‹ Déontologie, ou Science de la moraleChapitre 5 sur 15 · II. ÏO · texte numérisé non relu

II. ÏO

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l'individu lui-même , considéré isolément du reste des hommes ? Au prix d'une certaine quantité de temps et d'argent^ il a acheté une cer* taine quantité d'excitation agréable. A la perte du temps occupé par la jouissance , ajoutez la perte du temps et de l'argent sacrifiés par l'ivresse ou par ses conséquences; ajoutez-y les souffrances du malaise et de Taflàiblissement des forces ; la perte de tout contrôle sur lui-même par l'encouragement donné à une propension vicieuse ; enfin la honte et la douleur inhérentes à tout acte d'iiftprudence ; et si l'individu n'éprouve ni douleur, ni honte y une somme de souffrances plus qu'équivalente à celle-là devra être ajoutée à la partie extra-personnelle de son budget moral. Ce sont là toutes considérations affectant l'individu y abstraction faite des peines qu'il est au pouvoir d'autinii de lui infliger. Le premier moyen à employer pour se soustraire à l'immoralité , c'est de calculer ses conséquences.

La même épreuve peut s'appliquer aux actes d'imprudence qu'on peut considérer comnoie d'une nature mentale ou mixte ; par exemple à l'irascibilité qui , jusqu'à un certain point , est attribuable au tempérament, mais à laquelle le principe de la maximisation du bonheur mettra un frein vigoureux et efficace. Le plaisir que

donne son exercice , le plaisir d'être en colère , est bien transitoire. La colère excessive s'épuise bientôt elle-même. Qr, les affections irascibles , en ce qui concerne autrui, sont, de toutes, les plus contagieuses, et produisent ordinairement une réaction violente. Contre qui qu'elles soient dirigées, elles diminuent le plaisir éprouvé à servir la personne irascible, et, av€c la diminution des plaisirs , vient la diminution de la disposition ou du -motif qui porte à obliger. Mais quel est l'effet produit sur l'individu irascible lui-même, considéré isolément d' autrui? A quel prix a-t-il acheté le court plaisir de la colère? Il est sorti de son caractère habituel, il a afËiibli les forces de son jugement ; son empire sur lui-même est diminué; il a perdu du temps; il a perdu de son influence; en un mot, il y a pour lui un excédant considérable de perte.

La prudence personnelle interdit la passion du jeu. La bienveillance ne proclame pas d'une manière moins péremptoire l'immoralité de ce plaisir si chèrement acheté. Le tribunal de l'opinion publique l'a flétri et lui a imprimé un cachet de honte suffisant pom* mettre à cette pasision un frein salutaire; de son côté y la législation s'est efforcée , de diverses manières et à différentes époques, de faire entrer ce vice dans le cercle

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de la juridiction pàiale. La j^me et le pinoean l'ont suivi dan» ses conséquences , dans toutes ses ramifications de malhe}u* personnel y dômes* lique et sodaL Mais il est on point de vue^ une considération de simple prudence qui parait avoir échappé à l'observation , ou qui* du moins n'a pas été suffisamment appréciée.

On n'a pas réfléchi jusqu'à présent que tout joueur qui joue à chances égaltô , joue à son désavantage. Même en supposant égalité d'enjeu^ d'habileté et de chance ^ il perd plus qu'il n'eût pu gagner. Supposons que de chaque côté l'en* jeu soit de 1,000 fin.; s'il perd , il perd /,ooo fr.; s'il gagne ^ il ne gagne que i ,000 fr . Or, 1 000 fr. perdus sont plus du côté de la peine , que i ,000 fr . gagnés du côté du plaisir. Un honune est plus en état de se passer d'ajouter 1,000 fr. à ce qu'il avait déjà, qu'il n'est en état de perdre i/>oo fr. sur ce qu'il possède; en sorte que, par le £àity chacun des deux joueurs est sûr de perdre plus €(ue l'autre ne gagnera.

Pour que l'un gagne autant que Vautre per* dra , ou , plutôt , pour que l'un ne perde pas plus que ne gagnera l'autre , il faudrait que l'enjeu se composât de sommes qui n'eussent auparavant appartenu ni à l'un ni à l'autre.

