‹ Département de la Seine-InférieureChapitre 6 sur 68 · CHAPITRE IV 1\ . Instruction, secours médicaux, mœurs, cafés · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV 1\ . Instruction, secours médicaux, mœurs, cafés

Les questions d'un ordre plus relevé : instruction, assistance médicale, moralisation, ne sont pas absentes de nos cahiers ; mais elles y tiennent une place assez modeste.

I^STRUCTIO^'. — L'instruction était fort arriérée : nos cahiers, qui sont cependant Toeuvre de la partie la moins illettrée de la population, contiennent nombre de signatures informes, aux lettres gauchement dessinées, sans compter les marques de ceux qui ne savent signer, et il y en a jusque sur le procès- verbal de l'assemblée préliminaire. Il est impossible de donner, même approximativement, la proportion des illettrés ; elle est du reste très variable : à Neuville, près Dieppe, 16 comparants sur 29 déclarent ne pas savoir signer ; aux Ventes-Saint-Rémy, 10 sur 16 : à Lintot. 10 sur 28 : à Saint-Just. 3 sur 12 font la même déclaration (1). Mais si grave que soit cette question, elle ne préoccupe guère nos cahiers. Huit seulement parlent de l'instruction primaire : ceux d'Ancourt. Blancmesnil, Bractuit. Chapelle- Bénouville, Grèges, Les Ifs, Thibermesnil. Wanchy (2). On remarquera qu'aucun bourg, aucune paroisse importante, ne figure dans cette liste. La gratuité est demandée par Grèges. La Chapelle-Bénouville, Thibermesnil. Enfin, tandis que la majorité de ces cahiers se contente de réclamer, comme les Ifs. u un maître d'école sachant bien lire et écrire, qui sera payé par les bénéficiaires «. celui de Thibermesnil nous donne un programme qui comprend même l'enseignement du latin aux garçons : <( Qu'on établisse des écoles gratuites dans les campagnes pour y enseigner les éléments de la langue française aux enfants des deux sexes, ainsi que l'écriture, l'arithmétique et les livres de compte, et à ceux du sexe masculin la langue latine, ce qui serait un moyen de faire fructifier le commerce et les sciences ». Quant

(1) Ailleurs le nombre des signatures est très faible par rapport à celui des comparants : ainsi à la Gaillarde 21 signatures seulement pour 63 comparants ; mais le procès-verbal ne contient pas la mention que les autres ne savent signer. Il faut ajouter que la signature, parfois dessin ou rébus informe, ne prouve pas une réelle instruction, ni même que celui qui signe sache vraiment écrire.

{2) Encore Wanchy, paraît-il s'occuper autant de l'intérêt du culte que de l'instruction : « Qu'il soit établi dans chaque paroisse de campagne un clerc pour l'instruction de la jeunesse et la décence dans l'admniistration des sacrements » art. 6.

III I! AI 1,1,1 A(. !•: I» Aitoi i;s

aux frais de roiKlalioii rt (rciil fcl icri, Ancoiirl, lîlanciia'snil, Grôjj^cs, Jjcs I l's soiil (raccoi'd pour |(>s l'air*' |)()rl('i' sur h'S bioiis (le iiiairimoric ( 1 ).

Si-iconts M KDic.Mix. - hcrchi^niy cl (ii'aincouil (Irnonc-cnt rii^iioraiHc des cliiniri.^itMis (!<; ('am|)a<,]fiH' ; l)(;rcliigny, }31ancmrsnil, Sainl-.\iil)in-siir-M(M' dcrnaiHlciit la (^oritiruialion d(^s cours (ra<M(MHli<'in('iil (''l;d)lis pai" raSsembl6(3 provinc.iahi pour f(>rm«'j' des sa<i('s-f<Mniii('s (•apal)l('S (2>. Grèges, Longueville, ThihtM'nicsnil dcmandoiil la fondation d'hôpitaux pour recueillir les iiuligiMds <( qui meiircMil sans secours ') (3).

