Voici le texte de cette lettre
Jules Favre à Gambetta, à Bordeaux.
Paris, 21 janvier 1871.
Mon cher ami, je vous écrivais avant-hier. 19, ne connaissant point encore les derniers résultats de la journée. Je les croyais fort bons, car, sauf le retard dans le mouvement de Ducrot, tout s'était passé avec plus de bonheur qu'on n'aurait osé l'espérer. Nous étions maîtres des hauteurs de Buzenval, d'une partie de celles de Garches, et tout semblait faire présager que le lendemain on continuerait l'offensive. 11 n'en a rien été; loin de là. Nous étions réunis chez le gouverneur, à dix heures du soir, lorsque nous arrive un télégramme par lequel il nous annonce, du Mont- Valérien où il a passé la journée, qu'à quatre heures sa gauche avait été attaquée, écrasée «l'obus, forcée de se replier. Le centre, privé de droite, ne tenait plus contre la vive attaque dont il était lui-même l'objet, et s'était également retiré. J'ai couru au milieu de la nuit au Mont-Valérien ; j'ai vu par moi-même que le mal était sans remède. 11 aurait pu être plus grand encore si l'ennemi avait poursuivi son mouvement. Nous avions beaucoup d'artillerie embourbée qui aurait pu tomber entre ses mains. Il non a rien été. La retraite s'est effectuée, mais cet effort a tout épuisé. Il est le dernier possible.
La garde nationale a beaucoup souffert. Je ne connais pas le nombre de ses pertes. La population est très irritée contre M. Trochu. Celui-ci ne veut se retirer que devant un général qui croira possible une nouvelle action à laquelle il se refuse. Et les choses continuent ainsi avec un danger réel pour la paix publique, car les esprits sont naturellement fort agités. Nous avons hier réuni les vingt maires de Paris. Nous les avons mis au courant de la situation tout entière. Nous leur avons montré que nous avions passé la limite extrême à laquelle nous avions résolu de nous arrêter. Ils n'en restent pas moins acquis à la cause de la prolongation de la résistance. Cette opinion généreuse, mais aveugle, est celle de Paris. Tout, plutôt que de se rendre. Mon avis est qu'il n'y faut pas céder. Ceux qui tiennent ce langage mangent encore; leur vie est misérable, mais elle se soutient. Le jour, et il est proche, où ils n'auront que de la viande de cheval sans pain, la mortalité qui est déjà terrible, deviendra affreuse. Je ne veux pas prendre une pareille responsabilité. Nous n'aurions d'excuses que
que je n'ai pas mérité. Ma dernière dépêche était strictement confidentielle, et vous deviez y choisir les passages propres à être livrés au public. Quand je disais que. pour vaincre une inertie fatale, je serais obligé de faire connaître à la France la vérité tout entière sur la situation de Paris, ne pensez pas que jamais votre nom ni votre personne dussent être mêlés au débat. C'était
si nous attendions un secours du dehors. Depuis l'arrivée de votre
Îùgeon portant les dépêches du 16, et qui nous est parvenu le 19, 'illusion n'est plus possible. M. Chanzy n'a pu lutter contre Frédéric Charles.
11 s'est héroïquement battu, et la France lui sera toujours reconnaissante; mais il s'csi replié derrière la Mayenne et ne peut plus rien pour nous. Il voulait, Je 1 1 janvier, marcher sur Paris, c'est vous qui l'en avez détourné, comme le prouve votre lettre (In 13. Je suis bien sûr que les motifs qui vous ont déterminé à cette grave résolution étaient excellents; ils ne nous en onl pas moins privés de notre dernier.' espérance et livrés à nos seules forces. \ ous savez qu'elles ne nous <»ni jamais permis de nous dé- • nous reprochez notre inaction en termes que je ne veux pas relever. Vous parlez de Metz et de Sedan. Mon cher ami. je ne puis attribuer une si étrange injustice qu'à votre douleur bien naturelle de nous voir succomber, Vous dites que nous nous contentons de gémir: nous n'avons cessé de provoquer des actions, et la direction militaire, si elle n'a pas fait tout ce qu'elle aurait pu, a été unanime à reconnaître nue m. ire armée ne pouvait rien faire d'efticace Nous avons sans cesse combattu aux. avant-postes, nos forts sont démantelés, nos maisons bombardées, uos greniers \id»'<. Sentant comme vous qu'un dernier effort était indispensable, nous l'avons ordonné il a été fait.
