‹ Dépêches inédites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie pour servir à l'histoire de la politique européenneChapitre 5 sur 26 · LA QUESTION DE LA SAXE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE LA SAXE

Elle est un malheureux corollaire de celle de la Pologne. En cédant à l'Empereur de Russie une grande partie de ses anciennes possessions en Pologne, la Prusse perd, ou prétend perdre, relativement à sa situation en 1806, plus de 2 millions d'âmes. Pour se dédommager de cette perte, elle a jeté les yeux sur la Saxe, pays que, depuis la bataille de Leipzig, on s'est accoutumé à regarder et à traiter comme conquis. La Prusse n'a d'abord convoité que la Lusace; peu à peu ses projets se sont agrandis, et elle a fini par déclarer que la Saxe tout entière ne lui fournissait pas l'équivalent de ses pertes. Depuis que les départements français sur la rive gauche du Rhin et les

Pays-Bas ont été détachés de la France, on a cru qu'il y aurait moyen de satisfaire la Prusse, en lui laissant une partie de ces pays ; mais ses vues sur la Saxe n'en sont pas moins restées les mêmes. L'Empereur de Russie, de son côté, voyant que la Saxe était condamnée à chanjjer de position et de maître, a voulu profiter de cet état des choses et seconder les projets de son beau-frère, le duc de Weimar, guettant depuis bien des années l'occasion et un prétexte convenable pour s'approprier une partie de la Saxe, ou supplanter même, si cela se pouvait, la famille qui en occupait le trône.

Ainsi, relativement à la Saxe, chacune des trois Puissances voisines a des intérêts plus ou moins opposés à ceux de chacune des deux autres. L'Autriche désire, et bien sincèrement, de conserver la Saxe dans son intégrité, et la famille du Pioi sur le trône. La Prusse voudrait, s'il y avait moyen, l'incorporer tout à fait dans ses possessions, et la Russie en demanderait le partage, pour gratifier le duc de Weimar d'une couronne et d'un pays considérable. Le temps seul peut nous apprendre lequel de ces trois systèmes remportera le triomphe sur les autres, ou si l'on trouvera des expédients pour les rapprocher et les concilier. En attendant, il ne faut pas de grands efforts pour prouver que, dans cette affaire, le cabinet autrichien, en plaidant ses

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intérêts, défendrait également ceux du bon droit et de la justice. Il n'existe pas un seul argument raisonnable pour justifier la confiscation de la Saxe. Le Roi de Saxe n'a pas été plus coupable que tous les souverains, grands et petits, que l'aveuglement ou la peur avaient ralliés aux drapeaux de Bonaparte ; s'il a eu des torts particuliers, c'est uniquement envers l'Autriche, et ni la Russie ni la Prusse n'ont le droit de l'en punir. Mais en supposant même, ce qui n'est pas, le Roi de Saxe coupal^le au point d'avoir mérité la déchéance, et en supposant, de plus, que les souverains alliés auraient le droit de le juger, à quel titre , ou sous quels prétextes , toute sa famille serait-elle exclue du trône, et son pays livré au partage ou à la confiscation? La cause que l'Autriche embrassera dans cette discussion est certainement belle et honorable; et si elle ne parvient pas à la faire triompher, elle en aura au moins toute la gloire.

Vienne, 9 juillet 1814.

Je sais que l'Empereur de Russie, avant de partir de Londres, a donné solennellement sa

parole d'honneur qu'il n'y aura ni changement ni innovation quelconque dans l'état des pays occupés aujourd'hui par ses troupes, et que tout restera dans la situation actuelle, jusqu'à ce que les Puissances se soient concertées et accordées sur le nouvel ordre des choses. Le Roi de Prusse qui, pour tout ce qui lui est personnel, n'a plus d'autre guide et d'autre règle que l'Empereur Alexandre, a fait la même déclaration. Cet engagement, pris non-seulement avec l'Autriche, mais encore avec le Gouvernement anglais, suffit pour nous rassurer sur toute mesure arbitraire ou violente pendant l'intervalle qui s'écoulera jusqu'à la réunion du congrès. Il embrasse entre autres les deux objets critiques qui fixent le plus l'attention générale, et sur lesquels rouleront toutes les grandes discussions, la Pologne et la Saxe.

Les Polonais répandent partout qu'il n'y a plus aucun doute sur l'exécution prochaine du projet d'ériger en royaume, sous le sceptre de l'Empereur de Russie, la plus grande partie de ce qui composait le duché de Varsovie; ils sont persuadés et veulent persuader à tout le monde qu'avant de retourner à Pétersbourg l'Empereur fera proclamer ce royaume. Il n'est que trop vrai qu'il leur a fait donner là-dessus une quantité de belles promesses ; il est vrai que le voyage du grand-duc

Constantin, sa nomination comme généralissime des troupes polonaises, et les efforts que l'on fait pour recomposer Farmée de ce pays, annoncent clairement les desseins que Ton nourrit; il est enfin sûr que le prince Adam Czartorisky, autrefois ministre de l'Empereur, brouillé ensuite avec lui, et sur le point, comme je sais de bonne source, de signer la confédération du mois de juin 1812, si un ami ne lui avait pas arraché la plume, rentré depuis quelque temps en faveur, et se trouvant à la suite de l'Empereur depuis plusieurs mois, a travaillé sans relâche à ce rétablissement imaginaire de la Pologne, après lequel ses compatriotes n'ont pas cessé de soupirer, quoique, dans la forme qu'on lui donnerait aujourd'hui, il ne serait d'aucun bien réel pour leur pays. Mais, quoi qu'il en soit, l'Empereur n'y procédera pas sans l'aveu des autres Puissances, et en dépit des protestations de l'Autriche ; et si ce malheureux projet doit à la fin être exécuté, il ne l»^ sera pas au moins brusquement, et, pour ainsi dire, par surprise.

Il en est de même pour la Saxe. Ija Russie et la Prusse sont d'accord sur le partage de ce pays ; leur idée est même d'en offrir une lisière à l'Autriche, mais celle-ci paraît bien convaincue que la conservation de l'intégrité de la Saxe et de la famille qui y a régné jusqu'ici serait beaucoup

plus conforme à ses intérêts et à ceux de l'Allemagne tout entière. L'Empereur ne fait pas mystère de ses principes et de ses sentiments à ce sujet, et a déclaré à tous les Saxons qui se sont adressés à lui, qu'il fera tout ce qui sera en son pouvoir pour s'opposer au démembrement de leur pays ou à son incorporation dans une souveraineté étrangère. Cette question sera donc ajournée, comme

celle de la Pologne

Il existe un grand nombre de personnes trèspersuadées que, quelque chose que l'on fasse, tout cela finira par une rupture complète entre les Puissances alliées. Sans préjuger l'avenir avec trop de témérité, j'ose m'inscrire en faux contre cet aperçu. Il ne peut pas vous avoir échappé que, dans tout le cours de ces derniers événements, les souverains coalisés pour détruire la prépondérance de Napoléon ont regardé l'opinion publique comme un de leurs principaux appuis, et que, loin de négliger cette opinion, ils ont plutôt encouru le reproche (si c'en est un) de l'avoir trop écoutée dans certains moments. L'Empereur Alexandre surtout y attache un prix extrême ; quelle que soit son ambition politique ou personnelle, je suis sûr qu'il la sacrifierait plutôt que de passer aux yeux du public pour injuste, ingrat, ou perturbateur de la tranquillité générale, achetée par tant de sang et