Mœurs. — Quelques cahiers s'inquiètent aussi, pour des raisons religieuses à ce qu'il sennble, de la démoralisation des campagnes. Les uns, comme Criquetot et Tiiibermesnil, flétrissent le luxe et la débauche. D'autres, comme Grèges, dénoncent « les mauvais livres », funestes aux mœurs et à la religion. Gruchet-Saint-Siméon se plaint « des chansons obscènes et des liistoires ridicules » qui répandent « le libertinage et la superstition ». C'est pour les mêmes raisons que Gruchet demande la suppression des marchés des dimanches et fêtes et que Criquetot consacre tout un article à « la profanation des dimanches », qui « pourrait bien seule être cause de nos troubles » (4).

Cafés. — Mais il y a une question sur laquelle il faut insister parce qu'elle a conservé tout son intérêt: c'est la plainte, à peu près unanime, que nos cahiers élèvent contre les cafés et buvettes de campagne. L'introduction des cafés dans les villages de cette région était encore toute récente : elle datait à peine de quelques années : « Nous représentons à V. M., dit le cahier de Martigny (a. 4), que, depuis deux ans, il s'est multiplié dans les campagnes un nombre infini de cafés et que toute la jeunesse y court avec avidité, même les vieilles gens, qu'ils y passent les nuits à s'enivrer... ». Celui d'Omonville (a. 12) signale aussi « les prétendus cafés érigés depuis quelques années sans aucune permission, ni autorisation » et celui de Thibermesnil (a. 3) dit qu'ils se sont multipliés jusque dans les villages. Il semble bien, et ceci est inté-

(1) Cf. Ancourt, 8 ; Blancmesnil, 5 ; Les Ifs, 4, et surtout Grèges, 9.

(2) Cf. surtout Derchigny, 16, et la note.

(3) Longueville, 7. L'article réclame un hôpital par bailliage; Thibermesnil, 6, en réclame un de six lieues en six lieues. Cf. aussi Grèges, 9, qui veut qu'on les établisse, comme les écoles, dans les monastères supprimés.

(4) Cf. Criquetot, 5 et 7 ; Gruchet, 14 et 17 ; Grèges, 11 ; Thibermesnil, 2.

I \ I l<<il> l (l'IoN LUI

rossant à noter, que rot le invasion, pour parler roninu* nos cahiors, a roninioncé on Normandie par la lôi^ion dv I)i('pp<'. Dans le bailliage de Nonfcliâtol le nombre des paroisses qui mentionnent les eafés est assc^z restreint et ces paroisses sont les plus rapjirocbées de l)ie})pe. Les cahiers de Basse-Normandie, au moins ceux du ('otentin, ne mentionnent même j)as les cafés.

Nos cahiers ont très bien vu les dangers de cette extension des cafés jusque dans le? villages et les hameaux : jeu, fainéantise, débauche, ruine des individus et des familles, perte de la santé physique et morale, ils n'oubbent rien, pas même l'alcoolisme, dont le nom seul n'est pas encore trouvé. Voici par exemple ce que dit le cahier d'Arqués (art. 4) : « Demande ladite communauté et insiste sur la suppression de tous cafés et endroits publics de ce genre dans les campagnes en ce que ces lieux induisent à un luxe démesuré, à des dépenses journalières et à une débauche dont les effets sont des plus permicieux et funestes pour les familles dont ils énervent les misérables ressources, de même qu'ils en bannissent le goût du travail, de la culture et de la bonne intelligence, alors qu'ils altèrent la constitution et la })ropagation de Fespèce hum.aine ». On ne saurait exprimer avec plus de force et de précision le péril que le cabaret fait courir à l'individu, à la famille, à la nation entière. Quelques cahiers .vont plus loin encore et n'hésitent pas à lui attribuer les progrès du vagabondage, la recrudescence de vols et de crimes dont souffre la région (1).

La majorité des paroisses propose, com.me Arques, un remède radical : la suppression des cafés et cabarets des campagnes ; quelques-unes, comme Gruchet-Saint-Siméon, les tolèrent dans les bourgs et sur les grandes routes(2).Le^5 plus m.odérées demandent qu'on en limite le nombre et qu'on les soumette à une sévère police (3).

(1) Ci". Mesnil-Saint-(îorniain, 5 : « le rendez-vous et la retraite de tous les t'ainéauts et coquins dont le nombre s'accroît pareillement» et Saint-Ouensur-Braehy.a. 7 : «C'est la source de vols, pillages et massacres qui se commettent depuis trois ou quatre ans dans les paroisses circonvoisincs ». Cl", aussi Biville-la-Baignarde, 17. et Sainte-Geneviève, 22.

