RUSSIE
Votre Altesse connaît depuis longtemps et en détail ma façon de penser sur les vues et la conduite de cette Cour. Ce que j'en ai appris depuis mon retour' n'est pas de nature à la faire changer. Je suis plus que jamais persuadé que, quels que soient les événements futurs, l'Empereur Alexandre ne nourrit, dans le moment actuel, aucun projet contraire à la tranquillité générale. L'enthousiasme religieux semble devenir de plus en plus le sentiment qui le domine. J'en ai des preuves multiples; et le prince Metternich m'a conté à ce sujet une anecdote, que je transmets en toute confidence à Votre Altesse, parce qu'elle me paraît tout à fait caractéristique.
Pendant le temps que le prince se trouvait aux bains de Lucques, un jour, ou plutôt une nuit, on vient le réveiller en lui annonçant qu'un courrier (un Feldjàger) était arrivé en droiture de Pétersbourg pour lui remettre une lettre. Un courrier de Pétersbourg à Lucques! Le prince s'attend naturellement à quelque nouvelle de première impor-
• Des eaux de Gastein.
tance. Il reçoit une lettre du comte Nesselrode. Cette lettre commence par lui témoigner, au nom de l'Empereur, combien Sa Majesté est contente de l'état général des affaires, de la bonne harmonie qui règne entre les grandes Cours, des sentiments fraternels qui les lient, etc. Le prince ne comprend pas à quoi tout cela doit mener. Il arrive enfin au point substantiel. La seule chose qui afflige l'Empereur et qui ne lui paraît pas s'accorder avec les principes respectables de l'Empereur François, c'est que les sociétés bibliques, que l'Empereur Alexandre regarde comme le premier bienfait pour l'Europe et auxquelles il a voué la protection la plus active, ne soient pas tolérées en Autriche. Et sur cela il fait conjurer M. de Metternich d'employer toute son influence pour inspirer à son souverain le goût de ces établissements et pour les faire prospérer dans ses États! M. de Metternich a été obligé de répondre par un refus. Les sociétés fondées pour répandre des exemplaires de la Bible dans toutes les langues de l'univers (objet dont 1 Empereur de Russie s'occupe avec prédilection et auquel il consacre des sommes considérables) sont en contradiction directe avec les canons de l'Eglise romaine, qui, comme Votre Altesse lésait, défend la lecture de la Bible aux laïques, et ne la permet que par forme d'exception. Notre Empe-
reur, toujours très-attaché aux formes anciennes, ne veut pas entendre parler de ces sociétés ; il n'a pas même voulu permettre (en quoi, je crois, il a eu tort, et ce qui a fait lui très-mauvais effet en Hongrie) que les protestants hongrois reçussent les bibles que ces mêmes sociétés ont tâché d'introduire dans ce pays. Une peut donc pasen être question chez nous.
L'exaltation religieuse, bien qu'elle puisse conduire à de grands égarements, mérite toujours un certain respect, et dans l'état actuel du monde il est sûr qu'elle est beaucoup moins dangereuse que la soif des conquêtes ou telle autre passion antisociale. On peut sourire de l'emphase et de l'hypocrisie de ceux qui, pour faire leur cour à l'Empereur Alexandre, affectent aujourd'hui le mysticisme le plus ridicule ; on peut sourire des excès de zèle dans lesquels l'Empereur lui-même est entraîné quelquefois parce sentiment; mais, comme c'est une barrière de plus contre les projets ambitieux, on doit après tout s'en féliciter.
Je n'ai pas besoin d'ajouter à ce tableau celui des dispositions de l'Autriche. Votre Altesse les connaît et sait jusqu'à quel point elles sont innocentes et pacifiques. Tout est tellement monté chez nous à la paix que, si quelque événement inattendu venait nous arracher à cette situation, nous serions
fort embarrascs de notre attitude. Mais heureusement nous sommes bien avec tout le monde; des guerres partielles ne sont plus imaginables; et si un nouveau bouleversement quelconque amenait encore une guerre générale, il faut espérer que nous retrouverions dans nos ressources de quoi faire face à un malheur que nous partagerions d'ailleurs avec toute l'Europe.
