LA QUESTION DE LA POLOGNE
Il paraît décidé depuis longtemps que la Russie étendra considérablement ses frontières du côté de la haute et basse Vistule, qu'elle gagnera d'un côté ce que l'Autriche a perdu en 1801), et de l'autre côté la moitié à peu près de la partie ci-devant prussienne de la Pologne. I/origine de cet agrandissement (pour lequel il serait assez difficile d'alléguer des raisons satisfaisantes) se trouve dans l'extrême condescendance de la Prusse, qui, par un article secret de son traité du mois de février 1813 ', a promis de partager avec la Piussie
' Conclu à Kaliâcli.
ses provinces polonaises, à la condition de recouvrer par la [juerre la totalité de ses provinces allemandes, et un arrondissement convenable en sus. Lorsque rAutriclie a accédé à la coalition, on lui a fait entendre qu'en cas d'une issue heureuse de la guerre , on lui rendrait toutes ses anciennes possessions en Allemagne et en Italie, et qu'elle serait libre d'y ajouter encore ce qu'elle jugerait à sa convenance.' Sur la foi de cette perspective, mais bien plus encore par sa résolution généreuse d'éviter, à tout prix, toute discussion qui eût pu conduire à la mésintelligence ou au mécontentement, l'Autriche a tacitement consenti (car rien n'a jamais été stipulé à ce sujet) à abandonner à la Russie les provinces polonaises qu'elle avait cédées par le traité de Vienne de 1809. La détermination définitive des frontières ambitionnées par la Russie n'en sera pas moins l'objet de beaucoup de débats; mais malheureusement ce ne sera pas la seule difficulté que présenteront les affaires de la Pologne. L'Empereur de Russie paraît avoir nourri le projet de former, soit de la totalité, soit de la plus grande partie de ce qui lui reviendra du territoire du cidevant duché de Varsovie, un État séparé, quoique dépendant, sous le titre de royaume de Pologne. Je n'entre pas ici dans les différents motifs secrets
qui peuvent lui avoir sugpféré ce projet; il est de fait que les Polonais , avides de tout ce qui leur offre un espoir quelconque du rétablissement de leur ancienne existence, y comptent avec la plus grande certitude ; et quoique l'Empereur n'ait jamais encore positivement déclaré ses intentions à cet égard, il devient de jour en jour plus évident que les Polonais ne se sont pas trompés dans leurs espérances. On a cru d'abord que le grand-duc Constantin serait nommé Pioi de Pologne; mais depuis quelque temps il paraît plus probable que l'Empereur Alexandre se décorera lui-même de ce titre. L'exécution de ce projet, peu compatible sous plus d'un rapport avec la tranquillité future de l'Europe, serait surtout extrêmement préjudiciable aux intérêts de l'Autriche et de la Prusse, mais, entre ces deux puissances, plus préjudiciable encore à la dernière qu'à la première. L'extension des frontières de la Russie est déjà en elle-même un événement assez désavantageux et assez inquiétant pour ses voisins ; accompagnée du rétablissement d'un royaume de Pologne, dans quelques limites et sous quelque forme que ce fût, c'est-à-dire d'un centre de fermentation, de mouvement et d'intrigues politiques, il serait doublement pernicieux. Je crois prévoir que, soit pour faciliter, soit pour contrarier ce plan, tout dépendra, au congrès I- 6
futur, de la conduite que tiendra la Prusse. Si elle est bien éclairée sur ses intérêts, si elle fait sincèrement cause commune avec IWutriche pour s'opposer aux vues de la Puissie, il ne sera point impossible d'engagerlEmpereur Alexandre à se contenter de son agrandissement pur et simple et à abandonner ses projets accessoires. Si la Prusse fléchit, il ne me paraît pas bien vraisemblable que l'Autriche, au risque de se brouiller avec la Russie, persiste seule dans son opposition.