il
l'idée de réunir, dans un instrument ou traité ^^énéral, les différentes transactions du con^rrès; ce projet éprouva d abord des contradictions ; les ministres de Russie, entre autres, le combattaient à toutes les occasions et ne voulaient que des conventions particulières. Après le départ de lord Castlereagh, le duc de Wellington insista de nouveau sur la rédaction d'un traité général, et il obtint enfin la nomination d'un comité chargé particulièrement de préparer ce travail. liC choix tomba sur les trois personnes que l'on jugea les plus exercées dans de pareilles affaires; c'étaient M. d'Anstedt, M. de La Besnardière et moi. M. d'Anstedt, souffrant d'une violente attaque de goutte, déclina cet honneur; M. de La Besnardière, excessivement affecté des nouvelles convulsions de sa patrie, et quoique rien moins qu'attaché à Napoléon, tourmenté cependant de la crainte de perdre sa fortune, en même temps hypocondre et malade imaginaire, et persuadé que l'air de la France était le seul remède à ses maux, se sentit bientôt, malgré son talent distingué et sa bonne volonté, incapable d'un travail suivi, demanda à grands cris la permission de retourner en France, et, après deux mois de négociations et de sollicitations (ceux qui protestaient le plus contre son projet voyant qu'un refus péremptoire lui
DKPECHES liNEDITES : 1815. 163
donnerait la mort), il reçut enfin ses passe-ports. Par suite de ces événements, c'est à moi seul que la rédaction du grand traité tomba en partage
Cependant , lorsqu'on crut s'approcher de la clôture du congrès, il s'éleva encore sur le traité une discussion très-sérieuse. Les hommes les plus éclairés du comité des Cinq ne pouvaient pas se dissimuler que les résultats du congrès ne répondraient guère à l'attente publique. Au moment où une nouvelle guerre allait embraser l'Europe, il paraissait un peu déplacé d'entretenir les peuples des douceurs de la paix. Plusieurs mesures d'un grand caractère, qui auraient relevé le congrès aux yeux du monde , étaient incompatibles avec la situation du moment. Plusieurs affaires importantes n'avaient pas même été terminées. Les arrangements territoriaux du midi de l'Allemagne avaient dû être suspendus tout à fait, puisque la Bavière, irritée contre la Prusse, qui craignait son agrandissement et la maltraitait dans toutes les occasions, irritée contre l'Autriche, qui avait mal défendu ses intérêts, et contre l'Angleterre, dont elle se crut négligée, se refusait à toutes les propositions. La grande affaire de la Confédération germanique était si arriérée, qu'on désespérait de l'achever pendant le congrès. La question de
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Parme, à laquoUo plusieurs autres questions territoriales de l'Italie étaieut liées, présentait des difficultés qui paraissaient insurmontables.
Dans ces circonstances, il y avait des objections très-réelles et très-fortes contre la publication d'un traité (jénéral; et l'on commença à nourrir le projet de s'en abstenir tout à fait, de publier les conventions particulières sur les objets définitivement arrêtés, de suspendre tout le reste, et de substituer au grand traité une déclaration franche et noble, dans laquelle on aurait annoncé au public ce que le confjrès avait fait, ce qui lui restait à faire, pourquoi il n'avait pas pu compléter son ouvrage, et dans quels principes et sur quelles bases il comptait s'en acquitter après la guerre actuelle. Ce nouveau plan fut discuté pendant plusieurs jours au comité des Cinq. Je fis moi-même les plus grands efforts pour en démontrer la convenance et les avantages, .le plaidais contre mes intérêts personnels, ayant rédigé ce malheureux traité avec beaucoup de peine; mais j'étais profondément convaincu que l'ajournement de l'acte final après la guerre était le parti le plus sûr et le plus honorable. Le prince Metternich était foncièrement de mon avis; les ministres de Russie et de Prusse, quoique guidés peut-être par des motifs très-différents des miens, appuyèrent mes arguments avec beaucoup
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de chaleur ; mais lord Clancarty et le prince Talleyrand étaient inflexibles. Ils soutenaient qne nous serions tous déshonorés, si nous ne finissions pas par un traité définitif. liord Clancarty, mêlant à ses raisonnements des menaces qui ne furent que trop bien entendues, remporta la victoire. On se décida, le 25 mai, pour la publication d'un instrument général.
Il se présenta alors une autre question intéressante. Un des principaux objets pour lesquels cet acte final du congrès pouvait être désirable était celui de fixer par une {garantie générale, non-seulement les nouvelles dispositions arrêtées par le congrès, mais en général l'état des possessions de toutes les Puissances de l'Europe, et de mettre la sûreté et les droits de chaque souverain, grand ou petit, sous la sauvegarde de tous. Sans une pareille clause, il n'y avait presque pas de mot! raisonnable pour préférer la forme d'un traité général à celle des traités particuliers. Mais ni l'Angleterre, ni la Russie ne voulaient admettre l'article de garantie générale. L'Angleterre (au moins celui qui parlait en son nom) prétendit ((u'un engagement pareil lui imposerait des obligations dont elle ne voulait ni ne pouvait se charger. Les ministres de Russie étaient absolument sourds à toute proposition de ce genre. Il n'est que trop probable
qu'une des principales raisons de leur répugnance était la crainte de voir la Porte Ottomane explicitement comprise dans la garantie commune. Il fallait donc renoncer à cet article.