(Les rapports des trois derniers mois de l'année 1817 ne présentent aucune donnée qui m'ait paru mériter une attention particulière; sans produire de nouveaux commentaires, ils ne traitent que des questions amjilement connues, telles que les affaires des colonies espagnoles en Amérique, la traite des nègres et l'altitude des diverses Puissances à ce sujet, ainsi que les négociations sur l'arrangement définitif avec la France, concernnnt la question des indemnités et de l'occupation de ses provinces limitrophes par les troupes étrangères.)
Vienne, 16 janvier 1818.
J'ai fait part des sages ouvertures faites
par le cabinet de Londres sur les moyens de pacifier TAmérique méridionale par l'intervention des Puissances européennes. Nous avons reçu maintenant le mémoire que l'Empereur de Russie a fait rédiger sous ses yeux (formule qui se retrouve depuis quelque temps dans toutes les pièces politiques de ce cabinet) sur le même objet.
Ce mémoire prouve, selon moi, que, si l'alliance étroite qui subsiste aujourd'hui entre les grands souverains a des avantages précieux sous plus d'un rapport, l'application indistincte du principe de cette alliance à toutes les questions du moment ne laisse pas que d'avoir aussi des inconvénients considérables. Il est certain, entre autres, que l'affaire des colonies espagnoles, loin d'avoir gagné par l'intervention de la Russie, n'en a été
que plus embrouillée ; qu'elle aurait pris une marche beaucoup plus simple; que la médiation des Puissances européennes, si tant est qu'elle eût jamais pu réussir, aurait réussi bien plus promptement et bien plus efficacement, si la Russie n'avait pas été appelée à y prendre part. Il est vrai que l'Autriche et la Prusse sont à peu près aussi étrangères au grand procès américain que la Russie; mais ces deux Puissances ont au moins reconnu leur insuffisance et ont sagement résolu de ne porter que leur nom dans la médiation et de s'en remettre entièrement, pour le fond des questions, à l'avis et à la direction du cabinet britannique. L'Empereur Alexandre au contraire a voulu y mettre du sien; il n'a pas voulu perdre une occasion de déployer de beaux raisonnements de droit public; il s'est cru pour le moins aussi savant que le ministère d'Angleterre ; enfin, son affection secrète pour l'Espagne lui a fourni un motif de plus pour donner à la délibération une nouvelle tournure et un caractère qui la rendra impraticable. On était beaucoup plus avancé dans cette affaire difficile avant le mémoire russe qu'on ne l'est à présent.
(Suit une critique de ce mémoire qui développe en première ligne l'idée » de paciKer les vastes contrées de l'Amérique méridionale en leur appliquant les principes et les bienfaits du Recès de Vienne et des transactions qui l'ont suivi » — idée qui u ressemble plutôt ù une mauvaise plaisanterie qu'à une conception sérieuse » .)
Le mémoire russe prouve, d'un bout à l'autre, que, loin de concourir aux vues raisonnables do l'Angleterre , l'Empereur Alexandre veut substituer à ces vues des projets d'une nature Xoute différente. A travers le langage vague, obscur, mystérieux, quelquefois inintelligible de ce mémoire, on découvre cependant bientôt quelle base la Russie voudrait donner à la médiation. I^a querelle qu'il fait à lord Castlereagh (sans le nommer, toutefois, et sous les apparences du plus grand respect) sur les mots neutralité, coopération , garantie, etc., trahit l'intention secrète. L'Angleterre avait clairement annoncé qu'elle ne se chargerait de cette médiation qu'à la condition expresse u qu'elle ne l'entraînerait jamais dans aucune mesure hostile, quelle qu'en fût l'issue ». La Russie est d'avis, au contraire, qu'il ne faut pas trop préjuger la nature de la coopération. L'Espagne s'attend de la part de la Russie, non pas à une médiation dont elle se soucie fort peu, mais bien à une intervention armée, qui, moyennant trente ou quarante mille hommes de troupes européennes, ferait rentrer l'Amérique dans la soumission la plus abjecte. La Russie se flatte de faire agréer cette idée , non pas tout à coup , mais peu à peu, par les autres Puissances. Voilà le mot de l'énigme. Mais ni l'Espagne ni la Russie ne
réussiront à accréditer ce projet. L'Angleterre est décidée à le repousser à tout prix et à tout événement, et aucune autre Cour ne l'adoptera.
