‹ Déontologie, ou Science de la moraleChapitre 6 sur 15 · PRUDENCE EXTRA-PERSONNELLE · texte numérisé non relu

PRUDENCE EXTRA-PERSONNELLE

Le meillem* moyen de traiter d'une manière conTenable et satisfaisante cette branche impoiv tante de' la morale y est peut^tre de considérer d'abord les lois générales qae nous prescrit la prudence extra-personnelle^ dans nos rapports ordinaires arec nos semblables ; et de poursuivre ensuite c^te investigation dans les rapports qui exigent des modifications à ces lois générales^

afin de produire^ en résultat définitif, Ja plus grande somme de félicité possible.

La dépendance où est Fhoimne de ses semblables est la seule source du principe extra-personnel, comme de celui de la bienveillance. Car si un homme pouvait entièrement se suffire à lui-même, il voudrait se suffire; et comme, dans cette supposition, les opinions et la conduite des autres à son égard lui seraient indifférentes, il ne ferait aucun sacrifice pour obtenir leur affection; et, en effet, ce serait une prodigalité inutile, et il y aurait folie à le faire.

Heureusement pour tous et pour chacun , l'espèce humaine est différemment constituée. Une grande partie des plaisirs d'un homme est subordonnée à la volonté des autres, et il ne peut les posséder qu'avec lem' concours et leiu* coopération. Il nous est impossible de négliger le bonheur des autres sans risquer le nôtre. Nous ne pouvons éviter les peines qu'il est au pouvoir des autres de nous infliger ^ si ce n'est en nous conciliant leur bon vouloir» Chaque homme est uni à la race humaine pur le plus fort de tous les liens ^ celui de l'intérêt personnel.

N'allez pas vous figurer que les hommes remueront le bout du doigt pour vous servir, s'ils m'ont aucun avantage à le faire : cela n'a jamais

été y cela ne sera jamais^ tant que la nature humaine sera ce qu'elle est. Mais les hommes désireront vous servir , lorsqu'ils troÙTeront leur utilité à le faire ; et les occasions sont innombrables dans lesquelles ils peuvent vous être utiles en étant utiles à eux-mêmes. L'intelligence consistera à saisir les occasions qui échappent aux yeux du vulgaire. Et c'est dans ces services mutuels que réside la vertu : au-delà il n'y en a que bien peu; et heureusement que cette vertu-là «st plus répandue et plus générale que ne veulent le reconnaître ou le croire ceux qui ne la possèdent pas.

Les sanctions sociale et populaire sont appelées à agir dans le domaine de la pradence extrapersonnelle. L'homme, dans ses relations domestiques et privées , aussi-bien que dans sa vie publique, a non seulement à créer, mais encore à appliquer ces peines et ces plaisirs que l'opinion sociale et l'opinion populaire distribuent dans leurs arrêts. Il faut qu'il les crée, en établissant, autant qu'il en est capable, un critérion exact du vice et de la vertu; qu'il les applique , en jugeant chaque action conformément au principe de la maximisa tion du bonheur, et en lui attribuant la récompense ou la punition que ce principe exige. Le chef de famille exerce dsins le

l6o D^IfTOIjOGIB-

cercle de la fiiinille une grande puùsance^ parce que c'est principalement dans lui que TopinicHi prend sa source; et c'est de lui que dépendra essentiellement le caractère de l'atmosphère moral où vivra la famille. U peut établir autour de lui un état de choses dans lequel le bonheur sera recherché avec sagesse^ et sera par conséquent presque toujours obt^iu; mais les idées saines établies dans la famille se feront jour au dehors et au loin , dans toutes les directions où les mem«> bres de cette Csimille pourront se trouver placés* Lorsqu'une estimation correcte du bien et du mal^ des notions saines en morale régneront dans les familles y elles se répandront de là dans la vie civile y puis s'incorporeront à la vie nationale. Car le code qui prend le bonheur pour base est universellement applicable , applicable à tous les hommes^ en toute occasion ^ en tout lieu. Quand il y a accord entre les prescriptions de la prudence et celles de la bienveillance ^ la ligne du devoir est clairement tracée. Là où elles se heurtent , par exemple lorsque la prudence ordonne que nous nous abstenions, d'un acte bienfaisant, ou que nous intervenions activement pour infliger une peine, la seule règle à observer, c'est de faire en sorte que le mal ne soit pas rendu plus grand que l'accomplissement du bien ne l'exige,