Tous les autres qui devaient former le traité ayant été, dans les premiers jours de juin, parafés par le comité des Cinq, on sentit que, pour donner plus de solennité à cet acte, il faudrait au moins ressusciter le comité des Huit, qui (à Fcxception des conférences du 10 mars et du 12 mai où l'on sanctionna les deux déclarations contre Napoléon) n'avait plus été convoqué depuis plusieurs mois. Quant aux autres plénipotentiaires, qui n'avaient jamais pris part à aucune délibération commune, on les traita avec moins de cérémonie. Un moment on avait l'intention d'inviter ceux des Cours royales (Danemark, Hollande, Hanovre, Saxe, Bavière, Wurtemberg, Sardaigne, Sicile) à une conférence où on leur donnerait lecture du traité. Mais à la fin on se contenta d'adopter un article général adressé à toutes les Cours sans distinction, les invitant à accéder au traité. — Les plénipotentiaires des huit Puissances signèrent les minutes le î) juin, et le traité, rédigé en leur nom, fut daté de ce jour. Ou en fit expédier liuir originaux pour chacune des huit Puissances signataires du traité de Paris, et un neuvième qui doit rester déposé à Vienne.
Le traité ne sera officiellement publié qu'après l'échange des ratifications.
Dans ces entrefaites, l'affaire de la constitution fédérative de l'Allemagne, qui avait été totalement suspendue depuis le 16 novembre et sur laquelle les opinions des parties intéressées paraissaient trop partagées pour conduire à un résultat quelconque, fut tout à coup reprise dix jours avant la clôture du congrès. On craignait le mécontentement et les murmures du peuple dans différentes parties de l'Allemagne, et l'on voulait enfin, à tout prix et dans quelque forme que ce fût, satisfaire au vœu général qui demandait un lien fédératif, pour protéger les Etats d'un ordre inférieur contre l'énorme prépondérance des grands. La délibération sur cet objet s'était bornée d'abord aux plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse, de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre ; et elle avait été abandonnée à cause des difficultés nombreuses qu'on rencontrait à chaque pas. ^Nlain tenant on admit à cette délibération les plénipotentiaires de tous les princes souverains et des quatre villes libres de l'Allemagne; et à force d'écarter les obstacles, soit en les aplanissant par des concessions mutuelles, soit en les remettant à des discussions futures, on parvint à signer, le 8 juin, l'acte de la Confédération germanique, pas tel, il est vrai, que l'Allemagne
l'avait désiré, mais contenant an moins les premières bases cVnne union entre tous ses Ëtats. Cet acte a vingjt articles; les onze premiers, renfermant les dispositions (générales, sont insérés dans l'instrument du conjfiès (art. 53 et suivants).
Cet instrument, tel qu'il va enfin paraître dans le monde, est certainement bien loin de ce qu'il aurait pu et dû être, si le coufjrès de Vienne avait rempli sa tâche ma[jnifique d'une manière plus satisfaisante pour les besoins actuels et futurs de l'Europe, plus analogue aux principes que les souverains et les ministres réunis dans cette grande occasion auraient dû unanimement et exclusivement embrasser. Il est rempli d'imperfections et de lacunes; il n'offre que des dispositions de détail et des arrange iîients fragmentaires; il a bien plutôt l'air d'une transaction passagère que d'un ouvrage destiné à durer des siècles. Cependant, après avoir été sévère, il faut aussi être juste. Le traité, tel qu il est, a le mérite incontestable d'avoir facilité les voies pour une constitution politique plus pailaite. Si jamais les grandes Puissances se réunissent de nouveau pour travailler à un système politique propre à consolider et à maintenir l'ordre j)ublic en Europe, à prévenir les bouleversements que les guerres d'ambition et de conrjuêtes préparent aux nations, et à assurer les droits de chaque Etat par
DKPÈCIIES liNKDlTES : 1815. 169
une sanction universelle, et des inosuies de protection générale, — si jamais un pareil ouvra^je s'accomplit, le congrès de Vienne, considéré comme réunion préparatoire, n'aura pas été sans ulilité. Une quantité de détails pénibles, de questions difficiles, de prétentions contradictoires, d'airangements épineux, sont maintenant surmontés; rien n'empêchera les cabinets de travailler en grand ; le traité qui vient de s'achever a aplani le terrain sur leqnel pourra s'élever plus tard un meilleur édifice social. C'est là le point de vue le plus favorable sous lequel on puisse envisager le congrès et ses ouvrages
(Les dé|jèclie,s siiivaiUes domieiit des détails sur le théâtre de la f;nene. Mataillc de Waterloo.)
Vienne, 19 juillet 1815.
Nous ne savons pas à l'heure qu'il est si, dans les discussions délicates et scabreuses qui s'engageront à Paris ' , les principaux cabinets seront entièrement d'accord entre eux sur l'ordre des
' Où Louis XVIII était rentré le 8 juillet.
choses à établir eu France. Cependant tout me porte à croire qu'à cet éjjard les avis seront moins partagés, les contestations moins vives, qu'on ne l'imaginerait dans un raisonnement général sur la situation respective des Puissances.
