ESPAGNE ET PORTUGAL
J'ai exposé dans ma dépêche du 3 décembre ' l'origine des différends entre ces deux Cours, et les démarches faites par le cabinet de Madrid pour inviter les principales Cours de l'Europe à intervenir dans cette querelle et s'opposer aux projets de la Cour du Brésil sur une partie des provinces de la Plata. Quoique la nouvelle de la prise de Montevideo ne se soit pas confirmée, il est aujourd'hui avéré qu'un faible corps de troupes por-
1 Voir pa<je 273, note.
tugaises a effectivement passé les frontières du Brésil, et a occupé les petits forts de Saint-Joseph et Saint-Tecla ayant appartenu au! refois à l'Espa^Tue . Aucune espèce d'explication ne paraît être parvenue à ce sujet à aucun des ministres portujjais résidant en Europe, et M. le marquis de Marialva, ambassadeur de cette Cour à Vienne, ne connaît ces événements que parles feuilles publiques.
Quelque sinj^ulière que soit cette circonstance, il est impossible de se former une idée juste de ce qui s'est passé dans un pays aussi lointain, des motifs, du but, de l'ensemble de la conduite du cabinet de Rio-Janeiro, avant d'avoir reçu des éclaircissements qui manquent aujourd'hui à tout le monde. C'est par suite de cette considération sage et raisonnable que M. de Metternich avait proposé la réunion des ministres de Paris, pour examiner d'abord les faits et les circonstances, pour apprendre ce que la Cour de Rio-Janeiro alléguerait en faveur de ses démarches, et pour juge; ensuite, en connaissance de cause, les accusations et les prétentions réciproques, et les moyens d'accommodement. Cet avis ne paraît pas avoir été celui de l'Empereur Alexandre.
Il s'est expliqué dans une note très-animée, dans les termes les plus fortement prononcés, et sans aucun ménagement pour le Portugal, sur la nécessité urgente de venir au secours de l'Espagne, et
de prendre à cet égard les mesures les plus vigoureuses. Préjugeant la question, et parlant comme s il n'y avait aucun doute sur les mauvaises intentions du cabinet de Rio-Janeiro, il veut bien que, pour la forme, on entre dans l'examen de cette affaire; mais il veut en même temps que, pour peu que le Portugal fasse des difficultés pour donner à l Espagne la satisfaction la plus complète, il soit mis sur-le-champ à la disposition de celle-ci des forces suffisantes pour punir les Portugais de leur agression, et pour établir le statu quo en Amérique.
Une proposition aussi bizarre, énoncée avec la plus grande chaleur, devait nécessairement surprendre les cabinets. On devait se demander d'où venait tout à coup ce tendre intérêt, cette protection puissante accordée à l'Espagne, et quelle raison avait pu déterminer l'Empereur de Russie à demander avec tant d'instance les remèdes les plus violents contre une mesure si indifférente aux grands intérêts de l'Europe, contre une mesure qui pour le moment ne fait aucun mal réel, ni à l'Espagne, dépossédée depuis bien des années du district en question, ni à aucune autre Puissance, et dont les effets futurs et lointains ne sauraient être calculés par personne, ni avoir la moindre influence sur la tranquillité et l'équilibre du monde civilisé. On devait se demander encore quel genre I- 19
290 LE CllEVALIEIl DE GENTZ.
de ^rce^r Empereur voulait mettre à la disposition de l'Espagne, et quel plan de coercition ou de punition il pouvait méditer contre le souverain du Brésil.
Mais bientôt ces énigmes se sont éclaircies. TiCS détails suivants, sans être appuyés encore de preuves matérielles, reposent cependant sur des données diplomatiques auxquelles il est difficile ^le ne pas ajouter foi.
On sait maintenant que M. de Tatitscbeff, ministre de Russie à Madrid, jouissait depuis six mois d'un crédit illimité auprès du Roi Ferdinand VII. Tout le monde a été frappé, dans le temps, d'apprendre que ce ministre avait reçu la Toison d'or d'Espagne, décoration que la Cour de Madrid n'avait jamais accordée à aucun étranger(à l'exception du Prince Régent d'Angleterre). Mais la faveur de M. de Tatitscbeff ne s'est pas bornée à cette distinction. Il est peu à peu devenu l'ami et le conseiller intime du Roi, au point que le Roi passe toutes ses soirées avec lui, qu'il travaille avec lui dans son cabinet, sans y admettre aucun de ses propres ministres. A la suite de ces notions, on croit que c'est M. de Tatitscbeff qui a. suggéré. âu Roi d'Espagne l'idée de s'adresser aux Puissances alliées pour réclamer des secours contre le Portugal; et quand on se rappelle le caractère brusque et
précipité de cette démarche, quand on pense combien elle contrastait avec la conduite habituelle de l'Espagne, ses griefs, son dépit contre toutes les grandes Cours, et le silence obstiné qu'elle a gardé depuis deux ans sur toutes les affaires, il est évident et, pour ainsi dire, palpable qu'il a fallu une influence étrangère pour la décider à sonner tout à coup l'alarme sur un objet aussi peu important que l'occupation de quelques déserts en Amérique. Mais tout se comprend à mesure que le dessous des cartes commence à se développer. Il paraît clair que l'Empereur Alexandre a fait agir le cabinet de Madrid, peur avoir le droit de se mêler de cette affaire, et pour en tirer parti pour la réussite de quelque plan secret dont le temps dévoilera l'ensemble et dont, dès à présent, nous apercevons les premiers traits.