de sacrifices. Or, il est évident qu'il n'échapperait à aucun de ces reproches s'il se brouillait gratuitement avec l'Autriche, qui ne demandera absolument rien à personne, est prête à céder même une partie de ce qui lui serait strictement dû, ne s'opposera qu'à ce qui compromettrait directement ses intérêts, et ne défendra dans toutes les discussions qui se préparent que la cause évidente de la justice et de l'intérêt général. Voilà pour moi un grand motif d'espérance. Je sais bien que ce genre de considérations morales est ordinairement d'une influence très-faible dans les grandes affaires de ce monde ; mais je soutiens que le caractère particulier de l'époque actuelle, et des souverains qui dirigent les événements, lui donne un poids décisif, et que chacun fera tout ce qu'il pourra pour ne pas se rendre responsable aux yeux du public des calamités qu'entraînerait une aussi funeste rupture.

En lisant les feuilles publiques, je conçois que vous ayez été frappé de l'effet prodigieux que le séjour de l'Empereur de Russie et du Roi de Prusse paraît avoir fait en Angleterre ; et si vous étiez, comme moi, dans le cas de lire une demidouzaine de journaux anglais par jour, vous y auriez encore cru bien davantage. J'ai eu cependant sur cet objet des notions bien différentes de

celles des gazettes et que je crois bien autrement correctes. Le peuple de Londres, aussi ignorant que le peuple des autres capitales, mais beaucoup plus effréné et plus turbulent, a exprimé, par toutes les démonstrations que la frénésie populaire peut imaginer, son engouement pour les héros du jour, pour Alexandre, pour Frédéric-Guillaume, pour Blûcher, pour le prince (!) Platoff (que la populace anglaise croit un des premiers généraux de notre temps! !); et les dispositions hostiles pour le Prince Régent, qui malheureusement subsistent en Angleterre , et que les agitateurs du public nourrissent avec beaucoup de soin, n'ont pas peu contribué à rehausser l'enthousiasme pour ces grands personnages du continent. Mais la classe plus élevée a été beaucoup plus sobre dans ses applaudissements, et s'est montrée non- seulement juste et réfléchie, mais peut-être même un peu trop sévère dans ses jugements. Ce que je puis vous donner pour certain, c'est que pendant que le gros du public s'extasiait sur les souverains et héros du Nord, le Prince Régent et le cabinet d'Angleterre méditaient et pesaient avec sagesse les grands intérêts de l'Europe, et se rapprochaient de plus en plus de l'Autriche, avec laquelle, depuis hien des années, les relations du Gouvernement anglais n'ont pas été aussi amicales et aussi intimes qu'aujour-

d'hui. A en juger par les résultats, la conduite de M. le prince Metternich à Londres, où il avait à lutter tout seul contre l'ascendant et le charme de tant de grands rivaux réunis, doit avoir été un chef-d'œuvre de perfection. Une circonstance qui paraît l'avoir considérablement favorisé est le refroidissement survenu dès les premiers jours entre l'Empereur Alexandre et le Prince Régent. Vous savez que la scission dans laquelle celui-ci vivait depuis longtemps avec son épouse avait augmenté en dernier lieu, au point qu'avant l'arrivée des souverains étrangers il a fait interdire à

la princesse de paraître à la cour

Des intrigants qui se sont emparés d'elle ont su peindre au public la conduite (à la vérité pas trop bien calculée) du prince envers elle dans des couleurs si noires, qu'ils ont excité contre lui un mécontentement général et des clameurs scandaleuses. L'effet de ces machinations atroces a été tel, que pendant le séjour même des souverains étrangers le prince a risqué des affronts chaque fois qu'il se montrait en public, et que bien souvent les acclamations d'une aveugle populace pour les favoris du jour, BiUcher et Platoff, furent accompagnées de sifflets pour le représentant du pouvoir royal et Roi futur de la Grande-Bretagne. Entre autres suites fatales de cette brouillerie, il en est

résulté aussi que la princesse Charlotte, fille du Régent et héritière présomptive de la couronne, gagnée par les partisans de sa mère, a pris fait et cause contre son père, s'est avisée de désapprouver le choix que le Régent avait fait pour elle d'un époux', et a finalement refusé sa main; de sorte que ce fameux mariage dont on avait tant parlé depuis six mois, et dans la supposition duquel on a même inséré dans le traité de paix de Paris une clause spéciale à l'article de la Hollande, est rompu, et que le jeune prince d'Orange s'en est tristement retourné en Hollande. Je ne sais pas encore d'une manière bien exacte quel rôle l'Empereur de Russie a joué dans ces affaires de famille ; ce qui est sûr, c'est que la grande-duchesse Catherine d'Oldenbourg ^, princesse de beaucoup d'esprit, d'un caractère altier, inquiet et remuant, qui se trouvait à Londres plusieurs mois avant son frère, avait été fortement accusée de nourrir la résistance de la princesse Charlotte, et que l'Empereur, sans se donner le même tort, paraît avoir eu celui de vouloir amener une réconciliation entre le Prince Régent et son épouse, malgré que leur rupture eût été jugée irrémédiable par tous ceux qui connaissaient l'état des choses. Cette tentative, et

' Le prince d'Orange.

' Sœur de l'Empereur Alexandre.

la faveur effectivement trop recherchée avec laquelle l'Empereur a traité quelques-uns des membres les plus marquants du parti d'opposition , nommément lord Grey, lord Holland, lord Erskine et M. Whitbread, ont fait sur le Prince Régent une impression si désavantageuse, que, d'après quelques témoins dignes de foi, il a soupiré après le moment où les " illustres hôtes " {tlie illustrious visitors), comme les Anglais les appelaient, auraient quitté le sol de l'Angleterre; et à mesure qu'il s'est éloigné d'eux, son affection pour l'Autriche a augmenté

Vienne, 24 juillet 1814.

Le changement qjii s'est opéré, je ne veux pas dire dans les principes politiques , mais dans la direction et dans l'application des principes politiques du Gouvernement anglais, est, selon moi, un fait de la plus haute importance. Jusqu'ici la prédilection, on peut dire exclusive, de l'Angleterre pour la Russie s'est fait sentir dans toutes les grandes affaires de l'Europe; cette prédilection,

établie depuis un siècle, mais infiniment renforcée dans les vingt-cinq dernières années, a été dans plus d'une occasion un grand obstacle à des mesures efficaces contre la prépondérance française; aujourd'hui que cette prépondérance est détruite, elle exposerait l'équilibre de l'Europe à de nouveaux dangers d'un côté opposé. Le cabinet de Londres, sans toutefois compromettre ses rapports avec la Russie , est enfin revenu de cette prédilection exclusive. La sagesse de lord Castlereagh et de ses collègues, et le talent accompli du prince de Metternich, en ont triomphé, et quelques circonstances particulières ont secondé leur marche. Je vous ai parlé, dans ma dépêche du 9, des relations personnelles entre l'Empereur de Russie et le Prince Régent; tout ce que j'avais dit à ce sujet était de la plus exacte vérité; et si vous voulez savoir dans quelles dispositions réciproques ces deux grands personnages se sont quittés, vous n'avez qu'à doubler la dose de ma dépêche susdite, et vous serez assez près de la réalité.