Quand on pense à quelle hauteur l'Autriche pourrait s'élever en embrassant franchement les intérêts du fils de Napoléon, on est sans doute étonné (la postérité le sera bien plus encore) qu'une résolution pareille ne se trouve pas même comptée aujourd'hui parmi les chances probables, à peine parmi les chances possibles. Mais nous sommes trop engagés dans le système opposé, — trop habitués à sacrifier notre intérêt particulier à la crainte de nous compromettre avec nos alliés et même avec l'opinion publique, troj) loin de cette marche indépendante et hardie qui, dans les conjonctures actuelles, nous conduirait (non pas sans quelques secousses et sans quelque dauger, il est vrai) à une prééminence décidée dans les affaires de l'Europe, — pour qu'il puisse être question de cette mesure. L'Empereur, d'ailleurs, ne s'y prêterait jamais j les considérations personnelles ont peu de pouvoir sur lui, et l'idée de séparer sa politique de celle des autres Cours lui répugnerait absolument; enfin, il faudrait, pour réaliser un projet de ce genre, que la Cour de Vienne sortît entièrcMncut de son carac-
tère, ce qui n'est ni à présumer, ni après tout à désirer. Par conséquent l'Autriciie se joindra à l'Angleterre pour travailler de cœur et d'âme au rétablissement des Bourbons. Mais le cas est beaucoup moins clair quant à l'Empereur de Russie. Il a pris les Bourbons en aversion, on peut dire en horreur; son penchant reconnu et invariable pour les principes professés aujourd'hui par le parti républicain ou plutôt constitutionnel en France le rendra, à son arrivée à Paris, très-propice aux vœux et aux insinuations de ce parti, et si l'on pouvait lui proposer un moyen terme entre Louis XVIII et Napoléon II, je ne doute pas qu'il ne le saisisse avec empressement. Mais je ne crois pas qu'il entreprenne tout seul de soutenir une thèse quelconque, désavouée par les autres Puissances; et comme depuis quelque temps il s'est rapproché (pas peutêtre bien sincèrement, mais au moins ostensiblement) de M. de Talleyrand et même de M. de Metternich, j'ai l'idée — sans vouloir toutefois en répondre — qu'il finira par se mettre du côté de Louis XVIII, quelque peu d'attachement qu'il ait pour cette cause
172 i.E CIIEVALIEU DE GENTZ.
Paris, 5 septembre 1815.
Avant de donner des notions sur la marche des délibérations des cabinets depuis le retour de lord Stewart ' de Londres, il faut que j'explique l'objet de la mission de ce dernier.
Lord Castlereagh et le duc de Wellington se trouvent ici dans une position assez singulière. Le système de modération qu ils poursuivent vis à-vis de la France est le fruit de leurs propres principes et de leurs propres réflexions. En Angleterre, ce système n'a qu'un très-petit nombre de partisans parmi les hommes les plus éclairés du pays ; la masse de la nation anglaise est tout aussi acharnée contre les Français , tout aussi enflée de ses victoires, tout aussi extravagante dans ses prétentions que la plupart des peuples d'Allemagne. liCS journaux, et particulièrement ceux qu'on appelle ministériels, s'épuisent en déclamations hiiieuses contre rindulgence avec laquelle on traite la France, contre l'impunitc'' de ceux rpii ont coopéré avec Napoléon, contre la faiblesse de T^ouis XVIII, la
' Frère de lord Casllci'c.igli.
DEPECHES INKDITES : 1815. 173
perversité de ses ministres, etc., etc. Si lord Castlereagli n'avait pas en faveur de son administration trois années de succès éclatants , et lord Wellinoton son prand nom et l'immensité de sa {gloire, la situation du ministère anglais serait extrêmement précaire et critique. Mais ce qui an(jmente encore leurs embarras , c'est que le Prince Régent luimême est tout imbu des principes prussiens, animé de haine et d'esprit de vengeance contre les Français, et très-mécontent de la conduite de ses ministres à Paris. Ceux-ci avaient appris en dernier lieu que le comte Munster, ministre principal pour le royaume de Hanovre et un des confidents du Prince Régent, lui avait présenté l'état des choses en France sous des couleurs peu favorables à leur système. Effrayé de cette circonstance, lord Castlereagh prit la résolution d'envoyer son frère à Londres pour ramener le Prince de ses opinions exagérées, et le réconcilier autant que possible avec les mesures que l'on poursuivait ici. Le voyage de lord Stewart n'a pas manqué son but. Le Prince aimant beaucoup mieux encore se soumettre aux inconvénients d'un système qui lui déplaît, que courir les risques d'un changement de ministère, qui le jetterait dans les plus dangereuses incertitudes, après avoir longtemps disputé avec lord Stewart, a fini
par lui dire qu'il donnait carte blanche à lord Castlereagh et à lord Wellington, qu'il approuverait tout ce qu'ils jujOferaient convenable, lors même qu'il serait d'un avis opposé, et qu'il les soutiendrait contre tout le monde.
Le retour de lord Stewart à Paris fut donc un sujet de triomphe pour tout le parti anglais et russe. Dès le lendemain, les ministres d'Angleterre invitèrent les autres cabinets à articuler d'une manière précise les termes auxquels ils voulaient traiter avec la France, et l'on fixa le jour où l'on s'expliquerait catégoriquement. Deux conférences furent exclusivement consacrées à cette discussion, et quoiqu'elles n'aient pas donné jusqu'ici de résultat final , elles ont cependant éclairci les questions et montré sous un jour plus distinct les intentions respectives des cabinets.
La Prusse a déclaré dans ces conférences, qu'elle insistait sur les points suivants, comme base de toute pacification :
1° La forteresse de Landau et son territoire détachés de la France et remis à l'une ou à l'autre des Puissances allemandes; Huningue complètement rasé; Strasbourg ou rasé de même, ou déclaré ville fibre et non soumise à la France ;
2" Les places de Sarrelouis et Thionville réunies
aux nouvelles possessions prussiennes entre le Rhin et la Moselle ;
3° La place de Luxembourg, faisant aujourd'hui partie du royaume des Pays-Bas, cédée à la Prusse, et pour compensation de ce sacrifice, autant que pour la sûreté des frontières, celles de Coudé, Valenciennes, Maubeuge , le Quesnoy, Philippeville , Sedan, réunies au royaume des Pays-Bas;
4" Une contribution de douze cents millions payables en deux ans ;
5° Une armée de deux cent mille hommes établie en France jusqu'au rétablissement de l'ordre intérieur, et dans tous les cas jusqu'à la rentrée complète des contributions. Cette armée occuperait le long des frontières une ligne comprenant toutes les forteresses de premier et de second ordre, celles mêmes qui doivent rester à la France.