(2) Cf. (rruchet, 15 ; Mont-de-Bourg. 7.

(3) Cf. Greuville. 6 et Luneray. 2 — Sur la question des cafés il faudrait citer la moitié de nos cahiers. Nous indiquerons seulement les plus intéressants : Anglesqueville (Rem. 3^ partie) ; Arques. 4 ; Auffay. 5 : Bacqueville, 7 : Belmesnil, 6 : Bertreville, 9 ; Le Bourg-Dun. 4 ; Calloville. 2 ; Chapelle-Bénouville. 0 ; Criquetot. 5 : Douvrend. |Dol. 9) ; La Fontelaye. 5 ; Grèges, 11 ; Gruchet- Saint-Siméon. 15 ; Lamberville et Lammerville. 7: Martigny, Mesnil-Saint- (îermain. 5; ]\Iont-de-Bouro; 7; Omonville,12 ; Saint-Aubin-sur-Scie, 6 ; Saint-

Li \ lî A 1 1.1. iA(; i: I) vitoi i;s

CIIAPlTUi: V V. — Le Tiers Etat et les ordres privilégiés.

Avaiil (!(' lormincr cette introduction, il nous paraît utile de dire quelques mots de l'attitude du Ti(»rs VAul à Té^^ard du clergé et de la nobhvsse.

l^E Tiers Etat et le Clergé. — Dans le bailliage d'Arqués, comme dans toute la Normandie, les curés qui vivaient au milieu des cultivateurs et à peu près de leur vie. étaient en général bien vus et respectés. Quelques-uns ont délibéré avec leurs paroissiens (1) ; d'autres leur ont ouvert leur presbytère et ont probablement assisté aussi à la délibération (2). C'est au curé que Biville-la-Baignarde et Sainte-Geneviève veulent donner la présidence du tribunal municipal, Dracqueville et Tôtes, celle de rassemblée municipale.

La situation matérielle des curés variait selon les paroisses. Un certain nombre n'avaient qu'une portion congrue, insuffisante et souvent mal payée. C'étaient précisément les plus occupés, ceux des bourgs, au témoignage du cahier d'Auffay, précis et bien informé (3). Mais, dans la plupart des paroisses, le curé avait le tiers des grosses dîmes, les menues et vertes dîmes et les novales, dont le total était presque toujours supérieur à la somme de 700 1., fixée comme minimum de la portion congrue. D'autres curés enfin, et ils étaient assez nombreux dans ce bailliage, avaient la totalité ou la presque totalité des dîmes. Ce sont ces curés à gros bénéfices, que le cahier deFresies accuse «de se livrer dans le grand », et celui de Royviile, « de le disputer presque aux évêques pour la magnificence ». D'une façon générale, les cahiers, qui s'occupent de cette question, demandent que le curé soit

Denis-sur-Scie, 5 ; Saint-Ouen-sur-Brachy, 7 ; Sainte-Foy. 7 ; Thibcrmesiiil, 3 ; Varvannes, 7. Presque tous ces cahiers demandent la suppression des cafés de campagne. La Fortelaye veut même que tous les caies et vendeurs d'eau-dcvie au détail soient fermés et Sainte-Foy, que l'on détruise entièrement l'usage de vendre du café.

(1) A La Chaussée et à Ftibeuf. A Ribeuf le cahier a été écrit et signé par le curé.

(2) A Beauville, Bourg-Dun, Crespeville, Le Gouret, Saint-Nicolas-d'Aliermont, Saint-Ouen-sous-Bailly-en-Rivière, La Heuze, Louvetot.

(3) Auffay, 9.

I \ riKMi I C TIO \ LV

])ayé à proportion do sa cliargo (1), qu'on rolùvo Jo Iraitemont dos curôs à portion conjj^rnc» et qu'on leur laisse la jouissanre de la plus grande partie de la dîme. Quelques cahiers y voient du reste, un moyen de supprimer le casuel (2).