Nous ne pouvons pas encore savoir quel effet ce mémoire aura produit à Londres ; mais il est sûr que, dans cette situation des choses, on aura bien de la difficulté à s'accorder même sur les premiers principes de la médiation. En attendant, la rage impuissante des Espagnols (qui, ne pouvant pas subjuguer, se contentent de dévaster les plus beaux pays du monde), le désespoir des Américains et la force des choses amèneront bien quelque autre dénoûment.
Vienne, 18 février 1818.
SUR LES RELATIONS ACTUELLES ENTRE LA FRANCE ET LES PUISSANCES ÉTRANGÈRES.
Le coup de pistolet tiré sur lord Wellington ' peut coûter cher à la France et embrouiller beaucoup les affaires de l'Europe. Cet événement est
' A Paris, le 10 février.
très-peu de chose en lui-même; tout fait croire que c'était l'acte isolé d'un fou ou d'un fanatique , ou, peut-être, d'un homme personnellement irrité contre le duc, et qu'il ne tient à aucun complot et à aucune faction. Mais cet événement est arrivé dans un moment où d'autres circonstances, qui seront développées dans le présent rapport, avaient préparé les esprits à attacher une importance particulière à tout incident lié de fait ou d'opinion aux grandes questions du jour
Le grand mal est aujourd'hui que les dispositions des cabinets, vis-à-vis de la France, semblent avoir subi, depuis quelque temps, un changement fâcheux. Vers la fin de l'année dernière, les Cours alliées étaient presque d'accord sur la nécessité de faire cesser à la fin de 1818 l'occupation mifitaire de la France. Maintenant, — sans que rien ne soit arrêté à ce sujet, — cette solution me paraît fortement ébranlée par toutes sortes de doutes, de craintes, de méfiances et de mécontentements. Je tâcherai de fiiire connaître ici les principales raisons de ce changement,
La position du ministère français, relativement aux partis qui divisent la France , en a été la première origine. Les ultra-royalistes, plus acharnés que jamais contre les ministres, les accusent hautement d'avoir recherché l'appui et l'alliance de
ceux que Ton nomme les indépendants, et de s'être jetés, — sinon de mauvaise intention, au moins par imprudence, — dans une route absolument fausse et dangereuse , qui ne peut que conduire à un nouveau bouleversement. Les ultra-royalistes parlent de cette catastrophe comme si elle était inévitable et très-prochaine. Après avoir soigneusement et impartialement examiné les différentes données qui nous arrivent de Paris, après avoir comparé et rapproché une quantité de renseignements respectables, je suis intimement convaincu que toutes ces accusations des ultra-royalistes ne portent que sur un tissu de chimères que le délire d'un amour-propre blessé a seul pu enfanter. Les ministres ont suivi et suivent encore une ligne très-sage ; ils n'ont pas été entraînés par les indépendants; mais, en agissant dans le sens de la Charte constitutionnelle, ils ont désarmé jusqu'à un certain point l'opposition de ceux qui défendent la liberté publique. C'est le premier de leurs crimes aux yeux des royalistes outrés; le second, et probablement le plus grand, est la faveur du Koi, qui les soutient avec une fermeté admirable, et la faveur du public, dont la partie la plus sensée rend justice à leur conduite, en dépit de toutes les intrigues que leurs ennemis mettent en œuvre pour déjouer et entraver chacune de leurs mesures.
