La Fortitude. Cette qualité est censée em
brasser ]a patience et l'égalité d'âme. Elle est , en grande partie , |e résultat d'une organisation physique particulière, et jusque-là , elle n'est pas plus une ivertu que la force ^ la sjrmétrie des formes , ou tout autre don de la nature y. qu'aueun efibrt humain ne peut faire obtenir. Cette partie de la fortitude qui dépend de la volonté y peut, subordonnée à la prudence, avoir droit à l'appellation de vertu. Mais ce n'est pas. une qualité essentiellement vertueuse , car il peut y avoir une fortitude imprudente et une fortitude mal£risante , quoiqu'il ne puisse y avoir de vertu imprudente ou. malfaisante, en d'autres termes, d'imprudence ou d'improbité vertueuse. En général , la fortitude implique la longanimité dans la souf&ànce, ou la résistance à la douleur; et comme l'un des grands objets de la vertu est de diminuer la soufirance , la fortitude peut lui être fréquemment un auxiliaire utile. Il est néanmoins des cas où son exercice ne peut produire qu'une prolongation de souf&ance ; tel est, par exemple , celui où la fortitude dans les douleurs de la torture , par son contraste même avec l'expression ordinaire de la souffrance, ne ferait qu'amener des tortures plus terribles. On peut douter que dans ce cas, comme quelquesi^uns l'ont prétendu, les plaisirs des affections disso-
JO ' DEONTOLOGIE.
ciales, telles que le ixK^ris et le dédain y puissent contre-balancer dan» l'âme du patient Taddition de douleurs qui lui çst infligée. Bi^i peu d'hommes sans doute se soumettraient à l'infliction de tortures additionnelles y pour avoir tout à leur aise le plaisir de maudire et de mépriser leur bourreau. Ce qu'il y a de vrai y c'est que bien que la torture soit proche y le mépris l'est plus enoore ; et quand la souffrance est intense , le patient peut mettre en doute la possibilité d'à* jouter à son intensité.
La fortitude s'allie de près au courage ; et ce qui fait le mérite de l'un comme de l'autre, c'est l'usage auquel on les aj^lique. Par lui- même » le courage n'est pas une vertu; et^ comme noci» avons déjà eu occasion de le dtre^ celui qui se Eût un mérite de sa possession indépendamment de son application à un but de {nrudenoe ou de bienfaisance y se vante d'une chose qu'un chien y surtout s'il est enragé y possède à un plus haut degré que lui.
5. La Tempérance. Elle renfe:*m;e h sobriété et la chasteté. De prxrae-abord^ la pratique de ces qualités paraut ud devoir évident. Ni la prqdeiice , ni la htenveillanoe ne paraissent compromise» par leur observance ; l'une et l'autre y au contraire y peuvent l'être sérteu^ment par leur
SCIENCE 0£ hiL JlfOÀALE. 7T
infraotiof) . M^is ici encore , on se convaincra , par nn examen plu« ap|>rofondi , que la tc^npércMMse ne fiieut être une vertu qu'autant qu elle €at subordonnée aux deux vertus fondamentales* Qu'y a«4;-il de vertueux dans la taaapiérance qui produit le^ maladies et la mort ? Quelle vertu y âivaitrdl dans les jeûae& des moralistes ascéticpies^ qui Élisaient des expériences &ur la puissance d'ad[>sitîaence , et fréquemment périssaient dans r^reuve? A Tégard de la tempérance , comme pour la plupart des vertus inculquées par les écrivains de l'antiquité, on voit se manifester l'imperfectiou de leur théorie aiorale ; et la néoessité oà ils ftu*ent de joindre une règle additÎQiiQelle à leur prétendue vertu est la mieilleure pfeuve que leur loode moral était incomplet.
Cette règle , ils Tappelèreut modération ; car ils estimaient qiie dans Texcès de la vertu, il ne saixDaît y avoir ^de la vertu « Trop de tempérance n'était pas de la vertu; trop peu n'en était pas non plus. IPar leur précieuse médiocrité ( aurea niedio€ntas)j ils reconnaissaient vaguement quelque quatité plus élevée^ à laquelle leurs v^r- Iniis , pour être ,des vertus véritables , devaient être sobordoimées. Us ne fureni pas lieureux ^ns iè leboix du mot , et ne ipurent en trouver 4e «neiilenr qne celui de modération. Son appli-
ja DJÉoirroLocie.
cation aux aflàires de la vie ne les eût point sa-^ tisfaits. Certes^ ils ne se Aissent point contentés d'une honnêteté modérée de la part de leurs do* mestiques, d'une chasteté modérée dans leurs femmes y d'une tempérance modérée dans leurs enfans. Mais sentant combien leur phraséologie était insuffisante et inapplicable , il leur fallait quelque autre guide. Leurs vertus étaient des vertus d'occasion ^ dorit la valeur dépendait non de leur excellence intrinsèque et substantielle ^ mais des circonstances qui appelaient leur exer* cice. Ce qui était vertu dans un moment pouvait ne plus l'être dans un autre. Ainsi y leurs définitions de la vertu étaient quelquefois si étroites qu'elles excluaient la vertu la plus élevée y et quelquefois si vides et si vagues qu'elles embrassaient à la fois et la vertu et le vice.
4« La Justice. C'est une de ces qualités dont les moralistes de l'école d'Aristote font grand bruit. Ses intérêts sont, en grande partie, placés sous la protection spédale du législateur, et son infraction , dans ses conséquences les plus pernicieuses , est livrée à la répression du Gode pénal. Par justice, on entend généralement l'accord de la conduite avec les prescriptions de la loi ou de la^^morale. C'est de la partie mo* raie , et non de la partie légale , que nous nous
occupons; et en dépouillant les lois de la justice de leur vague, phraséologie ^ on verra qu'elles ne sont autre chose que les lois de la bienveillance , ces dernières' consistant dans l'application du principe du non-désappointement. L'injustice » en tant que ce loot a une signification 4éfinie ou définissable 9 consiste dans le refus d'un plaisir dont un homme a droit de jouir, pu dans l'infliction d'une peine qu'il ;ne doit pas être exposé, à souiSrir. Dans ces deux cas, lesi lois de. la bienveillance sont violées à son égard. Ma^is les pres^ criptions de la justice, séparées des règles que la Déontologie leur applique^^sont vagues et insujffi* santés. Déclarer que telle ou telle action , telle ou telle ligue de conduite est juste ou injqste,, cet n'est qu'une prétention déclamatoire j à, mpins qu'en même temps , les plaisirs et les peines qui en dépendent ne soient pris en considération. S'il était prouvé qu'un mal, consistai^t en un surplus définitif de soufirance, a été le^ vémltat dé telle ligne de conduite donnée, et qu'il fôt convenu que cette ligne de conduite doit être qualifiée de juste ^ la seule conséquence à en tirer serait que la justice et la vertu peu*vent être opposées l'une à l'autre, et qu'être juste, c'est être immoral. Subordonnée au bon* heur général , c'est-à-dire aux influences combi-
^4 D£OinX>LOGl£.
nées de la pradence et de la biaiveiUuice y la justice a droit à l'appeliation tie TertaL
5. La Libéralité. C'est la faienfaisanoe snr une grande ëdielle; mais lorsqu'elle n'est pas placée sous la direction de la prudence y au lien d'être une vertu ce peut être un vice; et n ^le n'est placée sous la direction de la bi^iveillflnoe, elle peut ayorr des effets penMdlevx encore plus étendus. Le mot libéral peut recevoir des interprétations Tagues et Yariées. On l'^ppliquie dams un sais diflërent, aux pensées, aux paroles ^ aux actes. Par libéralité d'esprit on entend comamunément une disposition k interpréter jSiVorable*ment la conduite des autres , à éTÎter d'énomier des jugemens sévènes et précipités y à fi^ire preuve dé douceur et de tolérance; limitée k >k eonduîte^ la libÀ^alité pea| signifier clémence^ justice ^ générosité, et constituer la bienfafaanae, $oit d'abstinence, sott d'action.
Quand on veut a^ocier à ee mot une idée de piTidence et de bienreillauce, ou a l'habitude d'y joindre un qualificatif qui rend impossible toute fausse interprétatioi) ; c'esl; ainsi qu'on dit : une libéralité pnsdente, une libéralité bien entendue , une libéralité judicieuse. La libéralité affranchie du contre des deux vertus réeBcs et cardinales , est pure folie. €e serait «une ac-
SGIEl^CE DE LA. MORALE. 'j5
tM>n foft liliyrfrale <kn6 un homme qtie4i0 donner aixK autres tout <3e qu'il possède dans le î»*ésient, tout ce qu'9 attend dans l'avenir ; mais cette ac^ tion ne serait ni ékge ^ ni vertueuse. Il pourrait y avoir de ' la libéralité à protëger Ferrear et Tinconduite ; il n*j aurait là ni utilité, ni philan^tliropte. Enfin il n'y aurait pas de libéralité plu6 libérale que celle qui consisterait à se précipiter dans toutes les extravagances. Dans la languèpo- Ittique-, les > mots liiéraly libéralisme^ servent k désigiier un parti dans l'État $ ils se prennent en bopue part', et ceux qui te» emplojient tei associent à l'idée de liberté : libérai , c'e6l4i-<lit*e aiiîi de k iibeité; libéralisme , principes de la liberté appliqués à la vie publique, il est peude uKits qui aièvit été plus funestes que le mot liberté est ses drivés. Quand il n'est pas synonyme de cà-^ price et de dogmatisme, il représente l'idée de bon gouvernement; et si, le monde eùtéfté assez beiireux pour que cette idée de hwx ^uvernement occupât dans l'esprit public lai place tpi'y a umrpé cet être de raison qu'on a appdc liberté, ou eàt évité les folies et les crimes qui <mt souillé et retardé la marche des améliora^ tions politiques. La définition habituelle qu'on donne de la liberté, qu'elle est le droit de faû^e tout oe qui n'est pi» défendu par les lois, montre
^6 bliONTOLOGIE.
avec quelle négligence les mots s'emploient dans le discours et la composition ordinaires* Car , si les lois sont mauvaises , que devient la liberté? Et si elles sont bonnes , à quoi sert*-elle? Cette expression de bonnes lois, a une signification définie , intelligible ; elles tendent à un but manifestement utile, par des moyens évidemment convenables. Quand madame Roland entreprit d'établir une distinction «ntre la liberté et la licence, elle pouvait flatter l'oreille par des mots harmonieux; elle ne disait rien à l'intelligence. 6. La Magnificence. Pour lui donner la qualité de vertu , on exige qu'elle soit placée sous le contrôle de la frugalité. Magnifioence, si^ifie simplement l'action de faire de ^ndes choses. Et si c'était une vertu > son exercice serait interdit à la grande majorité du genre humain. Une qualité dont la puissance d'action est limitée à une minorité imperceptible de la race humaine, ne saurait avoir des droits réels aux récompenses et aux éloges décernés à la vertu. Le mot magnificence est un terme grandiose qui sert à exprimer la bienfaisance aristocratique. L'ostentation implique l'idée de quelque chose de blâmable ; et un mélange d'orgueil, de vanité, de mépris , accompagne son exercice. La magnificence même, avec la £rugalité pour limite et
SCJlENCE DE LA MORALE. 'J*^
pour contrôle, n'est nécessairement digne ni d'éloge y ni de blâme ; elle peut n'avoir aucune teinte de viCe ou de vertu ; elle peut n'impliquer aucun sacrifice à autrui^ ne conférer aucun plaisir à l'individu lui-même; ce peut n^étre qu'un gaspillage de moyens de plaisir* Gomme question de dépense , elle peut être ou prudente ou bienveillante. Mais si elle absorbe ou dimi* nue des moyens qui pourraient être plus prudeiUment ou plus bienveillamment employés y si elle empêche que la dépense ne soit appliquée à la production d'un bien plus grand , au lieu du moindre bien qu'elle lui fait produire^ dès lors la magnificence est une source de maux égale à la difiërence entre le moindre bien et le bien plus grand. Revêtir la magnificence du nom pompeux de vertu, c'est introduire dans le monde moral un sophisme qui ressemble beaucoup à celui qu'on a fréquemment proclamé eh matière d'économie politique, lorsqu'on a dit qu'il y a plus de mérite dans la dépense que dans l'épargne. Ces deux erreurs .prenncmt leur source dans l'exagération dû principe social, considéré isolément et sous un point de vue étroit , ce principe social qu'on n'est que trop disposé à agrandir aux dépens du principe per-> sonnel. Or^la valeur et l'infkience véritàbk du
7B bioNTOIiOGIÈ^
principe social dépendent de sa soumission ei de sa snbordination au principe personnel y source première d'action ; de même que toutes les vertus secondaires se résolvent dans les deux vertus fondamentales cpai régnent suis partage dans l'empire de la morale.
