Cf. Freycinet, la Guerre en province, ch. iv
bien supérieur à celui pendant lequel la Prusse espère prolonger la guerre d'invasion.
La fabrication des armes de guerre de toute sorte a reçu une impulsion jusqu'ici inconnue. De l'aveu de tous nos officiers, la Prusse doit ses succès au nombre et à la puissance de ses canons : il faut lui en opposer un nombre égal, sinon supérieur. Tous les ateliers de l'État, y compris ceux de la marine, sont en pleine activité ; toute l'industrie privée s'est offerte ou a été mise en réquisition pour la production des canons et des mitrailleuses, ce qui n'empêche pas l'acquisition au dehors. Chaque département fournit par cent mille âmes de population, une batterie destinée aux gardes nationaux mobilisés, et fabriquée, sous la direction de l'État, suivant les types réglementaires. Il en est de môme pour les harnais et les affûts. Au 1er janvier, nous aurons un matériel formidable. Le rejet de l'armistice légitime et commande un pareil ensemble de mesure et d'efforts.
V. — Enfin vous tracez le tableau de l'anarchie déchaînée sur la France. J'ignore si le témoin, oculaire ou prétendu tel, qui vient de parcourir la France et de vous renseigner, a des droits sérieux à votre confiance. Je n'ai qu'une réponse à faire : cette confiance a été surprise.
Vous parlez d'actes arbitraires, violents, que commettent nos agents ; vous parlez de dissolution sociale. Ce sont là de pures exagérations de langage, bonnes tout au plus à satisfaire la rancune des partis hostiles. Mien de vrai au fond. L'ordre le plus complet règne à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Limoges, à Bordeaux1. Les effervescences qui se produisenl à la
1. A la date du 9 novembre 1870, la tranquillité avait été en effet rétablie dans 1rs départements «lu Midi. A Lyon, lea Irentedeui membres du comité fédéraliste avaient été arrêtés par ordre de M. Challemel-Lacour, préfet du Rhône, et L'ordre m' fui plus troublé A partir do cet acte de vigueur jusqu'à la bataille de Nuits et l'assassinat du commandant Arnaud (20 décembre).
12p DEPECHES AU GÉNÉRAL TROCHU ET A JULES FAVRE.
suite du désastre de Metz, ne sont et n'ont jamais été que la protestation véhémente de conscience française contre un crime odieux. Quand il a été pris des mesures excessives par nos agents, sous la pression des populations, il m'a suffi de rappeler la règle et la loi, l'intérêt de la République, pour être obéi, même des plus ardents. Tout le monde peut-il aujourd'hui en dire autant ?
Cessez donc de prêter l'oreille aux discours de personnes étrangères au parti républicain, et reconnaissez au contraire avec moi la prodigieuse magnanimité de ce parti qui, après avoir subi vingt ans de proscription et de misère, ne se laisse aller à aucun mouvement de colère, à aucune velléité de représailles contre ceux qui cependant jouissent encore des positions créées par l'Empire; de ce parti qui n'a, pour vle moment, d'autre passion que de prouver au monde que la patrie est incarnée dans la République. C'est à ce dernier point de vue qu'il s'est placé pour juger la journée du 31 octobre et la trouver détestable et coupable au dernier chef. C'est de ce point de vue qu'il part pour refuser la paix, qu'il sent devoir être déshonorante aujourd'hui, et pour rejeter des élections qui ne pourraient donner qu'une Chambre réactionnaire. Il résume actuellement ses aspirations vers le gouvernement de la Défense nationale, qui doit devenir le gouvernement de la Revanche nationale.
Je ne veux pas clore cette dépêche sans m'expliquer définitivement sur le caractère de nos rapports et sur les moyens de faire cesser, sans péril pour la chose publique, des dissentiments politiques que chaque jour de séparation ne fait qu'aggraver.
Yous trouvez que la délégation de Tours ne représente point fidèlement votre pensée et votre méthode gouvernementale. C'est à merveille. Mais il est impossible que nous attendions, pour résoudre les difficultés incessantes qui s'offrent à nous, vos avis ou
même vos autorisations. Les contradictions et les divergences sont fatales dans nos situations respectives; vous sentez maintenant que l'on commit une faute en isolant et en divisant le pouvoir1. Il n'est qu'un remède : transporter la majorité du Gouvernement, c'est-à-dire le pouvoir môme, hors des murs de Paris. Gela est, d'ailleurs, réclamé de toutes parts.