Des nouvelles de Naples, pas précisément officielles, mais venant cependant d'une source respectable, nous apprennent qu'il a été signé, ou qu'il va être signé un traité entre la Russie et l'Espagne, par lequel la Russie garantit à cette Puissance la totalité de ses possessions (même en Amérique!), tandis que l'Espagne doit céder à la Russie le Port- Mahon dans l'île de Minorque, pour y fonder un établissement militaire et maritime. Nous n'en savons pas plus jusqu'à présent. Mais si ce fait esl
confirmé, il est certainement de la plus haute importance, et j'avoue qu'en lisant la note de Saint- Pétersbourg sur les affaires d'Espagne, — pièce inexplicable dans toute autre hypothèse, — j'ai cru trouver dans chaque ligne la preuve de l'existence de quelque transaction secrète et très-intéressante entre ces deux Cours.
En attendant, l'Autriche et l'Angleterre poursuivront leur marche. On examinera à fond l'objet des plaintes de l'Espagne; on ne condamnera point la Cour de Portugal sans l'avoir entendue ; et à moins que l'Empereur Alexandre n'ait le projet d'envoyer lui-même des troupes à l^io-Janeiro ou à Buenos- Ayres, on ne se hâtera pas de transporter sur la rive de la Plata l'appareil d'une levée en masse européenne
Vienne, 4 mars 1817.
Je crois devoir vous préparer à un événement qui, quoique encore problématique aujourd hui, peut se réaliser dans le cours de l'été prochain. Il est certain que l'Empereur Alexandre a le projet de
nous faire une visite à Vienne. En quittant Paris au mois de septembre 1815, il a annoncé à l'Empereur d'Autriche que, quoi qu'il arrivât, il comptait le revoir dans deux ans. L'été dernier, il a dit plus d'une fois au général Steigentesch qu'il tenait beaucoup à ce plan. M. de Czerniczeff était chargé de tenir le même langage à Vienne. Si, à l'époque du séjour que l'Empereur fit à Varsovie au mois d'octobre dernier, un mot eût été lancé de notre part, une entrevue entre les deux souverains aurait eu heu. ^laintenant il est probable qu'à l'occasion d'une tournée militaire qui aura lieu au mois de juillet ou d'août, on reviendra à l'idée de cette entrevue. Je ne serais pas même étonné que l'Empereur Alexandre eût l'intention dépasser quelques semaines à Vienne et de faire ensuite un voyage aux Pays-Bas, pour voir sa sœur. Tous ces projets ne sont encore que très-vagues , mais ils se développeront bientôt.
La raison principale alléguée par l'Empereur de Russie pour une entrevue avec l'Empereur d'Autriche se rapporte à la question des mesures
1 Aide de camp de l'Empereur Alexandre, envoyé en mission extraordinaire lors de la mort de l'Impératrice d'Autriche, déccdée le 7 avril 1816, pour présenter les compliments de condoléance à cette occasion. M. de Gentz dit dans une dépêche antérieure que j'ai supprimée : « Le but réi-l de sa mission est de reconnaître le terrain. »
ultérieures à prendre relativemenl à l'armée d'occupation en France; question qui, d'après une clause du traité de 1815, devait être traitée entre les Puissances dans l'année 1818. L'Empereur fait aussi entendre qu'il serait fort utile de s'entretenir conBdentiellement de plusieurs autres questions : entre autres, de l'arrano^ement constitutionnel de l'Allemagne, de la succession dans les duchés de Parme et de Plaisance, etc., etc.
Quant à la question de l'armée d'occupation en France, le cabinet de Vienne est positivement d'avis qu'elle n'exige point un congrès de souverains et qu'il serait beaucoup plus convenable de la discuter dans des conférences ministérielles , soit à Paris, soit à Bruxelles. Cet avis paraît d'autant plus juste que de simples correspondances de cabinet à cabinet ont suffi pour décider la diminution de trente mille hommes qui vient d'être accordée par suite des représentations du Gouvernement français. Par conséquent, un congrès ministériel serait sans doute tout ce qu'il faudrait pour prononcer sur la question principale.