7. La Magnanimité. Dans le langage usuel ce mot se traduit par grandeur d'âme. Il donne une idée indéfinie de si:^riorité intellectuelle qui nous porte à une conduite bien&isante ^ soit d'abstinence ^ soit d'action y telle qu'on ne pourrait, dans les circonstances ordinaire», l'attendre du commun des hommes» Mais les «ctes magnanimes et les actes vo^lueux ne sont pas plus synonymes que ne le sont les actions pudil* lanimes et les actions vicieuses. Supposons qu'un homme en &isant un sacrifice y obtienne pou?
résultat d'ajouter à la somme définitive de son bonheur, sans diminution ou même a^iee un accroissement du bonheur des autres; parce qu'on taxera sa conduite de pusillanimité, cela feintai! qu'elle ne soit pas sage et vertueuse? Qu'uit homme au contraire fasse une action qui iiiflîgia une somme de malheur , soit à lui-^méme , soit à autrui , soit à tous deux à la fois, tous les titres pompeux du monde , tous les tributs d'bcHineur et dt gloiredécamés à sa magnanimité^ fexx)nt41s
qae soti acfîpn âoii auti^ chose qu'un acte de perversité ou de folie? Ces armes à deudttrandtans qui dans tin moment pavent rendre d'utiles services à la cause de la morale y et le mom^fit d'après infliger à cette même cause de mortelles blessurea^ Joîvetit être suspendues dans l'arsenal de 1» Déontologie, pouir être employées raremient ^ toi^ouirs avec [»iéGaution ^ et en nous rapfjtelant sans cesse que la lame coupe des deux cotés.
Si Ton veut évaluer la cfuantité de vertu que contient une action qui [détend à la qualité de magnanime , il £iut d'abord considérer l'organisation phy^que de l'individu ^ afin d'estimer la somme de sacrifice et oOnséquemmient d'efibrt qu'il lui a fallu faire. U faut alors se faire cette question : L'action a^^t^-eUe été plus nuisible à l'individu qu'utile ûwn autres? A-i^Ue été plus miisiMe aux autres qu'utile à lui-même?
Dans le jxremier cas l'action magnanime a été imprudente ) daius le second elle a été malf^a|«He> dam l'un ni daas l'autre ^ elle n'a été vertueuse» L'action magnanime a-t^Ue eu pour résultat de diminuer le boubelu* de l'bomme ? S^il eu est ainsi ^ le Déoottologisto doit l'ex* pulstf du lerrHoire de la vertu > où elle s'est ^widuleua^nent introduite^ dévoiler son imr
8ô DÉONTOtOGlB.
posture 9 et la rejeter dans le donmitie de l'im^ moralité.
8. La Modestie. C'est une branche de la pru-*dence extra-personnelle; c'est une vertu d'abstinence. Dans son application aux deux sexes ^ le sens de ce mot subit une modification remarquable. Un homme modeste^ dans la signification générale qu'on donne à ce terme , est un homme timide ^ réservé^ et sans prétention. Une femme modeste présente à la pensée une idée de pureté sexuelle^ de chasteté. L'interprétation différente donnée au même mot ^ selon la manière dotit il est employé y est une àes conséquences de l'opinion générale qui impose à lâTfemme une loi morale beaucoup plus sévère que celle qui est prescrite à l'homme, dépendant^ cette distinction n'existe pas pour le vice correspondant. Le mot immodeste^ appliqué soit à l'homme , soit à la femme ^ conserve à peu près la même ngnification y et implique impudicité dans les paroles ou dans les actes. La modestie obtient l'afiection des hommes en se conciliant leur opinion. Elle réprime la disposition à déplaire par là contradic^tion ; c'est un tribut ofiëii; avec réserve à l'amourpropre des autres. Hle ne s'arrc^e pas le droit de juger autrui ; ou si elle juge , elle donne à son jugement la forme la moins ofiensive. La mo^
SCIENCE DE LA MORALE. 9t
destîe du langage est la réserve prudenle appoi:-^. tée à l'expression; la modestie de conduite ^ la réserve appliquée à l'action.
9. La Mansuétude. Quand elle est une vertu, elle se subordonne à la prudence extra-personnelle. Comme la modestie , elle flatte l'amourpropre de ceux à l'égard desquels elle s'exerce. C'est la modestie avec une teinte d'humilité plus marquée ; ou , ce qui produit le même effet sur celui qui en est l'objet , c'est la modestie produite par la timidité : elle porte plus loin que la modestie la déférence et la soumission ; et quand la souffrance est mise en action y la mansuétude devient de la patience et de ]a longanimité. C'est une qualité ordinairement vertueuse , flottant , pour ainsi dire , entre d'autres qualités habituellement vertueuses , mais dont la somme de vertu ne peut être évaluée que par l'application des autres règles déontologiques. Quand la douceur d'un homme diminue ses jouissances , et ajoute moins au bonheur des autres qu'elle ne jiui ôte du sien , cette douceur étant imprudente et, imprévoyante , est le contraire de la vertu. La douceur est en grande partie une qualité personnelle donnée par la nature , et ce n'est qu'à cette partie qui est acquise par la pensée y que peut s'appliquer la question de moralité. De cette portion II. 6
8a Di^oNTOLocns.
ainsi diminuée ^ retranchez tout ce qui n'est pas prudence ou bienveillance^ et ce qui restera sera de la vertu, c'est-à-dire, qu'il n'y aura là de vertu que la prudence et la bienveillance effective.
lo. La Véracité. Deux branches de cette qualité sont pernicieuses : c'est la véracité anti-pru-* dentielle et la véracité anti-sociale. La violation de la vérité est vicieuse, quand elle inflige du mal à un individu ou à la communauté; et le prix attaché à la vérité est un élément très important dans le domaine de la morale»
Mais la vérité n'a pas toujours , et en toute occasion, une valeur uniforme. Comme toutes les qualités qui prétendent à la qualification de vertueuses , la vérité doit être subordonnée à la prudence et à la bienveillance. Son excellence ne peut être estimée que par le résultat du bien qu'elle produit; et quoique l'obligation de subordonner la prudence et la bienveillance à la vérité paraisse une législation toute simple et sans aucun danger, on se convaincra , par un court examen , que la vérité ne peut être complètement bienfaisante qu'à la condition d'être subordonnée aux deux vertus fondamentales ; car la vérité est nécessairement ou utile , ou inutile^ ou nuisible. Aucun obstacle ne doit être
SCIEJVCE DE IJL MORALE. 83
mis aux yéritës utiles ; elles ne sauraient aToir trop d'influence, être trop répandues. La pn> dence et la bieuTeillance s'accordent non seule^ ment à encourager leur expression , mais encore à donner des ailes à leur circulation. Quant aux vérités dont Tinfluence est indifférente , et qui ne sont ni nuisibles ni bienfaisantes y on peut les abandonner aux caprices des hommes y car elles sont iooffensives. Mais pour les vérités nuisibles, celles qui créent des peines, et dé-* truisent des plaisirs, elles doivent être suppri-> mées ; elles sont des agens de mal , non des instrumens de bien. Heureusement le nombre n'est pas grand de ces vérités pernicieuses , et les occasions de les exprimer sont rares. L'homme qui traite légèrement les lois de la véracité , qui cherche l'occasion soit de trahir la vérité , soit de prévariquer, soit de mentir, perd cette réputation de véracité dont la conservation est l'un des premiers objets que se propose la prudence. Et le motif d'utilité doit être grand pour obliger un homme à sacrifier une portion de sa réputa-» tion de véracité ; car quiconque ment n'est pas loin de se contredire.
1 1 • \J Amitié. Elle n'est ni un vice , ni une vertu, tant qu'elle n'entre point dans le domaine de la prudence ou de la bienveillance- C'est sim-
84 DiOHTOljOGlC.
plemeot un certain état des affections impliquant attachement a des objets particoliers. Or, cet attachement peut être on nuisible ou bien£ii— sant. Il est difficile qu'il soit indifierent : ce serait supposer des motifs et des conséquences de peines et de plaisirs, sans qu'il en résultât, de part ni d'autre , aucun excédant définitif; circonstance tellement rare dans le domaine de l'action humaine, qu'il est à peine nécessaire d'en tenir compte* L'amitié peut être nuisible à l'objet aimant et à l'objet aimé; dans ce cas , c'est tout à la fois une infraction aux lois de la prudence et de la bienveillance. Elle peut être pernicieuse à celui qui aime, et, alors , son exercice est interdit par la prudence. Sans être pernicieuse à celui qui aime, elle peut l'être à la personne aimée ) dans ce cas , elle est mal-^ faisante. De même, lorsque les plaisirs de l'un des deux sont plus que contre-balancés par les peines de l'autre , il y a une perte nette de bonheur, et par conséquent de vertu. Quand l'ami* tié est une source d'avantages mutuels , il y a exercice de prudence et de bienveillance, jusqu'à concurrence de ces avantages mutuels, en supposant toujours que les conséquences des paroles ou des actes qui sont la source de ces avan^ tages , ne s'étendent pas au-delà des individu»
en question ; car quel que soit le résultat de bonheur que cette amitié leur procure, elfe ne sera pas Tertueuse, si elle détruit dans autrui plus de bonheur qu'elle ne leur en eonfere à euxmêmes.
12. \J Urbanité. C'est là une vertu fort douteuse. Cette partie de l'urbanité qu'on appelle bon caractère ou bon naturel , est un élément individuel , qui fait partie de la constitution physique de l'individu; et l'appellation de vice ou de vertu ne saurait convenablement lui appai^ tenir. Quand l'urbanité est le résultat d'un çfifort ayant pour but de donner du plaisir a autrui , quand elle empreint de douceur la parole ou l'action, rend les choses agréables plus agréables encore , et épargne , dans ce qui peut être pénible à autrui , toute infliction de peine inutile ; lorsqu'en un mot elle revêt le caractère de la bienveillance , alors et seulement alors elle est une vertu ; mais elle n'a pas de vertu hors de la bienveillance : tout ce qu'elle a de vertu consiste dans la bienveillance. L'urbanité a droit d'être appelée vertu toutes les fois qu'elle a la bien^ veillanee effective pour souveraine et pour guide, à condition que la sonune du plaisir sacrifié par ]a prudence n'éxcèdera pas celle du plaisir gagné par la bienveillance.
86 DÉONTOLOGIK.
Les éoriyains les plus distingués ont donné de la morale dés idées si vagues y des définitions si inconq>lètes y qu'il serait facile de décrire l'imprudence et l'improbité y et de montrer combien elles ont de rapports avec les qualités auxquelles ils donnent exclusivement le nom de vertu. Qu'on voie y par exemple y quels sont les traits distinctifs auxquels M. Hume y dans ses Essais , veut qu'on reconnaisse une disposition vertueuse.
« C'est y dit^il y ce qui nous porte à agir et à nous occuper^ ce qui nous rend sensibles aux passions sociales y fortifie le cœur contre les assauts de la fortune 3 réduit les affections à une juste modération y fait que nous nous plaisons à nos propres pensées , et nous porte plutôt aux plaisirs de la société et de la conversation qu'aux plaisirs des sens. >i
U serait facile de montrer que^ parmi ces qualités, il en est à peine une qui soit nécessairement vertueuse, à peine une qui ne puisse être appliquée à la production du malheur. L'activité et l'occupation peuvent tout aussi bien être dirigées vers des objets nuisibles que vers des objets utiles ; les passions sociales, peuvent être d'abondantes sources d'imprudence et d'improbité ; la modérsilion et les affections peuvent être ou ne pas être louables. Pourquoi les affections ver-
tueuses , au lieu d'éf re modérées ^ ne seraient^ elles pas maximisées? Le moyen de faire que nos pensées nous plaisent , ne consiste que trop souvent à les nourrir d'alimens coupables ; il n'est point de pensées qui plaisent plus que les pen** sées de dérèglement. Quant aux plaisirs de la société et de la conTcrsation qu'on doit préférer à ceux des sens^ à moins d'être placés sous la di<rection de la prudence et de la bienveillance ^ leur exercice peut tout à la fois être dangereux pour l'intelligence , et vicier les sympathies bienveillantes.