Les trois services principaux, condamnés à l'immobilité par votre blocus, exigent la présence des trois ministres placés à leur tête. Ce n'est pas de Paris que l'on peut diriger les finances, l'instruction publique, la diplomatie. Adjoignez-vous un quatrième de nos collègues et venez en province. La direction des affaires recouvrera toute son unité, et la méthode politique que vous voulez faire prévaloir sera d'autant mieux suivie que vous l'appliquerez vous-même. M. Thiers, à qui j'en ai parlé, goûte parfaitement cette solution de tout conflit. Il va même jusqu'à dire qu'il obtiendrait de M. de Bismarck, au cas où le ballon vous répugnerait, les facilités nécessaires pour la sortie de Paris des membres du Gouvernement.
Après le plébiscite qui vous a consacrés, vous apprécierez si cette solution est compatible avec l'état de Paris, dont la garde suprême resterait aux mains du général Trochu.
J'aurais beaucoup à vous dire sur la mission de M. Thiers et les conséquences du rejet de l'armistice, mais je remets ces développements à une dépêche ultérieure.
Léon Gambetta.
Sauf quelques expressions un peu trop vives de notre ami Gambetta, et que pourtant le ton de votre dépêche fait comprendre; sauf aussi quelques appréciations politiques relatives à la paix et aux élections, je ne puis qu'approuver
1. M. Gambetta avait <;i<; partisan, dès le premier jour, du transfert du Qouvernemenl en province.
cette lettre, qui résume si bien nos travaux de tous les jours, et, je puis dire, les pensées et les préoccupations de nos nuits. Je m'arrête en vous envoyant néanmoins mes plus alfectueux souvenirs, et en vous disant que le plus vif de mes vœux est de vous voir avec nous poursuivre cette œuvre immense et patriotique. En attendant, admiration aux Parisiens !
Ad. Crémieux.
Je me joins à mes collègues, avec le sentiment d'un homme qui a toujours été uni et qui est résolu à l'être inébranlablement, de pensées et d'intentions, avec le Gouvernement de Paris.
Glais-Bizoin.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
(Publié dans le Journal officiel du 15 novembre 1870.)
Tours, le 11 novembre 1870.
L'armée de la Loire, sous les ordres du général d'Aurelle de Paladines, s'est emparée hier d'Orléans après une lutte de deux jours. Nos pertes, tant en tués que blessés, n'atteignent pas 2000 hommes1; celles de l'ennemi sont plus considérables. Nous avons fait plus d'un millier de prisonniers et le nombre en augmente par la poursuite 2. Nous nous sommes emparés de deux canons, modèle prussien; de plus de vingt caissons chargés de munitions et attelés, et d'une grande quantité de fourgons et voitures d'ap-
1. « Nos pertes, dans cette journée ont été d'environ 1,500 hommes tués ou blessés. » (D'Aurelle, rapport officiel.)
2. « La journée du 9 eut pour résultat d'obliger l'ennemi à évacuer non seulement toutes les positions retranchées qu'il occupait derrière le Mans et les environs d'Orléans, mais encore d'abandonner en toute hâte cette ville, en laissant entre nos mains plus de 2,000 prisonniers, sans compter tous les blessés. Une reconnaissance, poussée jusqu'à Saint-Péravy, s'empara de 2 pèces d'artillerie, d'un convoi de munitions et d'une centaine de prisonniers dont cinq officiers. » (Même rapport.)
provisionnement. La principale action s'est concentrée autour de Coulmiers, dans la journée du 9. L'élan des troupes a été remarquable, malgré le mauvais temps.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Tours, le 13 novembre 1870.
