Décret du 12 octobre
Gambelta à Jules Favre, à Paris.
Tours, le 16 octobre 1870.
Nous avons reçu par MM. Traclet1 et Kératry2vos nouvelles des journées du 11 et du 13. Elles ont produit une immense impression dans toute la province et une vive émotion sur le corps diplomatique établi à Tours. A ce sujet, je vous annonce l'arrivée de M. Thiers dans deux jours. Nous avons ici le général Bourbaki3; il nous a donné des nouvelles de Metz, où nous avons encore quatre-vingt-dix mille hommes qni, par des combats incessants, continuent à retenir des forces imposantes autour d'eux.
Si Bazaine ne tente pas de sortir, c'est qu'il ne sait où se ravitailler en route, et Bourbaki demandait à rentrer dans Metz pour lui apprendre qu'il y a dans Longwy huit cent mille rations, ce qui lui permettrait de tenter l'aventure. J'ai essayé par Tachard de lui faire passer cet important renseignement, et j'ai gardé Bourbaki. Frédéric-Charles, qu'on dit remis de sa dyssenterie, serait parti pour Paris, d'après une dépêche du sous-préfet de Neufchâteau. M. Tachard, au contraire, mande de Bruxelles qu'il est à toute extrémité. Le bruit de la mort du général de Moltke nous arrive de tous côtés et paraît presque confirmé. Malgré la pointe audacieuse des Prussiens qui, maîtres
1. Parti de Paris le 12 octobre, par le ballon le Louis Blanc, atterri le même jour à Béclère (Belgique).
2. Parti de Paris le 14 octobre, par le ballon Godefroy Cavaignac, atterri le même jour à Brillon (Meuse).
3. Le général Bourbaki était sorti de Metz à la suite de la mission de M. Régnier auprès du maréchal Bazaine. A son retour d'Angleterre, il avait été appelé par M. Gambetta à Tours où il arriva le 14 octobre. Destiné d'abord au commandement de l'armée de la Loire, il fut, sur sa demande, chargé du commandement supérieur de l'armée du Nord et de l'Oise.
d'Orléans, menacent Bourges, nos affaires semblent devoir prendre bonne tournure, sauf du côté de la Normandie qui est envahie, l'ennemi occupant Gisors et Magny. La question de l'évacuation de Tours se pose comme faisant partie de nos plans de campagne. Nous hésitons encore entre Bordeaux et Clermont-Ferrand. Je ne peux vous laisser ignorer que, malgré l'animation des villes, les campagnes sont toujours très passives. Cependant, si les convois d'armes que nous attendons, et qui sont en route, nous arrivaient dans les délais annoncés, la face des choses changerait promptement, Nous formons des cadres et nous rajeunissons l'armée. Il serait trop long de vous indiquer l'ensemble des mesures prises : je tâcherai de vous en faire parvenir la liste prochainement. On espère rétablir le câble, grâce à l'énergie merveilleuse de l'inspecteur Richard et de ses aides. On pense que la rupture est du côté d'Argenteuil; Steenackers envoie une dépêche à Trochu pour lui dire de prévenir Mercadier du jour où une sortie aura lieu de ce côté, afin d'aviser et de rechercher du côté de Paris le point de soudure. A l'heure qu'il est, Lyon est complètement calmé; tous les prisonniers ont été relâchés. Marseille, malheureusement, nous donne des inquiétudes que je ne désespère pas de faire cesser à force de fermeté. La faiblesse du gouvernement de Tours l'avait jeté dans un discrédit profond en province; il est difficile de lutter à la fois contre les exaltés et contre les réactionnaires. Dos bruits de conspirations légitimiste et orléaniste circulent, et plusieurs de nos préfets sont en éveil. On annonce menu1 la présence de quelques prétendants sur notre territoire. Je fais surveiller avec circonspection, et si ces prétendants étaient
sez audacieux pour mettre le pied sur le sol, je ferais exécuter les lois.
M dgré l'occupation de Mulhouse, le général Cambriels se maintienl fermement de B ilfort à Besançon.
Cette dernière ville est tout à fait en état de défense et occupée par de l'artillerie de marine, servie comme vous le savez. On a donné, d'ailleurs, de nombreux commandements aux officiers de marine.
Tel est l'ensemble de la situation. J'ai la conviction que la prolongation inattendue de votre résistance et les préparatifs militaires de jour en jour plus considérables des départements déconcertent les envahisseurs et commencent à exciter les sympathies de l'Europe. Les bruits de médiation par la voie anglaise ou russe circulent avec une intensité croissante. Il faut faire à la Prusse une guerre de lassitude, avec prudence et ténacité; et nous la forcerons à reconnaître qu'en prolongeant elle-même la guerre, elle n'augmente pas ses chances et qu'au contraire, elle compromet le fruit de ses victoires. Nous vous avons envoyé de bons émissaires, et ce n'est pas notre faute si vous ne recevez pas plus souvent de nos nouvelles l. Salut fraternel.
