RÉGION DU NORD
« Lille, le 2o octobre, 1870.
a Monsieur le ministre et cher ami,
« Je recois votre lettre me proposant d'aller prendre le commandement de l'armée de Tours, et j'abandonne pour un instant le travail d'organisation d'une petite division de dix mille hommes, qui est en bon train, et celui de l'établissement le plus rationnel de la défense des places du Nord, et cela pour vous dire, ce que vous saviez depuis longtemps, que je me soumettrai aux ordres donnés par le gouvernement de la Défense nationale, et que, quelle que soit la position qu'il m'assigne, je ferai de mon mieux.
- D'après votre lettre, je crois que vous destinez l'armée de la Loire à passer sur la rive gauche de la Seine et à essayer, en forçant la ligne de circonvallation des Prussiens, de t;iire pénétrer un convoi de bestiaux et autres denrées dans Taris.
« Si, comme je le suppose, l'armée de la Loire est toujours à Vierzon, à La Ferté et à Blois, c'est donc une marche offrant le flanc droit de soixante-quinze lieues avant d'arriver à Rouen. Parvenu à ce point, je crois qu'en rappelant un peu de troupes du Pas-de-Calais, du Nord, et usant de celles de la Seine-Inférieure, "M pourrait se créer un masque qui rendrait le pas moins difficile. Mais, jusqu'à Rouen, l'ennemi pourra se con-
itrer bien facilement sur Chartres, sur Dreux, sur Bvreux, el ce sera un miracle s'il nous est possible de noua enlever à une action pendant une marche qui nous demandera quinze à seize joui
« Il est donc plus que probable que, pour accomplir ce mou-
conseil de guerre et discutée. Je vous ferai connaître sa décision; mais je dois vous dire que les positions actuelles de nos troupes nécessaires pour couvrir Bourges, Dijon, Lyon, ne me semblent pas permettre de songer à la réalisation de cette combinaison d'ici à quelque temps. M. Thiers n'est pas encore arrivé; mais il est annoncé de Saint-Michel pour demain, Kératry est parti, et Bourbaki s'est rendu à son poste. J'ai été obligé de quitter Tours pendant quarante-
vement, nous serons obligés d'accepter la bataille dans les environs de Mézidon, Bernay ou Lisieux.
« L'armée que vous venez^de créer est-elle apte à disputer avec ténacité le terrain ?
« Il faudrait à ce sujet consulter les divisionnaires, qui doivent commencer à la connaître ?
« Avez-vous pensé aux points qui doivent se trouver approvisionnés en pain, sucre et café.
« Car il ne faut pas songer, en marchant avec vivacité, à pouvoir faire faire le pain tous les jours et les distributions le matin.
« A ce jeu-là nous ne ferions pas deux lieues par jour!
« Votre armée est-elle organisée de manière à porter quatre jours de biscuit dans le sac et quatre jours de provisions avec des voitures de réquisition?
« La discipline est-elle devenue assez bonne pour que nos troupes ne se rebutent pas devant la pluie, la boue qui les attendent dans cette marche ?
« Car, rapprochés de l'ennemi comme nous le serons quelquefois, il ne faut pas penser à cantonner les soldats : il faudra que la plus grande partie bivouaque.
« Vous avez sans doute auprès de vous M. Thiers. Si vous pouviez avoir son avis au sujet de ce grand mouvement tournant, s'il était favorable, ce serait d'un grand poids dans la confiance qu'apporterait à son exécution l'officier général que vous en chargeriez.
« Si votre armée a pris des qualités de solidité, si elle a trois pièces de 12 par mille hommes, de bons artilleurs. et qu'on ne craigne pas le combat, il serait peut-être possible de beaucoup raccourcir la route à faire, en côtoyant de plus près la ligne de circonvallation de l'ennemi.
« Je raisonne, comme vous le voyez, dans l'hypothèse d'un mouvement s'effectuant par étapes normales. Si vous avez à Tours le matériel nécessaire pour transporter toute l'armée de la Loire par chemin de fer, le mouvement de concentration sur la rive droite de la Seine pourrait peut-être s'effectuer en cinq ou six jours.
« Je termine ma lettre, mon cher ami, en vous disant que, dans l'état désespéré de résistance où se trouve la France,
huit heures, appelé à Besançon par des dépêches qui annonçaient, en l'exagérant, la retraite du général Cambriels, qui, comme je vous le dis plus haut, a quitté les Vosges pour se replier sur Besançon. Cette retraite a causé une véritable émotion ; elle n'est pas le résultat d'une panique, ce qui était du plus fâcheux effet. Cet événement doit être attribué au peu de solidité des troupes de Cambriels, qui s'est exagéré peut-être les mesures de prudence à prendre, mais
j'essaierai avec courage et dévouement tout ce que l'on m'ordonnera de faire; mais si, au lieu d'être un agent de combat, j'étais un agent de pensée, je voterais pour un armistice et pour la paix.