Nous vous avons annoncé notre mouvement offensif sur Orléans, qui a été repris après deux jours de marche, pendant lesquels deux gros combats ont été livrés, à Baccon et à Coulmiers, où nous avons fait 2500 prisonniers, tout compte fait, et où nos troupes ont fait preuve du plus vigoureux élan. Nous occupons fortement les approches de la ville, en avant de la route de Chartres et de Paris. Nous sommes couverts sur notre droite par la forêt d'Orléans, occupée fortement par le général des Pallières, dont les grand'gardes vont jusqu'à Arthenay; notre centre est à Chevilly, Cercottes et Gidy; notre gauche, aux Ormes, jusqu'aux environs de Saint-Péravy l. Avec le concours des ouvriers et des ingénieurs des quatre départements limitrophes, sous la direction du génie, on élève des fortifications passagères, des redoutes en terre qui seront armées de pièces de marine, servies par drs marins. Nous cherchons à établir un solid-' camp retranché qui nous permette de repousser un retour offensif des Prussiens, lequel parait devoir être formidable, car ils massent entre Chartres, Toury, Étampes et Pithiviers, des forces énormes pour nous barrer le chemin de Paris. Peutêtre jugerez-vous opportun de les inquiéter vivemenl
I. cf. L'ordre général du M novembre. (D'Aurbllb, la pre de ta Loire, p. I I
dans cette direction, ou, mieux, d'essayer du côté de la Normandie une vigoureuse trouée qui vous permettrait de faire sortir de Paris, désormais inexpugnable, près de 200000 hommes qui ne sont plus nécessaires à sa défense et qui, en tenant la campagne, feraient contrepoids aux forces que Frédéric-Charles amène de Metz.
A ce sujet, je vous dirai que vos trois derniers ballons ont été saisis par les Prussiens, ce qui nous laisse sans nouvelles et dans les plus cruelles angoisses sur votre état1. Il est impérieusement nécessaire de lancer un nouveau ballon, à l'aide duquel vous nous feriez connaître par chiffres — en recommandant bien au porteur de ne jamais brûler la dépêche, ce qui est arrivé trop souvent, notamment à Jouvencel et à Reitlinger, — et d'une manière tout à fait précise, jusqu'à quel terme vous pouvez aller, au point de vue des vivres. La connaissance de cette échéance fatale nous est indispensable pour agir avec sagesse et maturité.
L'état intérieur de la France est complètement satisfaisant. L'ordre le plus parfait règne à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Perpignan et à Saint-Étienne. L'ennemi a évacué Dijon, et l'administration préfectorale y a repris son cours. Vous pouvez donc hautement affirmer que notre gouvernement est partout respecté et obéi, et que toute l'effervescence excitée par l'abominable trahison de Bazaine, dont nous avons aujourd'hui l'irrécusable preuve, est maintenant calmée sur tous les points du territoire. Les coteries légitimiste et orléaniste persistent à demander des élections, dont la masse générale paraît peu se sou-
1. Les ballons la Bretagne, le Galilée et le Daguerre, partis de Paris les 27 octobre, 4 et 12 novembre, avaient été pris par les Prussiens. La Ville de Châteaudun (6 novembre) et la Gironde (8 novembre) avaient atterri à Reclainville (Eure-et-Loir) et Granville (Eure).
cier : elles vont même jusqu'à demander des élections sans armistice. M. Thiers est à la tête de ce mouvement, malgré le refus opposé par vous k cette proposition, dans l'entrevue que vous avez eue avec lui aux avant-postes. Je désire connaître, d'une façon catégorique et pour ma gouverne, votre avis sur des élections sans armistice, car les mêmes personnes s'acharnent à présenter le scrutin parisien du 3 novembre comme une démonstration de la capitale en faveur d'un armistice et des élections. Vous savez, en ce qui me concerne personnellement, ce que je pense des élections et à quelles conditions exclusives je pourrais consentir à y faire procéder.
L'étal extérieur de l'Europe présente, au contraire, de graves complications. Vous avez dû recevoir de votre représentant pour les affaires étrangères une communication au sujet de la circulaire du prince de Gortschakoff, de laquelle il résulte que la Russie se considère comme absolument déliée des stipulations du traité de Paris de 1856 '. L'Angleterre paraît avoir ressenti une extraordinaire émotion du fond et de la forme de cette circulaire. Elle a immédiatement9 envoyé à Versailles, M. Odo lïusscll pour y demander des explications sur deux points : 1° si la Prusse persiste à repousser l'armistice avec ravitaillement: LJ° si la Prusse esl au courant des desseins de la Russie, el quelle esl son attitude 3. On ignore encore le résultat de cette mission.