L'Autriche est d'accord avec la Prusse sur la séparation de Landau de la France ; sur la démolition de Huningue, et sur la nécessité d'une mesure quelconque à prendre pour ôter à Strasbourg tout ce que celte place a de menaçant pour la rive droite du Rhin. Quant à Sarrelouis et Thion ville, elle croit que l'une ou l'autre de ces places ne saurait être refusée à la Prusse. Elle remet au Gouvernement anglais tout ce qui a rapport au projet de l'échange de Luxembourg contre les places françaises sur la
176 LE CHEVAIJER DE CENTZ.
frontière du nord. Elle reconnaît la nécessité d'une occupation militaire de la France pendant un temps non déterminé. Sans se prononcer explicitement sur la somme des contributions à demander, elle fait entendre qu'elle s'arrêtera à un moyen terme entre les propositions de la Prusse et celles des autres alliés.
L'An^jleterre est opposée de fait et de principe aux projets de la Prusse. Lord Castlereagh vient de répondre à ces projets par un office dans lequel il proteste de la manière la plus solennelle contre tout ce qui tendrait à dénaturer le caractère de cette {]fuerre, en soutenant que des considérations aussi étroites que celles de l'agrandissement particulier de telle ou telle Puissance ne peuvent être d'aucun poids dans une entreprise exclusivement calculée sur le rétablissement de l'ordre général; que les acquisitions qu'on ferait aujourd'hui aux dépens de la France ne seraient qu'autant de coups funestes portés à l'autorité royale dont l'affermissement était l'objet avoué de la coalition; que le Gouvernement britannique ne visait qu'à des garanties temporaires , et repousserait tout plan basé sur le principe d'un déchirement ou dun aHaiblissement permanent de la France. En conformité de ce système, l'Anjileterre insiste sur l'intégrité du territoire français, tel qu'il était en
1790, sans cxi(jer le sUilu (fiio du traité de Paris de 1814, écartant par ce principe général tout projet de cession définitive ou de démolition de places fortes. Elle ne s'explique pas même sur le plan de l'échange de Luxembourg, ayant fait déclarer au Gouvernement des Pays-Bas qu'elle n'entrerait dans aucun plan de ce genre, et qu'elle considérait la construction de quelques nouvelles forteresses sur les frontières comme la seule garantie pour l'avenir. Elle se prononce de nouveau pour l'occupation militaire de la France pendant sept ans , en consentant même à ce que la force employée pour cet effet soit supérieure à cent cinquante mille hommes, et en proposant pour l'exécution de cette mesure un plan rédigé par le duc de Wellington dans un mémoire particulier. Elle ne veut enfin faire imposer à la France qu'une contribution de quatre cents millions, indépendamment de deux cents milhons qui seraient consacrés à la construction de places fortes dans les Pays-Bas et sur le Bhin, et de cinquante millions par an, pour l'entretien des troupes étrangères.
L'Empereur de Russie, dans une pièce rédigée hier sous ses yeux et presque sous sa dictée, s'élève avec force contre le système d'exaction et de conquête appliqué à la France dans son état actuel. Il exhorte les souverains ses alliés à rester I. 12
fidèles aux principes de générosité et de modération qui les ont distingués jusqu'ici, et sans combattre en détail aucune des propositions de la Prusse ou de l'Autriche , il annonce que celles des ministres anglais sont les siennes , et qu'il n'en admet pas d'autres dans la négociation.
Tel est aujourd'hui le point où se trouvent ces grandes et épineuses questions, et quoique l'issue de la discussion soit encore douteuse, on peut cependant former dès à présent des conjectures raisonnables sur la tournure qu'elle prendra. Voici les miennes. Je crois qu'en général le système de l'Angleterre et de la Russie triomphera de celui de la Prusse; que toutefois il subira quelques modifications; que pour tous les articles sur lesquels l'Autriche est d'accord avec la Prusse, ou sur lesquels elle se rapprochera encore de cette Puissance, il y aura des concessions de part et d'autre, mais que quant à ceux que la Prusse aurait seule à soutenir, elle sera obligée «le se soumettre aux voix prépondérantes; que par conséquent le résultat final ne sera pas à beaucoup près aussi rigoureux que les Français le craignent, que le public de tous les pays l'attend, et que les têtes exaltées le désirent.
Au reste , on n'a encore fait aucune espèce d'ouverture au cabinet de France, et l'on n'en fera
pas avant que les Puissances alliées ne soient complètement d'accord sur les bases de la négociation.
(La première partie de cette dépêche traite de la dissolution du ministère du prince de Talleyrand, le 21 septembre, et de la formation du nouveau ministère [Gapefigue, Histoire de la Restauralion, t. I, p. 229-238].)
Paris, 25 septemijre 1815.