Nos cahiers, comme ceux de toute la Normandie, sont franchement hostiles au clergé régulier et surtout aux gros décima teurs, séculiers ou réguliers : évêques, chanoines, abbés commendataires, qui étaient si nombreux dans le bailliage d'Arqués. Nous y trouvons en effet comme seigneurs, patrons et bénéficiaires principaux : l'archevêque et le chapitre de Rouen, l'évêque de Clermont, abbé de Bonport, les abbés et les moines de Saint- Ouen de Rouen, de Fécamp, de Jumièges et de Saint-Wandrille, les Dames de Saint-Amand, le chapitre de Saint-Quentin-en- Vermandois. Quelques cahiers prétendent, non sans beaucoup d'exagération du reste, que le clergé possède les deux tiers des biens du royaume et que la presque totalité de ces biens, ce qui est plus exact, appartient au haut clergé et aux abbayes (3). Us estiment que ces biens avaient primitivement pour objet d'asourer l'entretien d^s églises, le service du culte et la subsistance des pauvres et ils se plaignent amèrement qu'ils soient détournés de leur but.

Si un seul cahier, celui d'Envermeu, accuse d'une façon générale le clergé de mener une vie licencieuse (4), beaucoup se plaignent du faste du haut clergé. « Ces prélats », dit le cahier de Royville (art. 8), et c'est peut-être une allusion à l'archevêque de Rouen, Dominique de la Rochefoucauld, «qui laissent leur diocèse pour aller à la capitale étaler le luxe des publicains et s'endormir dans la mollesse des sybarites, serait-ce un grand mal quand on les prierait aux Etats généraux de se défaire d'une partie de leur monstrueux superflu pour soulager les besoins de la patrie ? »

(1) C'est aussi ce que demande le cahier général du bailliage, 41 : « Que les portions congrues des bénéficiers à charge d'âme soient augmentées relativement aux charges du bénéfice et à la révolution dans la valeur de toutes choses ».

(2) Cf. Grèges, 13 et Longueil, 4. C'était une opinion assez générale en Normandie, bien qu'elle ne fût fondée sur aucun texte, que les curés décimatcurs ne devaient rien prendre pour administrer les sacrements.

(3) Cf. Auberville, Biville-la-Baignarde, Notre-Dame-d'Aliermont. Le cahier de (Tonneville dit que les réguliers ont les deux tiers du rçvenu des biens ecclésiastiques dans bien des paroisses, 3, et celui de Saint-Denis-sur- Scie qu'ils ont les deux tiers du revenu de la plupart des paroisses. Ces chiffres sont, comme nous le verrons, très exagérés.

(4) Envermoii. 14 « La licence des mœurs des ecclésiastiques mérite toute l'attention des Ktats ».

i.vi 11 M 1.1,1 \<; r. I) A iior ics

Ils l«Mii' i'('|M'()(Ih'iiI siiiloiil leurs litres S(Mirn(Miriaiix, leurs droits féodaux et Iciiis liaiilcs jiisliccs. " Il ii(> laiil jias. dit le même ('allier (ail. S), des reNcims immenses pour jeûner, il ne faut pas (ios droits de (liasse poui' se moi'tifii i* ; il ne faut [)as des seijrneuries et des hautes just ices pour être liund)les ». Ils rappell(;nt « à ces illustres et fameux oios déeimateurs « le souvenir de ces temps aposloTujues où tous les biens étaient communs » et ils eslimeid (ju'il est temps de les i'amen<*r aux maximes que le clergé |) réelle au peuple (1).

Mais le grief principal contre les réguliers et le haut clergé, grief très grave à une époque de disette et de crise industrielle, c'est qu'ils ne font aucun bien aux pauvres. « Les gros décirnateurs... paraissent insensibles à la misère des pauvres » (Le Gouret, 5). « Les abbés et les moines... dévorent la subsistance du pauvre, refusant même de les secourir dans les plus affreuses calamités; c'est ce qu'on éprouve tous les jours» (Saint-Hellier, 6) (2).