Tout autre objet que l'Empereur Alexandre voudrait traiter personnellement avec la Cour de Vienne tendrait bien moins à nous arranger qu'à nous embarrasser. I/affaire de la constitution fédérative de l'Allemagne est d'une nature si critique et
si dangereuse, que, loin de réclamer l'intervention delà Russie dans cette affaire, nous ne saunons assez éloigner le moment où elle voudrait y prendre part. En un mot, la Cour de Vienne n'a aucun intérêt et aucun motif pour désirer l'entrevue en question; et, pour dire la chose telle qu'elle est, je crois que cette Cour s'en passerait volontiers. Mais je crois aussi que l'Empereur Alexandre ne renoncera pas à son projet, et que, vu les relations amicales entre les deux souverains, cette Cour sera
obligée de s'y prêter
Je prévois que cet événement fera de nouveau une mauvaise impression à Constantinople et donnera lieu à une quantité de soupçons et de commérages. Comme rien n'est encore décidé aujourd'hui, il est temps de préluder à ce qui peut arriver l'été prochain ; pour peu que l'on soit disposé à nous rendre justice, on se convaincra alors que nous n'avons été pour rien dans le projet et que, par conséquent, il ne s'agit de rien qui puisse inquiéter les autres Puissances par rapport à nos vues et à nos dispositions. Cette précaution me paraît d'autant plus utile que j'apprends avec regret que l'on continue à traiter l'Autriche avec beaucoup de réserve et de méfiance, et à la confondre très-gratuitement avec ceux qui veulent du mal à la Porte
Vienne, 18 mars 1817.
Le fait d'un rapprochement particulier entre la Russie et l'Espagne n'est pas encore éclairci d'une manière absolument authentique et positive. La nouvelle en était ég^alement arrivée à Paris et à Londres par des communications secrètes ; mais personne n'a vu le traité en question ; et jusqu'ici la Russie n'a fait aucune démarche qui ait pu en confirmer l'existence. Il est toutefois très-remarquable qu'un bruit vague de cette transaction ait pénétré à Saint-Pétersbourg même, et que M. de Lebzeltern, avant d'avoir reçu ce qu'on lui mandait de Vienne à cet égard, ait cru devoir interpeller le comte ("apo d'istrias pour obtenir des informations. Ce ministre a nié le traité, mais dans des termes qui semblaient moins calculés pour le désavouer formellement que pour justifier d'avance les motifs qui auraient pu engager la Russie dans une mesure pareille.
En attendant, la nouvelle de ces négociations secrètes, quoiqu'il reste encore des doutes sur le résultat qu'elles ont produit, a fait sur le cabinet de Londres une impression forte et profonde. Lord
Castlereagh , tout accablé qu'il est aujourd'hui par les affaires domestiques et les discussions parlementaires les plus graves , s'en est expliqué avec beaucoup d'intérêt et n'a dissimulé ni son mécontentement ni ses alarmes. Sortant de ce système de ménagement et de condescendance que le ministre anglais a invariablement suivi envers la Russie depuis deux ans, il a reconnu sans détour que, si cette Puissance avait en effet formé des vues et pris des engagements relatifs à un établissement dans la Méditerranée, l'affaire devenait sérieuse et digne de l'attention des grandes Cours. Il a témoigné très-vivement le désir de connaître l'avis du cabinet de Vienne sur une question d'une si haute importance, et, en même temps, celui de marcher entièrement de concert avec l'Autriche pour tout ce que celle-ci pourrait juger nécessaire ou convenable lors du développement ultérieur de ces nouveaux projets.
Que les négociations entre la Russie et l'Espagne ( indubitables en elles-mêmes ) aient réellement abouti à un traité dont un établissement militaire à l'île de Minorque soit une des clauses, ou bien que ce dernier fait ne soit pas confirmé ou ne soit pas avoué de sitôt, il en résultera toujours des effets sensibles dans les déterminations des autres cabinets. L'Angleterre, singulièrement endormie
depuis quelque temps sur les g^rands intérêts de l'Europe, se réveillera, et, plus unie que jamais avec r Autriche, se concertera avec elle sur la ligne de conduite la plus sage et la plus efficace dans ces circonstances ; l'Autriche et la Prusse se trouvant aujourd'hui dans les liaisons les plus intimes, et parfaitement d'accord sur tous les points de la politique générale , ces trois Puissances , craignant également tout ce qui pourrait remuer de nouveau l'Europe, présenteront un obstacle imposant à toutes les' entreprises dangereuses, et sauront, par des représentations fermes et amicales en même temps, en étouffer le germe avant qu'il arrive à son éclosion.
Je crois que, parles mêmes raisons, cet incident, au lieu d'amener de nouveaux dangers pour la Porte (que la perspective d'une flotte et d'une armée russes stationnant dans la Méditerranée doit sans doute alarmer au dernier degré), lui deviendra plutôt essentiellement utile. Car il en résultera d'abord que les projets courus contre les Etats Barbaresques seront ajournés pour longtemps ou abandonnés à jamais, le Gouvernement anglais, qui ne donnait dans ces projets que par pure complaisance, étant certainement bien loin de consentir à ce que la Russie y puisât de nouveaux movens d'influence. Voilà déjà un avantage très-réel. Mais, outre cela,
les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin n'en suivront qu'avec d'autant plus d'intérêt la marche des négociations qui ont lieu maintenant à Gonstantinople.