Le cabinet de fiOndres envisagera et traitera les questions relatives à la Pologne dans un sens tout à fiiit analogue à celui de l'Autriche. Dans les feuilles publiques de l'Angleterre et même dans les séances du Parlement, il a été plusieurs fois question du rétablissement de la Pologne comme d'un

événement fort à désirer. Mais il ne faut pas s'y méprendre. Le rétablissement plein et entier de la Pologne, telle qu'elle était avant le premier partage, est une idée populaii-e parmi les Anglais , et surtout nn des thèmes favoris du parti de l'opposition. Ce n'est pas là, comme nous savons, Fobjet de l'Empeieur de Russie. Il veut garder tout ce qu'il a eu avant cette guerre, y ajouter le ci-devant duché de Varsovie , et, au lieu de l'incorporer purement et simplement, le gouverner sous une forme particulière. Aussitôt que les Anglais ont compris que tel est son système par rapport à la Pologne, ils se sont complètement refroidis , car quel prix attacheraient-ils à une mesure qui, sans rendre l'indépendance aux Polonais, ne tendrait absolument qu'à inquiéter leurs voisins et à compromettre la tranquillité générale? L'Empereur Alexandre a perdu depuis cette découverte jusqu'à la faveur du * parti républicain en Angleterre, et personne n'y plaidera la cause des innovations qu'il médite.

Baden, près Vienne, 16 septembre 1814.

Le chancelier Romantzoff s'est entièrement retiré du ministère , et l'Empereur Alexandre vient de confier à M. le comte Nesselrode le portefeuille des affaires étrangères, L'cloignement du comte Romantzoff, exclu depuis longtemps de la direction des grands objets politiques et réduit à la besogne courante du département, était à prévoir, et ne peut produire aucun grand effet. La nomination du comte Nesselrode est plus remarquable. Quoique, sous le titre de secrétaire d'État, il ait été pendant toute la campagne chargé des fonctions d'un ministre des affaires étrangères, il paraissait cependant très-douteux que cette place importante lui resterait après la paix. Il est d'une famille étrangère, bien que son père ait déjà été ministre de Russie à Berlin; il n'a que trente-sept ou trente-huit ans tout au plus; et il n'était encore que secrétaire de légation, en revenant de Paris en 1811. C'est une des carrières les plus rapides qu'on ait jamais faites en Russie, sans être ce qu'on appelle un favori.

Je me suis trouvé avec le comte Nesseh'ode,

depuis sa première jeunesse, dans les relations les plus intimes ; le temps n'a fait que développer et consolider cette liaison, et je crois le connaître à fond. Il est d'un extérieur peu imposant, sans prétention , sans ostentation , homme de ()OÛts simples et restreints, et n'ayant ni la fortune, ni le penchant qu'il faut pour une grande représentation. Mais c'est un homme d'un caractère parfaitement droit, des principes les plus purs, d'un jujjement trèssain, et né pour le travail et pour tous les objets solides. Il n'aura jamais ni une existence brillante, ni un ascendant sensible sur l'Empereur; je crois, au contraire, que l'Empereur, en lui conférant le portefeuille, a voulu constater de nouveau qu'il a l'intention d'être toujours son propre premier ministre , et que , malgré le bien qu'il veut au comte Nesselrode, celui-ci ne sera jamais que son premier chef de bureau. Cependant, avec le caractère personnel de l'Empereur, tel surtout qu'il s'est développé dans les grands événements des deux dernières années , il est d'une grande importance que le ministre dirigeant les affaires extérieures soit un homme sage, modéré, sans aucun penchant à l'ambition ni à l'intrigue , étranger aux projets romanesques, et csseutiellement ami de la paix. Autant que l'influence du comte Nesselrode pourra s'étendre, elle sera toujours exercée dans

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une direciion bienfaisante et sans danger pour les voisins de la Russie. Sous ce rapport, plus négatif, il est vrai, que positif, sa nomination est précieuse pour tous ceux qui s'intéressent à la tranquillité générale. Il ne sera pas assez puissant pour prévenir toujours les mesures qui pourraient la compromettre, mais au moins il ne les favorisera jamais

Vienne, 27 septembre 1814.

Dans les cinq ou six conférences qui se sont tenues chez M. le prince Metternicli , et auxquelles lord Castlereagh , le chancelier prince Hardenberg, le comte Nesselrode et M. de Humboldt ont seuls assisté , on ne s'est absolument occupé que de la forme à donner aux délibérations. Les quatre Puissances alliées avaient incontestablement le droit de prendre l'initiative dans cet examen. Le congrès n'aurait jamais pu marcher si l'on avait voulu réunir dès le commencement tous les plénipotentiaires grands et petits. On a cependant bientôt reconnu, dans ces conférences, qu'il ne serait ni I. 7

juste ni convenable d'exclure la France d'aucune partie essentielle de la négociation ; et, ce qui est bien remarquable, c'est que lord Castlereagli ait été un des premiers à insister sur la nécessité de son intervention. Cette circonstance doit particulièrement fixer votre attention; elle vous indique dans quel sens les affaires seront traitées à ce congrès. L'admission des plénipotentiaires de France à toutes les discussions d'un intérêt majeur a donc été pleinement décidée avant l'arrivée même de ces plénipotentiaires. La même résolution a été prise relativement à l'Espagne ; mais on a cru ne devoir pas aller plus loin. Par conséquent, les quatre Puissances alliées, et avec elles la France et l'Espagne, se trouveront, par le fait, à la tête du congrès, se concerteront sur les mesures générales, prépareront les discussions, et, après avoir arrangé entre elles les objets qui les regardent directement, discuteront les autres avec les Puissances qui y sont intéressées. Il y aura, en outre, une commission séparée pour les affaires de l'Allemagne, à laquelle ni la France, ni l'Angleterre, ni la Russie, ne participeront en premier lieu, mais qui présentera le résultat final de son travail à la sanction générale des Puissances. Voilà, en peu de mots, l'esquisse des opérations du congrès. On croit que les six grandes Puissances nommées ci-dessus ouvriront

les négociations par un exposé de la marche sur laquelle elles se sont accordées.

M. de Talleyrand, qui sur ses cartes de visite a supprimé le titre de prince de Bénévent, et ne s'appelle plus que prince de Talleyrand, est arrivé, le samedi 24, avec le duc de Dalberg, second plénipotentiaire de France. Il n'a eu jusqu'ici que des conférences particulières avec les ministres des quatre Puissances alliées, et surtout avec le prince Metternich et lord Castlereagh. L'ouverture formelle des négociations doit avoir lieu le 1"" octobre.