SCIENCE DE LA MORALE. i6l

'et (fat le bien obtenu soit aussi ^rand qu'il est possible de l'obtenir* Ce doit toujours être une question d'arithmétique; car la moralité ne saurait être autre chose que le sacrifice d'mi mokidre bien pour l'acquisition d'un plus grand»

La vertu de la prudence extra-personnelle n'a de linoiites que celles de nos rapports avec nos semblables ; elle peut même s'étendre beaucoup au-delà du cercle de nos communications personnelles , par des influences secondaires et qui se réfléchissent au loin. Dans le domaine public, et en notre qualité de membres de l'unité politique, fo législation nationale et internationale nous offre un champ convenable pour l'exercice de cette partie de la prudence qui se rapporte à autrui ; et si ce sujet ne sortait point du œrcle c{ue nous nous sommes tracé dans cet ouvfage, nous pourrions le suivre dans lesra*mifications que présentent les départemens législatifs et exécutifs du gouvernement, ainsi que dans les subdivisions de ce dernier en fonctions administratives et judiciaires. Mais cette matière est plus spécialement du ressort de la science légidhative. Nous concentrerons notne attention dans la partie privée du sujet, qui ae 4[^vise elle^^néme en deux branches ^ l'une doùies^ tique , l'autre non-domestique. Cette partie em- II. 1 1

l6a DEONTOLOGIE.

brasse celles de nos relations sociales qui n'ont point un caractère public ; relations ou permanentes où accidentelles y constituées par ces liens du sang que la mort seule peut dissoudre y ou résultant de ces associations variables et temporaires qui entrent dans l'existence de chaque homme.

Un individu peut être placé , vis-k-vis de l'opinion publique, dans des situations diverses. A son tribunal y il peut jouer le rôle de juge y d'avocat y ou de partie. Il peut avoir à répartir aux /autres des punitions ou des plaisirs ; à demander au' nom d'autrui la dispensation de récompenses ou de cbâtimens ^ ou à recevoir dans l'arrêt de ses semblables, le châtiment ou la récompense d'actes soumis à la juridiction de la sanction populaire ou sociale. Dans tous ces cas, qu'il se prémunisse contre une erreur qui n'est que trop commune ; qu'il se garde d'assigner aux autres des motifs, des causes , ou des intentions, ou d'alléguer ces mêmes moyens en sa faveur.

Dans sa capacité de juge , s'il veut arriver à une décision honnête et utile , il devra considérer les actes à découvert, et tels qu'ils sont; suivre leurs conséquences dans l'ordre où elles se présentent dans la conduite patente; éviter avec soin , d'une part , de plonger dans les régions

impénétrables où les motifs se recèlent ; et d'autre part , de montrer cette variété pharisaïque cpii aime tant à se produire au grand détriment de celui qui la manifeste. Gomme avocat, heureusement à l'abri de la position périlleuse dans laquelle l'usage a placé une profession nombreuse condamnée à plaider, pour un salaire , le juste et l'injuste , le vrai et le faux , indistinctement;, comme avocat, il a pour mission d'obtenir de la sanction populaire un jugement véridique , et le principe moral lui interdit toute tentative d'égarer ses juges ou de leur dérober la vue des conséquences de l'acte qui est en cause. Comme partie , justiciable qu'il est du tribunal de l'opinion publique, il doit avoir constamment présentes à la. pensée, les conditions aux^ quelles on acquiert les affections d'autrui , lesquelles consistent dans l'échange de services mutuels, dans le sacrifice opportun du présent à l'avenir. En thèse générale, on doit éviter les reproches de pensée lorsqu'ils sont inutiles , ils peuvent conduire à d'inutiles reproches de paroles, et a d'inutiles actes de réprobation. Dans toutes ces choses, dans les pensées, les paroles, ou les actes, la prudence extra-personnelle doit se. manifester. Les pensées, tant qu'elles ne sont point traduites en paroles ou en actes, sont inof*

feiisives pour aulrui y cpiel que soit le plaisir ou la peine qu'elles nous donnent à noms-mêmes.

Mais comme les pensées conduisent souvent aux paroles et aux actes , coonne elles en sont la source et l'origine^ oonune elles sont, par le fiiit^ rimpulfiion première qui amène la conduite , le moraliste doit les suivre dans leurs plus secrets replis ) et les purifier autant que possible des qualités nuisibles qui ne manqueraient pas de se produire en influences pernicieuses aux indivi-dus y aux sociétés j au genre humain en général.