Nous savons que M. de Strogonoff a remis à la Porte un second mémoire plus tranchant et plus impérieux que le premier, et je sais de bonne source que ce mémoire a produit une grande consternation. Mais je sais aussi, à n'en pas pouvoir douter, que tel était le seul but de ce mémoire. L'Empereur de Russie n'a nullement l'intention d'en venii' à un dénoûment final ou à une rupture formelle avec la Porte ; un procès ouvert, c'est tout ce qu'il demande. Mais la Porte doit toujours croire le glaive suspendu sur sa tête ; et M. de Strogonoff a fait entendre bien clairement à ses collègues que ce serait rendre un mauvais service à sa Cour que de rassurer la Porte sur le véritable sens de ses notes menaçantes. Malheureusement les autres ministres ont presque perdu la faculté soit de rassurer, soit d'intimider la Porte dans cette affaire, puisqu'on a pris à Gonstantinople le parti de ne consulter qui que ce soit et de ne s'ouvrir vis-à-vis de personne. Mais il paraît au moins très-utile que Votre Altesse n ignore pas une circonstance aussi intéressante et qui me paraît jeter tant de lumière sur la conduite et les intentions de la Russie.
Vienne, 2 avril 1817.
Les négociations entre la Russie et l'Espagne sont toujours enveloppées d'un voile mystérieux; lord Catheart' a fait à Saint-Pétersbourg la même démarciie que M. de Lebzeltern avait faite avant lui, pour obtenir des informations à cet égard; mais les deux secrétaires d'État ont nié l'existence du traité. Lord Castlereagh a proposé à la Cour de Vienne de se concerter avec l'Angleterre sur luie démarche plus formelle, propre à tirer enfin au clair celte affaire inquiétante ; mais M. de Metternich, avec sa perspicacité ordinaire, a décliné cette démarche , en faisant sentir à lord Castlereagh combien elle serait déplacée, compromettante et — faite en pure perte. Nous avons la certitude que le traité en question a été négocié et rédigé; cela doit nous suffire pour le moment. Si la Russie a des raisons pour ne pas en convenir aujourd'hui, elle n'a (ju'à dire que le traité n'a pas été signé ou qu'il n'a pas été ratifié, et nous n'en serions pas plus avancés.
' Minislre d'Angleterre.
La réponse du prince Metternich à cette proposition du cabinet anglais est un chef-d'œuvre de sagesse et de raisonnement politique. Elle est toute fondée sur le principe que, pour maintenir la paix de l'Europe aussi longtemps que possible, il faut éviter soigneusement toute explication, toute discussion sur des questions plus ou moins critiques, et avoir l'air d'ignorer, de ne pas même supposer possibles des projets qui amèneraient des complications sérieuses; mais que, tout en observant cette conduite prudente , il faut avoir sans cesse les yeux ouverts sur ce qui se passe du côté de la Russie et ne jamais perdre de vue les plans que cette Puissance, quelque soit le caractère personnel du souverain, doit nécessairement nourrir, dans la position où elle se trouve et après l'extension immense que les événements des dernières années ont donnée à ses frontières du côté du nord, de l'ouest et du midi. Le maintien de l'alliance générale des grandes Puissances doit toujours être le premier point de vue des cabinets; mais ceux de ces cabinets qui, par leur position particulière, se trouvent plus directement appelés à défendre l'équilibre du pouvoir doivent être d'accord d'avance sur une seconde ligne à suivre dans le cas où l'alliance générale viendrait à se déranger par des événements majeurs Et si, par conséquent, l'Autriche, la Prusse etTAngle-
terre se sont une fois bien entendues sur les principes fondamentaux de ce système éventuel, ces Puissances peuvent attendre avec calme toute chance que l'avenir pourrait amener. — Quoique cette pièce excellente, qui concilie si heureusement la tranquiUité actuelle avec la sûi'eté future de l'Europe, n'entre dans aucun détail de calculs ou de mesures politiques, il y est cependant expressément dit que la conservation du statu quo de la Porte Ottomane doit être un des objets les plus constants de l'attention et des soins des Puissances, et que des innovations — telles que le serait, par exemple , un établissement russe dans la Méditerranée — devraient, sous le rapport seul dans lequel elles se trouveraient avec les intérêts de la Porte , rencontrer une opposition générale
Vienne, 18 avril 1817.
Sachant que le journal semi-officiel qui se publie à Pétersbourg sous le titre de Conservateur parvient directement à Votre Altesse, je me dispense de lui en envoyer la feuille du 2 mars v. st., qui con-
tient les « Observations sur les véritables intérêts de l'Europe ». Cet article, rédigé par le comte Capo d'Istria et sous les yeux de l'Empereur, doit nécessairement fixer l'attention générale. Si les raisonnements qu'on y trouve ne sont pas toujours d'une évidence absolument concluante, il faut au moins rendre justice aux principes et aux intentions qui les ont dictés. Le passage le plus singulier est peutêtre celui où l'on déclare que les grandes Puissances exercent à la vérité une certaine prépondérance sur les Etats de second et troisième ordre , mais que cette prépondérance est salutaire ! Le fait de cette prépondérance est généralement admis, depuis le congrès de Vienne ; mais il n'avait pas encore été énoncé d'une manière aussi positive, avec autant de naïveté et de candeur.