Cependant, ces ennemis forment un noyau considérable, surtout dans la haute société de Paris. Ils sont malheureusement protégés par les princes , et surtout parle comte d'Artois, qui travaille jour et nuit contre le ministère. Ils ont fréquemment l'occasion de voiries ministres des Cours étrangères et de les entretenir de leurs griefs et de leurs visions. Ils ont fait une certaine impression sur l'esprit de quelques-uns de ces ministres. Ijord Wellington lui-même , sans embrasser absolument leur système, a prêté Toreille à leurs dénonciations. Le général Vincent, ministre d'Autriche, jusqu'ici extrêmement neutre dans tous ces débats, s'est en dernier lieu rapproché de leur ligne. L'esprit de jalousie et de discorde qui fermente dans le corps diplomatique à Paris y a eu sa part. Comme le général Pozzo di Borgo, ministre de Russie, ami particuHer et intime du duc de Richelieu et du comte Decazes , se prononce de la manière la plus décidée en faveur de la marche du ministère, c'est une raison de plus pour ses collègues de se ranger du côté opposé. Le prince de Talleyrand, autour duquel se raUie aujourd'hui tout ce qu'il y a de plus intrigant et de plus dangereux dans les premiers cercles de Paris, fait un mal prodigieux au Gouvernement. Sans professer lui-même ni l'une ni l'autre opinion, se jouant, se moquant tour à
tour de tous les partis, et les méprisant tous également , il saisit cependant tout ce qui peut faire tort aux ministres, et, par ses mots spirituels, ses plaisanteries amères, par la duplicité de sa conduite, par les caresses qu'il prodigue à tous les mécontents, et par son ascendant dans la société, il est sans contredit leur plus redoutable ennemi. Il agit directement ou indirectement sur l'esprit des ministres des Cours étrangères, et, sans qu'ils s'en doutent eux-mêmes, leur fait suggérer une partie des rapports qu'ils adressent à leurs chefs.
Le projet de loi sur le recrutement paraît avoir singulièrement augmenté l'humeur et la méfiance contre le ministère
Quelques-uns des ministres étrangers ont trouvé le projet de loi sur le recrutement intempestif, indiscret et presque suspect. Lord WelUngton s'en est expliqué d'une manière peu équivoque. Ils ont secrètement applaudi aux efforts de 1 opposition royaliste dans la Chambre des députés j et, à en juger par des indices qui m'ont rarement trompé, ils se flattent de voir la loi rejetéc par la Chambre des pairs, et ils ne négligeront rien pour la faire tomber.
Aux causes que j ai développées jusqu'ici, il faut encore ajouter les sentiments personnels et la situation du duc de Wellington, .le suis loin de vouloir déprécier le caractère de cet homme célèbre, mais
tout doit céder à la vérité, et, comme je me crois en état de la dire, pourquoi la dissimuler? Il est certain d'abord que lord Wellington n'a jamais aimé les Français, et je l'ai entendu plus d'une fois parler de cette nation avec un sentiment mal déguisé de haine et de mépris. Leur gloire militaire paraît l'offusquer; leur vanité nationale lui est à charge, et il regarde les efforts qu'ils font pour se relever de leur humihation comme une espèce de révolte contre leurs vainqueurs. Mais ce n'est pas tout; la position actuelle de lord VVelHngton est une des plus magnifiques dont jamais homme ait joui. Il représente l'alUance européenne dont il commande l'armée; il est, dans un certain sens, l'arbitre des destinées de la France; il est presque l'égal des souverains et généralement traité comme tel. Si l'occupation militaire vient à cesser, il sort de cette existence brillante sans pouvoir compter sur une compensation quelconque. Dans sa patrie, il n'y a pas pour lui de place qui ne soit hors de proportion avec ses justes prétentions. Une fois rentré en Angleterre, il se trouvera partout à l'étroit. Par conséquent, il n'a aucun intérêt à voir finir l'état actuel des choses, et l'on peut dire qu'il serait plus qu'un homme s'il n'en désirait pas en secret la prolongation.
Il est vrai qu'en définitive le sort de cette grande
question dépend de la décision des souverains et de leurs premiers ministres. Mais il est impossible que les impulsions données à Paris, et surtout l'avis de lord Wellington, n'influent pas beaucoup sur cette décision. Jusqu'à présent, tout semblait se réunir en faveur des vœux de la France. L'Empereur de Russie, sans s'être positivement expliqué à ce sujet, faisait deviner son opinion. Lord Castlereagh avait fondé tous ses calculs sur l'évacuation du territoire français. M. le prince Metternicb en pensait comme lui. Le cabinet prussien même était parfaitement entré dans ce système. Je ne dis pas qu'on en soit revenu; mais je vois par plus d'un symptGwne que, depuis quatre semaines, la physionomie de cette affaire n'est plus la même.
Vienne, 24 mars 1818.
