‹ Dépêches, circulaires, décrets, proclamations et discours de Léon GambettaChapitre 50 sur 208 · Cf. Jules Favre, loc. clt , t. II, p · texte numérisé non relu

Cf. Jules Favre, loc. clt , t. II, p

ves éclatent de toutes parts, et la France possède le plus volumineux et le plus accablant des dossiers. Les fauteurs de restauration monarchique calculaient sans doute en prenant la défense de ce soldat déshonoré, sur le concours de cette déloyale épée à mettre au service de ce qu'ils appellent hypocritement « l'ordre ». Ce ne serait pas la première fois que cette race d'indignes citoyens aurait spéculé sur les malheurs de la patrie et joué à la hausse sur l'abaissement de l'honneur national.

Tout cela, d'ailleurs, appartient déjà à l'histoire : H. Guizot lui-môme, partisan de la résistance à outrance, le notait ces jours derniers dans une lettre adressée au Times1. La conclusion qu'il en faut tirer, c'est que j'ai devancé de quelques heures le jugement de la conscience française ; mais je m'en applaudis, rai -i je n'avais point poussé ce cri de justice vengeresse, notre malheureux pays, constamment trompé et trahi, courait le risque de s'abandonner lui-même devant l'immensité du désastre. Au contraire, ce que j'avais prévu s'est réalisé, la France s'est ressaisie, elle a puisé dans l'étendue même de son malheur le rajeunissement de sa moralité et de sa virilité politique et sociale. C'est ce que j'ai dit le premier jour, et j'ai la conviction de n'avoir jamais été plus fidèle interprète <le- sentiments de mon pays.

('."inme je vous le marque d'ailleurs dans mes dépêches précédentes, c'est à partir de ce moment que l'administration intérieure du pays est devenue

facile et que l«'s pouvoirs publics ont été partout obéis. .l'ai lu avec amertume, dans une note publiée au Journal officiel, la phrase suivante que je reproduis à dessein pour en faire justice :

Nous sommes persuadés, sans en avoir la preuve, a que l'autorité esl relâchée sur beaucoup de points,

<( que des tentatives anarchiques se produisent. » C'est le 17 novembre qu'une semblable phrase paraît au Journal officiel. Je trouve là la preuve que vous avez prêté l'oreille à de perfides rapports, qu'on serait dans l'impossibilité d'appuyer sur des faits. L'autorité, loin d'être relâchée, n'a jamais été plus forte, le gouvernement plus respecté, mieux obéi. Lyon est, depuis la délivrance du général Mazure, accomplie sur une simple dépêche lancée par moi, dans un ordre admirable : pas l'ombre d'un dissentiment entre les diverses classes des citoyens, et, pour procéder par énumération, comme vous le demandez, Limoges, en d'autres temps si troublé, n'a jamais donné la moindre inquiétude; Toulouse, malgré sa réputation de turbulence, a accepté sans protestation les mesures les plus sévères du Gouvernement; le préfet, qu'on représentait comme le chef de ligue hostile, s'est incliné publiquement, avec une docilité toute civique, devant les ordres du gouvernement qui représente la République; Montpellier et Nîmes sont d'une sagesse et d'une activité militaires dignes des plus grands éloges; Marseille, troublé par Gluseret et un Américain nommé Train, qui a été arrêté après la révocation d'Esquiros, donne, depuis de longues semaines, sous la main ferme et intelligente d'un républicain éprouvé, M. Alphonse Gent, qui a rétabli l'ordre au péril de sa vie, un exemple dont tout le Midi profite. Ainsi se sont évanouies toutes les prétendues tentatives de ligues séparatistes, qui n'ont jamais eu rien de sérieux, mais qui, pour emprunter votre langage, « ont alimenté les mensonges et les bruits calomnieux » dont nos ennemis de toute nature savent faire un usage si perfide. Saint-Étienne ne donne que le spectacle d'un immense atelier national, consacré tout entier à la fabrication des engins de guerre. Il n'y a jamais eu une heure d'émotion dangereuse. Vous me demandez des nouvelles de Dijon.

Il a été successivement occupé et évacué par les Prussiens, qui ont l'air de n'en rien faire qu'un lieu de passage. Dans les intervalles, les fonctionnaires de la République, qui ne quittent pas le département, reparaissent; ils préparent clandestinement tous les moyens de résistance pour un jour décisif1. Le reste du pays est d'ailleurs, malgré les cruelles souffrances de l'invasion et les brigandages inénarrables de l'ennemi, de jour en jour plus affermi dans l'idée de la guerre à outrance. Il n'est véritablement plus question d'élections. Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de mouvement plus superficiel que celui à la tète duquel se trouvent M. Thiers et la coterie des journaux et des candidats de son opinion. On ne s'entretient jamais d'élections; on n'en parle pas, on n'en écrit pas, et on ne saisit jamais la tentative ni d'une réunion ni même des listes électorales; et certes, ce n'est peint parce que le pays ni nous-mêmes ne comprenons pas les avantages qu'il y aurait à régulariser le pouvoir et à posséder une véritable Assemblée nationale : nous sommes tous d'accord sur le principe et la légitimité du gouvernement des Assemblées. Mais il éclate aux yeux de tous, môme des plus simples, que certaines conditions essentielles à la bonne et loyale création d'un pareil pouvoir, font défaut; que la nécessité de là guerre, l'urgence du combat, excluent toute autre affaire, et je partage pleinement l'avis «In LM-néral Trochu, quand il affirme que la convocation d'une Assemblée entraverait la défense au point de la dissoudre. Si vous pouvez tenter une vigoureuse trouée et nous donner la main, je crois que les Prussiens, qui, eux aussi, demandent une Assemblée, renonceront a poursuivre la lutte. Jugez alors dans quelles conditions infiniment plus favorables nous installerons la première Assemblée de la République!