D'après ce que l'on sait jusqu'à présent des instructions des plénipotentiaires français, elles sont entièrement calculées sur l'établissement d'une paix durable et d'un juste équilibre du pouvoir. Ils s'opposeront d'une manière très-prononcée à tout projet d'agrandissement et d'innovation, quelle que soit la Puissance qui le mette en avant. Ils appliqueront surtout ce principe à ceux que la Russie avait formés sur la Pologne; ils ne contrarieront pas moins, à ce qu'il paraît, les vues de la Prusse relativement à la Saxe. Il est assez probable que, sur ces deux questions importantes, la France et l'Angleterre seront l'une et l'autre d'accord avec l'Autriche.

Des personnes en état de juger des dispositions que l'Empereur Alexandre a apportées à Vienne

assurent qu'elles sont plus modérées qu'on ne l'aurait cru lors de son départ de Londres. L'espoir que son séjour à Pétersbourg contribuerait à le refroidir sur le plan de former le duché de Varsovie, au moins la partie (|ui lui en reviendra, en royaume constitutionnel de Polo.<}ne, n'a pas été trompé; il a trouvé en Russie tout le monde contraire à ce plan. On se flatte, de même, que ses prétentions en fait d'acquisitions territoriales s'arrêteront à la rive droite de la Vistule, et que, s'il en était autrement, la résistance qu'il trouvera dans les négociations de la part de la France et de l'Angleterre, agissant de concert avec l'Autriche, le décidera à ne pas se compromettre davantage.

L'incorporation de la Saxe à la monarchie prussienne, que les personnes les plus au fait des rapports entre les Cours regardaient, il y a quelques semaines, comme inévitable , rencontrera aussi des obstacles inattendus. D'abord, le motif ou, si Ton veut , le prétexte de cette acquisition s'affaibHra à mesure que la part qu'obtiendra la Russie des anciennes possessions de la Prusse en Pologne deviendra moins considérable. D'un autre côté, la protestation absolue du Roi de Saxe contre l'exécution de ce projet est une difficulté bien plus sérieuse qu'on ne l'a cru d'abord. Quoique prisonnier d'État entre les mains des Prussiens, il a

déclaré de la manière la plus solennelle qu'il ne consentira jamais à faire dépouiller sa famille de son héritage, ni à délier ses sujets de leurs serments. Il a chargé le comte Schulenburg, autrefois son ministre à Vienne (jusqu'en 1811, époque à laquelle l'influence française le fit éloigner de cette place), de ses pouvoirs et de ses intérêts au congrès, et il a plaidé sa cause dans un mémoire très-étendu et très-bien fait, dont je tâcherai de vous transmettre une copie. Enfin, le projet de la Prusse est devenu tellement odieux aux habitants et aux voisins de la Saxe, et cette Puissance risque si fort de perdre, en y persistant, toute espèce de faveur et de popularité en Allemagne, qu'il est encore possible qu'elle en revienne, soit entièrement, soit en grande partie. Cette résolution serait facilitée, si l'Angleterre se désistait de quelques-unes des prétentions qu'elle a mises en avant pour l'agrandissement de la maison d'Orange. Cet agrandissement, tel que le Gouvernement anglais le propose, est si énorme , qu'on a raison de se flatter qu'il en rabattra quelque chose, et qu'une partie des pays situés entre le Pihin et la Meuse sera ajoutée aux possessions de la Prusse. Cette perspective, jointe à l'opposition générale qui se manifeste contre le dépouillement de la maison de Saxe, pourrait fort bien engager le Gouvernement prussien à aban-

donner un plan dans la poursuite duquel il ne serait

appuyé que par la Russie seule

Les affaires d'Allemafjne offrent encore un vaste champ au nombre immense d'ajjcnts politiques qui se trouvent aujourd'hui réunis à Vienne, plaidant, sollicitant, intrij^juant, s'ajjitant dans toutes les directions, pour les princes, les villes, les corporations, etc., qui leur ont confié leurs intérêts. I.e vœu commiui de toute rAllemague est que la maison d'Autriche reprenne la couronne impériale déposée en 1806, et soit investie d'un pouvoir plus étendu et plus réel que celui dont elle jouissait alors. Ce vœu s'annonce sous mille formes et par mille organes différents, et, vingt fois par jour, j'ai l'occasion d'observer le chagrin qu'éprouvent les députés de toutes les parties de rAllemagnc , principalement ceux des pays du Rhin, de la Souabe, de la Fraucouie, en apprenant qu'il y a peu d'espoir pour l'accomplissement de cette idée favorite. La Cour de Vienne est trop sage, elle connaît trop ses véritables intérêts, pour ne pas résister au rôle honorable, mais dangereux, dont l'Allemagne voudrait la charjjer. Accepter la couronne impériale aux mêmes conditions auxquelles l'Empereur la portait en 180(> ne serait, pour trancher le mot, que se prelcr à une mauvaise comédie, puisque l'expérience de plus d'un siècle a prouvé, et

que celle des années qui se sont écoulées de 1792 à 1806 a mis hors de toute espèce de doute, qu'un pouvoir suprême aussi faiblement doté, aussi mal assis, aussi précaire que Tétait celui du chef de l'Allemagne, ne peut conduire qu'au désordre, à l'anarchie, à l'impuissance absolue. Il faudrait donc, pour que le pouvoir impérial devînt une réalité, lui accorder des attributions bien différentes de celles auxquelles il avait été réduit dans les derniers temps ; et ce changement essentiel, quoique désiré sincèrement en Allemagne , est absolument incompatible avec les droits et les prérogatives que les grands États de l'Allemagne, tels que la Prusse, la Bavière, le Hanovre, ont exercés depuis plus d'un demi-siècle, et dont, à coup sûr, quel que soit le langage qu'ils aient tenu dans certains moments, ils ne se désisteront jamais. L'Autriche, en un mot, ne veut ni accepter un vain titre sans valeur réelle, ni prétendre à un pouvoir contre lequel les premiers membres de la Confédération germanique réclameraient sans cesse. Mais elle ne veut pas non plus qu'un autre s'arroge une place à laquelle elle renonce par des motifs aussi puissants. Elle proteste de même contre le projet, aujourd'hui fort agité en Allemagne, de partager la direction des affaires communas de l'Allemagne entre elle et la Prusse; partage qui ferait naître les plus dange-

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roux résultais. Ww conséquent, si une fois il est indispensable de lier entre eux les différents Elats de l'AlIemap^ne par un système fédératif proprement dit, il ne reste qu'un vœu à l'Autriche : c'est que Ton choisisse, pour exécuter cette idée, une forme plus ou moins républicaine ou représentative , que la direction des affaires communes soit confiée à cinq, ou sept, ou neuf des principaux membres de la Confédération, réunis en diète permanente. C'est là , je crois pouvoir vous le (garantir, la forme qui sera adoptée en principe, car quant au détail de l'arrangement, il ne sera pas achevé dans quelques mois , et le congrès le léguera probablement à quelque autre assemblée délibérative.

