénéfice et la sanction de votre approbation* «

Dans nos rapporl;s avec les autres , la bien-

3io Djioim>ix>GiE.

veillance peut exiger quelquefois que nous réformions leura opinions sur des points qui affectent leur bonheur. En général cependant, il vaut mieux reckercher les points où les opinions coïncident que ceux où elles diffèrent; mais quand des points de dissentiment sont en discussion, donnez à cette discussion le caractère d'une recherche feite en conmiun pour arri-ver à la vérité y d'une investigation qui doit bénéficier aux deux parties y plutôt que d'une lutte ayant la victoire pour objet y plutôt que d'une manifestation de dogmatisme. Les lumières communiquées par la bienveillance obtiennent sur nous le double empire de l'intelligence et de la vertu, de l'intelligence employée à extirper du sol les productions du mal , de la vertu occupée à y déposer des semences de bien.

Quand vous avez à entretenir quelqu'un de deux sujets , dont l'un est intéressant pom^ lui , l'autre pour vous, conunencez par celui qui l'intéresse lui-même ; vous le disposerez favorablement à votre égard, et ce sera un plaisir que vous lui aurez conféré.

Si vous n'avez pas la certitude que là matière dont vous avez à lui parler l'intéresse , laissez-lui toute facilité pour entamer la conversation par le sujet qui peut lui être le plus agréable.

SCIENCE DE Là MOR/LLE. 3lk\

La puissance de la presse est un instrument de bien et de mal dont l'influence sur la félicité humaine^ bien qu'impossible à définir, est assurément des plus étendues; et conune la réaction de l'opinion sur un écrivain , surtout s'il est anonyme, est ordinairement moins positive que si la responsabilité individuelle était là pour répondre des conséquences des pensées ou des actes, c'est plutôt sur les prescriptions de la bienveillance que sur celles de la prudence que la société doit s'en reposer pour imprimer une direction convenable aux productions de l'écrivain. Elles agissent dans un domaine vaste, proportionné au nombre des lecteurs et à l'influence de ces lecteurs sur la société. Lorsqu'un écrivain, du sein d'une retraite inaccessible, met au jour des opinions qui blessent 1^ sentimcns d'autrui , ses aflections dissociales ne rencontrent point le même contrôle que si elles s'exprimaient de vive voix. Cependant , si le désir de maximiser le bien était sans cesse présent à la pensée des écrivains , s'ils avaient moins en vue quelque objet d'hostilité individuelle que le grand objet de la félicité générale, l'atmosphère de l'opinion serait bientôt brillante et pure.

Les réunions publiques , les assemblées délibérantes, offirent souvent l'occasion d'exercer la

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