Les remèdes proposés sont radicaux. Certaines paroisses, considérant que les moines sont inutiles ou même à charge de rÉtat (3), demandent leur suppression « leur anéantissement », dit le cahier de Pommerval, où les dames de Saint-Amand lèvent la grosse dime. D'autres comme Ancourt, Fontaine-le- Dun, Grèges veulent qu'on applique l'ordonnance de 1764 et qu'on supprime les petites abbayes, où il n'y a qu'un nombre de moines insignifiant. Saint-Ouen-prend-en-Bourse veut même les réduire à deux par diocèse : une d'hommes et une de femmes. Beaucoup enfin, en particulier Bacqueville, Belmesnil, Biville-larivière, Bourg-de-Saâne, Gras ville, Fontaine-le-Dun, Envermeu,

(1) Saint-Donis-d'Acquclon, 7, et Saint-Denis-du-Val, 15. Cf. aussi Saint-Valéry-sous-Bures, 3 : « Le clergé, riche des aumônes de nos pères, doit se rappeler que, quand on lui a donné ces biens, c'était pour lui assurer une subsistance honnête et non pour secouer le joug de l'humilité en en faisant des riches, des barons et des marquis». Voir aussi Crosville, 9, et Fontaine-le-Dun, 3, ce dernier cahier, d'autant plus intéressant qu'il fait à l'article suivant une déclaration de catholicisme exclusif :« Conserver dans toutes ses prérogatives la religion catholique, apostolique et romaine, qu'elle soit seule unique et dominante». La note la plus âpre est donnée par Saint-Aubin-sur-Mer (Préambule, 3^ alinéa) « : Qu'on rapproche surtout les horreurs de la faim et de la nudité, qui dévore les familles indigentes, du faste indécent d'un riche bénéficiaire ».

(2) Voir aussi -Ardouval. Auberville qui cite un arrêt du Parlement de Toulouse de 1651 attribuant le sixième des biens du clergé aux pauvres, Avremesnil, Bacqueville, Beauville, Bonnetot, Boudeville, Bourg-de-Saâne, Brachy, etc., Guilmécourt et Lindebeuf qui se plaignent que l'abbé et les religieux de Saint-Wandrille ne fassent aucun bien ni à l'église, ni aux pauvres, etc., etc.

(3) Le mot inutile se trouve à Crosville, Derchigny, Glicourt, Guilmécourt, Graincourt, etc. Saint-Hellier les dit plus à charge qu'à profit à l'Etat.

I N in<)i> i <: rio.N i.vii

-( le

Omonvillc, otc, proposent de vendre an profil de ll^^lat noble )) des religienx. « La nation, dit ce (i(;rnier caliier, art. U, est trop éclairée ponr ne pas faire apercevoir qn(; ( 'est un ahns, et des pins i^rands, qne de leur laisser de pareilh^s propriétés et que le roi devrait bien s'en emparer et les vendre au profit de l'État, ce qui procurerait des sommes énormes (1) ». Le cahier général du bailliage reproduira cette demande dans son article 50. « Que toute seigneurie des gens de mainmorte, soit aliénée pour subvenir aux besoins de l'Etat ». Le revenu des abbayes supprimées, ou le produit de la vente de leurs domaines, sera employé, après prélèvement de pensions pour les moines, à nourrir les pauvres et à éteindre la dette de l'Etat. Quelques rares cahiers, comme nous l'avons vu, demandent aussi qu'il serve à développer l'instruction publique dans les campagnes (2) ; d'autres, qri'il serve à récompenser les services rendus à l'Etat (3). Mais un seul cahier va plus loin, celui d'Envermeu qui propose (art. 11) la saisie générale des biens du clergé et leur remise aux assemblées provinciales.

Quant à une réforme encore plus profonde de l'Eglise de France et à ses rapports avec Rome il n'en est pas question et l'on peut dire que l'influence des idées gallicanes, qui se manifeste d'une façon si curieuse dans certains cahiers du Cotentin, n'apparaît pas nettement dan!=' ceux du bailliage d'Arquts.

Noblesse, droits féodaux. — Le pays de Caux ne connaissait, qu'un régime féodal fort adouci. La noblesse de Caux avait subi, au cours de l'histoire, deux effroyables tourmentes : la conquête anglaise au XV^ siècle et les affreux ravages qui l'avaient accompagnée; au XVI^, les guerres de religion et leur triste épilogue au XVII^, la Révocation. Presque toute l'ancienne noblesse rural-.^ avait disparu (4). Des bourgeois de Rouen et de Dieppe, enrichis par le commerce ou par les charges, avaient

(1) Mênifi aolc dans le cahier de Royville, 10 : « Le cœur de tout patriote nage d'avance dans la joie quand il considère quelle riche moisson l'Etat peut recueillir de toutes ces sages réformes ».