Les relations dans lesquelles M. le duc de Richelieu s'est trouvé jusqu'ici avec la Russie ont fait naître dans une partie du public l'idée que toute cette révolution ministérielle a été concertée sous main avec l'Empereur Alexandre. Ce soupçon est absolument faux. Les anciens ministres ont été les victimes du parti qui, pour le malheur de la France, fait aujourd'hui loi dans le faible cabinet de Louis XVIII; aucune Puissance étrangère n'a pris part à ce revirement. M. de Talleyrand était d'ailleurs tout aussi bien avec l'Empereur de Russie que peut l'être le duc de RicheUeu. Mais il y a une autre circonstance qui a fortement contribué à entretenir le bruit d'une intervention
de la Russie dans cette affaire. On a cru, pt plusieurs personnes croient encore que le général Pozzo di lîorjjo aurait une des places les plus importantes dans le nouveau ministère français. Né Corse, il a pris une part très-active à plusieurs événements de la Révolution, et, quoique presque toujours hors de France et servant tantôt l'Angleterre, tantôt la Russie, il a toujours passé pour un ferme appui de la cause du royalisme. Occupant depuis 1814 la place de ministre de Russie à I^aris, il été constamment consulté et souvent employé par le Gouvernement français , pour des affaires majeures, et il est vrai que le projet de l'associer au ministère de France, du plein consentement de l'Empereur Alexandre, a existé et a été sérieusement nourri. Mais j'ai les meilleures raisons pour croire qu'on est tout à fait revenu de ce projet. Le génie et les aptitudes de M. Pozzo di Rorgo sont généralement reconnus; cependant — on n'a pu se le dissimuler — la résolution de faire entrer au ministère de France un homme qui, dans ce moment même, est un des ministres ayant toute la confiance de l'Empereur de Russie et son ambassadeur à Paris, aurait fait un effet étrange, et personne n'aurait voulu croire qu'une mesure aussi extraordinaire n'eût pas été le fruit d'une intrigue étraugèie. On y
a donc renoncé, et la meilleure preuve qu'on n'y pense plus, c'est que la place de ministre de la police, que l'on vient de donner à M. Decazes, était précisément celle que l'on voulait offrir à M. Pozzo di Borgo.
L'intérim qui eut lieu pendant quelques jours dans le ministère a naturellement produit une stagnation complète dans les négociations, et depuis la conférence du 20 , il ne s'est plus rien passé dans cette grande affaire. Elle sera cependant reprise incessamment et, si mes calculs ne me trompent pas, terminée plus tôt que nous ne l'aurions cru.
La gravité des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons a amené aussi un changement dans le plan des souverains. Tout était arrangé pour leur départ, qui devait avoir lieu hier sans autre délai. Mais avant-hier matin, à la suite de plusieurs entrevues, ils se sont décidés à remettre leur départ. D'ailleurs le motif principal qui l'avait fait fixer au 24, celui de ne pas se trouver à Paris lors de l'ouverture des Chambres, a disparu pour le moment, puisque cette ouverture a été ajournée du 25 de ce mois au 2 octobre.
Paris, 15 octobre 1815.
Pour ce qui est de la politique de l' Autriche, il est certain que dans tout ce qui regarde la Porte elle est restée invariablement la même ; et je ne puis pas même imaginer quels seraient les événements qui pourraient la faire changer. Pour méconnaître que la paix, la sûreté et la conservation de l'Kmpire Ottoman sont un des intérêts majeurs de l'Autriche, il faudrait supposer aux conseillers de cette Cour un degré d'aveuglement dont il n'est pas permis de les croire capables. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il faudrait surtout une bien singulière fatalité pour que M. le prince Metternich pût jamais tomber dans une erreur pareille. J'ai traité ce sujet avec lui il y a peu de jours. Je l'ai trouvé dans les mêmes principes, dans le même système que j'ai tant de fois exposés à Votre Altesse. Pas une nuance de changée. Je suis également convaincu que, si M. de Metternich entrevoyait des plans hostiles contre la Porte ou le moindre danger pour cette [Puissance, il serait le premier à en donner avis. Quant à moi, tant de motifs se réuniraient pour
me faire tenir la même conduite, que je crois inutile de dire ce que je ferais en pareil cas.
Je me garderais bien de parler du système delà Russie avec la même assurance avec laquelle je viens de m'exprimer sur celui de l'Autriche, si je ne me trouvais pas en possession des données les plus positives à cet égard. Lorsque j'ai écrit ma dépêche du 5 septembre , je ne savais encore rien de la lettre de Votre Altesse du 20 juillet. Ma dépêche cependant a répondu d'avance aux principaux passages de cette lettre. Six semaines se sont écoulées depuis, et mon opinion d'alors, loin d'être altérée en rien, se trouve plutôt confirmée et consolidée. L'Empereur Alexandre est parti d'ici sans aucun projet de guerre ou de conquête. Il a grandement besoin de s'occnper de l'intérieur de son Empire qui a souffert de sa longue absence, plus qu'on ne le sait et plus qu'on ne se l'imagine à l'étranger. Il le sait, il le sent, et si quelque révolution extraordinaire ne s'opère subitement dans son esprit, il est certain qu'il ne demandera pas mieux lui-même que de jouir de quelques années de paix.
Mais si dans cette affaire il n'y avait d'autre garantie que les principes et les sentiments personnels de l'Empereur, on pourrait encore, et même sans lui manquer de respect, se livrer à des
craintes et à des soupçons. Ce souverain a déployé dans la dernière période un grand et beau caractère ; mais il est homme, et ses idées peuvent changer. Beaucoup de personnes en Russie favorisent les projets de conquête sur la Porte; une grande partie de l'armée désirerait certainement une nouvelle guerre , et ne serait pas fâchée de la voir s'allumer de ce côté-là. L'Empereur pourrait être entraîné un jour ou l'autre par ce parti. Mais en admettant même que cela fût possible, en serions-nous beaucoup plus avancés dans notre hypothèse? Nullement. Le plus concluant de tous les arguments contre cette hypothèse reste dans toute sa force. La Russie ne peut réaUser ces projets sans renverser de fond en comble le système politique dans lequel elle s'est engagée avec tant d'ardeur. Elle se brouillerait sur-le-champ avec l'Angleterre et l'Autriche; elle provoquerait une guerre générale. Rien n'est plus loin des intentions et des vœux de l'Empereur Alexandre qu'une révolution pareille. Et où trouverait-il les moyens de soutenir cette marche?