J'attache une certaine importance à l'exposé ' de l'état actuel des négociations sur les mesures à prendre contre les Barbaresqueg , parce que cette affaire et la tournure qu'elle prendra encore doivent avoir un intérêtparticulierpourla Porte. Depuis
* Première annexe.
longtemps, j'avais le projet de faire cette communication à Votre Altesse, mais l'extrême délicatesse de la chose m'a retenu , car je n'ai pas besoin de dire à quel point je pouvais être compromis par
cette démarche
Dans les considérations' sur le système politique actuel de l'Europe, je me suis dégagé autant que possible des affections, des craintes, des calculs et des hypothèses du moment, et j'ai tâché de traiter la question à un point de vue absolument impartial, et, par cela même, libre et élevé
Il y a encore im objet particulier sur lequel je dois entrer dans quelques éclaircissements. Je me suis borné à annoncer à Votre Altesse, dans le temps, la nomination du comte Liitzow ^ comme successeur de M. le baron de Stiirmer'; mais je ne voulais pas, à l'époque où j'ai donné cette nouvelle, et où elle était encore bien peu connue, y ajouter les observations auxquelles je crois pouvoir me livrer aujourd'hui.
La place d'internonce est, selon moi, dans la situation actuelle des choses, une des plus importantes de la diplomatie autrichienne. Constantinople est un des points où nos intérêts se touchent et
' Seconde annexe.
2 Jusque-là ministre d'Autriche à Stuttgart.
^ Internonce d'Autriche à Constantinople.
se croisent le plus directement avec ceux de la Russie. Il nous faut à cette place, non-seulement un homme de caractère, capable de prendre un parti dans des cas imprévus, mais aussi un observateur actif et éclairé sur les aperçus duquel on puisse toujours compter avec assurance. Nous possédions quelques pcrsonna[,»^es parfaitement propres à remplir ces conditions. Je ne veux nommer ici que le général ' Fiquelmont, depuis deux ans ministre à Stockholm, militaire distingué, homme d'un esprit juste et cultivé, d'un caractère éprouvé, intrépide lorsqu'on doit l'être, mais sage et mesuré dans toute sa conduite. M. de Metternicli en était aussi pénétré que moi; il sentait que rien ne serait plus utile que de retirer cet homme du poste insignifiant où il se trouve pour faire valoir ses talents sur vm théâtre plus digne de lui. Mais Votre Altesse n'ignore pas quelle influence les petites considérations exercent souvent dans les plus grandes affaires, et combien il est difficile que le ministre le plus intelHgent s'en défende toujours. Il s'agissait, je crois, d'obliger quelqu'un qui prenait un grand intérêt à M. de Liitzow, et ce motif l'a emporté.
.le n'ai pas un mot à dire contre les qualités per-
' Comte.
sonnelles du comte Liitzow. C'est un homme solide, réservé, discret, attaché à ses devoirs. Il ne donnera lieu à aucune plainte; il se conduira avec prudence et avec modération dans toutes les occasions. On a pu dire la même chose dit baron de Stiirmer, qui, cependant, d'après mes principes, n'était nullement à la hauteur du poste qu'il occupait. De même, M. de Liitzow remplira bien ce poste dans le cours ordinaire des choses j mais je voudrais y voir quelqu'un de plus fort, de plus instruit, de plus habile pour les moments intéressants qui peuvent réclamer, tôt ou tard, toute la fermeté d'un ministre d'Autriche. C'est là mon opinion confidentielle, et je crois que Votre Altesse me saura gré de lui en avoir fait part sans réserve.
NÉGOCIATIONS DE LONDRES SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES BARRARESQUES
Votre Altesse connaît l'origine et l'objet de ces
conlérences I^es premières conférences
avaient eu lieu au mois de septembre 181G. Le mémoire russe, en réponse au projet d'alliance défensive proposée ' dans ces premières réunions, était du 20 décembre 1816; et ce n'est qu'après
' Par l'Angleterre.
un intervalle de quelques mois qu'on a enfin repris les conférences. Il y en a eu deux au mois de décembre 1817, et trois dans les premiers jours de février de l'année courante. Mais elles ont été presque exclusivement consacrées à des communications que lord Castlereagh a faites relativement à l'abolition de la traite des nè{]res. La question des mesures contre les Barbaresques y a été à peine effleurée. Aucun ^des ministres n'a voulu se prononcer sur cet objet. Chacun paraissait attendre les instructions ou les propositions des autres. Le projet de septembre 181 G, le Mémoire russe de décembre de la même année , et quelques dépêches de lord Castlereagh à lord Cathcart, dirigées contre ce dernier mémoire, sont les seules pièces substantielles qui aient paru dans cette négociation stérile et aujourd'hui stationnaire.