« C'est peut-être un défaut d'éducation; mais, autant j'ai confiance dans les soldats qui ont le respect et la crainte de leurs chefs, l'amour de leur drapeau, autant je me méfie des ramassis d'hommes qui, sans discipline, sans connaissance de leurs officiers, doivent combattre en rase campagne. Dieu, qui protège la France, infligera peut-être un démenti à ma croyance, et j'en serai tout heureux.
« Je suppose que Trochu doit bien penser qu'au jour convenu et sur l'endroit convenu, l'effort que doit faire l'armée de Paris doit être formidable. Car si ce que l'on nous dit est vrai, il pourrait, en laissant trois cent mille hommes dans la place, sortir avec une armée de deux cent mille, parfaitement encadrés, avec une artillerie nombreuse et une connaissance complète des éléments qui doivenl combattre ensemble.
« L'armée de l'Est, le peu de troupes du Nord, l'armée de la Loiro, peuvent aider à la victoire en se compromettant, mais elies n'offriront jamais l'élément de succès que Paris présente à lui seul.
« Signé : Bourbaki.
« Pour copie conforme :
« L. Fourichon.
■ Le plan attribué au général Trochu consistait à porter l'armée sur le Havre et la faire remonter vers Paris par la rive droite de la Seine.
« Pour copie informe « L. Fourichon. »
« Signé : Bourdaki.
If. m. Freyci: i /or. rif,y p. 78) raconte, dans une note, pique du plan indiqué par 1<> général Trochu dai dépêche du 19 octobre el développé plus tard par ce général à l'Assemblée nationale, le 13 juin 1881.
qui est revenu sous Besançon pour se reformer et redonner du moral à ses troupes. Lure et Yesoul vont être occupées, et l'émoi est grand en Franche-Comté. J'ai pris les mesures nécessaires pour réorganiser promptement l'armée de l'Est; et, après conseil de guerre tenu hier à Besançon, il a été décidé que l'on tenterait de réoccuper les positions des Vosges par Belfort et sur les derrières des Prussiens, qui paraissent peu nombreux. Je m'occupe activement de couvrir Dijon, tête de ligne des chemins de fer qui rayonnent dans tout l'Est. J'ai vu à Besançon le général Garibaldi, qui va commencer ses opérations : il a été partout accueilli avec faveur. Quelques têtes chaudes voudraient le voir à la tête de toutes nos forces dans l'Est; mais je lui ai maintenu avec énergie son caractère de chef des volontaires. L'esprit des populations dans l'Est est excellent.
Il n'y a d'ailleurs qu'à se féliciter de l'attitude générale des départements. Sans doute, à la faveur des compétitions électorales, le pays s'était divisé et les partis monarchiques reparaissaient dans la lice. Mais aujourd'hui tout va mieux; Lyon, notamment, est tout à fait rentré dans l'ordre, et le préfet, naguère si attaqué, a passé dimanche une revue de cinquante mille gardes nationaux, qui lui ont fait le plus chaleureux accueil. A Marseille, les difficultés sont plus grandes. Je suis en conflit avec Esquiros au sujet de la Gazette du Midi, qu'il a suspendue, et de l'expulsion des Jésuites1. Je reçois délégués sur délégués, mais je ne céderai point sur la question de principe. La ferme attitude de Paris est encore notre plus grande force, et je ne puis vous peindre l'admiration que l'exemple qu'il donne inspire à tous ceux qui causent des affaires publiques. Si Paris est la plus
1. Cf. Chap. VII, dépêches adressées au préfet des Bouche s-du- Rhône.
grande force de la France, il est aussi la grande force de la République.
Nous recevons des nouvelles de vos proches à tous : tous vont bien.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Tours, le 20 octobre 1870.
Dans la journée du 18 octobre, la ville de Châteaudun (Eure-et-Loir) a été assaillie par un corps de 5,000 Prussiens. L'attaque a commencé à midi et demi sur tout le périmètre de la ville, dont les rues intérieures étaient barricadées ; la résistance s'est prolongée jusqu'à neuf heures et demie du soir. Les francs-tireurs de Paris, la garde nationale sédentaire de Ghâteaudun ont rivalisé de courage et d'énergie. A un moment, la place de la ville était couverte de cadavres prussiens. On estime les pertes de l'ennemi à plus de 1.800 hommes. La ville n'a pas été occupée; elle a été bombardée, incendiée, et les Prussiens ne se sont établis que sur les ruines. L'incendie dure encore. Ces détails ont été rapportés par M. de Termon, receveur des postes, qui a brillamment fait son devoir. Le commandant de la garde sédentaire, M. Tes tanière S, a été tué à la tête de son bataillon. La résistance de Ghâteaudun, ville ouverte, peut être mise en regard des pages les plus héroïques de notre histoire1. Par un décret, la délégation du Gouvernement ouvre un crédit pour subvenir aux besoins des familles de Ghâteaudun *.
Ce décrel porte que cette noble petite cité a bien mérité de la patrie :î.
Léon Gambetta.