‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 24 sur 26 · DÉPÊCHES INÉDITES : 1819. *1T · texte numérisé non relu

DÉPÊCHES INÉDITES : 1819. *1T

dans les affaires intérieures de la France, et que cette intervention n'amène les complications les plus fâcheuses. Cette crainte n'est pas seulement celle des badauds et des frondeurs; elle a gagné les classes supérieures et les personnes les mieux instruites, et je sais que les ministres eux-mêmes n'en sont pas absolument exempts. Et voici, maintenant, ce qui a donné lieu à cette crainte,

L' empereur de Russie a fortement désapprouvé le changement ministériel qui s'est opéré en France au commencement de cette année. Il a regardé la retraite de M. de Richelieu ', celle de M. Laine et du comte Mole , comme un événement désastreux; et sans préjuger les individualités de leurs successeurs, il a cru reconnaître dans les/?r//îc/y9e5quiont motivé leur choix des présages funestes pour la tranquillité future de la France. Il a exprimé entre autres cette manière de voir dans une dépêche adressée à quelques-uns de ses ministres auprès des principales Cours de l'Europe, dépêche que j'ai eu moi-même occasion de lire. Il n'y avait certainement dans cette pièce pas un mot qui eût indiqué de loin le désir ou l'intention de se mêler de ce qui se passe dans l'intérieur de la France. Tout au contraire, les ministres de Russie eurent ordre

' Remplace par M. Dessole.

de s'abstenir, aussi soigneusement que possible, de tout ce qui pouvait leur donner l'air d'être chargés d'une intervention semblable ; mais enfin , il en résultait toujours que l'Empereur, de son côté, n'avait pas une opinion bien rassurante sur la marche et même sur la stabilité du nouveau ministère. Je ne veux pas aborder aujourd'hui l'examen du fond de cette opinion ; je me borne à dire ce qu'elle était. Le général Pozzo di Borgo, ministre de Russie à Paris, très-mécontent lui-même de la révolution ministérielle qui, en faisant sortir le duc de Richelieu, a grandement diminué son influence, paraît avoir pris à tâche de ne pas dissimuler l'effet que cette révolution a produit sur l'Empereur. Je crois au contraire qu'il l'a fait sentir dans tonte son étendue , et que ce sont principalement les propos de ce ministre qui ont répandu l'alarme dans les cercles ministériels et dans la haute société de Paris. On n'ignorait pas non plus que le Gouvernement anglais , malgré le profond silence qu'il a gardé, partageait les opinions de l'Empereur Alexandre, et l'on n'avait pas de raison pour croire que le cabinet de \'ienne s'en éloignât beaucoup. Toutes ces circonstances réunies ont actuellement conduit à l'idée que les Puissances étrangères , mécontentes de la situation actuelle des choses, feraient éclater tôt ou tard leurs inquiétudes, et

qu'il en résulterait les plus funestes démêlés. D'autres ont déjà vu une nouvelle conspiration ou coalition contre la France toute faite , et en ont conclu la nécessité d'une forte défensive.

Le fait est que toutes les craintes sont aussi dénuées de fondement que celles qu'on a nourries d'autre part sur les projets hostiles de la France. Rien n'est plus éloigné des principes et des dispositions des cabinets alliés qu'une intervention directe dans les transactions intérieures de ce pays ; et à moins qu'il ne s'y passe des événements tout à fait extraordinaires , et évidemment menaçants pour la tranquillité générale de l'Europe (ce qui est tres-peu probable), les Puissances, je crois en être sûr, ne se permettront pas même des observations hautement énoncées sur les mesures du Gouvernement français. Et si même le Roi venait à mourir, moment très-critique pour la France, mais dont heureusement rien n'annonce la proximité, les cabinets étrangers , pour peu qu'ils s'en tiennent à leur système actuel, resteraient spectateurs neutres et passifs des convulsions qui pourraient être la suite de ce chanffement.

(Les clépèclics des mois de mai et de juin, — époque que M. de Gentz désigne comme un temps f de sta{;nation dans li-s afiaires », — n'offrent que peu d'intérêt. Elles contiennent le i('cit des débats parlementaires qui ont eu lieu à Paris et .'i Londres, du voyage de

l'Empereur François en Italie, quelques détails sur l'assassinat de M. Kotzebue, et sur les différends suscités entre la Russie et la Suède; enfin des données et des réflexions sur l'état politique de l'Europe.)