Malgré tout cela, l'affaire dont il s'agit est d'une grande importance à plus d'un point de vue, et Votre Altesse s'en convaincra bientôt en lisant le présent rapport. Cette affaire n'est pas finie. Si sa marche a été lente et insignifiante, la raison en est que la seule Puissance qui y ait attaché et qui y attache encore un très-grand intérêt, c'est-à-dire la Russie, a caché jusqu'ici autant que possible les intentions secrètes qui la guidaient, tandis que les autres, qui avaient deviné ses intentions, se sont
constamment tenu sur la défensive et ont éludé, autant que possible, les progrès de la négociation. Mais nous savons maintenant, à ne plus pouvoir en douter, que la Russie ne laissera pas tomber cette affaire, et que, coûte que coûte, il faudra en venir à des explications franches et décisives. Je m'en vais donc présenter à Votre Altesse un petit tableau de l'état véritable de cette question. Ce tableau ne sera pas sans intérêt pour la politique de la Porte. Je le crois d'autant plus nécessaire, que j'entrevois, dans quelque temps d'ici, une nouvelle scène de celte pièce, sur laquelle je dois transmettre à Votre Altesse quelques renseignements préalables et confidentiels.
Vous vous rappellerez. Monseigneur, que le Gouvernement anglais, en acceptant la proposition de la Russie de délibérer sur des mesures contre les Barbaresques, n'a jamais eu d'autre motif que celui d'avancer ses projets sur l'abolition générale de la traite des nègres. C'est dans ce but qu'elle imagina le plan d'une alliance défensive, proposée en septembre 181 G. lia croisière permanente qui, d'après ce plan, devait être établie dans la Méditerranée pour contenir les Barbaresques , était également destinée à arrêter les bâtiments suspects de faire le commerce des nègres; car les vaisseaux de guerre composant cette croisière devaient aussi
sortir de la Méditerranée et parcourir l'Océan. Ce plan fut accueilli avec froideur par les autres Puissances, mais avec une répufjnance particulière par l'Empereur de Russie, qui, se souciant très-peu du commerce des nèjjres, avait en vue des projets d'une tout autre nature contre les Barbaresques.
Je dois donner d'abord un précis exact des idées développées à ce sujet dans le mémoire russe du 20 décembre 181G. Après avoir prouvé, par des arguments assez faibles, que le plan de l'alliance défensive était insuffisant et défectueux, la Russie mit en avant son propre système dont voici la substance : " Les Puissances feront des démarches simultanées auprès de la Porte , afin de constater si elle se croit en état de leur garantir leur pavillon dans la Méditerranée ; il est bien entendu que la seii le garantie acceptable sera la défense faite aux Barbaresques de tout armement militaire quelconque^ Si la Porte ne veut ou ne peut pas accorder cette garantie, ou si elle est reconnue nulle par le fait, l'alliance de tous les États européens qui voudront s'associer à cette entreprise sera formée et proclamée. Les premiers armements barbaresques qui paraîtront dans la Méditerranée seront le sujet du casus fœderis pour les Puissances contractantes; elles agiront alors sans autre préambule, et leurs opérations réunies auront pour but de détruire tout
le matériel servant aux expéditions des Barbaresques, et, de plus, tous les moyens que la nature ou l'art pourraient leur fournir pour se refaire , de sorte que la mer serait affranchie pour toujours, ou au moins pour de longues années, de leurs pirateries. "
Au moment où ce mémoire fut communiqué à Vienne, on y avait reçu la fameuse nouvelle des négociations entre la Russie et l'Espagne, et du traité qui devait accorder à la Russie un établissement militaire dans l'île de Minorque. Un voile est encore suspendu sur cette transaction que la Russie a fortement désavouée dans ses explications avec les autres cabinets. Il m'a toujours paru pro- • bable que le traité a été négocié en effet, mais supprimé ensuite , parce que le secret avait percé trop tôt. Quoi qu'il en soit, \efond de cette négociation était d'une réalité incontestable , et les événements subséquents en ont fourni et en fournissent encore les preuves. Une intimité remarquable, pour deux cabinets qui ont si peu de contact, a régné depuis entre l'Espagne et la Russie j M. de Tatitscheff est, jusqu'à ce moment, tout-puissant à Madrid; il est consulté sur toutes les affaires , il nomme les ministres près des Cours étrangères; il a toute la diplomatie espagnole entre ses mains, et le Roi ne voit et ne pense que par lui. La partialité décidée
que l'Empereur Alexandre a montrée dans les discussions entre TEspagne et le Portujjal, la manière dont il plaide dans toutes les occasions la cause de la première, le langaf^e (peu conforme à ses principes habituels) qu'il tient sur les insurrections dans l'Amérique espagnole, les espérances, dont le cabinet de Madrid ne cesse de se bercer, d'obtenir par son influence des secours efficaces contre les insurgés; toutes ces circonstances, et bien d'autres que chaque jour nous révèle, ne laissent aucun doute sur les relations constantes des deux Cours.