Arienne', 28 spptcinhre 181 •'«■.

Comme jusqu'ici je n'ai reçu de Votre Altesse aucune instruction relative aux intérêts de la Porte dans les négociations qui auront lieu ici , je dois presque supposer qu'on n'a pas, à Constantinople, l'intention de faire des démarches par lapport à quelque clause de garantie des possessions otto-

DIÔPÉCHES INÉDITES : 1814. 105

mânes. Le but principal du congrès de Vienne étant, un arrangement définitif de toutes les graves affaires de l'Europe , arrangement dans lequel on se flatte de trouver une base durable de l'équilibre politique et de la paix générale, j'aurais cru, et je crois encore que, sous ce rapport-là, il n'eût point été indifférent de faire comprendre nommément l'état des possessions de la Porte dans cet arrangement général. D'un autre côté, je conçois qu'on puisse avoir des raisons à Constantinople pour ne pas réclamer formellement une clause pareille, et qu'on aime mieux peut-être garder le silence que faire naître l'idée qu'on ait des inquiétudes sur l'avenir. M. le prince Metternich, qui m'a parlé de cet objet il y a quelques jours , a absolument partagé ma manière de voir. Il explique le silence de la Porte par le même motif que je viens d'articuler; et il m'a dit en même temps que, si nos conjectures se confirment, et que la Porte persiste dans ce silence, il n'en est pas moins décidé à demander la garantie de ses possessions sous la forme qui paraîtra la plus convenable, comme un des articles directement liés à l'intérêt des Puissances et à celui de l'Europe entière

Ce que vous lirez, Monseigneur, dans ma dépêche d'hier, sur les dispositions de l'Empereur de Russie, relativement aux affaires de la Pologne, est

lOG I.K eilEVALIEH DE GEiNTZ.

la substance des notions les plus authentiques que j'avais recueillies pendant les premiers jours que l'Empereur avait passés à Vienne. Je viens cependant d'apprendre, par un canal particulier et trèssûr, quelques détails que Votre Altesse doit nécessairement connaître , puisqu'ils sont de nature à modifier et à rectifier ces notions. L'Empereur de Russie, malfjré toutes les difficultés et toutes les contradictions qu'il éprouve, tient encore et trèsfortement au projet d'établir un royaume constitutionnel de Pologne, sous sa propre souveraineté, et il est tellement monté sur ce projet, qu'il prétend même vouloir réunir à ce royaume les anciennes provinces polonaises, qu'il possède par les derniers partages. Il y aura donc sur cet article capital des discussions difficiles et épineuses , et il n'est pas aisé de calculer quel sera le résultat de ces complications. Cène sera dans aucun cas la guerre j voilà un point sur lequel vous pouvez compter. Mais personne au monde ne peut prévoir, à l'heure qu'il est, lequel des combattants, dans cette arène diplomatique, remportera la victoire , ou comment on conciliera les avis dilfcrents. Je ne suis cependant pas fort en peine pour l'Autriche , persuadé que les talents supérieurs du ministre qui en dirige les affaires se feront joui* à travers toutes les crises du moment. — Je supplie au reste Votre Altesse

d'envisager ceci comme absolument confidentiel et très-secret, et de n'en faire usage qu'avec les plus grandes restrictions

Vienne, G octobre 1814.

Quoique les conférences préparatoires entre les principaux ministres soient en train depuis le 18 septembre, que les souverains étrangers se trouvent ici depuis le 25, et que l'ouverture du congrès ait été assez positivement annoncée pour le 1" octobre , le congrès n'est pas encore formé à l'heure qu'il est, et l'on peut même, au moins dans un certain sens , mettre en doute s'il le sera du tout. En voici les causes :

Les ministres d'Autriche , ' de Russie , d'Angleterre et de Prusse avaient arrêté entre eux que les affaires de premier ordre, les divisions territoriales, la fixation des frontières, et le sort définitif des pays provisoirement occupés par les armées alliées, seraient traitées d'abord dans un comité composé des plénipotentiaires des quatre Puissances susdites et de ceux de la France et de l'Espagne. Une décla-

ration était rédigée qui devait annoncer cet arrangement, et dans laquelle on avait évité de fixer un terme où les plénipotentiaires des autres Puissances, grandes et petites , seraient appelés à concourir aux négociations; on voulait la publier le 1" octobre; la veille de ce jour, M. de Talleyrand devait assister pour la première fois aux conférences; on l'avait sondé sur ses dispositions relativement à la forme adoptée par les quatre ministres ; on crut ses dispositions favorables ; on s'était trompé.

Aussitôt que, dans cette conférence du 30, on eut communiqué à M. de Talleyrand le résultat des délibérations préalables, et le projet de déclaration qui avait été préparé d'après ces délibérations, M. de Talleyrand annonça qu'il protestait absolument contre ce projet, qu'on n'avait pas le droit de l'adopter, ni d'en adopter aucun autre, sans le plein consentement du congrès , et que pour procéder à une démarche légale quelconque , il fallait avant tout rassembler la tot'alité des plénipotentiaires, et faire sanctionner par eux la marche et l'ordre du travail. L'ambassadeur d'Espagne, M. de Labrador, se joignit à cette protestation , et attaqua le projet des quatre ministres avec plus de violence encore, qnoique avec moins d'adresse que M. de Talleyrand.

Une séance de trois heures s'étant passée dans

les plus vives discussions, la conférence fut ajournée. Mais, le 1"" octobre au soir, M. de Talleyrand fit remettre à chacun des quatre ministres une note dans laquelle, en répétant toutes ses obj^ections contre la forme proposée par eux, il déclara qu'il ne se désisterait jamais de la demande de convoquer le congrès avant qu'aucune affaire particulière pût être mise en délibération.

Deux grandes difficultés s'élevaient contre cette proposition : premièrement, le grand nombre des plénipotentiaires, et la crainte des complications interminables qui résulteraient d'une assemblée générale; deuxièmement, l'incertitude dans laquelle on se trouvait sur l'admission ou la nonadmission de certains plénipotentiaires , reconnus par quelques-unes des Puissances et fortement contestés par d'autres.

Les quatre ministres qui avaient formé le projet du comité et de la délibération entrèrent de nouveau dans les délibérations confidentielles sur la note de M. de Talleyrand, sur les moyens de s'entendre avec lui, ou d'exécuter leur marche en dépit de ses objections. On se décida enfin à une autre conférence avec lui; et comme, dans l'intervalle, le ministre de Portugal, M. de Pahnela, avait remis à lord Castlereagh une protestation assez forte contre le projet du comité des six, par lequel sa

110 LE CHEVALIEK DE GEMZ.

Cour, et plusieurs autres, se trouvaient exclues du travail préparatoire, on adopta, avant même de reprendre la discussion avec M. de Talleyrand, une modification essentielle, en proposant d'admettre au comité les plénipotentiaires de toutes les Puissances qui avaient si{)né le traité de Paris; modification par laquelle la Suède et le Portugal se trouvaient associés au grand comité, de sorte que, au lieu de six, ce comité se composerait des plénipotentiaires do huit Puissances, c'est-à-dire : Autriche, Russie, Angleterre, Prusse, France, Espagne, Suède, Portugal. On se flatta qu'avec cette modification le projet primitif l'emporterait finalement.