L'imprudence se manifeste fréquemment dans

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l'excès de la dépense ; et ce sont quelquefois les aâections bienTeilIantes qui nous font tomber dans cette faute; c'est-à-dire, ces mêmes quantités qui occupent une place si large dans le domaine de la vertu , mais qui y lorsqu'elles échappent au contrôle de l'intérêt personnel , deviennent des vices nuisibles. L'imprudence de cette espèce sera portée à son maximum , lorsque les erreurs seront de la nature la moins réparable ; et quoique la quantité d'imprudence doive être évaluée dans chaque cas particulier, cependant les règles qui président à la distribution de la d^ense peuvent être subordonnées à quelques considérations générales qu'on fera bien de ne pas perdre de vue ; comme , par exemple y lorsque le revenu dépend entièrement du travail ; dans ce cas , il y a nécessité évi--dente d'apporter une stricte économie , et de mettre de côté une portion des produits du travail , pour parer à ces interruptions inévita*blés auxquelles les maladies , les accidens oii la vieillesse soumettent la race humaine tout entière. Quand le travailleur dont la subsistance de chaque jour dépend de son travail journalier, voit ce travail suspendu et qu'il n'a rien écofiomisé sur le passé, c'est alors qu'il ressent bien vivement et bien douloureusement l'impru-^

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dence qui lui a fait négliger l'habitude d'une stricte économie. Dans la dépense d'un revenu qui n'est pas dû au travail , des considérations d'une autre nature se présentent : sa distribution judicieuse sera facilitée par l'absence des incertitudes et des chances auxquelles est soumis le revenu du travailleur. Les moyens de juger de ce que la prudence interdit ou demande , sont alors plus accessibles; et en même temps^ comme l'habitude du travail considéré comme ressource contre le besoin y manque dans ce cas y le travail ne sera point , dans les occurrences ordinaires , envisagé comme i^essource. Peut-être la condition la plus heureuse est celle où le revenu n'est dû qu'en partie au travail y dans laquelle le travail a pour but de subvenir non aux besoins de première nécessité y mais à ces jouissances additionnelles , qui augmentent d'une manière si sensible la ^omme des plaisirs humains. Pour que leur jouissance soit portée au maximum^ il faut que leur intensité actuelle n'affecte pas leur durée future, de manière à en diminuer, dans un avenir probable , la somme définitive.

. La prudence personnelle offre à l'esprit des moyens multipliés de plaisir positif. Leur étendue dépend des habitudes et des occupations de l'individu y et ils doivent se combiner avec

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les sources spéciales de jouissances auxquelles l'expérience lui à appris à attacher le plus de valeur. On peut choisir dans cette foule d'amusemens divers auxquels chacun va demander des plaisirs selon ses goûts; amusemens intellectuels ou corporels , stationnaires ou locomotifs , scientifiques ou artistiques; amusemens de recherches dans le passée de découvertes pour l'avenir . Il en est d'appropriés au sexe , à l'âge , à la position. Chacun doit chercher individuellement ceux qui lui procurent la plus grande somme de satisfaction. Heureusement pour l'humanité , les penchans et les caractères des hommes sont si variés, l'éducation et les circonstances ont jeté parmi eux une telle diversité , que les goûts se répartiront toujours siu* un grand nombre d'objets dissemblables. Aux uns, les méditations solitaires , aux autres les investigations sociales, plairont davantage. L'un cherchera l'instruction dans les feuilles des bibliothèques, un autre dans les feuilles des champs. Les uns se complaisent dans l'examen des plus minutieux détails , d'autres s'élèvent à l'intelligence des principes généraux. Et c'est ainsi que successivement le domaine entier de la pensée et de la science est occupé , et qu'on n'a point à^craindre l'abandon de quelques spécialités, et l'encoiçbrement des autres.