Mais comment s'étonner que Hume soit tombé dans l'erreur y lui qui donne pour base à la cou* duite vertueuse un sens de vertu y un sentiment^ qu'on ne peut rapporter à aucun résultat? a Une action 9 dit-il ) est vertueuse ou vicieuse , parce que sa vue cause un plaisir ou un malaise d'une espèce particulière. >» III, 28. Mais quelle action ne produira sur des hommes diffërens des sen* timens divers ? « Nous avons le sentiment de la vertu ^ continue^fril , lorsque la contemplation d'un caractère nous fait éprouver une satis&c*^ tion d'une espèce particulière. C'est dans le sen^ timent même que résident nos éloges ou notre admiration. Nous ne concluons pas qu'un caractère est vertueux par oela seul qu'il nous
plait; mais en sentant qu'il nous plalt d'une manière particulière^ nous sentons en effet qu'il est vertueux. La même chose a lieu dans les jugemens que nous portons sur le beau en tout genre y ainsi qu'en matière de goût et de sensa* tion; notre approbation est comprise dans le plaisir immédiat que ces choses nous confèrent. »
Il est véritablement étonnant. que le monde ait possédé ce sens nouveau^ ce sens moral ^ et qu'il ait attendu le siècle dernier pour y penser. Etpubque l'exercice de ce sens est un plaisir, son inventeui* a assurément des droits à la récompense que Xerxès et Tibère avaient promise à qui inventerait un nouveau plaisir ! Mais si ce sens est inné et organique, il doit être aussi fort dans la vie sauvage que dans la. vie civilisée Est-ce la ce qu'on prétend?
Hume a entrevu la lumière de la vérité. U a fait briller le flambeau de V utilité y et a £iit voir à sa clarté quel est le motif et le mérite de la justice. Mais il s'est arrêté là, comme s'il eût ignoré le prix de sa découverte. Néanmoins , il n'y a dans Hume, ni obstination, ni artifice imposteur. U n'avait épousé spécialement aucun système, et une douce philosophie respire .dau3 chaque ligne de ses ouvrages.
SCIESrCE DE LA MORALE. SQ
Mais ce sens moral ^ au lieu de donner une solution^ n'est, après tout, qu'un artifice pour éviter d'en donner une. Il ne fournit en effet aucun moyen de distinguer le vrai du faux, le devoir de ce qui ne l'est pas. Il ne donne aucune réponse à cette question : Dois-je ou ne dois-je pas faire cela? Il peut lui arriver de dire indifféremment oui ou non ! En supposant que le partisan du sens moral dit non , et qu'on lui demandât pourquoi? sa seule réponse serait :
Mon sens moral condamne cette action. Si le questionneur venait alors à lui demander ce qu'il entend par sens moral, il n'aurait rien à répondre, sinon que l'action dont il s'agît est une de celles dont l'accomplissement cause de la douleur : pressé de fournir la preuve de cette douleur, il pourrait répondre que tous les hommes sages et bons l'éprouvent ; mais il j aurait plus d'exactitude et de vérité à dire que lui l'éprouve. Dans le premier cas, il rejette toute la question sûr l'autorité qui coupe, mais ne délie pas le noeud gordien , et rend toute morale arbitraire : dans le second, la raison qu'il me donne à moi , pour m'engager à ne pas faire cette action, c'est que s'il la faisait, lui, la chose Zm2 serait pénible. S'il me démontrait que cette action doit m'être pénible, ce serait quelque
QO D^OSrTOLOGlE.
chose; mais c'est justement le contraire que nous supposons; car si la chose m'était pénible , je ne songerais pas à la faire, et je ne lui adresrais, à lui, aucune question.
En outre, l'existence du sens moral, si elle n'est pas organique ou intuitive , manquera jus* tement là où elle est le plus nécessaire, c'est** à^re dans ceux qui ne l'ont pas. Il expliquera ce qu'on savait déjà , et laissera tout le reste dans une obscurité aussi profonde qu'avant.
C'est une médecine qui ne peut produire ses efiets que sur ceux qui sont en bonne santé, et nous savons tous qui a dit cette parole dont nul encore n'a contesté la sagesse : ce Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin. »
Ce serait en vain qu'on essayerait de donner à la morale la déclamation pour base, et de fonder des théories sur des Êiits opposés à tout ce que nous connaissons. Parce que l'on aura prouvé que la vertu n'est pas désintéressée, en sera-t^lle moins la vertu? Nullement. Élèverons - nous l'édifice de la morale sur la base de la vérité ou sur celle du mensonge ? Amis de la venté, répondez !
Quoi que puissent être les hommes, nous devons les connaître comme ib sont ; un portrait flatté et infidèle ne corrigera pas Torigi-
naL Fussent-ils pires qu'ils ne sont, il serait en* core utile de les étudier consciencieusement ; car toute règle et toute argumentation fondée sur une estimation erronée, doit être vaine etper^ nicieuse en proportion des erreurs de cette esti-mation. La connaissance de l'homme doit être bienfaisante à l'homine. Les époques de la dépravation la plus grossière ont toujours été celles de la plus' profonde ignorance y et jamais il n'y eut plus d'exemples de vice hideux et contagieux que dans ces temps où l'on prêchait avec le plus de zèle y et où l'on exécutait avec le plus de scrupule d'eâSx>yables et inutiles sacrifices de bonheur.
Ceux qui parlent et ceux qui font des lois , dans la supposition que l'honune agira contrairement à ses intérêts avérés y ceux-là font de la morale une fable , et de la législation un roman. Leurs injonctions sont illusoires, leurs expé* diens inutiles.
De tous les systèmes de morale présentés à la sanction du genre humain , lequel est plus honorable à ses défenseurs que le système déontologique? Irréprochable, il ne demande point de grâce j il n'a point de défauts cachés que doive recouvrir le vernis du sophisme , ^ oint d'inexplicables mystères à abriter sous l'égide de l'aù-
9^ DiiONTOLOGIE.
torité. U contient en lui-même les ëlëmens de son perfectionnement ; il ne met aucune barrière aux investigations de ceux qui sont disposés à suivre la vérité et la vertu dans le labyrinthe moral où le préjugé, et l'intérêt plus fort que le préjugé, peuvent les avoir conduits. Nul ne doit rougir d'avouer en toute occasion son désir d'être gouverné dans toute sa conduite par les doctrines de l'utilité ; en faisant cette déclaration, il peut d'avance compter sur la sympathie d'un grand nombre ; car on ne saurait nier que la sanction morale ne soit réellement basée sur la reconnaissance dé ces doctrines. Le code déontologique règle et harmonise l'opinion populaire, qui est toujours prête à accorder à sa voix une obéissance spontanée. C'est la loi de la société, coordonnée et résumée systématiquement, avec quelques légères altérations nécessaires à l'harmonie et à l'unité du tout.
Mais lorsqu'un système de morale propose à l'homme un degré de perfection supérieur à celui auquel il peut avoir des motifs de s'élever, ce système est faux et sans consistance.
Si la conduite qu'il propose aux hommes en général n'est , dans la nature même des choses , praticable qua un petit nombre d'individus, ce système est faux et sans consistance.
SdinVCE DE LA MORALE. ^3
S'il propose à Thomme une ligne de conduite à suivre y qu'il ne hii est pas possible de suivre y vers laquelle il n'est porté par aucune sanction de plaisir y par aucune menace de peine y si^ en un mot 9 il demande à l'homme de faire plus qu'il ne lui est possible de faire ^ ce système est faux et sans consistance.
Mais afin que Futilité devienne la base de l'approbation décernée k une action, il n'est pas nécessaire que tous ceux qui l'approuvent soient capables d'expliquer son utilité y ou que tous ceux qui la désapprouvent en aient aperçu le danger y et soient en état de Je faire voir aux autres. Ce danger, un homme l'aperçoit; il désapprouve l'acte en question ; il exprime sa désapprobation ; son exemple fait autorité. U déclare que l'action est mauvaise, qu'elle est coupable, nuisible; que nul n'a de motif pour l'approuver, du moins dans autrui ; on le croit sur parole* L'opinion générale s'établit que cette action est mauvaise, et doit être désapprouvée. Elle est généralement désapprouvée. La désapprobation contre cette action une fois établie , l'occasion se présente pour un individu de considérer s'il conmiettra cet acte, ou ne le conunettra pas. U conclut négativement. Pourquoi? Il fait la réflexion que l'action est désapprouvée. La oom-
C)4 DEONTOLOGIE.
mettre, ce serait s'attirer le mautais Touloir des personnes qui la dësapprouyent. Il s'en abstiendra donc. Est<-ce parce qu'il s'aperçoit qu'elle est pernicieuse? Non ; il ne s'occupe pas de sairoir si elle est ou n'est pas pernicieuse. Qu'a-t-il be-> soin de porter jusque-là sa réflexion? Il s'en gardera bien. S'il allait jusqu'à s'enquérir de ce que l'acte en question présente de nuisible, peut«<étre ne réussirait-il pas à le trouver. Ce qui a formé la base de sa désapprobation, ce n'est pas la nature pernicieuse de l'action en elle-même, c'est la désapprobation générale dont elle est l'objet. Mais cette désapprobation générale, sur quoi est-elle fondée? Sur l'expérience particulière qui a été faite du caractère pernicieux de cette action.
Lors même qu'il lui aurait reconnu ce caractère pernicieux , cette connaissance ne servirait pas de véhicule immédiat à sa conduite. Ses mo^ tifs seraient puisés dans l'idée des plaisirs et des peines qui doivent en résulter; c'est-à-dire, des peines provenant du mauvais vouloir des hommes qu'il ne manquerait pas de s'attirer en faisant une action qu'ils désapprouvent.
Tout concourt à rendre ce mode de raisonnement habituel , si habituel et si rapide qu'il de*vient une sorte d'instindt; c'est une leçon que
nous prenons presque à chacun des momens de notre existence. Gomment nous étonner qu'elle nous soit si familière ^ quand nous savons ce que peut la pratique dans l'exercice des arts les plus difficiles?
Ce qui peut le mieux servir les intérêts de la morale ^ c'est l'habitude de comparer les consé* quences des actions^ de peser leurs résultats de peine et de plaisir ^ et d'évaluer au total le profit ou la perte du honheur humain. Le plus habile moraliste sera celui qui calculera le m.ieux^ et l'homme le plus vertueux celui qui appliquera avec le plus de succès un calcul juste à la con* duite. Il ne sera pas toujours possible d'arriver à ce but sans prendre quelques détours , sans évoquer des moti& et des conséquences plus ou moins éloignés. Le premier élément du succès ^ c'est de se proposer une conduite vertueuse.
Se proposer suppose un jugement. Le jug^ ment est l'action de comparer deux idées en même temps y et de décider que l'mie est ou n'est pas conforme à l'autre^
Quand un homme joue aux boules , vous le voyez lotig-temps balancer en avant et en ar^ rière la main qui tient la boule avant de la lancer. Que se passe-t-il pendant tout ce temp» dans son esprit? Il place les forces motrices de
96 DEOITTOLOGIE*
sa main dans une infinité de situations différentes ; il ajuste les fibres musculaires de sa main et de son bras à leurs divers degrés de tension. Il patôe en revue toutes ces combinaisons^ afin de trouver celle que lui fournit sa mémoire^ et qui> dans des circonstances parallèles de distance^ a (^tenu l'eflèt désiré^ celui d'atteindre le but que sa boule doit frapper.
Voilà donc une infinité de jugemens pronon** ces dans l'espace. de quelques minutes; car de toutes les combinaisons qu'il a essayées avant d'en venir à celle qui le décide à lancer sa boule, il n'en est pas une qu'il n'ait jugée diflërente de celles que sa mémoire lui retraçait comme modèles.