Quelle que soil la gravité de la détermination prise par la Kussie louchant le trait"'' de 1856, je n'y vois qu'un événement favorable à nos affaires, si nous nous conduisons avec réserve et si nous attendons les événements ultérieurs pour nous prononcer au mieux
irculaire du prince Gortschakoff but le traite de paix *!«' de Tzarl tobre 1870.
/ ' Odo Russell, i~ février 1871.
de nos intérêts. En effet, ou l'Angleterre, après quelques vaines démonstrations, se résignera à subir les prétentions de la Russie, et alors toute intention de notre part à prendre parti pour elle nous aliénerait sans compensation le cabinet de Saint-Pétersbourg, ce qui aggraverait notre situation ; ou bien l'Angleterre se sentant menacée, prendra une attitude décisive et énergique, de nature à ébranler et à attirer à elle l'Autriche, l'Italie et l'Espagne, et, le cas échéant, nous demandera notre coopération : dans cette dernière hypothèsç, l'état de l'Europe et de nos affaires serait sensiblement amélioré '. Enfin et comme troisième chance possible, toutes ces questions soulevées à la fois pourraient bien amener un congrès général, pour soumettre toutes les difficultés pendantes à l'arbitrage de l'Europe.
En présence d'aussi considérables problèmes, vous avez bien à Tours un représentant sûr, capable et qui sait tout le prix de la prudence ; mais vous trouverez peut-être bien affligeant de n'avoir pas, auprès des autres puissances, des ministres sur les lumières et l'autorité desquels vous puissiez compter. Le rôle de la diplomatie de la République française devient de jour en jour plus important et plus difficile, Le personnel que vous connaissez est évidemment insuffisant ; le double échec de M. Thiers lui-même, à Saint-Pétersbourg et à Versailles, éclate à tous les yeux. Il en a lui-même conscience, et c'est ainsi que je m'explique la persistance et l'animation qu'il met à vouloir faire renaître des questions intérieures. Je ne vois guère de solution que dans votre sortie de Paris, et je désire ardemment vous voir partager mon sentiment à cet égard.
A un point de vue général, et pour résumer mon
1. « Les instructions de M. Odo Russel étaient très larges; on ne lui avait point interdit d'aller jusqu'à la menace et de prononcer le mot de guerre. » (Sorel, loc. cit.), p. 93.
jugement sur l'ensemble de la situation, je la trouve fort améliorée depuis huit jours, et c'est aussi le sentiment qui se manifeste dans les diverses publications de l'étranger. Toutefois, il ne faut point perdre de vue que les incidents diplomatiques récemment soulevés peuvent nous jeter dans les complications européennes les plus redoutables, et peut-être même amener une guerre générale. Nous avons, au milieu de tous ces événements, un grand rôle à jouer, et c'est là le premier résultat delà résistance de Paris et de la prolongation de la lutte, effort et résistance dont tout le mérite doit être attribué à la force du principe républicain, qui seul a soutenu les populations et les agents supérieurs, on compte avec nous autant que jamais, et nous pourrons selon les chances, faire nos conditions à telle ou telle grande puissance européenne qui aura besoin de notre alliance, soit pour satisfaire son ambition, soit pour sauvegarder son rang et ses intérêts. Mais il ne vous échappera pas que pour jouer un tel rôle, la République française a besoin de confier ses affaires à un personnel capable, expérimenté et bien pénétré des ressources matérielles et morales dont la France dispose, non seulement pour se défendre à l'intérieur, mais pour continuer sa mission traditionnelle en Europe.
Comme nouvelles, j'ai à vous mander, de la part du délégué dos affaires étrangères, que l'espionnage, pour le compte de l'ennemi, se fait souvent par des gens de la colonie américaine-allemande. Redoublez de vigilance à cet égard. Je vous dis aussi, sous toutes réserve-, que M. Thiers lient d'une personne dont il me charge de vous rapporter les assertions, qu'un des trois généraux dont le nom commence par un S... et qui entoure le général Trochu, serait en relations aw L'ennemi. Enfin, il nous est venu de Belgique l'avis que les forts de Vanves et d'Issy pourraient bien èlre minés, à L'heure qu'il est, par les travaux
souterrains des Prussiens. Vous comprenez que si nous vous donnons ces renseignements, c'est sous réserves, mais aussi pour que vous puissiez en tirer parti, s'il y a lieu.