Le cbainet de Vienne crut ne pas pouvoir se méprendre sur la connexité de ces négociations avec les projets mis en avant par la Russie dans la question des Barbaresques. Le prince Esterhazy ' reçut l'ordre de ne pas avancer d'un pas dans cette affaire
Le cabinet de Londres, quoique toujours disposé à ménager l'Empereur de Russie, fut cependant également frappé de sa manière d'envisager l'affaire des Barbaresques. Lord Castlereagh, en défendant encore une fois son projet d'alliance défensive et de croisière permanente , fit déclarer à Saint-Pétersbourg, au mois de mai 1817, « que les propositions contenues dans le mémoire russe lui
* Ambassadeur d'Autriclie à Londres.
paraissaient d'une nature si vaste, qu'il faudrait des explications bien plus détaillées pour que l'on pût seulement se former une idée juste de la possibilité d'une entreprise pareille » . Depuis cette époque, le zèle de lord Castlereagh pour une alliance contre les Barbaresques s'attiédit considérablement. Il avait trouvé un autre moyen pour avancer l'affaire de l'abolition de la traite des nègres, la seule qui l'intéressât en effet. Il engagea l'Espagne à signer un traité par lequel elle promît de défendre absolument le commerce des nègres dans toutes ses possessions, à dater de l'année 1820. Ce traité, monument de la bassesse et de l'extravagance de la Cour de Madrid, qui, pour la misérable somme de quatre cent mille livres sterling, se soumettait à une stipulation inexécutable et dont l'effet infaillible serait la perte des dernières colonies qui lui restent, n'était pas un avantage bien solide pour l'Angleterre; mais il suffisait aux ministres pour faire taire l'opposition pendant quelques années. On essaya en même temps d'entraîner le Portugal dans un arrangement analogue. Enfin, lord Castlereagh imagina un nouveau traité général, par lequel toutes les Puissances qui avaient eu part à la déclaration du congrès de Vienne contre ce commerce devaient s'engager à des mesures efficaces pour le faire cesser dans sa totalité. .
Au mois de février dernier, le comte
Stackelberg ' reçut Tordre de témoigner à la Cour de Vienne Tétonnement et les regrets de l'Empereur sur ce qu'un plan aussi bienfaisant et aussi honorable que celui qu'on avait formé pour exterminer les pirates de l'Afrique eût' été absolument abandonné, et qu'on eût, pour ainsi dire, paralysé et annihilé les conférences de Londres. Il proposa en même temps à cette Cour de montrer au moins sa bonne volonté dans cette affaire, en accédant purement et simplement à un certain traité d'alliance que l'Espagne et le Roi des Pays-Bas avaient conclu contre les Barbaresques en 1816. L'Empereur de Russie se déclara prêt à y accéder de même.