La portion véritablement pratique de la mo-* raie consiste à conduire les ressorts de nos ac-* tions , et à diriger les afïèctions vers l'accroissement de la félicité humaine. Ces afïèctions, comme nous l'avons souvent répété, sont, ou personnelles, ou. sociales, ou dissociales; chacune se rapportant au plaisir et à la peine , et agissant sur les intérêts , les motifs , les désirs et les intentions. La question de vertu et de vice est presque en toute occasion représentée par un mal présent ou un bien présent, mis en regard d'un bien et d'un mal à venir. Quand le
SCIENCE DE LA MOn/LLE. Q-^
résultat final est bien calculé^ îl y ^ moralité; quand le calcul est faux ^ il y a immoralité^.Le choix entre ce qui est et ce qui sera ^ constitue en efiet tout le problème à résoudre , et les lois de la morale entrent en action du moment où la volonté influe sur le choix de la conduite. L'empire de l'esprit sur ses propres opérations est la seule base sur laquelle la théorie de la morale puisse s'élever. Autant vaudrait parler à un arbre ou à un rocher que de s'adresser à des motifs qui ne peuvent être mis en action. Arracher les plaisirs et les peines aux asiles qui les recèlent, montrer les liens de relation et de dépendance qui les rattachent à la conduite, mettre les intérêts les plus grands à même de prévaloir sur les intérêts moindres , c'est là la tâche que doit se proposer le véritable moraliste. U attache aux actes leurs conséquences de bien et de mal ; il éclaircit les idées vagues et obscures en les faisant entrer dans le domaine du bonheur et du malheur; à l'aide de la règle du bonheur définitif, il résout tous les problèmes que la vanité, et l'autorité qui s'appuie sur elle, voudraient placer hors de la portée d'un examen consciencieux , et c'est ainsi qu'il sert la cause de la vérité et de la vertu. Cette cause est, après tout, d'une simplicité que tous peuvent com-
98 DliONTOLOGIS.
pmdre. Prudence et imprudence , probité et improbitë^ bienfaisance et malfaisance; en six mots Yoilà la liste des seules vertus qu'elle re- QOHnaissej^ des seuls vices qu'elle désavoue. Au* delà de ces qualités simples et intelligibles , il n'y 9 qu'incertitude et mystère.
jPRUDENCB PERSaMlVBLL^
APRàs avoir ainsi traversé, dans notre marche qaekpie peu in^gulière y le domaine de la morale pratique , de manière à présenter un coup d'oeil général du système prescrit par l'utilîté ; après avoir démontré , ou tâché de démontrer qu'il n'y a , après tout , que deux classes de vertus , les vertus prudentielles et les vertus bienfaisantes , il ne nous; reste plus qu'à développer la discipline intellectuelle propre a donner à la
lOO DÉOirrOLOGI£.
prudence et à la bienfaisance toute leui* effica^ cité dans la création du bonheur. La prudence , comme nous l'avons fait voir, se divise naturellement en deux branches : la première comprend la prudence qui ne regarde que nous , celle qui se rapporte à des actes dont l'influence n'atteint que leur auteur, en un mot , celle qui concerne l'individu dans ses rapports ayec lui-même , et non dans ses rapports avec la société. La seconde comprend la prudence prescrite à l'individu par suite de ses relations avec ses semblables; cellelà se lie intimement à la bienveillance , et spécialement à la bienveillance d'abstinence. Les prescriptions de la prudence purement personnelle sont les premièi*es qui sollicitent notre attention. Le sujet est moins compliqué ; la puissance de l'individu sur lui-même est plus complète. Dans ce qui ne concerne que lui , l'individu peut arriver, d'une manière plus facile et plus immédiate, à l'évaluation de la peine et du plaisir ; et la lumière jetée sui' cette partie du sujet, contribuera à éclaircir les difficultés a^^parentes du reste de la matière.
La prudence personnelle comprend dans son domaine les actes et les pensées , ou plutôt les actes extérieurs et intérieurs; car les pensées ne sont autre chose que des actions intérieures ou
SCrSirGE DE LA MORALE. ffOI
mentales. Ses lois dirigent l'indiTidu dans le choix des actions et des pensées y dans rintérét de la maximisation de son bonheur.
Quant aux actions extérieures ^ ce que lapru* dencé peut faire , tout ce qu'elle peut faire, c'est de choisir entre le présent et l'ayenir, et dans la -vue d'augmenter la somme totale de bonheur, de donner la préférence à un plaisir fîitur plus grand sur un moindre plaisir actuel. Mais de deux portions de bonheur d'égale grandeur , l'une présente, l'autre non présente , la portion présente aura toujours plus de yaleur que la portion future, le plaisir à Tenir étant évalué. en raison de sa proximité, et, en cas d'incertitude, par la mesure decette incertitude. Si la question n'est pas une question douteuse , si deux portions de bonheur se présentent, égales en yaleur et en éloignement , ou égales en valeur malgré l'éloignement, la vertu n'a que faire dans le choix entre les deux ; c'est une question de goût, non de vertu.
Dans le domaine de la prudence personnelle , comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, viennent se ranger plusieurs de ces vertus , qu'Aristote et ceux qui l'ont pris pour guide ont, jusqu'à ce jour, mis sur la même ligne que la prudence, et dont chacune n'est
loi i>Aoirix)toGi£.
que là prudence eUeHOOLéme , tantôt sons une fonde y tantôt aous une autre y et exî^ pour 5on exercice le râcrifice dû présent à l'avenir* Gea yertus sont la tempérance , la continence , la fbrtitude, la magnanimité et la téracité* Otei^ eh la prudence, et ce qui restera ne sera presque rien» Si, après le retrandiement de la prudence, il y reste encore quelque chose, ce peu ne pourra être que de la IneUTeillance ; tout le reste, quelles que soient ses prétentiohs au ik>m de yertu , ne saurait être que de l'imposture. Si Fintérét des autres est a£Fecté dans Texeircice que nous faisons nous «mêmes des vertus prudentielles , la pru^ dience n'est pas purement personnelle, mais extra-pertonnell(e» IVbis si le sacrifice exigé par une action ne doit pas produire , soit pour nous, sott pour autrui , un bonheur {dus grand que lé bonheur sacrifié , be sacrifice n'est que de l'ascéticisme i c'est l'op^iosé dé b prudence ^ c'est le résultat d'une illmion; c'est un fiiux ledeul^ ou l'absence de tout calcul; c'est de l'aveuglement; car sacrifier une portion > ou la moindre portion de plaisir dans un autre but que celui d'obtenir en retour une quantité plus grande de plaisir pour soi ou pour autrui , ce n'est pas vertu , c'est frfie ; et tilontribuer ou s'efforcer de contribuer à ce^ue d'autres i^enonc^nt à une portion de plaisir dans
SCIEirCE DE Laà MOBALS. lo3
un but autre qu!e cdui d'obtenir eu retour tAie pliis gràude «[uantité de jdanir^ ob réiemptkm d'une quantité de peiné plus qu'équi^dlenfe , w n'est pas tertu> mais Tioe) eé n'est pas bien^eil* lance y mais malveillance ; ee n'est pas bienfiii-^ sauce ) mas inal&isailQe.
^< Sp&ne voUiptatès ^ dit Horace^ doeei ^empià dolorcvolupiM. tr IVfépriiez les plaisirs; le plaisir a n'est acheté qu'au )prix de k d6ul)eur. d Voilà un précepte prodigieukemenfc absurde, si oii lé prend à h. lettre; mais cette absurdité n'était pa^ dans la pensée du poète^ et jamais il né songea à l'incblquer k seis lecteurs. C'est le yers^ non la moralité qiii l'occupait; et quand il faut cho»sir entre la vérité et le rhytbme , entre Futile et l'agréable , où est le poète qui choisirait autre-* ment qu'Horace? Ce que ce dernier a eu rédlement ^n vue, c'est ce que nous avons en-^ sdgné hous-méme. t< UtiUtas^ dit- il ailleurs, utilitas justi prope mater ùsqvi. % Là, fort heureusement, l'harmonie et le bon sens sont d'accord; Ëi, le principe dé l'utilité est présenté comme la règ^e du bien et du mal , en term^ doÀt la sigiiification est assez claire, bien que l'expression soit inconiplère. Qu'est-ce que l'utilité , sinon une chose qui a la propriété de produire le plaisit et d'empéchei* la peine?
lo4 BiONTOLOGIE.
Dans le domaine de la prudence purement personnelle y les plaisirs des sens étant les plus intenses et les plus impérieux dans leurs exi-* gences ^ sont spécialement ceux qui exigent l'appréciation la plus prudente et la plus attentive des peines qui leur correspondent. Ici , les conseils du médecin et de l'économiste peuvent remplacer ceux du moraliste. Le choix à faire est sou*^ vent entre la jouissance d'un moment ^ et la douleur d'un grand nombre d'années ; entre la satisfaction de la passion d'un jour, et le sacrifice de tout une existence ; entre une stimulation passagère des organes vitaux, et les conséquences prochaines de maladie et de mort.
Les déréglemens des passions sexuelles sont la source la plus abondante des crimes et des mal^ heurs du monde. Guerry, dans sa Statistique morale de la France ^ dit « qu'un trente-troisième des attentats contre la vie a lieu dans lesi mauvais lieux } uu quatorzième des crimes d'incendiarisme, une grande partie des duels, la' plupart, des cas de folie , tous les infanticides et presque tous les suicides , parmi les jeunes femmes , prennent leur source dans l'immoralité des relations sexuelles. » L'aflaiblissement de la force de l'opinion publique , dans cette partie du domaine de la conduite , réclame un prompt re^.
SCIENCE DK LA KORALE. Io5
mède ; et M. Guerry conclut avec beaucoup de raison , « que quelcpie opinion qu'on se forme de l'innocence ou de la culpabilité des infractions aux lois de la chasteté ^ on a beaucoup trop négligé d'en rechercher les conséquences physiques ; car^ ajoute-t-il , plus on examinera la chose avec attention y et plus on se convaincra que les vues de la véritable utilité et les devoirs moraux sont choses inséparables et identiques. »
Mais les plaisirs du sexe sont dans la même catégorie que tous les autres plaisirs ; et le principe déontologique peut seul les placer sur leur véritable base.
Il est certain que l'ascéticisme, sous le nom de religion , s'est prononcé contre eux ; et par une conséquence de ce dogme faux et pernicieux , qu'on ne peut acheter la faveur du ciel que par le sacrifice du plaisir , le plus attrayant de tous les plaisirs a été choisi de préférence pour ce sacrifice. Ce fut une invasion grave du domaine de la vertu ^ que l'établissement de cet axiome religieux que ces plaisirs sont par eux-mêmes immoraux , odieux à la Divinité , et qu'en s'en abstenant^ on fait une chose méritoire. Ce n'est qu'en élevant un nuage de confusion autour du mot chasteté 9 qu'on est parvenu à ériger en vertu l'abstinence de jouissances dans tous les cas > et
I06 DÉONTOLOGIE.
sans considérer le résultat définitif^ soit en bien ^ soit en mal.
La chasteté n'est --elle donc pas une vertu?
Sans aucun doute y et une vertu très méritoire. Et pourquoi? Non parce (Qu'elle diminue y mais parce qu'elle augmente les jouissances.
La tempérance n'est-elle pas une vertu? Assur rément oui. Mais pourquoi? Parce qu'elle modère la jouissance y et la retient à ce degré de saveur, qui y somme toute , ajoute le plus à la masse du bonheur.
La modestie qui prouve la chasteté , et qui en est une ramification^ qu'est-ce autre chose qu'une invention pour accroître le plaisir ? La modestie commande le mystère y le mystère stimule la curiosité, la curiosité aiguillonne le désir ^ et la jouissance qu'a précédé le désir en devient plus vive.
En fait y la modestie est à l'un de nos appétits sensuels ce que les amers et les acides sont à un autre. Us contribuent à les rendre agréables et salubres, non par l'affinité, mais par le oontrastie. S'ils créetit passagèrement une sensation désagréable, ils produisent, en définitive, une ]^us grande somme de sensations agféables qu'on n'en aurait éprouvées sans leur secours. Si à un plaisir du palais ils substituent un goût déplaisant^
SCJEKGÊ DE LA MORALE. t07
c^est pour créer un plaisir plus grand et plus durable.
Et eh effet ^ la tempérance y la modestie y la chasteté y sont parmi les sources les plus efficaces de délices. Elles font partie de tes mêmes plai* sirs , qu'eUes agrandissent et purifient ; qui^ sans diles ^perdent la meilleure part de leur valeur^ et deviennent presque inisignifians.
Chose étrange y qu un résultat si évident ait échappé à la pénétration de toute la foule des moralistes ; que l'usage simple de ces instrumens inestimables ait été à ce point méconnu et àé&r guré» La force destinée à être appliquée au re^ sort de 1 action^ dans le seul but d'accroître et de fortifier son activité y on l'a représentée comme destinée à briser ce ressort ; et c'^st ainsi que les moyens mis par la ProTidence entre les mains de l'homme pour créer le bonheur^ ont été em-^ plojrés à le détruire. Ces moralistes ressemblent beaucoup au chirurgien qiii^ pour guérir un bouton , amputerait un bras.
On a dit, d'une manière qui semble para<>* doxale y que la religion est l'égc^me porté au plus haut point; on peut dire, avec aulant de raison y que la modestie est un raffinement de volupté. Si futile est la distinction, si ab* surde la difiërence , si funeste le divorce qu'bn a
I o8 DÉONTOLOGIE .