Il est des pensées préjudiciables à une estima*tion équitable du caractère des hommes y et qui , en rabaissant injustement notre nature y conduis sent à des jugemens erronés, et ce qui est pire^ à des actes d'injustice et de malveillance* Il suffira d'indiquer les plus saillantes. On pourrait facilement étendre cette liste ; mais le lecteur le fera de lui-même , et ce sera pour lui une occupation utile que d'augmenter le nombre de ces exemples instructifs, de tous ceux que lui fourniront son expérience y ses souvenirs et ses observations.

L'une àà ces erreurs consiste à conclure de ce que des opinions, autrefois professées, ont été abandonnées depuis y qu'elles n'élatent pas sin*cères à l'époque où elles ont été manifestées.

SCIENCE DE LA MORALE. l65

Vne autre consiste à prétendre cpie les hommes ne professent telles ou telles opinions y que parce quHs appartiennent à tel ou tel partie tandis qu'il peut se faire qu'ils n'appartiennent à ce partie que parce qu'ils professent cette opinion.

Une troisième consiste à oanclure ^ dans tous les cas 9 de ce qu'un homme a intérêt à pix>fesser telle ou telle opinion , que cet intérêt est le seul motif qui la lui fait professer.

La plus grande partie de ceux qui y dans leurs opinions 9 sont dominés par leurs intérêts ^ sont probablement de bonne foi. Gela arrive toujom^s lorsque ces intérêts les dominent sans qu'ils les voient ^ et à leur insu.

Peu d'homm^es ont le coura^ de s'avouer à eux-mêmes leur improbité : il en est peu qui se disent tout haut : c^ Ce n'est pas là mon opinion ; mais Je dirai que c'est mon opinion y parcequ'en le disant 9 je gagnerai tels ou tels avantages. » En général y l'intérêt agit d'une manière plus insensible et moins à découvert. Il n'attaque pas l'intégrité de front ^ il la mine sourdement. U nous fait envisager avec partialité les argu^ mens contraires k l'opinion proscrite ; ceux qui lui sont favorables, il nous les fait voir avec moins de complaisance. Quand l'un des^iremiei^ se présente à l'esprit , on lui fait beaucoup d'ao-

1 66 BiONTOLOGI B.

caeil^ on lui prête attention; tout le mérite qu'il peut avoir, on le lui accorde.

L'un des derniers y au contraire , vient-il à paraître y on l'accueille de mauvaise humeur, et on le met , pour ainsi dire , à la porte , sans Êiçon et sans l'entendre#^

Dans le monde politique , il est des erreurs d'opinion , qu'on peut appeler vulgaires , à cause de leur universalité, et qui sont la source de beaucoup d'intolérance et de souffrance.

Telles sont celles qui ne voient dans les hommes que des monstres de dépravation ou des anges de vertu ; celles qui rapportent tous les actes des hommes publics à des m.otifs politiques; qui, dans tout ce qu'ils font , ne veulent voir que l'homme politique et jamais l'homme privé ; qui attribuent tous les méfaits dont les hommes publics sont accusés, à la dépravation du cœur, jamais à la faiblesse de l'intelligence , et qui mettent toutes les erreurs du jugement sur le compte de la perversité.

Il est vrai que quiconque a observé la carrière des hommes publics, peut avoir remarqué des exemples d'immoralité qui sembleraient justifier l'opinion la plus sévère; mais l'opinion la plus s^ère est rarement la plus sage , et les passions qui , en matières politiques , se mêlent

aux jugemens que nous portons sur les autres, égarent étrangement l'intelligence y et exercent de grands rayages sur les affections généreuses. La loi de la bienveillance^ et plus encore, celle de la prudence exige que nous jugions les autres avec impartialité et indulgence. En jugeant sévèrement , nous nous faisons juger sévèrement nous-méme ; et pour goûter le plaisir de la mal- Tcillance, il faut nous condamner à subir la réaction de ses cbâtimens.

La direction prudente du discours est une branche difiBcile de la morale ; mais c'est aussi l'une des plus iniportantes. Les aberrations du langage sont y de temps unmémorial y un sujet qu'on a fréquemment traité en prose et en vers, quoique ni la prose ni les vers ne nous aient encore donné un cours complet de règles qui nous apprennent a appliquer efficacement l'instrument de la parole à la création du bonheur , et à la diminution du^ malheur. Lorsqu'il a ce grand objet en vue y le langage, comme nos autres facultés physiques y peut devenir un instrument de bien.