J.à-dessus , une longue et orageuse conférence eut lieu hier entre les quatre ministres, auteurs du projet, d'un côté, et le prince de Talleyrand et M. de Lahrador, de l'autre. On épuisa tous les arguments pour amener M. de Talleyrand à l'avis des quatre ministres. ïl soutint vigoureusement le sien. Ce ne fut qu'à la fin de cette séance, où plus d'une fois on avait fait la proposition de dissoudre le congrès sur-le-champ, qu'il consentit à ajourner l'ouverture formelle du congrès ; mais au lieu d'un ajournement indéfini, comme lord Castlereagh l'avait proposé, il insista sur un ajournement à terme fixe; et il fut convenu que l'ouverture for-

Dr.PEClIES INEDITES : 1 8 l i. m

melle du congrès serait différée jusqu'à ce que le comité des huit eût eu le temps de préparer les arrangements qui devaient être soumis à la décision du congres. C'est dans ce sens qu'une déclaration, au nom des huit Puissances signataires du traité de Paris, doit être rédigée et pubUée incessamment. Mais avant qu'elle paraisse, il y aura encore une conférence pour décider à quel terme on fixera l'ouverture du congrès, et pour s'entendre sur quelques autres points concernant le texte de cette pièce. Je crois que trois ou quatre jours se passeront encore avant que toutes ces questions soient définitivement réglées , et que la déclaration ne paraîtra guère avant le 9 ou le 10. Les négociations particulières entre les Puissances doivent, en attendant, aller leur train ; mais il est malheureux que même celles-ci n'aient fait jusqu'à présent que de faibles progrès.

Voilà notre situation actuelle; mais quelque désagréable qu'elle soit, c'est peu de chose en comparaison de la perspective que nous avons devant nous

L'affaire de la Pologne n'a point encore été régulièrement discutée. Les intentions de l'Empereur de Piussie ne sont connues que par les propos que ce souverain a tenus dans plusieurs occasions, et

par deux entretiens particuliers qu'il a eus avec

M. le prince Metternicli

Je vous ai souvent exposé les raisons pour lesquelles l'Autriche ne peut jamais les approuver. La Prusse a, au fond, le même intérêt ; et il est certain que si des circonstances particulières n'affaiblissaient son opposition, elle marcherait sur une même ligne avec l'Autriche. Mais l'intimité personnelle entre le Roi de Prusse et l'Empereur Alexandre suffirait pour lui donner une direction différente; et l'espoir de se dédommager par l'acquisition de la Saxe achève de la neutraliser. L'Angleterre partage les vues de l'Autriche ; lord Castlereagh s'est déjà assez fortement prononcé dans ce sens ; et quoique je n'aie pas de raisons pour croire qu'il se brouillerait ouvertement avec la Piussie, je prévois cependant avec assez de certitude que celle-ci ne parviendra point à lui arracher son consentement formel, ni pour la totalité du plan d'agrandissement, ni surtout pour celui du royaume de Pologne, dans lequel le ministre d'Angleterre ne voit qu'une source intarissable de troubles, de désordres et de gueires. Mais le plus grand adversaire de ces plans est aujourd'hui le Gouvernement français. Le prince de Talleyrand, loin de cacher quelles sont ses instructions sur cet article, les fait plutôt pressentir très-clairement. Il n'en a pas fait mystère à

l'Empereur de Russie lui-même, avec lequel il a eu, il y a quatre jours, uu entretien très-vif et trèsremarquable où, de part et d'autre, les démonstrations les plus énergiques et les plus menaçantes n'ont point été épargnées. Dans une conversation de deux heures que j'ai eue hier avec M. de Talleyrand et dans laquelle il s'est expliqué avec moi d'une manière très-confidentielle sur tout le système politique de sa Cour, il m'a dit que, « devant supposer que l'Europe n'aimerait pas plus un pouvoir colossal sur la Vistule que sur la Seine, la France croyait agir dans les vrais intérêts de toutes les autres Puissances en contrariant par tous les moyens possibles l'exécution des projets de la Russie, et en protestant solennellement contre tout ce qu'elle méditait par rapport à la Pologne ». Après toutes ces données, il n'est pas difficile de prévoir quelle sera la marche des négociations à cet égard. Je ne sais pas, et — pour vous dire mon opinion sincère — je ne crois pas que l'on parvienne à ramener l'Empereur de Russie ; mais je crois tout aussi peu que les autres Puissances, à l'exception de la Prusse, sanctionnent formellement ses entreprises. Le résultat sera donc, ou bien la guerre, ou un état de choses pire que la guerre, où l'un maintiendra ce qu'il possède et ce qu'il a projeté de faire, tandis que les autres se refuseront à reconnaître ses droits

JU LE CIIEVALIEH DE GEMZ.

et à sanctionner ses démarches par nn acte authenlique quelconque.

La question de la Saxe présente un fond un peu moins noir; mais elle est néanmoins extrêmement scabreuse. La mesure dont elle serait frappée est d'une injustice criante. Les ministres prussiens eux-mêmes ne peuvent pas le dissimuler, et sentent bien vivement la difficulté de la défendre. Mais ils en renvoient tout le tort à la Russie qui, par ses prétentions sur leuis provinces polonaises, les ont mis dans la nécessité de chercher de pareils équivalents. Si le cabinet de Vienne, désapprouvant ce funeste projet, par principe, par intérêt politique , par intérêt pour la maison de Saxe, par mille motifs réunis, se décide enfin à y donner son approbation, ce ne sera qu'à son corps défendant et uniquement pour maintenir intactes ses relations amicales avec la Prusse, dans un moment où ses rapports avec la Russie sont à la veille d'éprouver un choc violent. L'An^jleterre, moins prononcée sur cette aflaire que sur celle de la Poloj^ne, la regarde cependant d'un œil peu favorable, évitera autant qu'elle le pourra d'y concourir par une sanction directe, et ne s'en méleia que pour rester sur une même ligne avec r Autriche. La France, au contraire, tient plus à la conservation de la maison de Saxe (ju'à tout

autre point coutcsté. L'ancien attachement des Bourbons pour cette maison, la crainte de voir l'équilibre de l'Allemagne renversé, enfin une antipathie particulière que le cabinet des Tuileries paraît nourrir contre la Prusse, tout concourt pour inspirer aux plénipotentiaires de France un véritable acliarnement, chaque fois que l'on louche à cette question.