Bientôt après, l'ambassadeur d'Espagne, Cavallos, remit à M. de Metternich, en date du 27 février, une note excessivement forte et brusque, dans laquelle, après s'éire livré à de longues et furieuses déclamations contre les forfaits du Dey d'Alger et ses dernières querelles avec les consuls (événement qui , pour le dire ici en passant, paraît avoir été fort exagéré) , il demanda formellement que l'Autriche entrât dans une alliance générale contre les Barbaresques, fondée sur les bases du
• Ministre de Russie à Vienne.
traité conclu le 10 août 1816 à Alcala entre
l'Espagne et le Roi des Pays-Bas
La coïncidence de cette démarche avec les nouvelles instances de la Russie ne laisse pas de doute sur son origine. Il est clair qu'elle était concertée avec le cabinet russe, ou, pour mieux dire, que M. de Tatitscheff l'avait dictée à celui de Madrid. Nous avons en même temps appris, par d'autres voies, que l'Empereur Alexandre tient plus fortement que jamais à ses projets de guerre et d'extermination des Barbaresques. Le fait est qu'il veut, à quelque prix que ce soit, avoir un prétexte pour envoyer des vaisseaux dans la Méditerranée. Mais c'est là précisément ce que les autres Puissances, ce que surtout l'Autriche, à cause de ses relations avec la Porte, l'Angleterre et la France, par une infinité de raisons politiques et commerciales, doivent empêcher partons les moyens en leur pouvoir. Car, qu'en arriverait-il? Si les vaisseaux russes destinés pour la Méditerranée doivent s'y rendre de Kronstadt, l'Empereur soutiendra qu'il lui faut une station d'hiver et de relâche dans cette mer; si cette condition rencontre des difficultés, il prétendra expédier des vaisseaux par la mer Noire, et insistera sur le passage des Dardanelles. Dans tous les cas, il n'y a que des chances et des combinaisons funestes dans ce plan.
Cependant, il est inévitable que la question des Barbaresques sera agitée de nouveau; et elle se l'éveillera au plus tard lors de l'arrivée de l'Empereur Alexandre en Allemagne. Dans ces conjonctures, et pour faire mani basse sur tous les autres projets, le prince Metternich en a imaginé un qui servira du moins à prolonger de quelques années la négociation et à nous faire gagner du temps contre des idées plus dangereuses. Il proposera le rétablissement de l'ordre de INlalte dans une nouvelle forme, et dans une île de l'Adriatique que l'Empereur accorderait à cet effet, sous la condition expresse que les Puissances qui ont confisqué les possessions de l'ancien ordre de Malte s'engageraient à les rendre au nouveau, ou bien le dédommageraient par des revenus fixes. Ce nouvel ordre n'aurait absolument pas d'autre destination que celle de purger la mer des pirateries de toute espèce, et d'y maintenir l'ordre et la police d'après des règles strictement établies.
Je n'ai pas besoin d'entrer dans de grands détails pour prouver à Votre Altesse que ce projet est absolument inexécutable
L'Empereur Alexandre, à moins qu'on
ne le nommât grand maître, — et personne n'en aura envie, — repoussera ce projet de toutes ses forces. La France et l'Angleterre, quand même
DEPECHES INÉDiITES : 1818. 353
elles auraient l'air de l'appuyer par politesse, ne s'y intéresseront jamais réellement. Enfin, si toutes les autres difficultés pouvaient être surmontées, l' Autriche, fidèle aux principes qu'elle a énoncés et strictement suivis dans tout le cours de cette né{jociation, ne procéderait pas à une mesure pareille sans pouvoir compter sur l'assentiment libre et entier de la Porte; et je crois que la Porte ne s'en- (jagerait pas aisément dans cette affaire.
Aussi, M. de Metternich ne se fera-t-il aucune illusion à ce sujet; et je crois en avoir assez dit pour faire sentir à Votre Altesse que ce n'est pas bien sérieusement qu'il nourrit un plan aussi cjjimérique. C'est une arme qu'il opposera à ceux qui, par des projets plus réels et plus dangereux, pourraient amener des discussions ou même des complications fâcheuses. En attendant, les Harbaresques braveront encore assez longtemps les mesures impuissantes des cabinets européens; et ils ne seront détruits ni par les croisières permanentes de lord Casticreagh, ni par le cnsus fœderis de l'Empereur Alexandre, ni par les chevaliers errants de l'île de Lissa.