Dans une grande partie du domaine de la conversation , tout illimité qu'il soit , les prescriptions de la prudence s'accordent complètement avec celles de la bienveillance ; et il est une mul-^ titude de sujets qu'on peut traiter sans nuire a

1 68 DioniOLOGiE.

peraonne , et qui y agréables à celui qui parle comme à ceux qui écoutent, peuvent être agréa-* hles ou utiles à la société en général. Et ce sont là les sujets que nous devons choisir de préférence quand nous avons le pouvoir de diriger la convei^ation y et qti'en même temps les nécessir tés plus urgentes d'un intérêt spécial u'intervien*> nent pas. Mais il faut se garder de Terreur trop commune de croire que parce qu'un sujet intéresse celui qui parle y il doit nécessairement intéresser ses auditeurs, quelque important d'ailleurs qu'il puisse être. Des motifs de prudence aussi bien que de bienveillance nous ordonnent de nous abstenir d'une conversation qui déplaît aux autres, ou même qui leur est indifférente. 11 y a plus , elle peut être agréable aux deux par^ tîes, et cependant être en désaccord avec la i^ègle fondamentale de la vertu, qui exige pour résultat un excédant définitif de bien.

• Le bngage peut affecter un homme de trois manières. Le discours peut s'adresser a lui lors-* qu'il en est le sujet ou sans qu^il en soit le si^et; enfin il peut être l'objet d'un discours adressé à d'autres. Le langage dont il n'est pas le sujet peut Taffectér d'une manière sensible, beaucoup moins cependant , surtout dans les cas ordinaires , q[ue ceux dont son caraotèj'e et sa personne forment

la matière. Le discotu^ adressé à autrui agira sur lui 9 oomme faisant partie de» jugemens du tribunal de Topinion publique. Et en effet y les opinions que nous exprimons sont de -véritables arrêts par lesquels nous dispensons les peines et les plaisirs y les récompenses et les punitions dont nous disposons. Ces jugemens peuvent s'accorder ou non avec les opinions de la majorité, peuvent influencer ou non ces opinions ; ils peuvent affecter ou non le bonheur de Tindividu en question ; mais nous devons supposer qu'un jugement défavorable produira infailliblement de la peine, et nous n'avons pas droit de la produire, s'il ne nous est évidemment prouvé quele mal infligé par la p«ne dans un sens, sera fJus que compensé par la production d'un plaisir ou l'éloignement d'une peine dans un autre sens. U eSQ est de même de la louange non méritée ou peu méritée. Rabaisser le critérion de la m<»iale, en prodiguant l'éloge à un caractère ou à des actes en eux-mêmes blâmablesr, c'estrà-dire hostiles au bonheur de l'humanité, c'est là un rAIe funeste en morale ; c*est vicier dans sa source le jugement dont Tinfluence biefnfaisànte est proportionnée à sou degré de justesse et de propriété; en un mot, c'est aider k démoraliser la race humiiine.

I ^O piONTOLOGIE.

En thèse générale y si l'affection de celui arec qui vous causez est , pour vous ^ chose indiffé*' rente y tous les sujets vous sont bons. Si vous avez intérêt à vous concilier ou à conserver son affection, choisissez les sujets qui lui sont le plus agréables. En tous cas y vous devez éviter tout sujet que vous savez ou que vous soupçonnez lui * être désagréable.

Quant au temps pendant lequel vous pouvez garder la parole ou la laisser prendre aux autres 9 c'est également une question de prudence. Ne pas fournir votre quote-part y lorsque vous pouvez instruire ou amuser, instruire sans déplaire , ou amuser sans nuire y c'est manquer à l'une des règles de l'art de plaire ; tandis que y d!autre part y occuper .une trop grande portion du temps consacré à la conversation y et par-Ja ennuyer les autres, c'est s'attribuer indûment l<s,droit d'intervenir dans les plaisirs ou les préjugés d'autrui ; droit que la saine morale ne saurait justifier,, encore moins reomunander.

Que le ton de votre conversation soit toujours empreint de bienveillance. Désapprouvez sans rudesse ; approuvez sans dogmatisme. Des paroles de bonté ne coûtent pas plus que des paroles dures ; elles produisent des actes de bonté non seulement de la part de celui, auquel elles

SCIEirCË D£ LA MORALE. I7I

sont adressées 9 mais de la part de celui qui les emploie 9 et cela non seulement accidentellement y mais habituellement y en vertu du prin^ cipe de l'association des idées.