(2) Cf. surtout Ancourt. 8. (îrèges, 9, veut qu'on convertisse les maisons supprimées en hôpitaux ou en maisons d'instruction ou de retraite.

(3) La Fontelaye, 16, Gonneville, 4, qui ajoute «cela ne blesserait enaueune manière le droit de propriété ».

(4) Il n'est pas sans intérêt de constater que dans cette région les vieux manoirs avec leurs douves, leurs ponts-levis, leurs tours, si nombreux encore en Basse-Normandie, ont à " peu près complètement disparu. Bien peu de demeures seigneuriales, maisons de campagne du reste phitôt que manoirs féodaux, remontent au delà du XVTI^ siècle.

i.\ m it M i.i.i \(; i; d Aiini' i: s

iu'liclr les ficl's \a<'aiils cL vi\ axaient pi-i.s le nom cL le LiLi'c; (1). Celle noii\-ell(» nohifîsse, foi'iïiôo (Tanoblis ou do bour^oois vivant nohlernenl , élail plus riche ([lie TancieniK! ; mais ollo ru; tenait au sol ni pai' ses soiis cniis, ni pai' ses liabitudos. Des droits féodaux, (Ile ifa i^HK-re retenu (|ue les droits strictement attachés à la ()ualité de })ropriétaire éminent du fiof : les banalités et h; droit (\v ('hass(\

Banalité. — La banalité de moulin, surtout dans la partie orientale du bailliage, celle qui est arrosée par la Scie, la Varenne la Béthune et TtCaulne, provoque des plaintes aussi vives que dans le bailliage de Neufchâtel. Elle est dénoncée par nos caliiers comme (( un esclavage odieux et ruineux » (Saint-Martin-en- Campagne^, « une servitude odieuse qui tient encore à la barbarie du régime féodal » (Les Ifs), «une servitude odieuse et tyrannique dans un gouvernement libre » (Ricarville). Le cahier de Fresles, en attribue l'origine à la violence des seigneurs et à la pauvreté des paysans. On lui reproche d'augmenter le prix du pain et de peser ainsi lourdement sur les pauvres. On accuse le meunier de dureté, de friponnerie. « Le meunier vole à deux mains le riche et le pauvre » (Fresles). « Ils forment une classe d'hommes bien difficiles à surveiller » (Les Ifs). En conséquence, on demande la suppression pure et simple de toute espèce de banalité ; quelques cahiers cependant stipulent une indemnité pour le propriétaire (2).

Droit de chasse. — Le droit de chasse n'était guère moins odieux, surtout depuis Tordonnance du duc d'Harcourt, du 14 août 1766, sur le désarmement des campagnes, et depuis les perquisitions et les arrestations, provoquées par les dénonciations des seigneurs, sous prétexte de port d'armes et de braconnage.

(1) Le cahier de Roy ville, dans le style ampoulé qui le caractérise, distingue « les vrais nobles, dignes descendants des chevaliers... et ces nobles factices, ces hommes nouveaux, qui ne sont gentilshommes que parce que leurs pères étaient les sangsues du peuple », 6. Nous avons indiqué, autant qu'il nous a été possible, pour chaque paroisse, le nom du seigneur ou des seigneurs principaux : un très grand nombre font partie du Parlement ou de la Chambre des Comptes de Normandie ; quelques-uns appartiennent au Parlement ou à la Chambre des Comptes de Paris.

(2) Sur la banalité on peut consulter au moins une quarantaine de cahiers, en particulier : Anglesquevillc-sur-Saâne, Auberville, Auffay, Bcrneval, Bivillela-Rivière, Croixdalle, Crosville-sur-Scie, Envermeu, Equiqueville, Etran, La Fontelaye, Fresles, 2, Freullevillc, Grèges, Hotot, Les Ifs, 6, Longucil, Martin-Eglise, 6, Meulers, ^Osmoy-sous-Bures, Ouville-la-Rivière, Ricarville, 4, Tocqueville, Saint-Aubin-le-Cauf, Saint-Denis-sur-Scie, Saint- Martin-en-Campagne, 5, Saint-Ouen-sous-Bailly-en-Rivière, Saint-Vaastd' Equiqueville, Saint-Valéry-sous-Bures, Wanchy, etc. — Pour l'indemnité, cf. Aubermesnil, 5.

