‹ Dépêches, circulaires, décrets, proclamations et discours de Léon GambettaChapitre 29 sur 208 · PROCLAMATION AUX FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PROCLAMATION AUX FRANÇAIS

La proclamation aux Français parut dans le Bulletin officiel de la Délégation du gouvernement de la Défense nationale le 2 février. Une dépêche de M. Jules Favre, datée de Versailles, 28 janvier, à li h. 15 du soir, avait annoncé à M. Gambetta la capitulation de Paris, la conclusion d'un armistice de 21 jours et la convocation d'une assemblée pour le 15 février.

Bordeaux, le 31 janvier 1871.

Citoyens,

L'étranger vient d'infliger à la France la plus cruelle injure qu'il lui ait été donné d'essuyer dans cette guerre maudite, châtiment démesuré des erreurs et des faiblesses d'un grand peuple. Paris, inexpugnable à la force, vaincu par la famine, n'a pu tenir en respect plus longtemps les hordes allemandes : le 28 janvier, il a succombé. La cité reste encore intacte, comme un dernier hommage arraché par sa puissance et sa grandeur morales à la barbarie; les forts seuls ont été rendus à l'ennemi.

Toutefois, Paris, en tombant, nous laisse le prix de ses sacrifices héroïques pendant cinq mois de privations et de souffrances. Il a donné à la France le temps de se reconnaître, de faire appel à ses enfants, de trouver des armes et de former des armées jeunes encore, mais vaillantes et résolues, auxquelles il n'a manqué jusqu'à présent que la solidité qu'on n'acquiert qu'à la longue. Grâce à Paris, si nous sommes des patriotes résolus, nous tenons en mains toutce qu'il l'an' pour le venger et nous affranchir. Mais, comme si la mauvaise fortune tenait ànous accabler, quelque chose de plus sinistre et. de plus douloureux que la

chute de Paris nous attendait. On a signé, à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, lin armistice dont nous n'avons connu que tardivement la coupable légèreté, qui livre aux troupes prussiennes des départements occupés par nos soldats et qui nous impose l'obligation de rester trois semaines au repos, pour réunir, dans les tristes circonstances où se trouve le pays, une Assemblée nationale. Nous avons demandé des explications à Paris et gardé le silence, attendant, pour vous parler, l'arrivée promise d'un membre du Gouvernement, auquel nous étions déterminés à remettre nos pouvoirs.

Délégation du Gouvernement, nous avons voulu obéir pour donner un gage de modération et de bonne foi, pour remplir ce devoir qui commande de ne quitter le poste qu'après en avoir été relevé; enfin, pour prouver à tous, amis et dissidents, par l'exemple, que la démocratie n'est pas seulement le plus grand des partis, mais le plus scrupuleux des gouvernements.

- Cependant personne ne vient de Paris, et il faut agir; il faut, coûte que coûte, déjouer les perfides combinaisons des ennemis de la France.

La Prusse compte sur l'armistice pour amollir, énerver, dissoudre nos armées. La Prusse espère qu'une Assemblée, réunie à la suite de revers successifs et sous le coup de l'effroyable chute de Paris, sera nécessairement tremblante et prompte à subir une paix honteuse.

Il dépend de nous que ces calculs avortent et que les instruments mêmes qui ont été préparés pour tuer l'esprit de résistance le raniment, l'exaltent. De l'armistice faisons une école d'instruction pour nos jeunes troupes; employons ces trois semaines à préparer, à pousser avec plus d'ardeur que jamais l'organisation de la défense et de la guerre; à la place de la Chambre réactionnaire et lâche que rêve l'étranger,

installons une Assemblée vraiment nationale, républicaine, voulant la paix, si la paix assure l'honneur, le rang et l'intégrité de notre pays, mais capable de vouloir aussi la guerre et prête à tout plutôt que d'aider à l'assassinat de la France.

Français,

Songeons à nos pères, qui nous ont légué une France compacte et indivisible ; ne trahissons pas notre histoire; n'aliénons pas notre domaine traditionnel aux mains des barbares!

Qui donc signerait?

Ce n'est pas vous, légitimistes, qui vous battez si vaillamment sous le drapeau de la République pour défendre le sol du vieux royaume de France; ni vous, fils des bourgeois de 1789, dont l'œuvre maîtresse a été de sceller les vieilles provinces dans un pacte d'indissoluble union.

Ce n'est pas vous, travailleurs des villes, dont l'intelligent et généreux patriotisme s'est toujours représenté la France dans sa force et dans son unité comme l'initiatrice des peuples aux libertés modernes; ni vous, enfin, ouvriers propriétaires des campagnes, qui n'avez jamais marchandé votre sang pour la défense de la Révolution, à laquelle vous devez la propriété du sol et votre dignité de citoyens.

Non, il ne se trouvera pas un Français pour signer ce pacte infâme. L'étranger sera déçu. Il faudra qu'il renonce à mutiler la France, car tous, animés du môme amour pour la mère patrie, impassibles aux revers, nous i ('deviendrons forts etnous chasserons l'étranger.

Pour atteindre ce but sacré, il faut y dévouer nos cœurs, nos volontés, notre vie et, sacrifice plus difficile peut-être, laisser là nos préférences. 11 faut noua serrer tous autour de la République, taire preuve surtoul de sang-froid et de fermeté d'Ame. N'avons ni ions m faiblesses.

Jurons simplement, comme des hommes libres, de défendre, envers et contre tous, la France et la République.

Aux armes! aux urnes!

Vive la France! vive la République une et indivisible!

Léon Gambetta.

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