Vienne, 3 juillet 1819.

Malgré les explications que le ministre de la guerre a données sur Tétat actuel de l'armée française ', ou plutôt, ce qui me paraît plus correct, quelque temps avant ces explications, le général Pozzo di Borgo, ministre de Russie à Paris, a proposé à sa Cour d'adresser des représentations sérieuses au ministère de France sur l'augmentation disproportionnée de ses forces militaires. L'Empereur Alexandre, comme je sais de source certaine, n'a pas goûté cette proposition; il l'a cependant communiquée aux Cours alliées ; et la C-our de Vienne a hautement approuvé la répugnance de l'Empereur pour une démarche qui, sans conduire à un résultat satisfaisant, pourrait gravement compromettre les Puissances et entraîner les com-

' Le maréchal Gouvion Saint-Cyr. dans les séances de la Chambre du mois de juin.

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plications les pins fâcheuses. Je n'ai aucun doute que le cabinet de Londres envisa^jera l'affaire au même point de vue, et que l'on évitera toute espèce de pourparlers sur un objet aussi délicat

Carlsbad, 27 juillet 1819.

L'Allemagne ne peut pas rester dans la situation où elle se trouve. La Confédération germanique est un ouvrage précipité et mal digéré que le congrès de Vienne a construit à la hâte et au milieu de difficultés et de contradictions de toute espèce. Les limites du pouvoir de la diète fédérative, et ses rapports avec les souverains qui composent la Confédération, n'ont jamais été exactement définis; on ne lui a donné aucune force pour faire exécuter ses décisions. Elle est tombée dès son début dans la même nullité qui a précédé la dissolution de l'ancienne diète de Ratisbonne. L'organisatiou de l'armée fédérative, objet majeur pour la totahté de l'Allemagne, se traite depuis deux ans et ne s'achève pas.

D'autres questions d'une tout autre importance, comme celle des princes médiatisés, des affaires ecclésiastiques, des communications commerciales, etc., sont dans le même cas. Mais ce qui en dernier lieu a tendu à détruire les fondements mémos de la Confédération, c'est la forme que plusieurs souverains allemands ont donnée aux constitutions particulières établies dans leur pays. Un article de l'acte fédératif (sanctionné par 1 acte du congrès, et conséquemment par toutes les Puissances européennes) avait décidé que chaque pays faisant partie de la ligue germanique aurait une constitution d états, c'est-à-dire une constitution formée sur les anciennes coutumes de l'Allemagne, où des dé utés des différents ordres ou états (du clergé, de la noblesse, des corporations bourgeoises, etc.) concourraient à plusieurs parties de la législation , et principalement à celle des impôts. Les novateurs et les partisans des révolutions, très-nombreux dans toutes les classes de la société, et jusque dans le voisinage des trônes , ont travaillé avec une persévérance infatigable à dénaturer le sens de cet article, et à substituer aux constitutions d états qu'il demandait des constitutions représentatives proprement dites , avec des élections populaires , des Chambres délibérantes, la double responsabilité des ministres , le contrôle permanent des

opérations du Gouvernement, et, ce qui est pis que tout le reste , la publicité journalière des discussions

Le système représentatif, que de longues et sanglantes révolutions ont fait triompher en Angleterre et en France , quoique toujours entouré d'écueilset d'orages, peut subsister cependant dans de grandes monarchies indépendantes , bien arrondies, composées de parties absolument homogènes, et où l'unité du pouvoir royal offre un contre-poids suffisant à la force des éléments démocratiques. Mais dans des Etats comme ceux de l'Allemagne, ce système doit promptement amener l'affaiblissement total de l'autorité du souverain, le règne des démagogues, et tous les désordres révolutionnaires; ce qui se passe depuis six mois chez nos voisins du midi de l'Allemagne confirme chaque jour cette vérité. D'ailleurs , si un certain nombre d'États s'obstinait à adopter ce système, tandis que les autres conserveraient leurs anciennes institutions , plus ou moins modifiées d'après les besoins du temps, il en naîtrait une telle confusion, un tel chaos politique en Allemagne, qu'il ne serait plus possible d'en imaginer le dénoûmcnt. Enfin, — et c'est là toujours le point capital, — si l'on peut avoir le système représentatif dans chacun des États de 1 Allemagne, il faut renoncer à un pouvoir