J'ai voulu énergiquemenl comme vous, moins bien sans doute, mais avec mi cœur aussi résolu, la défense sans trêve contre er. Aujourd'hui, la fortune trahit nos efforts communs, et. i de la faute de personne. J'ai souvent accuse la direction militaire du général Irochu. Mais l'infériorité des moyens dont il disposait était telle qu'il y avait a chaque instant d'énormes difficultés à surmonter. Peut-être en faisant autrement aurait-on fait mieux. Peut-être aurait on fait plus mal, 11 n'a pu débloquer Paris, mais il l'a savamment défendu. Du reste, à quoi sert la récrimination? I! faut tâcher de profiter du tronçon d'épée qui est dan- nos mains. Paris se rendant, la France n'est pas
Eerdue. Grâce à vous, elle est animée d'un esprit patriotique qui auvera. Quant à nous, n ms som s dans une situation terri-
l'echec d'avant-hier, la population voudrait une re
vanche. Elle demande à grands cris à se battre. Les militaires
ni l'impossibilité absoluod'une nouvelle grande action;
D'un autre côté, nous n'avons plus que lix jours de pain; el Dieu
veuille encore qu'il n'y quelque nouveau mécompte. La
un moyen de vous indiquer à la fois les anxiétés de l'opinion, et les nécessités où nous allions nous trouver de la satisfaire. Mais, quant à trahir votre confidence, elle m'est un dépôt trop sacré pour que je n'en sois pas le gardien jaloux. Effacez donc de votre esprit cette suspicion passagère, et restez convaincu que c'est surtout dans la mauvaise fortune que vous me trouverez fidèle et constant. C'est là, d'ailleurs, la parole sur laquelle vous m'avez quitté et qui restera entre nous comme un pacte indissoluble.
Quel que soit le sort qui nous est réservé, il faut au moins que nous emportions, chacun de notre côté l'estime, la confiance et l'amitié réciproques. Mais
population l'ignore, les maires sont chargés de l'y préparer. Mais ils ont grand'peine à dominer son effervescence. Nous avons aujourd'hui réuni des généraux pour leur poser la question de savoir si la résistance est encore possible. Ils ont tous été d'avis qu'elle ne l'est pas. Il faut donc traiter. Je ne sais quelles conditions on nous fera. J'ai peur qu'elles ne soient fort cruelles. Dans tous les cas, ce que je n'ai pas besoin de vous dire, nous ne signerons aucun préliminaire de paix. Si la Prusse veut consentir à ne pas entrer dans Paris, je céderai un fort et je demanderai que Paris soit simplement soumis à une contribution de guerre. Si ces propositions sont rejetées, nous serons lorcés de nous rendre à merci, et la Prusse réglera notre sort par un ordre du jour.
Il est probable alors, si nous ne sommes pas tués dans les séditions qui se préparent, que nous irons dans une forteresse de Poméranie encourager par notre captivité la résistance du pays. J'accepte sans murmurer le sort que Dieu me réserve, pourvu qu'il profite à mon pays. On demande notre déchéance et la Commune. J'accepte de grand cœur l'arrêt populaire qui me mettra à l'écart. Adieu, mon cher ami, cette dépêche est peut-être la dernière. En écrivant à M. Chanzy, dites-lui combien j'admire son courage, son patriotisme, son talent militaire et sa constance. J'ai souvent rêvé qu'il me serait donné de l'embrasser sur la route de Versailles à Rambouillet. Si cette glorieuse étape ne lui a point encore été accordée, il a fait des prodiges pour la mériter, et il en sera récompensé. Son nom restera justement populaire. Sa campagne du Loiret et du Perche sera un modèle. Envoyez aussi mes félicitations à M. Bourbaki. 11 marche comme un héros et son mouvement peut sauver la France. Je suis tellement surchargé de travail que je ne puis écrire à M. de Chaudordy. Adieu encore, mon cher ami, je ne sais si je vous reverrai. Jusqu'à la fin je demeurerai votre fidèle et reconnaissant de ce que vous faites pour la France.
Jules Favre.
j'espère encore qu'il vous sera donné personnellement de sortir de Paris, même après l'outrageant refus de M. de Bismarck de vous délivrer des sauf-conduits1. L'Europe vous veut, l'Europe vous réclame, et lord Granville vient d'insister à Versailles et de se plaindre de l'inqualifiable refus de la Prusse2. Je sais que telles sont également les dispositions de la Russie 3. Les neutres commencent à sentir l'arrogance, menaçante pour eux, du nouvel empire germanique. L'opinion anglaise est complètement modifiée à notre égard*. Les classes éclairées d'Angleterre attaquent vivement la politique de M. Gladstone. Lord John Russell a pris en main la direction de ce mouvement et tout indique que, si vous pouviez arriver à Londres avant l'ouverture du Parlement, le cabinet actuel aurait vécu. J'insiste donc de nouveau pour que vous sortiez, môme par un moyen irrégulier, convaincu qu'outre les immen-e- services que vous rendriez au pays, votre sortie amortirait moralement l'effet de la chute de Paris. La présence d'un plénipotentiaire français au sein de la conférence est, à l'heure qu'il est, le vœu de toutes les puissances, et vous devez savoir que la démocratie anglaise, la grande population ouvrière de Londres n'attend que \<>lre arrivée pour manifester hautement ses sympathies pour notre cause. Ce mouvement est extraordinaire; il frappe vivement la diplomatie européenne et j'ai reçu de divers côtés l'invitation de ne pas le laisser tomber,
1. Lettre de M. de Bismarck ;'i M. -lui''- Favre, datée de Vergailles,le 16 janvier 1871. On trouvera cette lettre cruellemenl ironique .ni tome II. p. 305, du livre de M. Fai
2. Première séance de la conférence de Londres, 17 janvier I S7I , Protocole n° 1. — Dépêches de lord Granville à M.Odo Russel,18 '•i M janvier.