établi entre l'intérêt et le devoir^ entre ce qui est vertueux et ce qui est agréable !
Les actes qui renti^nt dans cette partie de la prudence que nous examinons en ce moment y sont ou isolés^ et conséquemment accomplis sans témoins y ou accomplis en présence d'autrui. On peut donc les diviser en actes secrets et actes patens ; les derniers dont on peut connaître , lés autres dont il est impossible de connaître.
Ceux qui sont accomplis sans témoins sont bu des actes intérieurs , c'est-à*dire des pensées , en tant que ces pensées sont volontaires ; ou des actes extérieurs susceptibles d'être accomplis en la présence d'autrui. Il est des actions qui, bien qu'accomplies en présence des autres , sont pour eux un objet de complète indifierence y et par conséquent ne rentrent pas sous le contrôle de la prudence extra -personnelle ou de la bienveillance. Quand un acte est entièrement inoffensif pour autrui , il rentre sous l'empire de la sanction physique ou pathologique. Quand il est ou peut être oflensif , il peut être soumis à l'application de la sanction rétributive, c'est-à-dire, de la sanction populaire ou morale, et de la sanction politique qui comprend la sanction légale.
Mais les actes qu'il n'est pas possible de con«
SCIENCE D£ LA MORALE. lO^
naître ^ ou qui du moins ne sont pas connus par eux-mêmes^ peuvent se révéler par leurs conséquences; et ces conséquences peuvent être immatérielles ou matérielles.
Si un acte est inconnu^ et n'est pas accompa-^ gné de circonstances matérielles ^ il rentre dans le domaine non de la morale^ mais du goût. Un homme est parfaitement libre de le faire ou de ne le pas faire y et quelque parti qu'il adopte y il ne saurait faillir. S'il a une pomme devant lui , et qu'il n'y ait point d'indigestion a craindre, il peut la manger ou ne pas la manger ; la prendre de la main droite ou de la main gauche. S'il a devant lui une pomme et une poire, il peut manger soit la pomme , soit la poire , la pre^ mière. La Déontologie n'a rien a voir à sa conduite a cet égard.
Mais quand des conséquences matérielles résultent d'une action , alors commence la juridio' tion de la morale. Là, deux intérêts peuvent se trouver en présence, l'intérêt du moment et l'intérêt du reste de la vie. Là peut se présenter la tentation ; il peut être nécessaire de faire un sacrifice, le sacrifice du présent à l'avenir, ou de l'avenir au présent.
Et alors se présente la question : Des deux sacrifices, quel est celui qui coûte le plus? Suppo-
I lO DiONTOIiOGlE*
sons que la pomme ait pu produire une indiges-^ tion* Au prix de la souffiance à Tenir que Findigestion doit amener^ est-il sage d'acheter la satisfaction immédiate et actuelle de manger cette pomme? Et s'il n'y a pas danger d'indigestion y aucun sacrifice n'est nécessaire. Manger la pomme est un plaisir dont il n'y a aucune peine à déduire, et qui constitue un profit tout clair» Mais H l'indigestion est à craindre y dès lors il fjsiut estimer la yaleur comparative de la peine et du plaisir y et la nécessité du sacrifice person« nel sera subordonnée à l'excédant obtenu.
De même 9 mangerai-je aujourd'hui à m(m diner du bœuf ou du mouton? Le fnrix est le même, les frais de cuisson pareils ; ce n'est qu'une Question de goût. Mais en supposant que le mouton soit plus cher que le bœuf, et qu'en oon* séquence de mes moyens pécuniaires, la ques^ tion de prix ne me soit pas indiâférente, il y a évidemment lieu ici à l'exercice de la prudence; mais si nous supposons ensuite que ma femme ait une grande envie de manger du mouton , et que sa situation exige que je ne la contrarie pas dans ses désirs , alors la prudence se réunit à la bienveillance , même aux dépens d'une partie du repas du lendemain , pour décider en faveur du mouton.
Pour subordonner nos pensées à notre bonheur^ il y a deux règles à suivre :
i"". Chasser les pensées pénibles;
2!^. Recherclier les pensées agréables.
Nous nous occuperons plus tard des pensées qui ont pour objet d'influer sur les actions. Elles se rapportent à cette partie de la prudence qui s'occupe du choix des moyens. Telles sont les pensées qui remontent dans le passé y dans le but d'y chercher des enseignemens pour la conduite
à venir.
La première leçon que donne la prudence personnelle dans la direction de la pensée , est négative; elle nous apprend à éviter les pensées qui entraînent avec elles quelque chose de pénible. La leçon qu'elle no\)s donne ensuite est positive; elle veut que nous provoquions les pensées a^uxquelles s'attache une satisfaction personnelle. Dans les deux cas y la prudence exige que le rejet des pensées pénibles , et la création des pensées agréables^ ne soient pas accompagnés de l'infliction d'une peine plus grande que celle qu'on a éditée, ou du sacrifice d'un plaisir plus grand que celui qui a été ob<* tenu. N'allez pas en quête des pensées pénibles y dans le dessein de les mettre de côté, ou dans l'espoir qu'il vous sera facile de les écarter. Ce
1 I % DIÉONTOLOGIE.
serait le moyen non de les éloigner de votre esprit^ mais de les y fixer soigneusement* Né recherchez que les pensées agréables ; ce sera le moyen tout à la fois de vous procurer les pensées agréables > et de tenir éloignées les pensées pénibles j car il en est de l'esprit comme de la matière , le même espace ne peut être occupé par deux objets à la fois. Il est vrai que deux ou plusieurs objets peuvent se succéder l'un à l'autre avec une rapidité merveilleuse ,- mais se succéder n'est pas coexister. Succession , n'est point simultanéité.
Les pensées nous arrivent sans que nous les recherchions, et dans beaucoup d'esprits, les pensées haïssables se présentent plutôt que les pensées agréables. C'^st folie que de rechercher des maux inutiles. Les pensées pénibles qui doivent venir, viendront; mais n'ajoutez pas inutilement à leur nombre; n'encouragez pas leur venue ; repoussez-les aussi vite et aussi loin que vous pourrez»
Isolé du présent et de l'avenir, le passé est sans utilité; car le passé, le présent et l'avenir ne peuvent nous intéresser ou nous instruire qu'autant qu'ils nous fournissent des matériaux dont nous puissions extraire du bien ; or , le passé étant irrévocable, les événemens et les
SCIEICOfi DE LA MORALE. lîî
Opinions qui le suivent, ne peuvent exercer sur lui aucune influence. Mais c'est dans le passé setilèment que réside l'expérience, et c'est de lui seul qu'on peut obtenir les résultats utiles à la direction de l'avenilr. Si nous en exceptons les leçons qu'il nous donne, là plupart des souvenirs du passé sont pénibles. Son histoire est ^ en gt^nde partie, une histoire de privations. Si i'esprit peut être assez heureusement disposé pour foire, de ces privations, une source de souvenit^s agréables, en y arrêtant sa pensée^ on aura ajouté à son bonheur. La mémoire d'un passé qui n'est plus, est ordinairement triste et douloureuse. Nous n'établissons pas un calcul impartial entre ce que nous avions et n'avons plus , et ce que nous avons. Nous exagérons presque toujours l'importance de ce qui est perdu et irrévocable, parce que nous l'avons irrévocablement perdu; tandis que nous avons une dispo£»ition naturelle à déprécier la valeur de ia possession présente. Au total, la règle la plus sûre, c'est de reporter le moins possible notre attention vers les scènes et les événemens du passé. Chacun peut à cet égard se foire à lui-même certaines exceptions. U est des pensées de jouissances passées qui laissent après elles des impressions agréables , bien qu'on les II. 8
I I ^ DÉONTOLOGIE.
sache irrévocable» j de même, nous nous rappe^ Ions quelquefois avec bonheur les événemens douloureux auxquels nous avons échappé. U est une classe de réminiscences qui n'ont rien que de pernicieux ; ce sont les vains regrets , qui consistent à rêver à ce qui aurait pu être , si ce qui a été n'avait pas été.
11 n'est point de regrets qui puissent changer le passé ; et à moins de les rendre profitables pour l'avenir , la prudence exige que nous les bannissions de la pensée. Il y a une vérité philosof^ique d'une grande profondeur dans ce passage de Shakespeare :
AU regrets are vain, and those most vain pfhich, by pain purchased , do inherit pain.
Tons les regrets sont Tains. Pourquoi, dans nos malheurs, Acheter à ce prix de nouvelles douleurs ?
Les événemens passés y en général ^ et spécia* lement ceux qui ont été; dans le temps ^ d'une nature pénible, se frayeront ou s'efforceront de se frayer un chemin dans la mémoire; et cela en proportion de leur importance, et surtout de leur intensité. U n'est point au pouvoir de l'homme d'en détourner la vue et de les bannir totalement de sa mémoire. L'attention, quelque
St:i£]VO£ DE LA. MORALï:. I 1 5
forte qu'elle soit; le désir, quelque intense qu'il puisse être 5 ne réussiront pas a empêcher le re-^ tour des souvenirs déplaisans et douloureux. En général la volonté n a pas assez de puissance sur la pensée pour chasser de tels souvenirs.
L'exercice néanmoins peut fortifier et perfectionner cette faculté comme toutes les autres.
En effet, on a vu la pensée s'accoutumer non seulemient à ensevelir dans l'oubli des douleurs pBiifôées > mais encore à neutraliser l'intensité de la souffrance présente; on a vu des homimesqui, au moment même où ils subissaient les plus cruels tourmens, ont eu la puissance de détacher leur attention de la sensation présente , de manière à affaiblir considérablement ses effets douloureux. Comparée à la force d^attention capable de produire de tels effets , celle qui nous €st nécessaire pour écarter de notre vue la masse d'incidens désagréables qui se présentent d'ordinaire à la mémoire, n'est , on s'en convaincra , que très peu considérable.
On pourrait croire que le pouvoir de gouverner la pensée présuppose l'absence d^autres excitations fortes; cependant, si cette faculté peut s'exercer en dépit d'effroyables tortures , si Y on a vu quelquefois le calme et même la
I 1 6 DÉONTOLOGIE.
joie briller au sein de la souflrance y qoelle in-^ fluence une détermination forte ne peut-elle pas produire sur la pensée ? Quand une ou plusieurs idées occupent Fesprit y la volonté peut avoir la puissance de les y conserver ^ mais elle ne peut les en chasser. L'esprit ne se vide pas a volonté; il peut se maintenir plein; il ne saurait se maintenir à l'état de vide; pour se débarrasser d'une idée ^ il ne peut que s'en détourner^ et en appeler d'autres. Quand ces idées ainsi repoussées sont les argumens de la partie adverse dans une opinion controversée , c'est ce qui constitue la déception volontaire y par laquelle nous admettons les raisonnemens d'un côté de la question, et repoussons ceux de l'autre. De cette manière^ il n'est pas de proposition absurde qu'on ne puisse arriver à regarder comme vraie ; pas de proposition raisonnable qui ne puisse être rejetée. Les instrumens de cette affligeante déception sont la crainte et l'espérance; mais c'est surtout la crainte, la plus forte de ces deux passions, qui exerce sur notre esprit ce pouvoir despotique.
La question de l'empire qu'un homme exerce sur lui-même comprend la question de liberté et de nécessité; et un examen attentif du sujet .démontrera peut-être que les deux principes co-
SClEffCE B£ LA MORALE. II7
existent dans l'eqprit hamaiD. La liberté, ou son équiTalent, le sendinent de la liberté, existe sans doute^^ incontestablement ; mais die n'exdnt pas l'existence de la nécessité. C'est seulement en vertn du pouvoir , de Fautorité , de Fempire que j'exerce sur mes propres pensées, et dont je sens à chaque instant en moi la possession , que j'écris ou que je dicte ces pages. Mats qodle est la cause qui m'a £iit entrepraidre ce travail ? ce ne sont pas ces mêmes pensées ; c'est quelque autre pensée qui était antérieurement dans mon esprit, sans que je fisse rien pour l'y amener ou pour l'y maintenir.
