LETTRE A M. LITTRÉ
Bordeaux, 7 janvier 1871.
Mon cher et vénéré concitoyen,
Vous m'avez autorisé à faire appel à votre concours pour telle œuvre qui pourrait se présenter dans le
cela aurait donné lieu aux attaques violentes de la part des journaux modérés, et d'un autre côté, j'aurais eu une manifestation populaire me reprochant justement de trop bien le traiter et me demandant l'égalité dans la détention.
« Je télégraphiai à M. Gambetta, et, au bout de cinq ou six jours, je dis à M. le prince de Joinville que je devais le faire reconduire à Saint-Malo. Je ne l'ai pas fait conduire par des gendarmes ni par des agents de police, comme le disent les honnêtes journaux dont je parle; je l'ai fait accompagner par le secrétaire général de la préfecture du Mans, le fils d'un de vos collègues, M. Joigneaux.
« M. le prince de Joinville m'a remercié avec une certaine effusion des soins que j'avais eu de lui; je lui dis que je l'avais traité seulement comme je désirais qu'on traitât les républicains quand on les arrêtait. »
gouvernement de la République. Je vous demande la permission d'user de cette autorisation.
Nous venons de rouvrir à Bordeaux l'École polytechnique. La plupart des cours seront professés par les titulaires eux-mêmes, qui se trouvaient absents de Paris au moment du blocus et qui n'ont pas pu y rentrer. Il est toutefois un cours pour lequel nous' manquons de professeur, et c'est à nos yeux un des plus importants. C'est le cours d'histoire et de géographie, que de cruelles expériences viennent de nous apprendre à ne plus dédaigner.
A la cérémonie de réouverture de l'Ecole j'ai eu l'occasion de prononcer un discours où je me suis appliqué à grandir, à exalter le rôle de la science dans le monde; où je me suis, autant que j'ai pu, inspiré des grands principes de la philosophie moderne, et où j'ai tâché de ramener l'Ecole polytechnique à l'ancien esprit de sa constitution, qui est l'esprit même de la Révolution française. C'est pour cette raison que j'ai mis le cours d'histoire générale au premier rang, et je vous demande, mon cher concitoyen, en souvenir des illustres fondateurs de l'Ecole polytechnique, les contemporains de Michel-François Littré, votre vénérable père, qui avait de si fortes et de si justes idées sur l'éducation publique, de vouloir bien distribuer aux jeunes gens des générations nouvelles un enseignement substantiel et solide, qui complète et développe leurs intelligences trop absorbées par des études exclusivement professionnelles.
Par là, la réouverture de l'Ecole polytechnique prendrait son véritable caractère. Votre enseignement marquerait un retour vers les vrais principes, et la République, fidèle à sa tradition, pourrait se féliciter d'avoir remis l'élite de la jeunesse française entre les mains de «l'instituteur », suivant la belle expression d<' la Convention nationale, le plus capable el le plus digne de la former, et de l'initier à la connaissance
des faits et des lois sur lesquels reposent les sociétés modernes.
Veuillez agréer, mon cher et illustre concitoyen, mes plus affectueux respects.
Léon Gambetta.
M. Gambetta quitta Bordeaux Je 16 janvier pour se rendre au camp de Laval et, de là, à Lille. Le ministre de l'intérieur et de la guerre adressa de Lille à la délégation les dépêches suivantes :
Lille, 21 janvier 1871, 4 h. 40 soir. — Gambetta, ministre intérieur et guerre, aux membres de la délégation, à directeur général personnel, à directeur sûreté générale, à directeur télégraphie, à délégué Freycinet , Bordeaux. — Je viens d'arriver à Lille après avoir quitté Laval jeudi soir à il heures. A Saint-Malo, le préfet maritime de Cherbourg avait mis à ma disposition l'aviso l'Hirondelle, qui m'a mis ce matin à Boulogne. J'ai entrepris ce long voyage qui me tiendra éloigné de vous pendant quelques jours de plus que je ne pensais, parce que j'ai cru bon de venir montrer aux populations du Nord depuis longtemps séparées du reste de la France, que le reste de la France ne cesse pas de compter sur elles, sur leur patriotisme et leur persévérance. En outre, je désirais depuis longtemps voir l'armée du Nord et son général en chef Faidherbe. Après avoir visité les autres armées, je devais à cette armée que la fortune semble vouloir éprouver à son tour, de lui témoigner que le Gouvernement veille sur elle. Pour toutes ces raisons, je crois mon voyage utile.
J'arrive à l'instant et je trouve comme toujours une po pulation qui a besoin d'être remontée, encouragée, soutenue, je vais m'y appliquer. Je ne sais combien de temps ma présence sera nécessaire. Mais à la suite de l'échec éprouvé par Faidherbe, échec qu'il ne faut pas s'exagérer, je crois qu'il y aura beaucoup à faire.
Je vous remercie tous des nouvelles que vous m'avez envoyées, nous sommes dans l'attente et dans l'anxiété au sujet de Paris qui a fait une sortie continuant hier. Je vous écrirai ce soir après ma journée.
Vu père de Mazure, va très bien.
Léon Gambetta.