Ce qui rend l'article dont je parle vraiment curieux, c'est qu'il n'a pas été écrit, comme je sais de bonne source, pour instruire ou rassurer l'Europe, mais bien pour tranquilliser les habitants de la Russie et particulièrement les habitants de la capitale. C'est là, bien plus que dans les pays étrangers, que l'on s'occupe des chances de l'avenir et que l'on répand sur les projets futurs de l'Empereur les bruits les plus alarmants et quelquefois les plus sinistres. L'exposé du Conservateur était destiné tout particulièrement à les confondre.
Les ministres de T Empereur de Russie persistent à nier le traité avec l'Espagne, dont j'ai parlé dans plusieurs do mes rapports. Quand on pense que la nouvelle de ce traité était parvenue aux cabinets de Vienne, de Londres et de Paris par des voies différentes, mais également bonnes et sûres, on ne peut qu'être étonné d un démenti aussi caractérisé. Je crois cependant pouvoir expliquer ces contradictions. La faveur subite de M. de Tatitscbeff à Madrid, son intimité personnelle, ses négociations secrètes avec le Roi, son influence sur la démarche de la Cour d'Espagne , invoquant l'intervention des grandes Puissances dans ses démêlés avec le Portugal, — tous ces faits sont incontestables et viennent d'être pleinement confirmés par le prince Kaunitz', revenant de Madrid, et qui y a ajouté encore beaucoup de détails. L'opinion du prince Kaunitz est que le traité en question, suggéré par M. de Tatitscbeff et adopté avec empressement par une Cour qui, dans son excès de détresse, était bien aise de trouver un appui puissant, a été effectivement projeté et rédigé, peut-être aussi signé à Madrid, et que, si la dénégation du cabinet de Pétersbourg est sincère, elle ne peut se fonder que sur le fait de la non-ratijicalion du traité. Et voilà
* Ministre tl'Aiitriclu,' à Muiliiil, iiuininé récoitiinent ambassadeur à Rome.
ce qui me paraît aussi la solution la plus raisonnable du problème. Les premières nouvelles du traité sout arrivées à Naples par une voie très-prompte. On les a eues à Vienne, et peut-être à liondres, avant que les dépêches de M. Tatitscheff aient pu atteindre Pétersbourg. Probablement l'Empereur Alexandre aura appris , peu de temps après la réception de ces dépêches sur lesquelles on ne pouvait guère prendre une résolution instantanée, quel mauvais effet la nouvelle de cette transaction avait produit dans les cabinets alliés ; or, comme tout prouve que ce souverain ne veut aujourd'hui heurter l'opinion à aucun prix ni fournir matière à des alarmes auxquelles on n'est que trop disposé partout, on est fondé à croire qu'il s'est arrêté pour le moment dans cette affaire, et qu'au heu de ratifier le traité* il a suspendu la négociation, sauf à la reprendre un jour dans des conjonctures plus opportunes. En attendant, M. de Metternich peut se féhciter doublement de ne pas avoir suivi l'avis du cabinet de Londres, de faire une démarche solennelle à Pétersbourg pour vérifier l'existence du traité, démarche par laquelle on se serait compromis en pure perte
Vienne, 3 juin 1817.
M. de Metternich est absolument tranquille sur Téventualitc d'une visite de l'Empereur de Russie. Il a de bonnes raison pour l'être; je nele suis cependant pas, je l'avoue franchement, autant que lui. Les projets de l'Empereur Alexandre se développent quelquefois brusquement, et la circonstance même que le prince Metternich n'est pas avec l'Empereur d'Autriche ' pourrait déterminer celui de Russie à venir le surprendre quelque part. J'en serais fâché pour notre Empereur, qui n'aime pas trop les entretiens, et surtout les entretiens politiques, avec des souverains étrangers. Car, sous tout autre rapport, cette entrevue serait complètement nulle; l'Empereur n'est pas un homme que l'on persuade ou que l'on entraîne, et les phrases les plus éloquentes sont sans pouvoir sur son esprit ....
' Pnrce qu'il était chargé d'accompagner l'archiduchesse Léopoldine (fiancée de don Pedro, prince héritier du Brésil) à Livourne où l'attendaient les commissaires du roi de Portugal.
Vienne, l^r juillet 1817.