Parmi les pensées pénibles qui font effi>rt poor pénétrer dans notre esprit , tâchez surtout d'exclure le souvenir ou la prévision de maux irrémédiables. Pensez le moins posâble aux maux auxquels vous ne pouvez appliquer vous-même, ou ne pouvez aider les autres à appliquer le moindre remède; car plus vous y penserez, jijas ' vous les aggraverez. A cette classe a|q[)artiennent tous les maux passés. Ils sont passés , et rien ne peut faire qu'ils n'aient pas existé; vous ne pouvez, quelque désir que vous en ayez, en^ pécher que ce qui est arrivé ne soit arrivé. Si c'est un mal que vous eussiez pu prévenir en agissant diflëremment, dans ce cas la prudence
]l8 DÉUNT0L061E.
exige que votre pensée s'y arrête assez lon^ temps pour empêcher le retour des actes qui l'ont amené. Si tous avez éprouvé uneftq^ en argent, en pouvoir ou en tout autre objet de désir ou de jouissance , et que ce soit la faute de votre imprudence ou de votre imprévoyance , rappelez cette perte à votre esprit suffisamment pour empêcher la répétition de l'erreui' de calcul que vous avez commise. Mais si ce mat n'a été le résultat d'aucune erreur de votre part, n'y revenez plus ; ouUiez-le aussitôt que tous le pourrez ; vous ne feriez que tous donner inutilement des émotions pénibles , et ce serait la moyen de les a^;raver encore. Rappelez-vous toujours que les plaisirs et les peines composent , après tout , le capital du bien et du mat en ce monde , la semence d'oil doit sortir le bienêtre futur. Cette semence précieuse, en tant qu'il dépend de nous , ne doit point être jetée sur un sot inapte à la production du bien. Une peine productive d'un plaisir futur peut être un instrument tout aussi précieux qu'un plaisir productif d'autres plaisirs. Si d'une peine première doit naître un excédant de plaisir supérieur à celui que produirait un plaisir premier, cette peine première a, dans le calcul du bonheur, une valeur plus grande que le plaisir premier.
SCIENCE DIS, LA MOBAUi. I IQ
Là est la règle véritable y la vraie arillunëliqae de la morale.
En résamé^ si le souvenir d'nn plaisir passé nous donne plus de jouissances que la connaissance que ce {Saisir est passé ne nous cause de peines^ il est sage et prudent de le rappder à la mémoire. Si^ a des événemens originairement pénibles , la satisfaction d'y avoir échappé y le contraste entre le bien-être actuel et la souffrance passée, attachent un exeédant de jouissance supérieur a celui que donnerait Toubli absolu y l'utilité nous recommande d'en évoquer le souvenir. Les esprits sont si diversement constitués , qu'il n'est pas possible de donner à cet égard une règle applicable aux cas parCicaliers. Il en est, par exemple, à qui le souvcnv des morts qu'ils ont aimés et honorés , n'apporte que des impressions pénibles, et quelquefois même la douleur la plus vive. Us ne pensent qu'à la privation de bonheur, causée par la perte de ceux qu'ils ont aimés. Pour d'autres , au contraire , il n'est point de source d'émotions agréables , plus douée , plus pure, plus durable, que le souvenir des êtres qui ne sont plus. La pensée de ceux-là s'airéte moins sur ce que leur absence a fait perdre , que sur le bonheur qu'a valu leur présence. Heureusement cjue la ré-^
3?». ^TOLOOiE.
encifdiier le rrtoar des actes qui
n ccii^roàr oa en toat autre ol^ de ju Àf v<ii:!«uficif y et qw ce soit la faute Àr wjcrr immsk&fîitfe oa de ^otre iraprérojanoey cm^ïT :>frte k ^rocre esont so&amment iwrwïïer la r«>etkixi de rerreur de .tcrcuL x^w ^>?«]:^ M^*Ts comHUse. Mu» â œ mal t t ?*ï? je :?!fNmtac xHnraceerrnmr de voire part, ^ Y ^-^^i^«2 ^Ti> : jucftîtsa4e KZHCt5t que tous
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SCIEirCE 0£ LA MORALE. I I9
Là est la règle véritable ^ la vraie arithmétique de la morale.
En résumé, si le souvenir d'un plaisir passé nous donne plus de jouissances que la connais* sance que ce plaisir est passé ne nous cause de peines, il est sage et prudent de le rappeler à la mémoire. Si, à des événemens originairement pénibles , la satisfaction d'y avoir échappé , le contraste entre le bien-être actuel et la souffrance passée , attachent un excédant de jouissance supérieur à celui que donnerait l'oubli absolu , l'utilité nous recommande d'en évoquer le souvenir. Les esprits sont si diversement constitués , qu'il n'est pas possible de donner à cet égard une règle applicaUe auK cas particu-liers. Il en est , par exemple , à qui le souvenir des mort;s qu'ils ont aimés et honorés , n'apporte que des impressions pénibles, et quelquefois même la douleur la plus vive. Us ne pensent qu'à la privation de bonheur, causée par la perte de ceux qu'ils ont aimés. Pour d'autres , au contraire , il n'est point de source d'émotions agréables , plus douce , plus pure , plus durable, que le souvenir des êtres qui ne sont plus. La pensée de ceux-là s'airéte moins sur ce que leur absence a fait perdre , que sur le bonheur qu'a valu leur présence. Heureusement que la ré-
l!IO DÉONTOLOGIE.
flexion et le temps travaillent de concert à ap-* puyer les leçons de la prudence.
La douleur qui gémit sur la cendre des morts s'apaise par le sentiment de son inutilité; l'es* prit s'arrache insensiblement aux vanités d'une inutile affliction ; et le regret, après s'être épuisé en lamentations vaines y finit par céder aux in- Ciuenoes plus rationnelles que recommandait de^ puis long-temps l'utilité.
Les reproches que nous nous £s^isons à nousmêmes , la prudence peut jusqu'à un certain point les approuver ; mais lorsqu'ib n'ont point en vue l'avenir y ils ne font que déposer dans l'esprit une certaine somme de malheur qu'il eût mieux valu , sous tous les rapports y en tenir éloignée. Les reproches dont les autres, sont Vol>' jet 9 lorsqu'ils ne peuvent d'ailleurs produire aucun bien, les reproches concentrés dans notre pensée intime, constituent de l'imprudence toute pure. C'est pour nous une peine , et les autres n'en retirent aucun fruit. C'est u^n premier pas vers des paroles malveillantes, des actes malveillans. Nul doute qu'il n'y ait des cas où la manifestation du déplaisir par des paroles ou par des actes , où les reproches et la portion de châtiment qui s'y rattache, ne soient approuvés tout à la fois et par la prudence et par la
SGIEirCE DE LA MORALE. I2t1
vef tu. Mais quand il n'en saurait être ainsi^ quand le reproche n'est point destiné à se produire par des actes, dès lors ce n'est qu'une peine introduite dans l'esprit de l'individu : il fera bien et sagement de ne point lui donner accès.
Que la pensée ne s'attache point à des maux inévitables. Si elle peut4es écarter, et qu'elle en ait arrêté les moyens, qu'elle ne s'en occupe plus. Il est des hommes qui sacrifient et leur temps et leur tranquillité à imaginer des maux possibles , des maux qui ne leur sm^viendront jamais, et à qui, s'ils arrivent, toutes les anxiétés qui auront précédé leur venue ne feront rien perdre de leur rigueur. Ces hommes n'auront fait qu'ajouter aux peines de la souffrance les peines de l'anticipation. Ici , on pense bien que nous ne voulons pas parler des peines attachées à la conduite soit prudentielle , soit imprudent tielle : c'est à penser à celles-ci que consiste la prudence personnelle que nous enseignons.
Mais tourmenter son esprit de maux imaginaires ; se figurer, par la pensée , les tortures de la pierre , l'affliction de la cécité , la privation de l'un de nos sens y c'est là une occupation tout à la fois inutile et funeste. Nous voyons dans le docteur Johnson l'exemple d'un homme rendu fréquemment malheureux par la crainte
I aa DEONTOLOGIE.
de dereniv foa y crainte portée au point it liser presque le malheur même qn*il redocÉbût^ et qui y tout en paraljsant une partie de ses moyens d'utilité sociale , aflèctait grayement le bonheur de sou existence.
Dans la recherche des pensées agréables y qud vaste champ s'ouvre à l'investigateur ! Le monde est tout entier devant lui y et non seulement ce globe qu'il habite, mais tous ces mondes innombrables qui roulent dans les champs infinis de l'espace y ou dans les hauteurs et les profondeurs illimitées de l'imagination. Le passé, le présent, l'avenir, tout ce qu'il y a de grand, de bon, de beau, d'harmonieux, tout ce qui Ta été, l'est, ou le sera. Pourquoi l'imagination n'évoqueraitt-elle pas en sa présence les hautes intelligences des jours qui ne sont plus? Pourquoi n'entre*tiendrait-elle pas ces morts illustres des objets dont ils eussent aimé à discourir , si leur existence eût été prolongée jusqu'à nous? Choisisses telle partie que vous voudrez du domaine de la science, dans son état de culture actuelle, et appelez-y les sages des anciens temps; placez Milton avec sa haute et sublime philantropîe, au sein des événemens qui amènent de toutes parts rémancipation des peuples; imaginez Galilée conversant avecLaplace; faites entrer Bacon,
àoit le moine , soit le chancelier , soit tous deux^ dans le laboratoire de l'un de nos grands chimistes modernes , et qu'ils apprennent les dëveloppemens merveilleux jaillis de l'application de cette grande loi philosophique : « Texpërience ». C'est ainsi que chaque homme , suivant ses inclinations favorites, possède en lui-même un instrument de bonheur qu'il peut perfectionner, que l'usage ne fera que fortifier, et que l'exercice rendra de plus en plus utile. Toutes les combinaisons de l'intelligence avec la matière , les théories audacieuses du génie , le vol de la pensée à travers l'éternité, qui peut empéchei;' ces exercices de la volonté créatrice de l'esprit humain? Combien sont intéressant ces rêves de l'imagination qui nous transportent au-delà des régions terrestres dans une sphère plus intellectuelle et plus élevée! Là vivent des créatures que la pensée se plaît à douer de facultés plus expansives , de sens plus parfaits que l'observation n'en a jamais offerts aux regards de la science humaine. Combien même sont attrayantes et instructives quelques unes des utopies d'une philosophie poétique et bienveillante ! Réglée et contrôlée par le principe utilitaire, l'imagination devient une source d'innombrables jouissances.
I a4 J>iONXOLOGlS.
Quoique les Sicultés de rimagination et de la pensée se résolvent en plabirs corporels et leur soient subordonnées y la carrière dans laquelle elles s'étendent est beaucoup plus vaste que toute autre y et Tespace ouvert à Texercice de la contemplation , plus varié et plus sublime. De même que la nuit grossit les objets, que l'obscurité grandit toutes choses y de même l'imagination y dans ses conceptions vagues y dépasse de bien loin les calculs de la réalité. Quand Afilton dit en parlant de Satan :
To this hour, Had still been falling ,
Il tombe; et maintenant il tomberait encore ,
il nous donne de sa chute une idée beaucoup plus grande que s'il eût établi d'une manière positive le nombre des milliards de lieues parcourues par Satan depuis le moment où sa chute a commencé jusqu'au moment actuel. Une évaluation exacte exprimée par des nombres, aurait £iit sur l'imagination une impression beaucoup moins forte. C'est cette disposition à ^ndir tout ce qui est inconnu qui fait le charme principal des voyages de découvertes. Une certitude prévue ne peut donner le plaisir de U
SCJE1VÇE DE LA MORALE. ta5
surprise. La valeur des plaisirs de la pensée n'est donc point d'une nature distincte et opposée à celle des plaisirs corporels; bien loin de là, les premiers n'ont de valeur qu'en ce cpi'ils offrent une image vague y et par conséquent exagérée y des jouissances cpi'attendent les derniers. Mais pour qu'il y ait exactitude dans l'estimation des uns et des autres , le principe de l'utilité doit être appliqué. C'est l'absence ou la présence de l'utilité qui établit toute la difiërence qu'il y a entre l'arrangement des épingles sur la pelote d'une petite fille, et l'arrangement des étoiles sur la sphère céleste d'un savant.
Dans tous ces cas, dans tous ceux où la puissance de la volonté peut s'exercer sur la pensée , que cette pensée soit dirigée vers le bonheur. Voyez les choses par leur côté brillant, sous leur plus belle face; ne les envisagez que sous ce point de vue. S'il est des exceptions à cet égard, elles sont peu nombreuses, et ne s'appuient que sur cette considération, qu'en voyant les choses sous un. jour moins favorable, on se prépare pour résultat définitif, une plus grande somme de bonheur; comme, par exemple, lorsque l'estimation exagérée d'une difficulté ou d'un danger nous oblige à mettre en action une plus grande somme d'eflbrts , à l'eflfet de
1 2G DKOBrrOLOGIE.
noiu délivrer d'un ÎDoooTéDient actuel. Cependant f quand V esprit fie reporte sur lui-même avec complaisance; qu'il regarde autour de lui pour trouver des alimens à la pensée ; quand il se repose d'occupations pénibles ^ ou est condamné à l'inaction par des circonstances impérieuses, que toutes les idées soient puisées dans la région des plaisirs , en tant que la volonté peut influer sur leur production.