On peut me répondre que l'Autriche et l'Angleterre peuvent succomber aussi à la tentation de méconnaître ou oublier leurs intérêts, et partager les plans de conquêtes de la Russie. Admettons pour un moment une supposition aussi extrava-
gante, mais n'oublions pas à quoi elle mènerait. Le projet d'attaquer la Porte ne serait plus aujourd'hui un projet simple et isolé. Du moment que l'Autriche et l'Anjjleterre commettraient l'étrange iolie de s'associer à la Paissie pour tlépouiller la Porte, la Prusse, pour ne pas rester en arrière, envahirait la moitié de l'Allemagne. Toutes les Puissances de second ordre, à moins qu'on ne les anéantisse toutes, voudraient s'agrandir en proportion. Il en résulterait sur-le-champ le bouleversement total de l'Europe.
Les fabricants de romans pohtiques, en parlant de la conquête de TEmpire Ottoman comme de la petite pièce d'une grande tragédie, n'ont jamais approfondi cette immense question. La légèreté et la créduHté du public se prêtent à leurs contes; de là ces bruits absurdes et sinistres qui se répandent dans tous les pays. On prétend à Vienne que la Porte faisait de son côté des armements formidables contre la Russie. Cette idée s'est si fort accréditée qu'elle a même influé sur le cours du change de Vienne. Nous savons de bonne source ce qu'il en est de ces prétendus armements. Cependant lorsque, il y a quelques semaines, je voyais, par des lettres même de gens d'ailleurs raisonnables et éclairés, combien de prosélytes cette nouvelle avait faits en Autricbe, j'ai saisi l'occasion
poiu' demander à un des ministres de Russie ce qu'il pensait de l'origine de ce bruit. Il me répondit que d'abord il le croyait absolument faux et indigne d'être sérieusement réfuté. Et il ajouta ces paroles remarquables : « Si, au reste, je pouvais ajouter foi à ces armements malgré tout ce que je sais de l'état des choses , je n'en serais ni fort étonné, ni choqué. Il est tout simple que les Turcs voyant l'affaire de France finie, et notre armée reprendre le chemin de la Pologne, s'attendent à quelque coup perfide de notre part, et il est possible que les propos et les forfanteries de nos propres gens dans les provinces limitrophes aient contribué à leur inspirer ces craintes. Ils s'apercevront bientôt qu'ils se sont trompés, et tout rentrera dans les anciens rapports. " C'est là le langage d'un homme qui, peut-être mieux que tout autre, connaît les secrets et la marche politique de l'Empereur Alexandre et dont je puis garantir l'honnêteté et la véracité
XIU
Paris, 23 octol)re 1815.
Les affaires ont fort avancé ces derniers jours. Le projet du traité général et les deux conventions
accessoires, celle qui rè^\e les contributions et celle qui concerne l'occupation militaire, seront achevés dans peu de tem{)s; et je crois que le 1" novembre, sinon plus tôt, tout pourra être signé. J'aurai soin de faire parvenir le traité à Votre Altesse immédiatement après la signature et par le courrier même qui le portera à Vienne
L'aspect que présente la situation politique de la France est toujours également triste et menaçant. La haine contre le Roi et sa famille, loin de diminuer, augmente chaque jour. Il est impossible de s'en apercevoir en lisant les feuilles publiques; car les rédacteurs de tous les journaux sont choisis par le Gouvernement dans le nombre des écrivains les plus dévoués à la royauté, soit par conviction, soit par intérêt. Mais on ne peut pas être deux jours à Paris sans acquérir la certitude que la voix de ces journaux n'est nullement celle du public. 11 est vrai que le Gouvernement ne fait rien pour se concilier la nation, que tout au contraire il a l'air de travailler exprès pour se l'aliéner davantage. La faiblesse du Roi, l'aveuglement des princes de sa maison, la funeste influence d'un parti aussi inepte que malveillant, qui veut à tout prix faire rétrograder la France au dix-septième siècle, — tout concourt pour envenimer le mal et pour paralyser l'effet des
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derniers remèdes. Le duc d'Orléans, le seul des princes (jui comprenne les véritahles intérêts du pays et la marche que le Roi devrait suivre pour consolider son pouvoir, a encore une fois renoncé à tout espoir. Dégoûté par tout ce qui se fait, ne prêchant qu'à de sourdes oreilles, craignant de se compromettre par sa popularité toujours croissante, et de s'exposer à des persécutions secrètes, il a de nouveau quitté Paris après un séjour de trois semaines et s'en est retourné à Londres. La Cour a été enchantée de le voir partir; mais le ministre et tous les hommes éclairés en France en sont affli[jés.