21 JANVIKR 1871. 333
Lille, 21 janvier 1871, 5 h. 35 soir. — Intérieur et guerre à Chaudordy, délégué Affaires étrangères, Bordeaux. — Chiffrée.— J'ai à cœur de vous remercier de vos dépêches quotidiennes, surtout de celles qui contiennent des renseignements de guerre ; celle que vous m'avez fait tenir du ministre de France à Bruxelles est intéressante à tous égards. J'en tiendrai compte, mais je vous dirai franchement que je voudrais voir le ministre de France à Bruxelles commencer par se défier du système particulier qu'il paraît avoir adopté. Il signale avec beaucoup de raison les menées bonapartistes, mais il semble ne pas voir qu'il est entouré de créatures de l'ancien pouvoir. Je vous signalerai particulièrement le vice-consul de Mons qui se promène publiquement avec Granier de Cassagnac et qui se désigne lui-même par là au mépris des Montois. Je vous demande sa révocation immédiate.
J'aurais bien des choses à ajouter, mais je réserve tout cela pour nos entretiens. Préparez-vous cependant à m'accorder beaucoup.
Léon Gâmbetta.
Lillk, 21 janvier 1871, 6 h. 30 soir. — Intérieur à directeur général "personnel, Bordeaux. — Nous avons reçu, par Laval, une dépêche où il est question de diverses affaires intérieures, j'y réponds.
Télégraphiez, en mon nom, à Spuller, préfet Haute-Marne, qu'il apprécie si le sous-préfet de Langres doit être remplacé. Préfet Spuller doit être parti pour Langres maintenant.
Dites à directeur de sûreté générale, que Brousseau, envoyé par Trochu,est un messager qui se disait officiel, mais au résumé un simple messager. J'écris au préfet de la Loire au sujet de Baragnon.Je vous prie de donner tous vos soins à l'exécution des circulaires relatives au remplacement des anciens fonctionnaires. Je vous recommande la préfecture du Doubs; j'y attache beaucoup d'importance. Avez-vous i une dépêche du préfet du Calvados sur la nomination de Carnot en Normandie; y avez-vous répondu?
Léon Gambei r\.
Lillf., 21 janvier 1H7I, 7 li. 'M soir. — Intérieur « directeurt généraux intérieur, Bordeaux. — Je n'ai reçu que ce
soir à Lille la dépêche sur la sortie de Paris. Je hâterai mon départ le plus possible, mais en l'état et vu la nécessité de prendre la mer, je ne peux assigner de date précise à mon départ. J'ai, d'ailleurs, beaucoup à faire ici depuis l'échec de Faidherhe. Je m'en remets donc à vous, et compte que vous ferez bien eu me tenant au courant. Prévenez Freycinet. Nous n'avons pas encore, à l'heure qu'il est, de détails nouveaux sur la seconde journée de la sortie.
Léon Gambetta.
Lille, *22 janvier 1871, 12 h. 5 matin. — Guerre à délégué Freycinet, Bordeaux. — Je reçois votre dépêche de 5 heures et demie du soir. Vous savez maintenant oti je suis et pour quelles causes je suis revenu ici. Je ne reviens pas sur ce sujet. Comptez sur la grande hâte avec laquelle je ferai ici le nécessaire pour repartir le plus tôt possible ; mais ma présence était indispensable, d'après ce que j'ai pu voir, et y fera quelque bien.
Quant à l'affaire Charette, je vous prie de faire savoir, à qui de droit, que l'idée de ce grand commandement régional ne me paraît pas réalisable.
Je veux bien que l'on pense à donner à M. de Charette un corps de mobilisés à commander, mais quant à l'investir d'une autorité aussi vaste que celle dont on a parlé, voilà ce qui ne se peut admettre. Vous avez dû voir déjà certaines dépêches du préfet d'Angers qui s'effraye du commandement donné à Cathelineau, jugez de ce que seraient ses réclamations.
Écrivez en ce sens. La commission que M. de Charette a reçue de vous est d'ailleurs suffisante.
Un ballon vient de tomber dans le Nord. Les aéronautes sont dirigés sur Lille. Je vous enverrai des nouvelles aussitôt que j'en aurai. Mon impatience est égale à la vôtre.
Je vous remercie de votre dévouement; j'y compte toujours et vous prie, mon cher ami, de croire à tous mes sentiments *.
Léon Gambetta.
1. Cette dépêche répond à celle de M. de Freycinet du 21, 2 h. soir. Voir cette dépêche à sa date.
22 JANVIER 1871. 33ô
Lille, 22 janvier 1871, il h. ô* matin. — Intérieur à directeur général télégraphes, Bordeaux. Je vous envoie à traduire immédiatement la dépêche suivante1, qui m'est envoyée par des aéronautes, tombés hier près de Reims. Vous me la renvenez traduite en chiffre des préfets.
J'ai vu, avec quelque regret, que vous avez pris mon absence en mauvaise part. Vous devez savoir pourtant que j'ai presque toujours raison d'obéir à mes inspirations. Celle qui m'a poussé ici était excellente. Ma présence ici a produit un bien que vous ne soupçonnez pas. Croyez-moi, j'ai bien agi, je vous promets de partir aussitôt que possible.
Léon Gambetta.
Lille, 22 janvier 1871, 10 h. 50 soir. — Intérieur et guerre à directeur général et à délégué Freycinct, Bordeaux. — Nous avons passé toute la journée sans recevoir aucune dépèche de vous. Je n'ai donc rien à vous répondre, puisque vous ne m'avez rien dit. J'ai vu le général Faidherbe, je l'ai trouvé fel que je l'attendais, confiant dans le succès final. C'est une affaire de huit jours pour refaire ses troupes. Je dois le revoir demain. Cléray est revenu ici de Cherbourg. 11 m'a donné des détails sur Paris. Je l'emmènerai avec moi à Hordeaux, quand je partirai. Je ne puis encore assigner de date précise, mais je ferai mon possible pour abréger mon séjour.
Léon Gambetta.