Il est une faiblesse à laquelle beaucoup d'hommes sont sujets y et qui ne peut que laisser une impression défavorable dans l'esprit de leurs auditeurs : c'est l'usage des expressions hyperboliques^ soit d'éloge^ soit de blâme ^ appliquées à des actes trop peu importans pour mériter des jugemens aussi extrêmes. C'est dans cette phraséologie que la rhétorique va chercher les instrumens avec lesquels elle égare les esprits ; et c'est à cette cause qu'il faut attribuer une grande partie des maux qui résultent des estimations morales erronées. C'est le fait d'un, sophiste que d'associer des termes de flétrissure à un acte que le sophiste- désire flétrir. L'acte en lui-même > désigné simplement et sans commentaire^ n'exciterait peut-être que peu d'émotion ; mais si on peut y attacher quelque nouL odieux , il est déjà à demi condamné dans l'esprit des gens irréflé-* cbis. Parmi les avantages les plusimpcstans que procure le contrôle de la pensée^ il faut oomp-^ ter cette faculté qui dépouille les actions bonnes ou mauvaises des épithètes laudativeset condamnatives dont on les revêt si fréquemment^ et

172 dAoutolooje.

qoi ne serrent qu*à égarer ou aveugler l'obser-* vateur. Au substantif qui exprime Taction est annexée quelque qualification adjectirale par la* quelle raction est transportée de b région qui lui* conTÎent dans celle que Tapprc^teur ou l'înprcdsateur lui assigne. Les expressions d'éloge ou ^ blâme font sur Tesprit l'efiet que les verres peints font sur la vue : elles donnent aux objets mm couleur qui ne leur appartient pas. C'est surtout dans le monde politique qu'on voit fré* qnenunent employer ce langage de décoration et de mensonge qui peut quelquefois servir les desseins de la malveillance ou de la flatterie^ mais qui , à la longue y doit être funeste à la réputation morale et intellectuelle de celui qui en fait usage.

Éyittt tous les argumens que vous savec n'être que des sophîsmes* Ne pensez pas qn'en feitnant vous-même les yeux sur la faiblesse de vos rai*sons 9 vous aurez réussi à fermer les jeux de celui qui vous écoute. Vos sophismes ne feront qn'irriter; car le sophisme n'est pas seulement un manque de franchise , c'est un mensonge , c'est un filoutage qui s'adresse non à la bourse d'un homme , mais à son jugement y k son intelligence* 11 vous détestera d'autant plus que vous fiorez plus d'efforts pour briller a ses dépens y et

il voi^s méprisei^a pour avoir eu h folie de sup-^ poser le succès possible. Mettez de la franchise dans toutes yos discussions; vous n'y êtes pas moins intéressé que votre interlocuteur^

Le triomphe d'un argument dont on oonnatt ^ dont on sent la fausseté et le vide , est une dé-^ plorable manifestation de perversité. Son succès ne peut servir que des intérêts déshonnétes ; soti insuccès eutraine les conséquences attachées à l'improbité maladroite et prise sur le fait. Dans la société constituée comme elle Test, avec ses erreurs et ses préjugés y se^ intérêts étroits et ses passions intéressées y ramoilr de la vérité impode assez de devoirs à la vertu courageuse; car oelui qui s'avance d'un pas au^ldà du cercle tracé par nos misérables conventions sociales autour des questions morales et politiques, celui-là doit s'attendre à voir fulminer contre lui leurs cen* sures et leurs anathèmes, to%x& ceux qui désii^evit ue pas se brouiller avec les arbitres^ de l'opinibn^, Qu aucmi ami de la vérité ne se laisse donc en^ toraîner dans le labyrinthe du sophisme. Il aura bien assez à faire de se maintenir un pas mi avant du terrain battu par ceux qui dogmati-^ sent sur<;e qui est légitime, conrenable , juste ou injuste.

Quand vous.différez d opinion avecquelqu'uti.

I ^4 DÉOMTOLOGIE.

et que vous exprimez votre dissentiment, ayez soin d'éviter toute apparence d'attaque person* nelle. Pour cela , on peut recourir à ces formes de langage qui empêchent qu'on ne vous soupçonne de prendre une position hostile. Par exemple , vous avez à ex[»*imer votre désapprobation de certaines opinions professées par d'autres ; il n'est pas nécessaire que vous provoquiez contre vous cette hostilité personnelle que susci-. terait probablement une sortie directe et violente contre des opinions qui y vous devez du moins le supposer, sont aussi profondément enracinées dans l'esprit de vos adversaires que le sont, dans le vôtre , les opinions contraires. Au lieu donc d'une attaque de front , et en quelque sorte personnelle, il sera mieux de dire que vous êtes du nombre de ceux que n'ont pu convaincre les argumens de vos adversaires ; qu'en efièt^ on peut à ces argumens opposer telles et telles objections, et ainsi de suite. Ou bien , vous pouvez placer vos opinions dans la bouche d'autrui , d'une classe d'hommes indéterminée, ou de telle ou telle classe d'hommes en particulier, afin d'éviter ces luttes de personnes qui sont si souvent une source d'inconvéniens pour les deux parties belligérantes. Des locutions telles que celles-ci : « U en est qui prétendent », ou a Les adver-