On se flattait pendant quelque temps que les Chambres législatives rétabliraient un peu d'harmonie entre la nation et la Cour, et qu'en se déclarant pour un système raisonnable et libéral elles rendraient d'un côté le Gouvernement plus sage et de l'autre côté calmeraient l'esprit public. Mais on s'est cruellement trompé. Dans la Chambre des pairs, le parti que l'on nomme constitutionnel, c'est-à-dire le parti modéré, intelligent et capable d'apprécier les viais intérêts de la France, est assez nombreux et peut-être égal au parti de la Cour; mais celui-ci s'est emparé de la parole et des affaires et l'emportera bientôt sur l'autre. Dans la Chambre des députés, dont les membres ont été nommés dans des assemblées électorales où les
serviteurs du Roi et quelques royalistes ardents faisaient absolument la loi, la grande majorité est malheureusement portée pour le système de la rigueur et de la réaction, et marchera par conséquent dans une route aussi fausse que pernicieuse. Les séances des deux premières semaines en ont déjà fourni un triste prélude. Dans un moment où le Gouvernement et les Chambres ne devraient son^fjer qu'à guérir les maux de la France, où tant de besoins urgents, tant de grandes questions administratives, financières, militaires, réclameraient hautement leur attention, on a vu avec surprise et indignation les assemblées législatives uniquement occupées de mesures de police, c'est-à-dire de mesures de vexation et de persécution contre tous ceux qui sont suspects de ne pas partager les exagérations des anciens émigrés ou qui se sont trouvés en contact avec le Gouvernement impérial. La loi qui ordonne l'examen de la conduite de tout militaire « qui a servi l'usurpateur » et celle qui suspend la constitution (au moment même où Ton prétend la mettre en activité ! ) pour autoriser les arrestations arbitraires, et les différents projets de loi discutés par les Chambres et tous courus dans le même esprit, prouvent assez ce que l'on doit attendre de ces allures.
Le ministère est impuissant, au moins pour faire
le bien. Le duc de Richelieu, d'un esprit saj^e et clevélui-même et fort au-dessus des petites menées des courtisans, mais trop étran^jer aux ressorts intérieurs du pays, se renferme dans les devoirs de sa place, sans concourir au mal que les autres font, mais sans pouvoir l'empêcher. Le duc de Feltre est lui-même un des chefs du système de réaction. Le ministre de la police (Decazes) a donné, depuis l'ouverture des Chambres, les preuves les plus évidentes de sa faiblesse et de sa nuHité. Les autres ministres n'ont aucun pouvoir en dehors de leurs propres bureaux. Tout est secrètement dirigé par quelques intrigants , quelques favoris obscurs de M. le comte d'Artois et de madame la duchesse d'Angoulême. Ce sont là les véritables ministres.
Si la France était abandonnée aujourd'hui à elle-même , il est indubitable que , en moins de six mois , nous verrions se reproduire dans ce pays les scènes les plus désolantes, et, selon toute probabilité, un bouleversement total; car aujourd'hui le parti dominant et oppresseur est, sans aucune comparaison, le plus faible en nombre, tandis que le parti souffrant et opprimé forme pour le moins les dix-neuf vingtièmes de la nation et renferme les dix-neuf vingtièmes des talents et des lumières répandus en France. Or, comme le Gouvernement n'a aucune force militaire
DEPECHES INEDITES : 1815. VM
à sa disposition, il est clair qu'il suffirait d'un choc sérieux pour le renverser.
La seule garantie de ce Gouvernement se trouve donc dans l'armée de cent cinquante mille hommes que les alliés vont laisser dans le pays. Il y a des personnes et beaucoup de personnes, et pas des moins capables de juger, qui sont persuadées que même cette armée auxiliaire ne protégera pas bien longtemps la Cour contre les orages qu'elle provoque sans cesse par ses propres fohes, et lord Wellington pourrait un jour regretter sincèrement de s'être chargé de ce commandement difficile. Je ne veux pas me prononcer sur cette question d'une manière absolue; j'incline plutôt à croire que les hommes les plus exaspérés et les plus téméraires ne réussiraient pas facilement à combiner des entreprises sous les yeux d'une armée aussi imposante. Mais quelle situation que celle d'un Gouvernement dont l'existence est uniquement et entièrement fondée sur la terreur que la présence d'une force étrangère inspire à ses sujets !
Paris, 25 novembre 1815.
Tons les actes ayant été signés le 20, les conférences des ministres alliés ont été continuées le 21 et le 22, Ce dernier jour, tout a fini. Le 23, lord Casdereagh est parti pour T>ondres, et le prince Hardenberg pour Berlin; et ce soir M. le prince INIetternich commencera son voyage, bien difficile pour la saison actuelle; car il vent, pour gagner du temps, traverser la Suisse et passer le Simplon, pour se rendre par Milan à Venise, où il compte trouver encore l'Empereur.
Dans une des dernières conférences ministérielles, on a réglé le mode que l'on adoptera pour inviter la Porte Ottomane à accéder au traité relatif aux sept îles Ioniennes '. Votre Altesse verra par l'extrait de protocole ci-joint que la Cour de Londres s'est chargée de faire cette démarche.
Jusqu'à présent les traités et les pièces qui y sont annexées n'ont pas été communiqués aux Chambres par le Gouvernement français. On croit que cette communication aura lieu aujourd'hui. Ces malheu-
' Cunclu le 5 novenilire 1815. (MautknS, Nouveau Hirueil, t. II,
DKPÈCHES INÉDITES : 1815. 193
reux ministres sont tellement tourmentés et tracassés par leurs affaires intérieures et les intrigues (le la faction dominante à la Cour, que leur situation vis-à-vis de l'étranger, quelque déplorable qu'elle soit, n'a cependant l'air de les occuper qu'en seconde ligne. Si M. le duc de Richelieu n'était pas retenu par un sentiment d'honneur et de devoir, il y a longtemps qu'il aurait quitté sa place, dont il est dégoûté au plus haut degré
Vienne, l*"' janvier 181G.
Depuis que je suis de retour à Vienne, j'ai été frappé de tout ce que j'ai entendu sur l'état des clioses sur vos frontières, sur les alarmes qui régnent dans les provinces ottomanes limitrophes de la Russie, sur la disposition des esprits de part et d'autre; et par un rapport officiel que j'ai vu ces derniers jours, j'ai appris avec étonnement que, d'après des avis d'Odessa, on s'attendait à nne invasion prochaine, et que l'on croyait Constantinople directement menacée.