Votre Altesse se rappellera que la question des principautés de Parme et de Plaisance fut une des plus contestées pendant le congrès de Vienne. Le traité de Fontainebleau du 9 avril 1814 (le même par lequel Napoléon renonça au trône) avait donné ces pays à l'Impératrice Marie-Louise. L'Espagne prétendit que cette disposition était nulle , puisque le dernier duc de Parme (mort en 1802) avait cédé ces pays à la France à titre d'échange contre le grand-duché de Toscane, érigé en royaume d'Étrurie, et que le grand-duché de Toscane ayant été restitué à son ancien possesseur, il fallait rendre Parme et Plaisance à la Reine veuve d'Etrurie et à son fils, à moins de vouloir déshériter entièrement et sans aucun prétexte légal cette branche de la maison de Bourbon. Dans les discussions longues et animées que cette question fit naître au congrès, M. de Talleyrand plaida avec beaucoup de chaleur la cause des Bourbons d'Espagne ; et le ministère anglais , toujours agité par la crainte que lui inspirait le souvenir de Napoléon , et repoussant autant que possible tout projet qui tendait à assurer une
souveraineté quelconque à son fils, travailla au fond dans le même sens, quoique avec plus de ménagements pour l'Autriche. D'un autre côté, l'Empereur ne voulant jamais subordonner les arrangements d'un intérêt général à des considérations de famille, le cabinet de Vienne garda dans toutes ces discussions une espèce de neutralité ; et il est très-possible que la clause du traité de Fontainebleau par laquelle l'archiduchesse Marie-Louise était déclarée duchesse de Parme et de Plaisance eût été absolument annulée au congrès, si l'Empereur Alexandie n'avait pas embrassé les intérêts de cette princesse avec une chaleur tout à fait chevaleresque. Cette intervention puissante et prononcée influa fortement sur le sort de la question de Parme ; elle fut décidée en faveur de l'archiduchesse ; mais l'article de l'acte du congrès lui assura seulement pour sa vie la possession des duchés, laissant indécis et remettant à une négociation ultérieure le règlement de la succession après sa mort. On crut en attendant satisfaire la maison de Bourbon et la Reine d'Étrurie en allouant à celle-ci la principauté de Lucques avec une conpensalion pécuniaire. Cependant le but de cette dernière disposition ne fut pas atteint; l'Espagne, loin d'être contente, protesta contre cet arrangement de la manière la moins équivoque, et refusa sa signature non-seulement à
l'acte du congrès , mais plus tard aussi au traité de Paris du 20 novembre 1815, comme ayant renouvelé et confirmé les dispositions de l'acte du congrès.
Tel fut l'état des choses lorsque, l'été dernier, le Gouvernement anglais, gêné dans toutes ses relations avec l'Espagne par la position isolée de cette Puissance, et très-désireux en même temps de fixer enfin le sort futur de Parme et de Plaisance et l'existence problématique du petit Napoléon, sollicita vivement le cabinet de Vienne de mettre en train la négociation prévue et stipulée par l'article de l'acte du congrès. L'affaire était délicate et pénible pour l'Empereur d'Autriche; car, indépendamment de 1 intérêt politique de l'Autriche, auquel la succession d'une branche de la maison de Bourbon à Parme et Plaisance n'était rien moins qu'indifférente, il s'agissait encore de dépouiller de tous ses droits éventuels, créés par le traité de Fontainebleau, un enfant qui, bien que fils de Napoléon, ne cessait pas d'être petit-fils de l'Empereur François. Mais les Puissances de l'Europe, et particulièrement la France et l'Angleterre, envisageaient toujours comme un sujet d'alarme la succession de cet enfant dans un Etat même de peu d'importance; le cabinet de Vienne , plus intéressé que tout autre à la tranquillité de l'ItaUe et à la stabilité du système
que l'on venait d'y établir, n'était pas lui-même sans quelques inquiétudes secrètes sur l'effet que la perspective de la succession du jeune Napoléon pouvait produire dans l'esprit des Italiens; enfin, comme il était clair qu'en persistant à exclure la Reine d'Etrurie et son fils de tout espoir de rentrer un jour dans l'ancien héritage de la maison de Parme, on ne trouverait aucun moyen de contenter la Cour de Madrid, et, — ce qui était plus intéressant, — la Cour de Londres dont la façon de penser sur cet article n'était que trop connue au ministère autrichien , l'Empereur fit déclarer au Gouvernement anglais (au mois d'octobre de l'année dernière) que son parti était pris, qu'il ne résisterait plus à la succession de la branche des Bourbons de Parme après la mort de l'archiduchesse sa fille, qu'il ferait un autre sort au jeune Napoléon, et que , si l'on voulait entamer une négociation en forme, l'Autriche ne mettrait aucun obstacle de son côté.
Le cabinet de Londres crut la question tranchée par cette déclaration vraiment magnanime et s'empressa d'ouvrir la négociation. Mais c'est alors qu'il se manifesta une nouvelle difficulté, dont les ministres anglais ne s'étaient pas doutés; elle forme le point le plus piquant de cette singulière transaction, qui probablement ne parviendra jamais à la cou-
naissance du public, et que je m'en vais faire connaître très-confidentiellement à Votre Altesse, comme un trait remarquable de l'histoire secrète de notre temps.
