CONCLUSION
En poursuivant ces investigations impor^ tantes, celui qui écrit ces pages a la conscience de n'avoir eu en vue <jue l'intérêt de la félicité humaine , intérêt fondamental auquel la raison et la morale y si elles ont quelque valeiu*, doivent être subordonnées. Persuadé que remonter à la source des erreur^ , c'est les réfuter , Ysm^ teur n'a point hésité à pénétrer dans le laby-
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rinthe du sophisme , à signaler les aberrations qui peuvent accompagner des intentions honnêtes, et= à démasquer les intérêts funestes du dogmatisme et de l'orgueil. Quand la philosophie de la morale aura fait de yéritables progrès , l'investigateur pourra prendre un essor plus hardi , et marcher avec moins d'inceititude et de défiance. Dans l'état actuel des choses , le conseil donné dans l'église catholique est le plus judicieux qu'on puisse offrir à l'étudiant. Pour éviter les méprises , qu'il n'ajoute point foi au témoignage de ses yeux. Qu'il ait soin, à chaque pas qu'il fait , de ne pas trop se fier aux lumières de ses sens. Mais , tandis que le professeur catholique exige de son élève qu'il abdique devant lui et l'église qu'il représente ses perceptions morales et intellectuelles , le Déontologiste ne demande au sien que de soumettre ses facultés à sa propre félicité , et de lui accorder que le bonheur est le but et l'objet de l'existence; c'en est assez pour lui, et c'est sur cette suppo$ition qu'il raisonne.
En travaillant ainsi dans les intérêts de la vérité, le Déontologiste n'emploiera aucun arti^ fice mensonger. Que lui servirait-il de le faire? Quel serait son but? S'appliquant à lui-^même la théorie qu'il prés(»ite ai;x autres, ses travaux
mêmes sont pour lui du bon heur ^ et s'il réclame l'attention des hommes pour les pensées qu'il cherche à propager ^ ce n'est qu'autant qu'elles peuvent devenir pour eux des instrumens. de bonheur. Peu lui importe qu'on lui attribue ou non l'honneur de la découverte. Il se console en pensant qu'il est des hommes, qui, aussi éclairés sur leurs vrais intérêts que zélés dans la cause de la vérité , tout occupés à se créer des droits à la gratitude sociale, sont indifierens quant au mode, soit que la découverte de la vérité soit due à leur sagacité, sa reconnaissance à leur bonne foi, ou sa propagation à leur zèle.
Parmi les espérances du Déontologiste , il en est une surtout plus élevée , plus brillante que toutes les autres , c'est qu'il travaille avec succès à hâter le jour où l'opinion donnera au principe de la maximisation du bonheur toute son expression et tout son effet. Car jusque-là de vastes calamités, d'effrojables maux, oui n'existeraient pas sans le préjugé qui le» sanc-* tionne , continueront à régner et à ravager la terre. Par exemple, la guerre, entreprise sans cause , ou pour des motifs insuffisans, doit infailliblement disparaître. devant les progrès d'une saine morale. Il n'a rien moins fallu que le succès déplorable de ces hommes qui, dans desiuté-
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réCs personnels ou coupables, ont travaillé à rétrécir le domaine du bon vouloir et de la sym<«pathie , pour faire considérer comme innocentes ou louables ces luttes meurtrières où les nations ont été constamment engagées. Si ces hommes n'avaient pas trouvé un instrument convenable dans une phraséologie mensongère; s'ils n'a*^ valent pas fait retentir à nos oreilles les cris d'honneur , de gloire , de dignité nationale y et tant d'autres 9 de manière à étouffer la voix de la félicité et de la misère humaine ; s'ils n'avaient pas, en un mot, renversé tout ce que la sagesse ou la bienveUlance de tous les temps avaient enseigné , le plus grand des fléaux et des crimes n'auraât pas si long-temps affligé l'humanité de sa présence. H j a beaucoup ^ beaucoup encore à faire4 Parmi tous ces hommes qui sont acteurs dana le drame homicide de la guerre , quel est celui qui ne regarde pas avec horreur un meurtrier isolé? Napoléon lui-même ne s'est^il pas vanté de n'avoir jamais commis un crime I