Une grande partie de l'existence se passe nécessairement dans l'inaction ; et pour choisir un exemple entre mille qui se présentent sans cesse , et se reproduisent constamment y le jour, lorsque nous allons voir quelcpi'un et que le temps se perd à attendre ; la nuit y quand le sommeil se refuse à clore nos paupières , l'économie du bonheur exige que nous nous occupions de pensées agréables. En sortant ou en demeurant au logis 9 l'esprit ne peut rester inoccupé; les pensées peuvent être utiles, inutiles, ou nuisibles au bonheur. Donnez-leur une direction convenable ; l'habitude des pensées attrayantes naîtra comme toute autre habitude.
Que l'esprit , pour s'occuper , s'applique à résoudre des questions auxquelles se rattache une vaste somme de bonheur ou de malheur.
Par exemple , les machines qui abrègent le
SCIENCE DE Lii MORALE. m'J
travail^ par les perfeotionnemeng mêmes et l'économie qu'elles apportent y produisent nécessairement une certaine quantité de souâhince : c'est là un sujet qui peut convenablement occuper la pensée bienveillante. On dit cpie Sully^ pour donner aux pauvres un soulagement im.médiat ^ les occupait à élever des buttes de terre dans son jardin. D'autres ont proposé de faire creuser des fossés et de les combler ensuite ^ ix>mme moyen d'occupation quand les travaux ordinaires viennent à mancpier. Quelle vaste carrière de réflexions généreuses^ que de chercher les moyens d'ajouter à la masse de la richesse et du bonheur public^ l'accroissement qui résulte évidemment de tous les perfectionnemens véritables ^ au prix de la moindre somme de peine possible ; d'acheter le bien permanent au prix de la somme d'inconvéaiens la plus £aible et la moins durable; de faire en sorte que les avantages qui doivent être répartis sur le grand nombre froissent le moins possible les intérêts du petit nomlnre ! Peut-être lorsque , par les soins de la prudence éclairée et bienveillante , le malheur inévitable aura été réduit à la plus petite somme possible, la transition s'effectuera presque toujours sans provoquer contre ses auteurs les périls et les violence»
dont ils n ont que trop souvent été l'objet; san^ alarmer les intérêts de ceux dont leur introduc^ tion déplace temporairement le travail.
Chercher à indiquer les projets de bienveil-* lance dont l'esprit peut s'occuper^ ce serait s'imposer une tâche illimitée ; mais que chacun passe en revue les difl^rentes sortes de maux qui affligent l'humanité y afin de trouver les moyens de les éloigner ou de les soulager; qu'il examine quelles occupations on pourrait trou* ver pour les aveugles, les sourds-muets; pour ceux qui sont privés d'une main y ou des deux mains ; quels sont les plaisirs qu'on pourrait in^ venter pour ces infortunés; comment, avec la moindre quantité de peine infligée au coupable y on arriverait à produire l'effet le plits salutaire sur la société ; et beaucoup d'autres questions encore qui se présenteront facilement à la prisée de chacun.
Les pensées qui ont pour objet des consé* quences fiitures constituent l'attente ou l'expeotation , et c'est d'elles que dépend une grande partie du bonheur de l'homme.
Si nous attendons un plaisir, et que ce plaisir ne soit pas produit , l'attente est remplacée par une peine positive. Pour désigner cette peine, la langue française n'a guère qu'un mot coHn-
posé, celui de peine d'attente trompée : l'anglais en a un plus énergique y celui de peine du désappointemèint.
Et cette peine est si importante dans le domaine de Fexistenee humaine , son influence est telle sur la somme totale du bonheur^ qu'elle constitue en grande partie la base sur laquelle la loi civile est fondée. C'est à exdure le désappointement que cette partie de la législation est destiiiée. Pourquoi donnez-vous au propriétaire ce qui lui appartient , au lieu de le donner à nn autre ? Parce que y le donnant à tout autre qu'au propriétaire y tous produiriez la peine du désappointement.
Swift a exprimé la nécessité d'exclure cette source spéciale de peine avec toute l'énergie d'un axiome y ou plutôt il l'a classée parmi les béatitudes^ « Bienheureux, dit-il, l'homme qui « n'attend rien> parce qu'il ne sera pas désap a pointé. >i
De là la haute importance de nous faire une estimiation exacte de ce que nous pouyons attendre des hommes en général, dans tous les cas où leur c<Hiduite peut influer sur notre bieurétre.
« Si nous Toulons aimer les hommes , >i dit Helvétiu^ dans un passage que nous avons déjà cité, « nous devons peu attendre d'eux. » U au* II. 9
1 3o DÉONTOLOGIE.
rait pu ajouter : « Si nous nous aimons nousu mêmes. » Moins nous nous attendrons à ce que les autres sacrifient leurs plaisirs aux nôtres , moins nous serons elposés au désappointement, et moindre en sera la somme. Et si les autres nous font efiectivement de tels sacrifices y notre satisfaction en sera plus vive et plus intense. Quelque plaisir que nous donne le sacrifice fait bu le service rendu, ce plaisir sera relevé par celui de la surprise , et la peine du dés^pointement remplacée par un plaisir inattendu.
Or, bien que dans toutes les parties du domaine de la morale il soit de la plus haute importance de ne jamais perdre de vue ce fait fondamental , que le sentiment social doit inévitablement se subordonner au sentiment personnel ; c'est ici surtout que cette nécessité est plus impérieuse et plus évidente. Celuî-Jà réussira le mieux à se préserver des peines du désappointement , qui se fera une idée juste et complète de la nécessité de cette prépondérance qu'en vertu de la loi inaltérable de notre nature , la force de rafFéction personnelle doit conserver sur celle de l'affection sociale ou sympathique. C'est de cette source que naissent les droits de la propriété , quels qu'ils soient ; et en effet ,
SCIENCE DE LA. 3IORALE. l3l
tout le mécanisme social n'est que la reconnaissance de la vérité de ce principe.
Nous sommes ainsi naturellement amenés à rechercher les moyens les plus propres à donner à l'esprit la puissance de maîtriser ses propres pensées. S'il a la faculté de bannir les pensées de peines , et d'introduire des pensées de plaisir, com^ment exercer cette faculté de la manière la plus efficace?
Le moyen consiste évidemment à distraire l'esprit des pensées pénibles et des objets qui leur sont associés, et h l'occuper de pensées de plaisir et des objets les plus propres à en réveiller de semblables. Il est vrai que l'expulsion des unes et l'introduction des autres se tiennent de très près; car, à moins d'avoir une pensée de plaisir toute prête à remplacer la pensée de peine qu'on a réussi a chasser, on aura fait bien peu pour le bonheur. Il ne suffit pas d'essayer d'expulser de l'esprit une f^ensée désagréable ; l'esprit ne restera pas vacant pour cela. La pensée expulsée sera immédiatement remplacée par une autre, et la balance de bonheur se trouvera entre les efforts de la pensée qui entre et ceux de la pensée qui sort.
En plusieurs cas, comme lorsque les objets qui nous sont désagréables appartiennent h la
classe des objets matériels , nous pouvons employer des moyens directs : nous pouvons éloigner l'objet lui-même ou nous éloigner de lui. Quand la fatale pomme fut présentée à Eve, Eve pouvait lui tourner le dos ou la donner au premier quadrupède frugivore qu'elle eût rencontré
sur son passage.
Mais il n'en est pas de même des impressions qui ne proviennent pas directement des objets physiques , des idées fournies par la mémoire et l'imagination. On ne peut s'en délivrer par des moyens directs. L'homme n'a qu'une manière de s'en affranchir, et c'est une manière indirecte. U faut qu'il détache sa pensée de l'idée qu'il désire chasser, et qu'il la fixe sur quelque idée d'une nature diftérente. Tant qu'il ne pourra point arriver là, il n'atteindra pas le but qu'il se propose; car la continuation de l'effort qu'il fait pour se délivrer de l'idée importune ne fera, tant qu'il n'aura pas réussi a saisir quelque autre objet qui la remplace, que tenir l'idée importune constamment présente et en relief.
Ainsi , pour tenir éloignée une idée impor^ tune l'attention ne doit pas se porter sur l'idée elle-même , ce serait au contraire le moyen de la fixer plus solidement dans la pensée. Tâchez de saisir quelque idée qui vous intéresse , et server-
TOU$-6n comme d'mi instnmient pour repousser l'autre. Si tous ne pouvez réussir à la fixer dans votre e^rit, et qu'il ne se présente à tous au* cune autre idée agréable, prenez la première venue y fut-elle même affligeante, pourvu cp'elle le soit moins que celle dont vous voulez vous affranchir. Le remède appliqué dans ce cas a de l'analogie avec le vésicatoire; c'est une peine moins intense et moins durable , au prix de laquelle on guérit une peine plus durable et plus intense.
Pai' exemple , tous dcTenez l'objet de la (x>- 1ère d'une personne à laquelle vous êtes fortement attaché par les liens de l'affection et du sang. Vous cherchez dans le tumulte des affaires un adoucissement à TOtre douleur. Si Totre chagrin est profond, il peut arriver que vos affaires^ lors même qu'elles seraient accompagnées d'insuccès et de contrariétés, y apportent quelque diminution. Elles peuvent même vous placer en collision avec d'autres individus; et partant, en occupant votre attention , vous distraire de la douleur plus grande k laquelle vous désirez échapper.
Mais , dans ce cas , il faut que l'occupation qui constitué le r^nède auquel vous avez recours exige de vous une attention continuelle, une
attention assez long-temps soutenue pour permettre à la violence de votre douleur de se calmer ; car si l'occupation est bientôt terminée , et que vous vous retrouviez oisif et exposé à l'influence de vos premiers sentimens , votre but ne pourra être atteint. C'est ainsi que si, pour vous distraire de la perte d'un ami, vous prenez un livre , surtout si ce livre est frivole , votre attention sera si faiblement sollicitée, qu'elle refiisera de vous obéir; et au lieu des idées que ce livre présente , la pensée douloureuse viendra prendre leur place , et se reproduira à chaque page , à chaque ligne. Il n'est pas hors de propos ici de rappeler le grand avantage qu'offre sur une vie oisive une vie active et occupée; combien l'homme apte et exercé à une multitude d'occupations est mieux partagé que celui dont l'aptitude est plus limitée; et la différence qu'il y a sous ce rapport entre un esprit éclairé et instrait, et un esprit que le défaut de culture a laissé vide et stérile. C'est en général pour les personnes peu aisées ou sans éducation , ou n'en ayant que fort peu , que les malheurs domestiques sont plus douloureux et plus irréparables.
Il n'est presque personne qui ne puisse chaque jour consacrer au libre exercice de la pensée , beaucoup de temps inoccupé ou mal occupé.
SGI£]VG£ DE LA MORALE. l35
Indépendamment des occupations dont l'existence et ses jouissances dépendent , indépendamment des amusemens nécessaires à la santé y des heures consacrées au sommeil ou aux repas, tous les hommes peuvent disposer d'une certaine portion de temps qu'ils peuvent employer au libre exercice de la pensée , en lui donnant une direction m.orale , ou , en d'autres termes , une direction d'utilité et de bonheur. La nuit, le jour, le matin , le soir , ont des intervalles qui peuvent être employés dans un but salutaire. Quelque temps s'écoule entre le moment où nous nous couchons, et celui où le sommeil vient fermer nos paupières. Le sommeil lui-même n'est pas continu ; ses interruptions laissent du temps à ]a réflexion. Et puis, la locomiotion occupe une portion considérable de la vie d'un homme :
combien de temps employé a se promiener, à se transporter d'un lieu à un autre, combien perdu à attendre ! Que de milliers d'interruptions viennent nous détourner de nos plaisirs ou de nos affaires! Tous ces momens sont précieux > En outre, parmi les occupations des hommes, combien consistent en travaux manuels et mécaniques , qui laissent la pensée libre d'errer où il lui plaît ! Celui qui a appris à régler ses pensées ne manquera jamais de temps pour les exercer.