Léon Gambetta.
Gambetta à M. le général Trochu, Paris.
(Expédiée par pigeon et arrivée le 18 octobre.)
Tours, 16 octobre 1870.
L'ennemi a occupé Orléans. Depuis hier, il passe la Loire et fait un mouvement prononcé sur Bourges, qui est parfaitement garanti2.
On estime ses forces de 60 à 70,000 hommes. Pour accumuler autant de troupes dans cette expédition,
1. Dépèche publiée en abrégé dans le Journal officiel (Paris) du 19 octobre.
2. Le général d'Aurelle de Paladines, qui avait remplacé le général de La Motterouge, venait d'établir son quartier général à Salbris (15 octobre). « Le camp de Salbris deviut le véritable berceau et l'école de l'armée de la Loire. » (Freycinet, loc. cit., p. 72.)
l'ennemi a dû dégarnir la ligne d'investissement de Paris. Cherchez le point dégarni et profitez-en.
Il doit y avoir là une excellente occasion de Caire une nouvelle sortie victorieuse. Ici nous vous admirons et nous voudrions vous imiter.
Léon Gambetta.
Steenackers à Jules Favre, à Paris.
Tours, le 18 octobre 1870.
Nos affaires militaires dans les Vosges nécessitant une direction tout à fait nouvelle et une impulsion plus vive, Gambetta a cru devoir y aller lui-môme. 11 est parti hier matin pour Besançon. Son absence ne durera que trois joins.
Les Prussiens sont toujours à Orléans, au nombre de quatre-vingt mille hommes, selon les uns, ou même de cent dix mille, selon les autres. Leur objectif semble être Dourges. On a pris des mesures en conséquence, et nous avons un espoir que je prie Dieu de vouloir bien réaliser. Il faut attirer très fortement l'attention de,Trochu et de Le FI ô sur ce mouvement considérable de L'ennemi. Car pour le faire, il a dû dégarnir Paris, et vous pourriez en profiter habilement. Beaucoup de nos renseignements prouvent qu'il y a une grande démoralisation dans L'armée ennemie. Elle trouve La guerre longue et s'en plaint. Elle est inquiète et tourmentée. La résistance de Paris remplit La France et Le monde entier d'admiration. Que Paris tienne bon, et le pays sera sauvé.
Gambetta déploie la plus grande énergie : on sent déjà sa présence el le résultat de son travail. Nous espérons vous en donner bientôt 1rs preuves.
Faites surveiller dans Paris L'arrivée de tous \<>< pigeons : je vous en enverrai souvent. Il ne faut pas que nos dépêches tombent en mauvaises mains. Recommandez à ceux qui amènenl les pigeons par ballons de ne les remettre qu'à moi-même à Tours.
S ENAI ÏERS.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Tours, le 19 octobre 1870.
Nous avons reçu par divers ballons Kératry, Lefaivre et Ranc l, qui nous ont donné sur l'état de Paris et sur les désirs du gouvernement des renseignements assez complets. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de regretter que, par aucun de ces messagers, on ne m'ait fait tenir la moindre dépêche. Il devient cependant de plus en plus indispensable de faire entendre à la province la parole officielle de Paris. La marche en avant des Prussiens sur la Loire et au delà de la Loire, la prise d'Orléans et l'abandon de la ligne des Vosges par le général Cambriels, qui s'est retiré à Besançon, ont douloureusement impressionné le pays.
La colère publique contre les généraux va croissant, et malheureusement, malgré les mesures les plus radicales pour créer de jeunes chefs, je n'ai encore pu rencontrer personne à la hauteur des événements. Cependant quand trouverons-nous un capitaine? Bourbaki a refusé le commandement en chef de toutes nos forces du Nord pour l'accomplissement d'un plan de guerre qui lui est personnel et dans le succès duquel il paraît avoir confiance. Il prétend reprendre Sedan, où se trouve un immense matérierd'artillerie qui nous a appartenu ; il espère aussi prévenir Bazaine. La levée des hommes et la constitution de l'armée de la Loire continuent avec une grande activité. Nous avons fait venir tout ce qu'il y avait de disponible en Algérie , on y a trouvé plus d'artillerie qu'on ne croyait en avoir. Gomme
1. Parti de Paris le 14 octobre, par le ballon le Guillaume Tell, atterri à Montpothier, près Nogent-sur-Seine, à la tombée de la nuit.
nombre, en comptant Lyon, Besançon, Belfort, le Centre et l'Ouest, on dispose de plus de deux cent mille hommes. Malheureusement, ce sont des troupes peu résistantes et mal commandées, et il est bien difficile avec de pareils éléments de prendre l'offensive. Nous avons reçu communication, par l'intermédiaire de M. Ranc, de la combinaison du général Trochu, qui consisterait à organiser un ravitaillement de Paris par le Havre et la rive droite de la Seine1. Cette combinaison sera soumise à notre
{. Voici, à ce sujet, la copie d'une lettre du général Bourbaki an vice-amiral Fourichon :