I NTHOl» I «THiN LIX

L'irritation était vive dans le pays de Caux comme dans le roste de la Normandie. N'osant pas demander l'abolition du droit derliasse, nos cahiers flétrissent les abus auxquels il donne lieu, ils dénoncent le? seigneurp qui chassent avec leurs gardes et leurs chiens à travers les grains (Saint-Aubin-sur-Scie, Xotre-Dame-du-Parc). Ils les rappellent au respect des propriétés et des productions de la nature (Cropus). Ils dénoncent les petits bois, <( les hoquetons », que les seigneurs plantent dans la plaine comme réserve de gibier (Criquetot, La Gaillarde). Ils se plaignent du gibier, du lapin, « comme dangereux voisin (1) ^>, des pigeons qui dévorent un quart de la récolte (2), des corneilles et menus oiseaux, sans oublier les bétes sauvages des forêts du roi, les sangliers des forêts d'Arqués et d'Eawy, que les officiers de la maîtrise d'Arqués sont accusés de trop ménager (3).

Colombiers. — Les colombiers sont tout particulièrement attaqués : ils sont, comme le fait remarquer le cahier d'Heugleville-sur-Scie. u d'une bien petite utilité et d'un modique revenu et ils causent des dégâts affreux '\ Nos cahiers ne semblent pas se douter qu'ils constituent pour la plupart une usurpation : la coutume de Normandie, en effet, ne les autorisait que sur un plein fief de haubert. Deux solutions sont proposées : l'une, radicale, demande la destruction des colombiers (4); l'autre, plus modérée, se contenterait de leur fermeture à l'époque de la moisson et des semailles (5). Enfin, dans ce bailliage comme dans celui de Neufchàtel, beaucoup de paroisses réclament pour le cultivateur le droit d'avoir un fusil et de tuer les animaux nuisibles. C'est une protestation contre le désarmement dont nous avons parlé.

Usurpations des seigneurs. — L^ne dernière plainte est celle qui concerne l'usurpation des biens communaux, « des communes )>, par les seigneurs qui les enclosent ou les transforment en bois taillis et enlèvent aussi aux pauvres le moyen de faire paître leurs bêtes. Le fait nous est signalé par les cahiers de Criquetot, Fontaine-le-Dun, Grainville, Notre-Dame-du-Parc.

(1) La (iaillarde, 9. Voir aussi Arohellcs, Ardouval. Anncvillo. Callovillc, Freulleville, (^rain\ illi*. etc.

i2) Colmesnil, Saiut-Aubin-lo-Cauf. Sauqueniosnil.

jS) Fresles. La Frenay»-, FrouUeville.

i4) C'est Favis do la majorité. Ci. Anglcsquevillo, Bacque\ illi-. Biville-la- Rivière, Etraii, La Fontolaye, La Gaillarde, Keusfieville, Longueville, etc.

i5) Auffay, 7 : Calleville, 3: r>ivillo-la-Baignarde, 8 : Colmesnil; 4 ; Lindebeuf, 7 : etc.

LX 11 M Ml AI. I. Il A IH^IIJES

Clt'llc (jiit'sl ion, loi'l coiiiplr.xc du rcsh', se posail dans toute la Noi'iuaudic, m pai'l iculicr dans le (iolcnlin, où il reste (^rieoro lant (le hiens eoinniunaux cl où «'ll(» (l(»vail donner lieu à d'interminables procès <]ui se soni piolongés jiis(|u'au milieu du XIX^ siècle.

En terminant cette étude sui* les cahiers du haillia^e d'ArcjucF, nous constatons deux choses : la première, c'est que la question de l'ore^anisation du <jjouvernement, la question politique proprement dite, tient peu de place dans leurs revendications ; les questions économiques et sociales, les impôts, la culture, l'industrie et aussi là, comme partout, la réforme des abus de toutes sortes, qui pèsent si lourdement sur les campagnes, les préoccupent presque exclusivement. I^a seconde, c'est que cette région traverse en 1789 une crise très grave, due à la disette et au chômage ; la mendicité de jour et de nuit, et même à main armée, y a pris des proportions effrayantes : la situation y est en quelque sorte révolutionnaire avant la Révolution.

hii{li(m;kai>iiie

Page 1