central, il faut renoncer à l'unité fédérative, il faut, en un mot, abolir la Confédération germanique. Mais les suites d'un bouleversement pareil sont incalculables ; il ne chanf>erait pas seulement la situation politique de l'Allemagne , il affecterait directement le système européen , et conduirait à des événements que l'ami de l'ordre et de la paix générale ne saurait envisager sans frémir. .

L'Autriche ne peut pas rester neutre ou inactive dans une affaire d'aussi grande conséquence. L'acte fédératif lui a conféré la présidence de la diète j M l'autorité de cette diète est méconnue , si son pouvoir baisse et s'éteint de jour en jour, si par le fait de ces institutions arbitraires, qui renfermeraient chaque Etat de l'Allemagne dans la sphère de sa toute-puissance imaginaire , l'union germanique se réduit à un vain simulacre, il serait contraire à la dignité de l'Autriche de conserver plus longtemps une place sans honneur et sans réalité. Mais ce n est pas tout. L'Autriche , en créant le système de la Confédération germanique, y a vu une des garanties les plus puissantes de sa propre tranquillité et de celle de l'Europe. En ôtant à cette Confédération son caractère primitif, en la dépouillant de ses attributions les plus essentielles, en la rendant un objet de dérision pour l'Allemagne, onforce

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l'Autriche à changer de position à son tour. Cette Puissance doit nécessairement savoir si elle est liée dorénavant à des souverains ou à des chefs de faction, à des principes d'ordie et de stabihté ou à de prétendues institutions calculées sur le bouleversement et l'anarchie. Si l'union germanique doit rester telle qu'elle est, si elle ne peut pas être réformée et fortifiée, si surtout on ne peut pas la mettre d'accord avec l'organisation politique des États qui la composent , l'Autriche n'a plus qu'un parti à prendre , qui est celui de s'en séparer tout . à fait ; extrémité pénible sans doute , et d'autant plus à craindre qu'elle entraînerait un changement total dans la marche politique de cette Cour, mais absolument indispensable, puisqu'un quart seulement de la monarchie est compris dans la Confédération germanique, que, comme Puissance européenne, l'Autriche a encore d'autres considérations à observer et d'autres devoirs à rempUr, et que, si l'Allemagne veut se perdre dans les convulsions d'un mouvement révolutionnaire , il n'y a aucune raison pour que l'Autriche se perde avec elle.

J'ai parlé, dans ma dépêche du 3 de ce mois, d'une d(''marche proposée par le général Pozzo , pour représenter au Gouvernement français le mécontentement quel'augmentation dcsonétat niili-

taire faisait éprouver aux Puissances alliées; le but avoué de cette démarche était l'éloi^jnement du ministre de la guerre ' que plusieurs des ministres étrangers regardaient comme un homme dangereux. Le général Pozzo, auteur de cette idée, est un homme d'infiniment de génie, mais d'un caractère ardent et passionné. Ayant exercé sous le ministère du duc de Richelieu une influence immense , il est tout simple qu'il n'aime pas le ministère actuel. Mais malgré le crédit dont il jouit près de son maître, l'Empereur de Russie, après avoir communiqué son projet aux Cours alliées, l'a définitivement rejeté; ce qui lui lait d'autant plus d'honneur qu'il est loin d'avoir luimême une opinion favorable du ministère français. On a été cependant assez sage à Paris pour ne pas braver son mécontentement, pour l'adoucir plutôt par des procédés conciliants et respectueux. Je sais maintenant que le général Hiilot, qui s'est rendu à Saint-Pétersbourg pour les aliaires de madame Moreau ^, sa sœur, était chargé en même temps d'une lettre extrêmement polie et amicale du fioi de France pour l'Empereur Alexandre. Il avait aussi l'ordre de proposer à l'Empereur le

' M. Gouvion Saiiit-Gyr.