Le prince Talleyrand et le duc de Dalberg m'ont dit l'un et l'autre qu'il n'y a pas de motif au monde qui puisse faire cesser les protestations de leur Gouvernement contre les projets de la Prusse •sur la Saxe. Voilà donc une seconde question, tout aussi compliquée et tout aussi fâcheuse que celle de la Pologne. Car la Russie est la seule des grandes puissances qui ne mettra aucune entrave aux plans de la Prusse ; l'iiutriche ne les sanctionnera que froidement et à contre-cœur; l'Angleterre se tiendra autant que possible dans une situation neutre par rapport à cette affaire ; et la France n'y consentira jamais

Je crois vous en avoir dit assez pour vous taire pressentir ce que l'on peut attendre de ce congrès. Il faudrait un miracle, presque plus grand que celui par lequel on a renversé le pouvoir de Napoléon, pour qu il en sortît un état de tranquillité complète et durable en Europe. Il ne nous conduira pas

^lr^ LE CIIEVAMEll DE CENTZ.

directement à la [jucrre ; car tout le monde la craint dans ce moment, et personne ne voudrait être, aux yeux de riiumanilé, celui qui l'aurait provoquée; mais il nous conduira, coninip je l'ai dcjà dit plus haut, à un état de choses pire que la (ruerre ouverte, à un état de mécontentement réciproque, de ressentiment comprimé, d'agitation sourde, de projets hostiles ajournés., mais prêts à éclater à la première occasion favorable; à une situation où aucune des grandes Puissances n'aura le courage de désarmer de bonne foi, et où chacun se croira et se sentira, pour ainsi dire, à la veille d'une explosion générale. Je puis me tromper en dressant ce pronostic fatal ; des incidents imprévus peuvent, sinon changer complètement, au moins adoucir une aussi triste perspective; mais telle est aujourd'hui ma manière de voir, et si elle est fausse, je n'aurai à accuser que moi-même ; car certainement peu d'hommes possèdent autant de données que moi pour juger et les hommes, et les rapports, et les événements de leur temps. Je n'ose pas dire, et personne ne peut dire à l'heure qu'il est, quel sera le résultat précis de ce congrès mal conçu, mal calculé, mal préparé, et que je n'hésite pas à regarder comme un des plus mauvais projets de cette époque fameuse; mais ce que je crois savoir avec certitude, c'est qu'il ne produira aucun

des avantages que l'Europe a eu la bonhomie d'attendre de sa réunion.

Dans une situation pareille, je crois de mon devoir de revenir de nouveau sur le projet, relatif à la Porte Ottomane, dont j'ai déjà fait mention plusieurs fois. Il me paraît d'une nécessité urgente que la Porte fasse une démarche , sinon solennelle, au moins très-positive et très-prononcée, pour engager les principales Puissances à garantir ses droits et ses possessions par quelque acte formel. Car, en supposant même que le congrès finisse de la manière la moins alarmante, et sans conduire à de nouveaux bouleversements, il est certain et immanquable, dans tous les cas, que l'ennemi le plus dangereux de la Porte, le seul qu'elle ait à redouter aujourd'hui, en sortira avec d'énormes avantages. Par conséquent, mon opinion bien réfléchie est que la position politique de la Porte sera plus précaire et plus menacée qu'elle ne l'a jamais été. Je sais bien que des garanties sur le papier sont de faibles moyens de défense; cependant on aurait tort de les regarder comme nulles et de les négliger; car elles fournissent au moins à ceux qui veulent faire leur devoir et remplir leurs engagements un moyen légal d'agir lorsque les circonstances les y appellent ; et il me paraît d'ailleurs que, dans une situation où tout le monde

est occupé d'assurer ses droits et de consolider ses possessions, où ceux mêmes qui ne pensent qu'à leur propre intérêt prétendent établir un système d'équilibre général, il ne serait ni sa^je, ni convenable, ni même bien décent de la part d'une grande Puissance comme l'Empire Ottoman, de ne pas élever sa voix, et de faire, pour ainsi dire, oublier son existence politique

Vienne, 7 novembre 1814.

Ce n'est qu'aujourd'liui que j'ai trouvé le moyen d'engager avec M. le prince Metternicli un entretien suivi, relativement aux objets importants que Votre Altesse m'a recommandés dans ses dépêcbes du 10 octobre. Je m'empresse de vous en rendre compte. Monseigneur, avec toute l'exactitude et toute la franchise que je dois à la confiance dont vous m'honorez.

.T'ai lu en entier au prince l'article des dépêches qui regarde les intérêts de la Porte, et nous avons discuté l'objet sous tous ses rapports

Voici ce que j'ai à dire à Votre Altesse sur cet article :

DÉPÊCHES INÉDITES : 1814. Ii9

Le cabinet autrichien rend complètement justice aux motifs de délicatesse qui ont déterminé la Porte à ne pas envoyer de ministre au congrès. Il retrouve dans cette détermination le même esprit de modération et de sagesse qui a caractérisé la marche de cette Puissance pendant toute la durée des grands troubles de 1" Europe. Il y applaudit d'autant plus que les intérêts de la Porte seront tout aussi assurés sans Tintervention directe d'un plénipotentiaire de sa part, qu'ils l'auraient été par des formes diplomatiques quelconques. Ces intérêts sont ceux de l'Autriche elle-même; elle regarde aujourd'hui l'Empire Ottoman non-seulement comme un allié utile et fidèle, mais comme une Puissance à la conservation et à la prospérité de laquelle son propre salut est essentiellement et inséparablement lié. Par conséquent elle fera, sans attendre une invitation formelle, tout ce que, dans les conjonctures du moment, il sera possible de faire pour la satisfaction entière de la Porte; et s'il y a des démarches qu'elle ne croit pas pouvoir entreprendre, ou si elle ne réussit pas autant qu'elle le désirerait dans celles qu'elle entreprendra, la faute n'en sera ni à sa bonne volonté, ni à l'absence d'un négociateur en titre, mais uniquement à la force des obstacles qui pourraient contrarier ses meilleures intentions. Le prince Metternich est pleinement con-

vaincu que toute tentative d'engager la Russie à rendre à la Porte le territoire qu'elle lui a arraché pendant la dernière guerre serait aujourd'hui inutile et déplacée. Le langage de la vérité et de la justice n'est plus celui que la Russie entend; les remontrances les plus énergiques, si elles ne sont pas immédiatement accompagnées de menaces sérieuses ou de démonstrations hostiles, ne font plus aucun effet sur cette Puissance; et la conduite de l'Empereur Alexandre, depuis son entrée à Paris, et particulièrement depuis son arrivée à Vienne, a prouvé d'abondance qu il n'écoulera dorénavant que les conseils qui nourrissent son ambition ou flattent ses idées favorites. Nous ne savons pas encore, à l'heure qu'il est, à quoi aboutiront finalement les discussions aussi graves que difficiles dans lesquelles l'Autriche , la Prusse et l'Angleterre sont conjointement engagées avec lui sur le soit futur du duché de Varsovie. Si, au milieu des embarras dans lesquels cette discussion nous a jetés, nous voulions lui adresser des propositions relatives à des restitutions à faire à la Porte, il les regarderait infailliblement comme des chicanes imaginées pour le compromettre et le tourmenter; et, sans aucun profit pour la nouvelle cause que nous aurions embrassée, nous affaibhrions celle qui nous occupe directement, qui présente déjà assez

de difficultés, et dont Tissiie, quoiqu'elle touche de plus près rAutriche et la Prusse, n'est certainement pas indifférente pour les intérêts bien entendus de la Porte.