saires de cette ojnnion disent. » ; ces £bnnules et d'autres encore émonssent la pointe de la controverse. Si le sujet intéresse certaines classes en particulier^ le dissentiment sera suflisamment exprimé par des formules telles que celles-ci : c( Certains légistes sont d'ayis » , ou « Des théologiens soutiennent n y. etc. y selon la nature de la question controTcrsée.

Cette précaution est utile sous plus d'un rapport. Elle met votre argumentation à l'abri de tout soupçon de personnalité ; elle empêche qu'on ne rattache à votre personne l'hostilité que pourraient exciter vos opinions.

Il est vrai qu'un temps viendra peut-être > et heureusement que nous marchons vers cet état de choses, où les opinions n'auront besoin d'autre passeport que celui de la bonne foi.. Néanmoins, indépendamment de la diâ^rence des (^inions:^ il faut respecter même les préjugés. des autres; il faut éviter de leur présenter une opinion contraire à la leur sous une forme (pli les choque ou les offense. Il est des hommes qui. ne peuvent entendre traiter avec légèreté les. sujets, même les plus plaisans sans éprouver un sentiment de contrariété et de déplaisir, et d'autres à qui les raisonnemens sérieux et logiques répugnent. La règle générale s'applique aux uns et aux. autres ,

} ^ Dioirroix>GiB.

bien qu'une conduite distincte doive être adoptée dans chacun de ces cm en particulier. Dans la forme que nous donnons à la communîoatîon de nos opinions , aus«i bien que dans ces opinions elles-mêmes , évitons tout ce qui peut créer une peine inutile.

11 est un instrument de tyrannie , et conaé^ quemment une source de mdestation dont il est désirable qu'un homme paisse se défendre : nous voulons parler des questions indiscrètes. Ce dé>faut se produit sous diverses formes , et le mal qu'il amène quelquefois ne laisse pas d'être considérable. Ce mal est en raison de la portion de la personne qui int^ro^ y oompai^ à celle de la personne interrogée; en raison du sujet sur lequel porte la question, et des circonstances dans lesquelles cette question est faite. Quand un supérieur adresse à un inférieur une ques*tion à laquelle il sait qu'il lui répugne de rë^ pondre , c'est un téritablc despotisme qu'exerce le questionneur. Pour la personne interrogée, c'est une cause de souffrance et de mensonge , de mensonge employé comme moyen de protection et de défense. Quand un monarque demandait & , un romancier célèbre , en présence de témoins , 9II -avait composé ceiCtains ouvrages dont il savait tfue l'auteur voulait* j^rder l'anonyme, le ques-

SCIENCE DE LA MORALE. l'J'j

tionneur faisait un acte de tyrannie; il imposait despotiquement la nécessité du mensonge.

Mais pour éviter les collisions^ la prudence exige qu'au lieu de répondre à une question offensante d'une manière offensante^ on l'élude par une réponse adroite , et sans se fôcher, telle que celle-ci : « Quelle question ! » « Vous ne parlez pas sérieusement ! « a Oh! c'est une longue histoire ! » et d'autres semblables. Une citation plaisante^ un air qu'on fredonne, un regard, un geste significatif, peuvent nous tirer d'embarras, et empêcher le mal qu'aurait pu créer l'imprudence. Il est difficile d'indiquer des formules applicables à tous les cas; mais la ligne tracée par le principe déontologique est facile à distinguer.

Les restrictions imposées au discours par la prudence , s'étendent à toutes les occasions où la parole peut infliger une peine; et, en faît^ les règles applicables aux paroles ne diffèrent de celles qui s'appliquent aux actes qu'en ce points qu'il n'est pas aussi facile de déterminer avec précision l'influence immédiate du discours sur le bonheur de l'homme. On peut évaluer sans beaucoup de difficulté la peine qui résulte d'un dommage corporel. On peut aussi estimer, sans craindre, de se tromper beaucoup , la valeur d'un plaisir produit par une jouissance particu-

Page 1