) . et. chap. VU, dépêches aux préfets de divers départements.

Toutefois, je m'explique fort bien le sentiment qui vous pousse à réclamer des élections, à cause du poids croissant du pouvoir et de la responsabilité. Mais c'est cette abnégation même, cette ténacité à ne pas abandonner le gouvernail dans la tempête, qui seront notre justification devant l'histoire, et pour le pays, le jour où il pourra mesurer l'étendue de notre dévouement, le sujet d'une profonde et inaltérable reconnaissance.

En un mot, pour faire une Assemblée, il est trop tôt ou trop tard, surtout si, comme c'est notre devoir, nous voulons que l'Assemblée nationale soit à la fois digne de la France et de la République. Vous connaissez, d'ailleurs, les conditions d'inéligibilité particulière qu'il faudrait préalablement décréter et établir pour assurer, d'une manière définitive, l'établissement de la République et terminer la révolution sans violences. Je n'ai pu me rendre aux raisons que vous m'avez fait valoir dans votre lettre du 3 novembre, et je crois vous en avoir présenté de supérieures et de mieux fondées dans les dépêches que je vous ai adressées. J'insiste, parce que c'est pour moi une question de salut ou de ruine pour nos chères idées, dont vous avez toujours été le représentant si consciencieux et si élevé. Aussi je ne désespère pas de vous voir accueillir les propositions sur lesquelles je prends la liberté de m'appesantir clans chacune de mes communications. Ce ne sont point des sentiments de vengeance qui les ont dictées : c'est l'intelligence claire et précise des nécessités de la politique, autant que des intérêts du parti auquel j'ai l'honneur d'appartenir, et à qui je dois défaire faire un pas sérieux en avant. Dans cette voie, nous ne pouvons que marcher ensemble, appuyés l'un à l'autre, pour fonder enfin ce régime de paix et de liberté sous la loi que notre pays attend depuis quatre-vingts ans.

En ce qui touche l'armistice proprement dit, je ne reviendrai pas sur l'expression de mes opinions per-

sonnelles. J'ai lu votre dépêche du 19 novembre, dans laquelle vous précisez si nettement votre détermination : pas d'armistice sans ravitaillement. L'Europe est médiocrement choquée, malgré de banales et platoniques réserves. Ici encore, M. Thiers, facile aux concessions de toute sorte pour atteindre son but, vous blâme hautement d'avoir refusé cette impertinente proposition du chancelier prussien : les élections sans armistice ou les élections avec armistice sans ravitaillement. Il avait essayé de me faire croire que autre était votre avis. Je tenais ferme, et aujourd'hui que j'ai votre déclaration, il ne se considère pas comme battu et cherche à avoir de mes collègues de Tours une adhésion à l'armistice sans ravitaillement. Glais-Bizoin et Fourichon faiblissent visiblement. A force de les pratiquer, M. Thiers les a amenés à ce qu'il appelle l'armistice avec ravitaillement mitigé! Voici en quoi cela consiste : dix jours suffisant pour faire les élections, on accepte un armistice avec ravitaillement, et ce ravitaillement est borné à certaines denrées en quantités limitées. A la suite de quelques suggestions de M. OkounefT, on conseillait de soumettre une semblable proposition à la Russie, qui se chargerait de la transmettre à M. de Bismarck. Je me suis opposé à une telle démarche : 1° en droit, parce qu'après la rupture des négociations de Versailles, la délégation de Tours n'a pas qualité pour sir une puissance européenne quelconque d'une pareille demande; 2° en fait, parce que votre dépêche contient une décision précise, parfaitement contraire à de tel- agissements, et que ce serait se mettre en contradiction flagrante avec vos propres décisions1. Je crois, d'ailleurs, qu'ils doivent vous consulter à cet égard, et je vous en informe moi-môme, ne fût-ce que pour obtenir de vous une confirmation. La conclusion

i . i: ipporl Chaudordy, 2\ novembre.

de tout cela, surtout depuis que je suis fixé sur le terme fatal, c'est qu'il vous faut à tout prix tenter un suprême effort. Vous pouvez, d'ailleurs, être certains que toutes les mesures sont prises pour que votre ravitaillement soit assuré, quel que soit le sort que nous réserve la fortune.

La question extérieure ne s'étant pas sensiblement modifiée, je n'ai rien à ajouter aux observations qu'elle m'avait inspirées dans mes dernières dépêches. Je trouve vos conseils et votre direction tout à fait sages : je m'y associe complètement. Je n'ai qu'un regret et qu'une crainte, c'est que la lâcheté générale de l'Europe ne soit pas secouée d'ici au printemps, et que cette grosse question1, soulevée à la faveur de nos désastres, n'aboutisse qu'à un échange stérile de documents diplomatiques.

En terminant cette longue dépêche, je veux vous répéter combien j'ai été ému et fortifié par vos bonnes paroles, et je vous prie de vouloir bien, en me continuant cette sympathie qui me soutient et m'anime, me donner votre avis sur les diverses questions de politique intérieure dont je vous ai entretenu depuis un mois, notamment sur les changements nécessaires, commandés parles circonstances et nos intérêts, dans les trois grands services publics, les finances, l'instruction publique et la diplomatie. Moi aussi, je voudrais savoir et voir ce que vous faites au moment où je termine ma dépêche I Salut fraternel.

Léon Gambetta.

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