I 36 DÉOWTOLOGlEf
Dans la multitude des momens dont se compose Inexistence y comme dans la multiplicité des objets qui réclament notre attention y la réflexion pnidentielle et bienveillante saura toujours trou* Ter du t^mps et des sujets.
Il ne sera peut-être pas inutile de dire un mot de quelques-uns de ces sujets; mais le cbamp est illimité y et chacun peut y trouver des objets d'intérêts particuliers. Tous les hommes peuvent occuper leurs pensées à ch^cher les moyens de prévenir td ou tel mal^ à former des projets de gain ou de plaisir ; si aucun projet de eette nature ne s'ofire à eux, les espérances peu-^ vent prendre leur place ; à défaut d'espérance y l'imagination présente ses illusions ; l'imtagination que n'arrête point l'improbabilité ou l'im-^ possibilité de la réalisation de ses rêves , dont les souvenirs individuels augmentent la vivacité et le charme.
Chacun doit conformer les habitudes de sa pensée aux circonstances dans la sphère desquelles il se meut. Si sa pensée est occupée à chercher contre le mal des moyens de sécurité, et qu'il n'ait aucun mal particulier à craindre , aucun dont il lui soit possible de se défendre , aucun auquel il n'ait opposé des précautions suffisantes y il fera bien de détourner sa pensée ^e
sujets d'une nature si peu agréable. Et lors même que des maux le menaceraient , son attention ne devrait pas pour cela être continuellement dirigée yers les moyens de les prévenir ; il doit ^ à cet égard , se donner du répit : autrement ses efforts pour se prémunir contre une souffrance future ^ auraient pour effet certain de lui rendre cette souffrance perpétuellement présente.
Dans tous les cas y la pensée doit se porter au* tant que possible sur les moyens de prévention ; sur les maux eux-mêmes, le moins possible, et autant seulement que le demande la nécessité de combiner ces moyens. Les pensées qui s'occupent des moyens d'alléger les soufirances d'autrui n'appartiennent pas à cette partie du sujet, et ne sont pour autrui d'aucune importance , si ce n'est lorsqu'elles conduisent à des actes.
Les projets ont xin avantage sur les créations de l'imagination. Les projets promett)ent d'ajouter au bien actuel mi bkn à venir. L'intérêt et l'excitation qu'ils créent sont fJus durables que les espérances et les fictions imaginaires ; ils ont plus de chances de se dévelo^er , d'être fécondés^ de produire des projets ultérieurs, qui à leur tour en produisent d'autres , et ainsi suc« cessivement.
1 38 DÉOITTOLOGIE.
Mais dans Fabsence de plans et de projets, l'espérance et l'imagination arrivent avec leur influence, mère des plaisirs. Bien que Fimagination doive agir sur les élémens fournis par le souvenir , cependant l'imagination et le souvenir ne sont pas une même chose. Il peut y avoir souvenir sans que l'imagination y soit pour rien . L'imagination peut agir sans souvenir (Hstinct des objets individuels qui ont fourni à l'imagination la matière de son travail.
Point de situation dont l'imagination ne trouve moyen de tirer des plaisirs. Rien de si pénible qu'elle ne le couvre de ses illusions y source de jouissances. Quand un honune est malade, l'illusion qui lui peincfra l'absence de sa maladie sera pour lui un plaisir; et cependant ce sera l'œuvre seule de l'imagination , que n'accompagnera pas l'attente ni même l'espérance ; mais, dans ce cas, le patient doit s'efibrcer d'éloigner autant qu'il le peut de sa pensée l'impossibilité d'un soulagement ; il doit la reporter tout entière sur le souvenir de son premier état;, sur les jouissances qu'il lui a procurées antérieurement à sa maladie , et chasser loin de lui l'idée que le retour de cet état de choses est impossible.
Il n'est pas rare que la réflexion nous procure cette situation d'esprit. Les plaisirs du passé , les
SCI£]VC£ DJE LA MORALE. I Sq
jeux de l'enfance et de Tadolescence , les joies de ]a pelouse y le soleil des premiers beaux jours , qui né s'est plu souvent à y penser et à en parler^ sans que la pensée que ces plaisirs sont perdus sans retour ôtât rien à ces souvenirs de leur intérêt et de leur charme?
La difficulté de bannir de l'esprit une pensée est en raison de la quantité de peine qu'elle amène avec elle. En tout cas , la nécessité de s'en délivrer sera en raison de son intensité et de sa durée. De toutes ces pensées pénibles y les plus pénibles souvent sont celles que nous cause la perte de nos amis. Dans les premiers moméns d'une douleur, la faculté d'introduire dans l'esprit des pensées d'un caractère entièrement diffèrent peut difficilement s'exercer. La sagesse alors consiste à modifier la pensée pénible par des associations naturelles et faciles que la présence de la mort elle-même fournit en abondance, et dont il n'est pas de mort individuelle qui n^offre des élémens particuliers et personnels ; car il n'est pas de douleur à laquelle , de manière ou d'autre , ne s'associe l'idée d'un plaisir, et l'existence même de la douleur implique contraste avec l'absence delà douleur. Les peines de la douleur et de l'affliction sont en grande partie produites par la privation de quelque
l4o DÉOUrrOLOGlE.
bien autrefois possédé ou espéré ^ et ne peuvent s'c^rir à la pensée sans réveiller Tidée de plaisirs goûtés ou attendus ; l'idée de la perte de ces plai« sirs ne détruit pas nécessair^nent y et en toute occasion ^ le souvenir, de cette jouissance et de cette attente.
C'est ainsi que la mémoire des morts peut s'embellir de réflexions touchantes et pleines de charme ^ de manière à faire de la mort même une source de bonheur ; et il y a autant de vraie philosophie que de tendresse dans cette pensée , que moins de bonheur s'attache aux jouissances des vivans qu'au souvenir des morts que nous avons aimés.
Quant à la direction à donner ««t discours , lorsque le bonheur d'autrui n'en est pas afiectë^ nous avons peu de chose à en dire. Les conversations inopportunes et imprudentes qui peuvent nous attirer le ressentiment d'autrui^ appar^ tiennent à une autre branche de w» investigations* Quant aux discours qui n'exercent aucune influence sur la conduite des autres à notre égard ^ mais qui ne laissent après eux un résultat de peine , que par la réflexion qu'ils ont dû nous faire perdre dans leur opinion ; quant aux discours qui, soit par cette cause, soit par toute autre, nous laissent des regrets^ en sorte que.
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lorsque nous calcnlons le plaisir que ik)qs avons eu à les tenir, et les peines que nous ont valu les réflexi'ons ultérieures y nous trouvons que nous avons perdu quelque chose de notre bon** heur personnel ; un caractère d'imprudence s'y attache , nous devons donc les éviter. Par contre , les discours qui , donnant du plaisir à celui qui les tient, n'ont rien de déplaisant pour celui qui les écoute, laissent une somme de profit égale au plaisir qu'ils excitent. Mais c'est un terrain périlleux , car il peut se faire que l'auditeur éprouve du mécontentement sans le manifester, par suite d'un calcul de prudence qui lui fait désirer, d'éviter l'apparence de la contradiction et l'expression du déplaisir. La seule règle à donner pour estimer l'effet de notre conduite en cette circonstance, c'est d'inter^ vertir les rôles entre nous et la personne à laquelle nous parlons ; c'esf d'appliquer la loi qui ordonne de faire à autrui ce que nous désirerions qui nous (ht fait; loi précieuse et importante , quand on la subordonne au principe de la maximisation du bonheur, mais inapplicable en beaucoup d'occasions , et spécialement lorsque l'infliction d'une peine est nécessaire à l'accomplissement de la tâche du moraliste et du législateur ; car il est évident que si l'on admet-
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tait le délinquant y que le châtiment doit atteindre, à réclamer le bénéfice de la loi en question y il se soustrairait à toute punition quelconque y nul ne s'infligeant Yolontairement une souffrance.
On peut trouver une source de jouissances à prononcer des paroles que personne n'entend ; a réciter, à se parler à soi-même , à composer de vive voix , à lire seul , et lorsque personne n'est là pour nous écouter ; car si en remjplaçant des pensées pénibles par d'autres qui le sont moins , nous ne réussissons pas toujours à éloigner la douleur , l'instrument du langage peut quelque-* fois, dans ce cas, nous servir d'utile auxiliaire ; et souvent il arrive que lorsque notre esprit ne nous fournit pas les idées de plaisirs nécessaires pour effacer les impressions de peine , nous pouvons trouver ces idées dans les livres , et les intonations de la voi#augmenteront encore pour nous l'influence de cette lecture. II est difficile qu'à l'esprit imbu de littérature et de philosophie, il ne se présente pas quelque pensée propre à calmer la douleur ou à éveiller la joie , revêtue du style attrayant de quelque auteur favori, et la voix humaine en lui prêtant son expression touchante , peut ajouter beaucoup à sa puissance. La poésie nous offre dans ces
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occasions ses bienfàisans secours; et quand le rbythme s'allie à la pensée^ la vérité à l'harmonie, la bienveillance à l'éloquence, cet heureiix concours ne peut manquer d'exercer une influence salutaire.
Dans la direction de la conduite en général , se présentent naturellem:ent les deux divisions fondamentales de l'abstinence et de l'action, qui elles-mêmes se subdivisent en corporelles , intellectuelles et neutres. Bien qu'on puisse établir quelques principes généraux , soit positifs , soit négatifs , cependant la solution de toutes les questions de souffrance et de jouissance dépend beaucoup de la constitution particulière de l'individu ; car quelle que soit l'impression produite par un plaisir, de ce qu'un homme n'en éprouve pas le goût, il n'a pas pour cela le droit de conclure que son voisin ne l'éprouve pas non plus; et encore moins a-t-il le droit d'interdire à autrui une jouissance sous prétexte que ce n^est pas une jomssance pour lui. Chacun est le meilleur juge de la valeur de ses plaisirs et de ses peines. Point de description ou de sympathie qui équivale à leur réalité. Jamais la sympathie pour les souffrances d'un ami livré aux mains du dentiste , n'a fait éprouver la douleur d'une dent arrachée. Lors même qu'il en
serait autrement^ la faculté sympathique n'est rien si elle n'agit sur l'individu lui-même : vérité banale qui équivaut à dire qn'ua homme ne peut sentir que ce qu'il sent. Se dépouiller de son individualité ,' oublier l'intérêt personnel y faire des sacrifices désintéressés, et tout cela en vue du devoir; ce sont là des phrases cpii sonnent haut, et qui , à dire vrai , sont aussi absurdes que sonores. La préférence donnée au moi individuel est universelle et nécessaire. Si le despotisme de la destinée est quelque part, il est là. Quand l'intérêt est sacrifié , c'est le moi sous une forme qui est sacrifié au moi sous une autre forme ; et un homme ne peut pas plus abdiquer le soin de son propre bonheur, c'est^i-dire de son bonheur actuel , qu'il ne peut se dépouiller de sa peau. Et quand même il le pourrait, pour quelle raison le ferait--il ? Gomment le bonheur de touf^ aurait-il pu être plus complètement assuré^ que par cette loi en vertu de laquelle chacun de» individus qui font partie du tout, est chargé d'obtenir pour Iui-*méme la plus grande portion de bonheur? Quelle somme de félicité procurée au genre humain pourrait égaler celle dont le total se compose de la plus gtande portion possible obtenue par chaque individu en particulier ? Chaque unité contenant la plus grande quantité
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possible de bonheur, il est évident qtié la réunion du plus grand nombre de ces unités doit donner, pour résultat définitif, la plus grande somme totale de bonheur*
On peut appeler médicale une branche considérable de la prudence personnelle d'abstinence ; c'est celle qui punit par des souffrances corporelles futures les jouissances imprudentes actuelles. L'excès des plaisirs sexuels amène généralement sa punition à sa suite. Si l'excès est poussé à l'extrême, la punition est inévitable. Le plaisir de la jouissance aura, dans la plupart des cas, un caractère corporel; mais la peine immédiate ou ultérieure sera ou cor^ porelle ou intellectuelle; car l'imprudence amène le châtiment de l'esprit en même temps que du corps , et le regret ajoute son aiguillon à la souffrance lorsque nous avons le moins la force de souffrir.
Prenez une nature quelconque d'imprudence, par exemple l'ivresse provenant de l'excès des liqueurs spiritueuses. En faisant abstraction de l'effet produit sur autrui , des maux de l'exemple, de la perte de la réputation , de la honte attachée à commettre les imprudences et les fautes qui accompagnent l'absence temporaire de la raison , quelle est la somme de plaisir et de peine pour