Cependant ces considérations n'empêcheront pas le cabinet de Vienne de mettre en avant la garantie de l'intégrité des possessions actuelles de la Porte. Votre Altesse ne peut pas avoir oublié que le prince Metternich a articulé de son propre chef, et dès le mois d'octobre 1813, 1 idée d'une proposition pareille. Il en réclame l'initiative, et il ne l'abandonnera pas. Mais les moyens d'exécuter cette idée dépendent du dénoûment final de la crise dans laquelle nous nous trouvons. Si l'Empereur de Russie persiste dans tous ses projets, si les démarches réunies des trois autres Puissances alliées échouent contre son obstination, et si, en gardant la totalité ou la presque totalité du duché, il va se faire couronner Roi de Pologne à Varsovie, il en résultera nécessairement que ses voisins, et l'Europe avec eux, se refuseront à reconnaître cet état de choses, que le congrès se dissoudra sans avoir établi la paix générale, et que nous irons au-devant d'un triste avenir. Dans cette supposition, la garantie des États de la Porte aura le sort de toute autre question attachée à nos arrangements avec la Russie. Mais si, au contraire, un retour de cette

1 22 I . E Cil 1 : \' A 1 - 1 !•: r. d e g f. n t z .

Puissance à la modéiation et à réquité, et le vœu bien sincère des autres Cours d'éviter non-seulement la (jucrre momentanée, mais tout ce qui la préparerait et l'amènerait dans peu de temps d'ici, conduisent à un arran{]ement pacifique, et par conséquent à nn traité formel, quelles que soient les stipulations de ce traité, M. de Metternich aura soin d'y faire insérer la clause de garantie pour les possessions de la Porte. Tel est son plan; il m'a autorisé à en faire part à Votre Altesse, et je suis bien persuadé qu'il tiendra parole

Vienne, 20 novembre 1814.

Dans un entretien que le prince Talleyrand eut le 14 de ce mois avec l'Empereur Alexandre, et où ce souverain, pour défendre ses prétentions sur le duché de Varsovie, et l'appui qu'il prétait à celles du Gouvernement prussien sur la Saxe, observait, entre autres, « qu'il avait des en^jagements avec les Polonais d'un côté et le Roi de Prusse de l'autre » , le prince Talleyrand lui adressa la réponse excellente que voici : « Sire, vous avez des engagements

DÉf'ÉGIlES INÉDITES : 1814. 123

antérieurs à ceux que vous citez; vous en avez avec l'Europe ; non-seulement votre devoir, votre intérêt aussi vous appelle à les remplir. L'idée de vos armées se promenant par les plus beaux pays de l'Europe fait trembler le monde; ce qui nous a rassurés jusqu'ici, c'est l'opinion que nous nous étions formée de votre caractère personnel; si nous sommes assez malheureux pour la perdre, tous les cœurs se glaceront d'effroi à la vue d'un soldat russe, et, de ce moment à celui de la résistance générale, l'intervalle sera bien court. » . . . .

Vienne, 13 décembre 1S14.

L'affaire de la Saxe paraît avoir éclipsé pour quelque temps toutes lesautres. Depuis quatre jours les discussions, jusque-là presque toujours verbales, ont fait place à une correspondance très-active entre les cabinets d'Autriche et de Prusse. Le prix attaché par l'Autriche à cette affaire est tel, qu'elle est même décidée à s'arranger avec l'Empereur de Russie sur ses projets en Pologne, pourvu que ce souverain n'insiste pas sur rexccution de ceux que la Prusse a formés relativement à la Saxe. Mais la

liaison entre ces deux Puissances est si étroite, qu'on ne croit pas que l'Empereur Alexandre consente à un arrangement final, sans que la Prusse soit satisfaite de son côté. Vous sentez bien, Monseigneur, dans quelle crise terrible ces complications sévères doivent nous avoir jetés. H y a eu entre l'Empereur d'Autriche et celui de Russie deux explications extrêmement fortes , la dernière avant-liier, explications dans lesquelles l'Empereur Alexandre a été passionné et violent (comme il l'est toujours depuis quelque temps), tandis que l'Empereur d'Autriche a parlé avec un calme, une fermeté et une noblesse qui lui vaudraient l'admiration du monde entier, si les détails de ces entretiens pouvaient être rendus publics. Toutes les autres affaires majeures sont suspendues; il ne pourra y avoir ni arrangement territorial, ni plan constitutionnel pour l'Allemagne, tant que les débats entre les trois grandes Puissances ne seront pas terminés, et surtout tant que le sort de la 8axe ne seia pas fixé d'une manière ou de l'autre .

Vienne, 20 décembre 1814.

Je ne saurais mieux représenter à Votre Altesse la situation actuelle du congrès, qu'en lui indiquant avec clarté et précision le point où se trouve la grande discussion sur la Saxe.

La Prusse, qui a provisoirement occupé ce pays, mais sans que, à l'exception de l'Empereur de Russie, aucune Puissance lui en ait stipulé la possession définitive, prétend qu'il lui appartient par droit de conquête, et que les autres Cours sont d'ailleurs obligées à lui en faciliter l'acquisition, puisqu'elles se sont engagées au commencement de la guerre à accorder à la Prusse tout ce qu'il lui faut pour se trouver politiquement, militairement et statistiquement replacée comme elle l'était en 1805.

L'Autriche, au contraire, soutient que, si le droit de conquête était applicalde à la Saxe (assertion qu'elle nie en principe), il ne pourrait jamais être exercé que de concert par toutes les Puissances alliées. Elle soutient de plus que les raisons politiques et militaires les plus fortes, les principes de la justice et du respect pour la souveraineté, et ceux de l'équilibre de l'Allemagne et de l'Europe, s'opposent aux projets de la Prusse; que tout le

i2G m: ciievalieu de gentz.

monde, et l'Autriche en premier lieu, désire que la monarchie prussienne reprenne ses anciennes dimensions, et qu'elle soit même agrandie et renforcée ; que le Roi de Saxe, ayant été malheureux, peut et doit faire quelques sacrifices à cet effet; mais qu'il est impossible de prendre sur son royaume au delà de ce qui peut en être détaché sans en détruire l'existence politique. D'après ce dernier principe, le maximum de ce qu'il pourrait céder à la Prusse serait à peu près le quart de ses possessions; et d'après les notions statistiques les plus exactes, ce quart suffirait pour satisfaire à tout ce que la Prusse peut raisonnablement demander.

L'Empereur de Russie fait cause commune avec la Prusse, d'abord parce que la perte des anciennes provinces polonaises de cette Puissance (dont il lui rend à peu près le tiers) est la base et le prétexte de ses prétentions sur la Saxe ; ensuite, parce qu'il regarde le Roi de Prusse comme le seul allié sur lequel il puisse compter; enfin, pour contrarier la Cour de Vienne.

La France et la Bavière se sont hautement prononcées contre les prétentions de la Prusse, quoique ni 1 une ni l'autre n'ait eu une part directe aux négociations. Toute l'Allemagne partage leur manière de voir, quoique la peur de se brouiller avec la Prusse

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