Nous recevons journellement, de vos parents et amis, des lettres que nous ne pouvons vous faire parvenir, mais nous pouvons vous dire que tous vos proches sont en parfaite santé. Je ne nomme personne ne voulant pas faire de jaloux.
Salut fraternel,
Léon Gambktta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
(Publiée en partie dans le Journal officiel du 19 novembre.)
Tours, le 16 novembre 1870.
Je vous ai mandé avec la plus grande exactitude, par la voie des pigeons, tous les faits de la politique courante. Malheureusement j'ignore, depuis le 9 novembre, si mes communications vous parviennent. Les derniers ballons que vous nous avez envoyés ont été capturés par les Prussiens. Toutefois, l'ingénieur Fernique a pu se sauver à Auxerre et doit être ce soir à Tours. Malgré mes incertitudes sur la sûreté de nos rapports, je n'hésite pas à vous tracer un nouveau tableau de notre situation intérieure et extérieure.
Au dedans, l'ordre le plus parfait règne sur toute l'étendue du territoire, et nos ressources militaires commencent réellement à prendre une tournure tout à fait satisfaisante. Outre les 200000 hommes qui sont en ligne sur la Loire, et dont le point culminant est Orléans, nous aurons, 1er décembre, une nouvelle armée parfaitement organisée et munie de tout, qui comptera 100000 hommes, sans parler de près de 200 000 mobilisés prêts à marcher au feu à la même époque, mais tout à fait en seconde ligne.
Nous occupons fortement Orléans et les deux rives de la Loire, à droite et à gauche, derrière des fortifications passagères, prêts à recevoir vigoureusement le retour olîensif que préparent les Prussiens, et qui sera formidable, car nous allons avoir sur les bras la plus grande partie de l'armée de Frédéric- Charles, qui, jointe aux Saxons et aux Bavarois, nous présentera une force de près de 250000 hommes, à ce qu'on assure1. Évidemment les Prussiens ont dû dégarnir leurs lignes d'investissement, notamment du côté de Versailles : on disait même hier que le roi, ne trouvant plus le lieu assez sûr, s'est transporté à Beaumont. Nous comptons être attaqués samedi ou dimanche. Nos troupes sont pleines d'entrain. Elles occupent des positions bien choisies et bien couvertes. Nous pouvons vous assurer qu'elles ne seront point enlevées de vive force. C'est à vous de décider si le moment ne vous semble pas favorable pour tenter une vigoureuse sortie, soit dans la direction de Versailles et d'Orléans, soit au contraire tout à fait à l'opposite. Notre succès d'Orléans a excité au plus haut point les sentiments patriotiques dans la nation, et les préparatifs de défense sont poussés avec une prodigieuse activité de tous côtés : les plus tièdes sont entraînés. Je prends à ce sujet la liberté de vous dire que la publication que vous avez faite de la formation de trois armées dans Paris et les résultats du vote plébiscitaire, qui ont mis en lumière vos ressources militaires actives, ont détermine un mouvement d'opinion qui réclame une énergique action, une vigoureuse trouée de votre part. Je vous fais d'ailleurs connaître ces exigences de l'opinion, comme c'est mon devoir, sans m'y arrêter plus que de raison, vous laissant les juges suprêmes
l . Deuxième armée allemande et subdivision d'armée du grandduc de Mecklembourg-Schwerin.
des chances de réussite, et du choix du jour et de l'heure propices à une pareille entreprise.