On peut en dire autant, quoique dans une acception plus restreinte, de ce préjugé. eu vertu duquel le pouvoir, le rang et l'opulence conver<* tissent la malveillance en innocence , le tort en droit. Obtenir de l'argent par des moyens illégitimes, ce délit, que la loi {Minit de la prison ou
des galères quand c'est le pauvre qui lé commet^ parait à peine blâmable lorsqu'il est commis sur une vaste échelle et par de grands per^onnagesi La mesure des maux que le crime produit est^ elle considérée comme la mesure de son immoralité ? Loin de là , c'est fréquemment en raison de la position malheureuse du coupable qu'on évalue sa culpabilité. Qu'il soit malpropre et grossier dans sa mise ; que son langage diffère de celui du riche ; qu'il soit un criminel 'vv!-gaire, en un -mot, et voyez avec quelle diffé^ rence il sera ordinairement jugé et puni, même par l'opinion populaire. A ce mot de vulgaire s'attache une idée d'aversion ; de là une disposi*tion à faire retomber sur le vulgaire les fruits de cette aversion. Et cependant quel est le sens de' cette épithète ? On appelle vulgaire ce qui ert en usage parmi le commun du peuple. Et qu'est^ ce que le commun du peuple , sinon la majorité du peuple? Et, parce qu'une chose est en usag^ dans l'immense majorité du peuple , (^t^ce une i^ison suffisante pour la mépriser ? t^^urce qtt'îan usage existe dans une feible minorité , et dans cette minorité seule, est*ce une raison suffisante pour qu'il soit en honneur? Les poètes et le» philosophes ont vu tAit ce que l'opinion â d'in^ juste dans ces matières \ ils n'ont pas manqué
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d'obseryer rimponité qui accompagne les fautes des riches 9 et la rigueur avec laquelle les délits des pauvres sont punis. Les aphorismes, les métaphores y sont prodigués dans les pages des moralistes^ depuis les versets de la Bible jusqu'aux colonnes du journal de ce matin ; ce qui n'empêche pas que la même injustice ne soit commise , et on continuera de la commettre jusqu'à ce que les hommes sachent que la vertu se compose de plaisir, le vice de peines ^ et que la morale n'est que la maximisation du bonheur.
L'état de Fopinion relativement au duel est également déplorable et immoral. Prenez un de ces cas si fi^quens où l'on peut dire que le mal et la sanction populaire se sont ligués ensemble. Un homme impute à un autre un mensonge volontaire; et dans ce cas, selon la jurisprudence ordinaire, un homme est autorisé à ôter la vie à un autre homme , et à risquer la sienne. La grandeur de la soufihince peut-elle , moins qu'en cette occasion , être proportionnée . à sa nécessité ? Il a été dit un mensonge , et , pour cela, il faut que celui qui l'a dit risque sa vie. £t parce qu un mensonge a été articulé, il faut qu'une personne innocente qui a eu peut-être à en souffrir, soit mise sur 4a même ligne que le coupaUe, et obligée de risquer sa vie. La barbarie
put-elle jamais imaginer Une distrihution plus monstrueuse de pénalité? Mais c'était un mensonge, un mensonge volontaire! Et quel est l'homme qui , en appelant un autre à expier de sa vie un m.ensonge, peut dire la main sur la conscience qu'il n'a jamais articulé un mensonge; qu'il n'a pas menti quelquefois; qu'il n'a pas menti souvent? Si l'on sonde dans ses replis ce qu'on appelle le point d'hoimeur, on y verra, non un témoignage de force et de pureté consciencieuse, mais au contraire la preuv^ que la personne se juge, se condamne elle-même d'avance, et qu'elle se sent intérieurement faible et attaquable. Mais, sous ce rapport, le tribunal du vulgaire est beaucoup plus éclairé que celui des privilégiés. Le duel n'est pas encore descendu dans les masses ; et si parfois il a tenté de s'y introduire , le ridicule a suffi pour en faire justice et en arrêter les progrès. La sanction populaire a mis le « commun du peuple » à l'abri d'une folie dont les (c gens comme il faut » ont le monopole ; et il se peut qu'à cet égard l'exemple du « grand nombre » exerce quelque jour une salutaire influence sur Ip « petit nombre. »
C'est en rassemblant ainsi , partout où ils existent , les élémens du bien , en protégeant en