2 Veuve du général ;Moreau, tué à la bat.iille de Dresde.

choix entre trois individus , désignés pour la place de ministre à Saint-Pétersbourg. Ces trois individus étaient le généralJ/rt/50«, le général Ricard, et le comte de la Ferronnaje , jusqu'ici ministre à Copenhague. Celui-ci est un homme solide, personnellement attaché à Louis XV^III, et digne de sa confiance. F, es deux autres, il faut en convenir, n'étaient pas heureusement choisis. Le général Maison a eu le malheur, pendant le séjour d'Aixla-Chapelle , de commettre une forte indiscrétion envers l'Empereur , en insérant dans les feuilles publiques une conversation confidentielle et trèsintéressante dont ce souverain l'avait honoré. Le général Ricard est celui que le prince Talleyrand fit venir à Vienne au mois de janvier 1815, au moment des grandes discussions sur la Pologne et la Saxe, où M. de Talleyrand, avec sa légèreté habituelle, avait imaginé d'en imposer à l'Empereur de Russie par uu concert armé entre la France, l'Angleterre, l'Autriche et plusieurs autres Puissances, projet mort-né, auquel on n'a jamais donné de suite. — L'Empereur n'a pas hésité longtemps; il a dit au général Ilulot, de la meilleure grâce du monde, " qu'il n'avait pas besoin d'un inspecteur à ses revues militaires », et qu il demandait IM. di' ht Fcrronnaye

(LfS d(''|ièclios des deux mois suivants sont consacrées aux affaires d'Allemagne (!t aux conférences y relatives qui ont été tenues à Carlsbad, — objets suFHsamtnent élucidés et commentés par un {jrand nombre de publications, — à la situation de l'Espafjne, ébranlée par l'insurrection militaire de Cadix, aux troubles survenus dans les villes uianufacturiLTCs de l'Anylcterre, et à quelques affaires personnelles.)

Vienne, 2 octobre 1819.

M. de T.ebzeltern ', en se rendante Varsovie, est charjjé d'une lettre particulière de S. M. l'Rmpereur à l'Empereur Alexandre , dans laquelle l'Empereur d'Autriche s'explique de la manière la plus confidentielle sur les motifs et le but des mesures adoptées relativement à l'Allemagne.

Cette lettre contient le passar^e suivant : " Grâce à l'union qui a si ln^ureusement subsisté entre les autres Cours , et grâce à la marche sage et conciliante que nous avons constamment suivie, nous pouvons dire qu'il n existe pas aujourd'hui d'affaire diplomatique en Europe. Mais la tranquillité intérieure de ])lusieurs pays n'est pas aussi bien assurée qu'elle devrait l'être. Les éléments

• Ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg.

révolutionnaires, et les hommes intrigants ou fanatiques qui les remuent sans cesse, n'ont été que trop actifs en Allemafjne, etc., etc. »

Le grand sens de ces réflexions n'échappera pas à la pénétration de Votre Altesse. Pour que l'Empereur d'Autriche puisse dire (et dans une lettre confidentielle adressée à l'Empereur de Russie!) : «Il n'existe pas aujourd'hui d'affaire diplomatique en Europe », il faut bien que tel soit l'état des choses, que la paix générale soit établie sur des bases solides, que la stabilité des arrangements poliliques sur lesquels elle rejiose ne soit sujette à aucun doute. Il me semble que cette seule phrase répond victorieusement à tous ces bruits mensongers de nouvelles combinaisons, de nouveaux revirements politiques, dont les folliculaires abreuvent le public, et avec lesquels les faiseuis dp bulletins abusent souvent de la crédulité des Cours secondaires.

Quant aux affaires d'Allemagne, le prince Metternich a la plus intime conviction que l'Empereur Alexandre entrera tout à fait dans 1 esprit du système que les princes allemands viennent d'embrasser sous les auspices de l'Autriche. Mon opinion est la même ; et les instructions dont M. de Lebzeltern est muni feront certainement le meilleur eflet sur l'Empereur.

vienne, 19 octobre 1819.