Au dehors, l'Europe a manifesté, au sujet du récent succès de nos armes, autant d'intérêt que d'étonnement. Elle mettait en doute l'existence de nos forces : ses doutes sont aujourd'hui dissipés, ses sympathies nous sont revenues, et la réapparition de la question d'Orient leur donne une vivacité qui ne peut que s'accroître, au milieu des complications que cette difficile question soulève. Nous en recevons des témoignages irrécusables, aussi bien par la voie des journaux que par la conversation de ses représentants autorisés. Plusieurs d'entre eux montrent une véritable sollicitude à l'égard de Paris et de la conservation de notre précieuse armée de la Loire. Nous tenons le plus grand compte de ces démonstrations, malgré ce qu'elles ont de subit. Mais, comme nous les croyons inspirées surtout par le sentiment profond et légitime du rôle considérable que la République française peut être appelée à jouer dans les graves événements à la veille de surgir en Europe, nous profitons de l'occasion qui nous est offerte de relever hardiment la tête et de parler de l'avenir, comme il convient à une grande nation que beaucoup croyaient abattue et qui n'a rien perdu de son prestige ni de sa force, sans toutefois nous écarter des règles de la prudence et sans méconnaître ce qu'il y a de sage dans les observations pleines de sympathie des diverses puissances. Jusqu'à présent, la circulaire du prince Gortschakoff, relative à la revision du traité de 1856, n'a guère produit qu'une vague impression de surprise : il semble que l'Europe s'y attendît, mais ni aussi tôt, ni dans la forme où cette revision a été annoncée; seule l'Angleterre paraît plus émue que les autres puissances, et rien ne se comprend mieux. A Londres, la Bourse a baissé deux jours de suite, et les journaux commencent à tenir un langage sévère. Tout le monde s'ac-
corde à reconnaître que notre situation diplomatique s'est considérablement améliorée.
Sauf de rares exceptions, on ne parle plus ni d'élections, ni d'armistice. Le refus de ravitailler Paris a été unanimement blâmé et attribué à M. de Bismarck; on n'a voulu voir dans ce refus qu'un stratagème pour affamer Paris et donner aux troupes dégagées par l'abominable trahison de Bazaine, le temps d'arriver et de faire échec à notre armée de la Loire. M. Thiers, mécontent de lui-môme et du résultat de sa mission, s'est mis à la tête d'un mouvement pour réclamer un armistice sans ravitaillement et pousser à des élection^ l< 'lies quelles, malgré le désaveu du Gouvernement. Après nous avoir fait part, en conseil, de cette singulière proposition dont, paraît-il, il avait chargé M. Cochery de se faire le rapporteur auprès de vous, il a réussi à gagner l'adhésion de M. Glais-Bizoin, lequel s'est offert à aller à Paris vous en donner communication. Ne voulant, de près ni de loin, nous associer à semblable entreprise, dont nous laissons l'entière responsabilité à notre vieil ami, nous avons, dans le cas où M. Glais-Bizoin persisterait dans son projet, rédigé pour le Moniteur la note suivante, qui caractérise comme il convient la démarche unipersonnolle à laquelle il se résout :
« M. Al. Glais-Bizoin, membre de la délégation du gouvernement de la Défense nationale établie à Tours, a conçu le dessein, qui lui est exclusivement personnel, et auquel ses collègues ne s'associent à aucun degré, de se rendre à Paris. Celte démarche ne saurait avoir aucun caractère officiel ni gouvernemental. »
.b' n'aperçois personnellement, dans la démarche de M. Glais-Bizoin, qu'un avantage, à la vérité considérable. Il pourra, dans ses conversations avec vous, doniei des explications et des détails sur la situation de U09 forces militaires. Vous ne le trouverez point, comme M. Thiers, partisan de la paix, mais, au cou-
traire, résolu à la résistance poussée jusqu'au bout, dans les limites du programme primitif du Gouvernement. Vous aurez donc à faire, de ses déclarations et des nôtres, tel état que vous jugerez. Il n'est pas mauvais d'ailleurs qu'un membre de la délégation, qui a pris part à tous ces actes importants, financiers et autres, soit en position de vous éclairer de vive voix.