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Lorsqu'on ne se connaît aucune inclination pour une étude particulière , il peut être utile d'observer les occupations et les amusemens des hommes les plus heureux. La liste des amusemens purement intellectuels serait sans fîn ; car elle embrasse tous les sujets auxquels peut s'appliquer la pensée humaine. D'abord se présentent tous les jeux où l'habileté peut s'exercer, sans que le hasard y tienne assez de place y pour qu'on éprouve plus de contrariété d'un désap-^ pointement inattendu que de satisfaction d'un succès inespéré. Que de jouissances offrent , par exemple, les collections d'objets antiques dans le but d'éclairer le passé, d'aider à l'investigation des faits historiques , et spécialement de répandre la lumière sur des sujets propres à servir a l'instruction de l'avenir; les collections d'histoire naturelle dans le règne animal, minéral et végétal , mais particulièrement dans les deux derniers , qui ne nécessitent Tinfliction d'aucune peine, ni le sacrifice de la vie, du bonheur, ou des jouissances d'aucun être animé. La botanique , en outre, nous donne fréquemment Toccasion d'obliger en multipliant les échantil-^ Ions des plantes.

On peut rattacher k cette étude l'éducation des animaux domestiques , dans le but d'observer leur instinct, leurs habitudes, leurs incli-

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tiâtions^ le pooroir de l'ëckicatioa sur eux, leur aptitude à des serrices auxquels ils n'ont point encore été apjdiqnés; <m p^it j jomdre aussi la culture des beUes fleurs^ teUes que les tulipes, ou les anémones, ou de plantes rareset utiles par Iburs vertus culinaires et médicales. On peut é^lement choisir parmi un grand nombre d'amusemens loomiotifs, tous égale^ mens sains et rariés. Telles sont la vendange, la chasse aux champignons, et des millien d'autres amusemens des bois et des campagnes; amusemens non seulement agréables par euxmêmes, mais encore utiles par leurs conséquences, et quelquefois même Iucrati6; car nul ne doit rougir si ses plaisirs, sans être oné^ reux à personne , lui sont pécuniairement profitables. Puis viennent les arts mécaniques; ces arts qui inventent et modifient les instrumens qui servent directement nos jouissances matérielles , ou indirectement par les secours qu'ils prêtent aux sciences qui perfectionnent ces jouissances. Mais la prudence ne cherchera jamais en vain des moyens de bonheur. Le monde entier se déroule à ses regards, et lui ofireàchaque pas de nouveaux instrumens , de nouveaux élémens de plaish^.

Toutes les vertus , soit de prudence , soit de

bieavcillance , appartiennent en effet essentiel^ lemeut, quoique indirectement , aux régions de la prudence personnelle ; car quelle que soit leur action sur l'esprit des autres , leur effet sur Tesprit de celui qui les pratique doit être bien- Élisant. Quand nous sommes dans un état de calme et de bien-être général , nous éprouvons plus vivement le besoin de faire des actes de bonté. Il peut arriver, il est vrai, que tous nos efibrts de bienfaisance ne fassent aucun bien à ceux à qui nous les destinons; mais lorsqu'ils sont dirigés avec sagesse, ils doivent faire du bien à la personne dont ils émanent. La bonté et l'affection peuvent ne rencontrer qu'insensibilité et ingratitude , mais l'absence de gratitude de la part de celui qui reçoit , ne détruit pas l'approbation intérieure qui récompense celui qui donne. Et nous pouvons à si peu de frais répandre autour de nous des semences de bienveillance et de bonté! Il est impossible que quelques grains ne tombent pas sur un sol favorable : il en naîtra une moisson de bienveillance dans le cœur d'autrui , et ' elles porteront des fruits de bonheur dans le cœur qui les a produites. A chaque vertu est attachée une jouissance, quelquefois deux.

La contre-partie de ces observations s'applique

aux qualités ibnestes et immorales. On ne peut définir leur influence sur autrui ; il n'en est pas de même de l'individu qui les manifeste; leur influence sur lui sera délétère , de toute nécessité. Il peut se rencontrer des cas où l'impolitesse , la dureté , la colère , le mauvais vouloir, produisent , en ce qui concerne les autres , des conséquences opposées à leur tendance naturelle; mais elles ne peuvent qu'avoir un effet pernicieux sur celui qui fait l'expérience insensée de se jouer du bonheur d'autrui»

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