Les résolutions de la diète {germanique ' ont fait à Paris une sensation extraordinaire. Elles ont mis toutes les plumes en mouvement, et ont occupé le public autant qu'aurait pu le faire la question la plus étroitement liée à l'intérêt particulier de la France

Des bruits alarmants se sont répandus à Paris sur la prétendue note par laquelle le baron de Vincent, ministre d'Autriche, doit avoir accompagné la communication officielle des résolutions du congrès de Carlsbad. Les journaux des indépendants ont voulu savoir que cette note annonçait entre autres : « une guerre prochaine entre l'Autriche et la Russie, à laquelle on invitait la France à prendre part », Cette nouvelle, quoique d'une absurdité palpable , a cependant fait une impression momentanée à la Bourse et a inquiété beaucoup de personnes, d'ailleurs bienveillantes; mais tout le monde s'est rassuré en peu do jours; la fable était trop grossièrement tissée.

' Sur la proposition présitliale concernant les résultats des conférences de Carl>bad, adoptée par la diète dans sa séance du 20 septembre.

Il est à peine nécessaire d'ajouter que la note de M. de Vincent se rapportait exclusivement aux pièces qu'il était chargé de communiquer au Gouvernement français. S'il est entré dans quelques observations sur l'intérêt que les ministres de France prendraient naturellement à des résolutions dirigées contre un ennemi commun, c'està-dire contre cet esprit révolutionnaire dont ils ne sont pas moins menacés que l'Allemagne, ces observations ont été conçues dans le sens le plus modéré et le plus amical. Le Gouvernement a franchement et hautement applaudi à la marche des princes allemands, en témoignant une admiration sans réserve pour la conduite ferme et sage que la Cour de Vienne a tenue dans cette occasion. F^es dernières expéditions de Paris ne nous laissent aucun doute à cet égard

Vienne, 27 octolire 1819.

M. le baron de Lebzeltern est arrivé à Varsovie le 6 octobre, trois jours après l'Empereur Alexandre. .

L'Empereur, en recevant M. de Lebzeltern, était généralement instruit de l'objet des conférences de Carisbad; mais il ne connaissait encore ni le résultat final de ces conférences , ni les résolutions de la diète de Francfort. M. de Lebzeltern, en lui communiquant ces pièces, lui a fait un exposé succinct de leur contenu. L'Empereur a hautement approuvé les principes qui avaient guidé les princes d'Allemagne dans cette circonstance importante. Il a dit qu'il était tellement convaincu des dispositions sages et bienveillantes de l'Empereur d'Autriche, qu'il lui avait suffi de savoir que ce souverain s'était mis à la tète de cette affaire, pour en concevoir l'opinion la plus favorable. Il a parlé pendant longtemps de l'état moral et politique de l'Allemagne, avec une connaissance de cause, une justesse et souvent une profondeur auxquelles M. de Lebzeltern n'a pas pu assez rendre hommage. Il a fait surtout des observations excellentes sur les fautes graves que la faiblesse, la méfiance ou une fausse ambition avaient fait commettre aux princes allemands dans les dernières années; sur les progrès effrayants de l'esprit révolutionnaire en Allemagne; sur les maux que la licence de la presse y avait enfantés, et sur la coiTuption des universités. Il a dit entre autres, à ce dernier sujet, « que l influence du soi-diï;ant esprit du siècle

avait été si funeste à l'AIIemaj^ne , que les professeurs ne connaissaient plus d'autres lois que celle de leur imag^ination déréglée, et que les jeunes gens, confondant le crime avec la vertu, se croyaient des héros en se livrant aux égarements les plus atroces ». — A la suite de ces observations il a annoncé que, dès qu'il serait de retour à Saint-Pétersbourg, il se ferait un devoir de méditer à son aise les derniers arrêtés relatifs à l'ordre public en Allemagne, que, fidèle à son principe de s'abstenir de toute participation directe aux affaires intérieures des pays voisins, il n'en emploierait pas moins ses bons offices pour assurer le succès des mesures concertées sous les auspices de l'Autriche, et l'Empereur, son premier ami, le retrouverait toujours sur la ligne qu'il indiquerait lui-même.