Pendant les dernières semaines de son séjour à Vienne, l'Empereur de Russie, ayant eu plusieurs longs entretiens avec l'Impératrice Marie- Louise, s'étaittellementmontépourses intérêts, que, malgré le peu d'accord qui régnait à cette époque entre lui et le prince Metternich, il fit dire un jour à ce ministre, par une personne de confiance, qu'il ne pouvait pas tenir sa parole à demi, qu'il avait promis à l'Impératrice de défendre non-seulement sa propre cause, mais aussi celle de son fils, et qu'il fallait absolument assurer à celui-ci la succession dans les duchés de Parme et de Plaisance. M. de Metternich objecta les difficultés que l'opposition de la France et surtout de l'Angleterre élèverait nécessairement contre ce projet et la mésintelligence qui pouvait en résulter dans un moment où une nouvelle guerre commune rendait la concorde si désirable. L'Empereur Alexandre insista, et sentant bien que les objections de M. de Metternich étaient sans répHque , il n'en fit pas moins rédiger une convention secrétissime par laquelle la Russie, l'Autriche et la Prusse s'engageaient à unir leurs efforts pour faire déciderla question de la succession
de Parme en faveur du jeune Napoléon. Après plusieurs tentatives inutiles pour éluder une démarche qui pouvait amener de grands inconvénients et choquer le Gouvernement anglais au plus haut degré, l'Autriche accéda à la proposition, et la convention fut effectivement signée parles trois Puissances, peu de jours avant le départ de l'Empereur Alexandre de Vienne. Le secret en fut si bien gardé, que le ministère anglais ne l'aurait probablement jamais appris si l'on était resté d'accord pour le lui cacher. Lorsque l'Angleterre commença à presser la négociation qui devait déterminer la succession de Parme, M. de Metternich ne se trouva pas peu embarrassé de cet engagement secret. Mais comme il avait toujours nourri des doutes sur la possibilité de le réaliser et que d'ailleurs les nouveaux rapports qui s'établissaient entre la Russie et l'Espagne lui faisaient pressentir un changement prochain dans les dispositions de l'Empereur Alexandre , il n'hésita pas à s'expliquer vis-à-vis du ministère anglais, comme je l'ai dit plus haut. Au mois de janvier de cette année, lord Cathcart reçut l'instruction de proposer formellement à la Cour de P<^tersbourg l'ouverture d'une négociation à Paris sur la succession de Parme ; la réponse se fit attendre pendant quelque temps, jusqu'à ce que, unjour, l'Empereur, en parlant à lord Cathcart, lui dit qu'il ne pouvait
pas entrer dans cette question avant de s'être concerté avec la Cour de Vienne, " avec laquetle il avait à ce sujet des engagements particuliers ". Ces paroles transmises à Londres y firent une grande sensation; on conçut des soupçons et des alarmes, et lord Stewart reçut Tordre de faire les derniers efforts pour éclaircir ce singulier mystère. Le prince Metternich , tenant extrêmement à la bonne opinion du Gouvernement anglais, et prévoyant qu'une dénégation formelle ou un langage ambigu augmenterait seulement le désagrément d'une découverte qui tôt ou tard ne manquerait pas d'avoir lieu et dont l'Empereur Alexandre finirait par s'attribuer le mérite, prit alorsla résolution de ne plus dissimuler avec l'Angleterre et de communiquer à lord Stewart la convention secrétissime en le mettant au fait de toutes les circonstances de son origine et de tout ce qui pouvait justifier ou excuser au moins le silence qu'on en avait gardé vis-à-vis de l'Angleterre à l'époque où cet acte avait été signé. Il ajouta qu'il regardait cette pièce comme non avenue, que les dispositions de l'Empereur son maître et les siennes étaient invariablement les mêmes qu'il avait annoncées au ministère anglais dès le mois d'octobre, et qu'il était prêt à charger le général Vincent' d'entamer l'affaire sans retard. La franchise de ce pro-
• Ministre d'AutricIie à Paris.
cédé couvrit entièrement aux yeux du cabinet de Londres ce que la transaction secrète de 1815 avait pu avoir d'offensant pour lui; et la confiance la plus intime succéda à des soupçons momentanés. L'Empereur Alexandre , voyant que tout était dit dans cette affaire et qu'il ne lui restait qu'à en tirer parti pour renforcer ses liaisons avec l'Espagne, autorisa de même son ministre à Paris à concourir avec les autres Puissances et à faciliter la négociation de son mieux.
Sur ces entrefaites, le comte de Fernand Nuiiez, jusqu'ici ambassadeur d'Espagne à Londres, arriva à Paris, muni de pleins pouvoirs pour traiter de tous les intérêts de sa Cour avec les ministres d'Autriche, de Russie, de Prusse, de France et d'Angleterre; et, comme tout le monde était d'accord d'avance, la négociation ne fut ni longue ni difficile. Ou signa d'abord, le G juin, un traité par lequel l'Espagne accédait sans réserve à toutes les dispositions de l'acte du congrès de Vienne et du traité de Paris de 1815, et le lendemain on en signa un autre pour compléter les articles 99, 101 et 102 de l'acte du congrès, pour régler définitivement tout ce qui avait rapport à la possession présente et future des Ëtats de Parme, de lAicques, etc
(Suivent les principales dispositions du traité, accompagnées de quelques observations.)