Vous ne perdrez pas de vue que la question de l'armistice est restée pendante, et que la mission à Versailles de M. Odo Russell, dont je vous indiquais le but dans ma dernière dépêche, peut donner à cette question, d'un instant à l'autre, un intérêt prédominant ; car l'envoyé anglais doit insister auprès de la Prusse, sur l'armistice avec ravitaillement, et s'assurer des dispositions de cette puissance à l'égard de la revision du traité de 1856 1. Je n'ai nullement changé d'opinion au sujet d'un armistice purement militaire. Gomme les premiers jours, s'il est rigoureusement limité et maintenu aux questions et conditions militaires, je le trouve avantageux, ne fùt-il réduit qu'à une durée de quinze jours. Ainsi compris, il constituerait une halte profitable qui laisserait respirer Paris, dont on pourrait refaire l'approvisionnement, en même temps que nous-mêmes saurions utiliser cette trêve pour remplacer nos armées; en un mot, ce serait un temps de préparations suprêmes à de plus vigoureux efforts de guerre.
Je n'ignore pas que les élections sont impliquées dans l'armistice, puisque l'armistice n'est demandé que pour les faire. Mais ces élections mêmes ne pourraient créer une force véritable au point de vue intérieur et extérieur, qu'à la condition d'être vraiment et solidement républicaines, auquel cas elles seraient
1. Dépèche de M. de Chaudordy à M. Tissot, 14 novembre. — Lord Lyons à lord Granville.
souhaitables. Les conditions nécessaires pour former une Assemblée nationale composée de républicains, et en position de jouer le grand rôle que commandent les événements, sont toujours à mes yeux celles que je vcus ai indiquées sur l'inéligibilité momentanée de certaines catégories de personnes, comprises tout naturellement et par une loi d'une justice inattaquable dans la déchéance même du régime impérial. Si vous adoptiez promptement un aussi sage et juste parti, je vous promets qu'en dix jours, vous auriez une représentation nationale sur laquelle vous pourriez vous appuyer avec confiance, et dont la France verrait certainement sortir son salut. En dehors de cette solution, les élections sont funestes; elles ne sont d'aucun secours pour terminer la guerre d'une façon honorable et que nous puissions accepter; elles perdent la République et compromettent pour un long avenir les plus glorieux comme les plus importants intérêts de la France. Je vous adjure de vous décider. Après avoir écarté les réclamations d'une infime minorité, vous pouvez, par ce moyen, et non par un autre, créer un gouvernement, un pouvoir incontesté, s'imposant à l'Europe parce qu'il serait acclamé et obéi par le pays tout entier, et également fort pour traiter de la paix ou de la guerre. Vous tenez dans vos mains l'avenir des institutions républicaines dans ce pays et des principes de la démocratie moderne dans l'Europe.
Un simple décret signé de vous peut assurer le triomphe de toutes nos idées, en même temps que le salut de la France. Ordonnez des élections générales avec la danse dineilgibilite que je réclame, quand vous aurez obtenu le ravitaillement, et, je vous le jure, tout esl sauvé. Ne distinguez plus cuire la République et la France : c'est désormais une seule et même puissance, dont l'Europe reconnaît l'indivisibilité, avec laquelle les autres puissances comptent, et qu'il est
de notre honneur de républicains et d'hommes d'État de ne laisser ni amoindrir ni entamer.
Léon Gambetta.
Gambetta à Jules Favre, à Paris.
Tours, 19 novembre 1870.
Nous sommes depuis le 10 à Orléans avec 200 000 hommes dont le centre est à Gercottes, l'extrême droite à Gien, l'extrême gauche à Saint-Péravy '.Nous attendons, derrière des fortifications passagères, armées de canons de marine, un retour formidable de Prussiens. Versailles doit être dégarni. Avisez.
A la suite de la dénonciation des traités de 1856 par la Russie, le représentant de cette puissance'2 a transmis à Versailles une demande de passage pour un envoyé à nous à Paris 3. En voici le texte :
« La dénonciation des traités de Paris de 1856 impose à la délégation de Tours le devoir, tant au point de vue des intérêts de l'Europe que de ceux de la t France, d'entrer en communication avec le gouvernement siégeant à l'Hôtel de ville. Sous l'influence de ces nécessités d'ordre supérieur, M. X... se rend à Paris4. »
Votre opinion sur les élections ne s'est-elle pas modifiée? Je persiste dans la mienne.
1. « C'est le 19 novembre que M. Gambetta jugea nécessaire, sans plus attendre, un plan de marche sur Paris. Le général d'Aurelle fut invité à présenter ses propositions. » (Freycinet, la Guerre en province, p. III.)