M. de liebzeltern a observé en général que l'Empereur Alexandre ne parlait de la France qu'avec « un dégoût marqué ... Ce sentiment se développait déjà à Aix-la-Chapelle dans plus d'une occasion; la dernière révolution ministérielle, les circonstances qui ont accompagné la démission du duc de Richelieu, le peu de cas que l'on a fait à cette époque des avis du comte ^^esseIl•ode et des mercurial(;s du général Pozzo, enfin les rapports alarmants que ce dernier n'a cessé d'adresser

à l'Empereur sur la marche du ministère actuel, paraissent avoir augmenté son mécontenlemenf. L'Empereur a particulièrement la plus mauvaise opinion de M. de Cazes', opinion qui n'est pas restreinte aux moyens ou aux vues politiques de ce ministre, mais qui semble même s'étendre à la droiture de ses principes et à la pureté de ses intentions. L'Empereur n'a aucune confiance dans la stabilité du Gouvernement français ; il s'attend d'un mois à l'autre à quelque nouveau bouleversement, et il déclare que, sans la surveillance active des Puissances alliées et la barrière elHcace qu'elles opposent aux projets des esprits turbulents en France , il ne serait rien moins que rassuré sur la tranquillité générale de l'Europe.

L'attachement de l'Empereur à la Quadruple- Alliance, loin de s'être refroidi depuis la dernière réunion dos souverains , semble avoir acquis une nouvelle force. Il s'est exprimé sur ce point dans les termes les plus énergiques. Il regarde le maintien de cette alliance comme la condition indispensable, comme la seule garantie réelle de la paix de l'Europe; et il a répété à plusieurs reprises qu'il n'y avait que des visionnaires ou des traîtres qui

1 Ministre de l'intérieur.

pussent songer à dissoudre ce système, ou à en déranger le moindre élément.

En même temps, il a déclaré à M. de Lebzeltern que le nœud central de la Quadruple-Alliance, la base de sa durée et de sa force se trouvait, à ses yeux, dans l'union intime qui régnait et qui devait constamment régner entre lui et TEmpereur d'Autriche. Cette prédilection pour l'Autriche, que beaucoup de gens superficiels traitent d'affectation ou d'hypocrisie , et dont nous avons cependant des preuves sans nombre depuis 1813 jusqu'à ce jour, s'explique très -naturellement dès que nous admettons ( et qui pourrait en douter?) que l'Empereur est de bonne foi dans son zèle pour la Quadruple-Alliance. Car, comme il n'aime pas beaucoup l'Angleterre, et qu'il a une très-faible opinion du Gouvernement prussien , ce n'est que dans l'union avec l'Autriche qu'il peut placer la sauvegarde de son système politique. Ce qu'il a dit à M. de Lebzeltern au sujet de cette union formerait seul une longue dépêche. J'en citerai quelques traits des plus martjués. Il a parlé des tentatives qu'on avait faites de temps à autre pour semer des soupçons entre lui et l'Autriche, et il a demandé à Lebzeltern s'il n'avait pas appris à yarsovie que l'Autriche faisait des armements considérables qui ne pouvaient être dirigés que

contre la Polojrne. Lebzeltern lui a répondu que ce bruit absurde, dont il ne se serait pas douté à son départ de Vienne, lui était effectivement parvenu. I/Empereur a répliqué : u Quelque inutile qu'il soit de s'occuper de propos pareils, j'ai cru cependant devoir ramener à la raison quelques-unes de mes têtes polonaises. .Te leur ai dit : K Messieurs, si l'Empereur d'Autriche rassem- » blait aujourd'hui cent cinquante mille hommes sur » les frontières de la Pologne, savez -vous ce que " je ferais? J'ordonnerais à mon armée de se porter " à leur rencontre, tambour battant, drapeaux dé- " ployés; de les recevoir comme des frères, de les » introduire eux-mêmes dans le pays; tellement je " suis convaincu que l'I^mpereur, mon allié et ami, » ne peut jamais avoir aucune intention, ne peut » jamais nourrir aucune pensée contraire à nos iu- » térêts. » Il a rappelé à M. de Lebzeltern combien de fois il avait témoigné ledésir que l'Autriche ne se relâchât pas de son système militaire, qu'elle ne poussât pas trop loin le principe des réductions, qu'elle donnât à son armée toute la force et toute la perfection dont elle était susceptible.

Cette partie de la conversation a conduit l'Empereur à des observations sur ses propres forces militaires. Parfaitement instruit des critiques et des accusations qu'on se permet à ce sujet dans les

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