Quant à TAutriche, je ne me permettrai pas de critiquer sa conduite dans cette négociation. Je soumets mes faibles lumières aux motifs supérieurs qui doivent avoir dirigé les résolutions de TEmpereur et de M, de Metternich ; et si le dénoûmentde l'affaire de Parme m'inspire des regrets que je n'ai pas la force de dissimuler entièrement, je me console en pensant qu'au moins personne ne peut méconnaître que le Cabinet de Vienne a agi dans cette affaire avec un désintéressement et une générosité qu'on ne rencontre pas souvent dans les transactions politiques.
Le jeune Napoléon n'est pas même nommé dans le traité sur la succession de Parme. Il est exclu tacitement et par le fait. Ij'Empereur, sans rien stipuler à son égard envers personne, se charge du sort de ce malheureux enfant. Je crois que le projet est aujourd'hui d'engager le grand-duc de Toscane à lui céder (pour la réversion de Lucques) les terres assez considérables qu'il possède en Dohême, et d'y ajouter quelques autres pour lui former un apanage décent. La mère en sera inconsolable. Après les promesses magnifiques de l'Empereur Alexandre, elle ne pouvait guère entrevoir une issue pareille. Les grands intérêts du monde en ont autrement ordonné ; et si une fois la France et l'Angleterre étaient persuadées, à tort ou à raison, que
la tranquillité de l'Europe imposait absolument ce dernier sacrifice à l'Autriche, elle devait le porter de bonne g^râce
Vienne, 1" août 1817'.
Il y a quelques semaines que la diète germanique a notifié à tous les cabinets d'Europe que la confédération des États d'Allemagne et l'assemblée qui la représente à Francfort se trouvaient définitivement constituées. Peu après, pour essayer, je crois, ses pouvoirs sur un objet de politique générale et bien étranger à ses attributions, elle a abordé la question des pirateries des Barbaresques.
C'est une chose assez singulière que de voir cette diète de Francfort, enfant presque posthume du congrès de Vienne, véritable avorton politique et d'une organisation tellement frêle qu'on aurait cru qu'elle périrait dans son berceau, se former peu à
' Cette dépêche n'a été admise dans ce recueil que pour marquer l'opinion que M. de Gcntz avait de la diète dès l'époipie de sa constitution.
peu en puissance, éclipser par son attitude l'ancienne diète de l'Empire germanique, et se trouver déjà, pour ainsi dire, en contact avec l'Empire Ottoman. L'activité de cette assemblée depuis le mois de novembre dernier a été immense ; elle a écrit et fait écrire des volumes; il est seulement fâcheux pour sa gloire qu'entre autres qualités qu'elle a héritées de l'ancienne diète de Ratisbonne, elle se soit aussi approprié le style barbare qui distinguait celle-ci ; de sorte que la lecture de ses protocoles est un travail très-fastidieux.
Le besoin d'un lien commun entre les différents Etats de l'Allemagne a donné naissance à la nouvelle confédération. Si en 1813, après la destruction de la confédération rhénane, fondée par Napoléon , les grandes Puissances avaient pris la résolution de composer l'Allemagne d'une douzaine de souverains gouvernant chacun une étendue plus ou moins considérable de territoire, on aurait pu se passer de ligue et de diète, et un système d'alliances et de traités aurait pu lier ces souverains pour tout ce qui regardait leurs intérêts communs. Mais dès qu'on a manqué, soit de calcul, soit de fermeté, pour faire main basse sur toutes ces petites souverainetés que lahgue du Rhin avait conservées, et qu'en 1814 l'Allemagne s'est encore trouvée partagée en trente-huit Gouvernements, grands et
petits, indépendants les uns des antres, on a cru devoir imaginer une forme qui, en les unissant dans un centre commun, remplaçât l'ancien lien fédératif ainsi que celui créé par la confédération de 1806.
Cependant, si tout le monde n'était parti que de ce point de vue, la nouvelle confédération n'aurait eu que des formes simples, sans complications, sans prétentions et sans ostentation, puisqu'il s'agissait seulement d'un point central de délibération pour les affaires peu nombreuses que les grands souverains auraient eu à traiter avec les petits, le tout se réduisant au fond à quelques mesures de défense commune dans le cas d'une guerre générale. Mais deux partis extrêmement prononcés tous les deux dans leurs principes, et l'un et l'autre particulièrement exaltés par les événements de 1813 et 1814, loin de se contenter de si peu de chose, voulaient faire servir l'établissement d'un nouveau système fédéral à des objets d'une tout autre nature. Les uns, les anciens princes et comtes dépossédés, ou au moins médiatisés, et tout ce qui compose avec eux la haute aristocratie de l'Allemagne, se flattaient, sinon de reprendre sous les auspices de ce nouveau système les droits et prérogatives dont ils avaient joui autrefois, d'y exercer au moins un pouvoir analogue à celui qu'ils avaient perdu, et de conserver tous ces avantages honorifiques qui les