Je consacrerai donc exclusivement la dépêche présente. Monseigneur, à vous communiquer tout ce que je sais, tout ce que je pense et tout ce que je crains à ce sujet. Vous me connaissez enfin assez pour ne me croire capable, ni d'une dissimulation pusillanime, ni d'une présomption aveugle,
ni d'une coupable témérité dans une affaire d'un intérêt aussi j^rave. Mes principes vous sont connus. Je connais tous les lieux communs, je connais aussi toutes les vérités que l'on débite, que l'on peut débiter sur la Porte Ottomane; je ne veux être ni l'accusateur ni le défenseur de son système de Gouvernement. Mais, considéré sous les grands rapports politiques, cet Empire n'a pas, j'ose le diie, paimi les diplomates de l'Europe, un ami plus sincère que moi. Je considère la conservation de cette Puissance comme un des contre-poids les plus indispensables à une extension sans bornes du pouvoir de la lUissie, |)a4' conséquent comme un avanta{jç de premier ordre pour les Puissances voisines, et comme une des conditions fondamentales de l'indépendance de l'Europe. Je serais surtout extrêmement affli[jé aujourd'bui d'une ruptiH-e entre la Piussie et la Porte, en supposant qu'elle ne tourucât pas au détriment de cette dernière, puisque cet événement rallumerait tôt ou tard une guerre universelle, et nous priverait de tous les fruits d'une pacification générale, obtenue au prix de tant de sacrifices, de tant de travaux, et dont tous les Gouvernements et tous les peuples ont si essentiellement besoin pour rétablir et régénérer leur inU'ricm'.
Cependant, malgré toute ma répugnance à ac-
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créditer des bruits vagues et arHi(>eants et des alarmes qui peuvent devenir les causes de maux très-réels, je me {garderai bien , d'autre part, de nourrir des illusions funestes et de prêcher une fausse sécurité, lorsqu'il y aurait des symptômes d'un véritable danf]er. Il y a dans cette affaire des circonstances dont on ne peut bien jup,er que sur les lieux, et, sous ce rapport, je rCjorette infiniment que Votre Altesse ne m'ait pas fait part de ses données et de ses vues sur l'état actuel des choses. Mais si je ne suis pas absolument au fait de ce qui se passe sur les frontières, je suis d'autant mieux informé de ce qui s'est passé dans les cabinets, et par conséquent les éclaircissements que j'ai à donner seront toujours utiles.
Je persiste d'abord à déplorer sincèrement que, ni à l'époque du congrès, ni à celle des dernières négociations de Paris, les Puissances alliées ne soient entrées dans aucune stipulation positive sur l'intégrité des possessions de la Porte. Comme c'est moi qui ai i-édigé avec lord Castlereagh le dernier traité d'alliance entre les quatre Cours, renouvelant celui de Chaumont', et signé le même jour que les traités avec la France", j'ai eu plus d'une occasion de toucher à ce sujet, dans mes
' l" m.irs 1814.
2 20 noveinijie 1815.
entretiens lirqnents avec ce ministre; et j'ai fait clans cette occasion tout ce f|ue j ai pu pour qu'il fût introduit clans ce nouveau traité un article relatif à une partie aussi importante du système politique. Mais lord Castlerea.fjh m'a constamment répondu que, du temps du con[^rès, la Porte avait positivement refusé toute espèce de garantie des Puissances alliées, qu'elle en avait même reçu Toflre avec un certain dédain, et cpielle avait paru tellement effarouchée de l'idée cjue l'Angleterre prétendait exercer une sorte de médiation dans ses démêlés avec la Russie, cjue les propositions les |)lus amicales faites par les ministres britanniques n'avaient pas trouvé le moindre accueil. Ces allé- .frations sont en grande partie vraies; mais je ne dis pas que c'étaient là les seules raisons déterminantes pour lord Castlereagh. Il eût été sans doute difficile et pénible pour le ministère anglais de proposer un article pareil à l'Empereur Alexandre, à l'épocpie où l'on signa le nouveau traité. TiC moment convcnai^le était manqué; c'était au congrès de Vienne qu'on aurait dû aborder cette cjuestion. D'ailleurs le Gouvernement anglais a témoigné dans toutes les occasions, tant à Vienne qu'à Paris, des dispositions peu favorables pour tout ce qui s'appelle garantie générale d'un état de choses ou de possessions rjuelconques. Cela est si vrai que,
DEPECHES INEDITES : 181G. 199
lorsqu'à la (in du congrès, un article portant que les Puissances se garantissaient mutuellement les objets de leurs différentes stipulations eut été complètement rédigé pour être inséré dans l'acte final, les ministres d'Angleterre déclarèrent qu'ils n'étaient pas autorisés à le signer, et cet article fut abandonné.
Mon opinion personnelle dans cette affaire a toujours été si fortement prononcée, que j'ai soutenu jusqu'au dernier moment que les Puissances auraient dû garantir l'intégrité de la Porte, en dépit même de ses propres protestations. Car il ne s'agissait pas dans cette mesure de l'intérêt seul de cette Puissance, il s'agissait des plus grands intérêts réciproques des autres Cours ; il s'agissait d'un objet de la plus haute importance pour la sûreté générale, et pour la stabilité de la paix de l'Europe
Mais si les Cours alliées ont terminé deux négociations principales sans rien avoir stipulé en faveur de la Porte, il est également certain que dans le cours de ces mêmes négociations, elles n'ont rien arrêté de contraire aux intérêts de cette Puissance. Au congrès de Vienne, le nom de l'Empire Ottoman n'a jamais été articulé. Il en eût été de même à Paris, sans la transaction sur les îles Ioniennes dont je rendrai comjjte tout de
suite. Ni le nouveau traité d'alliance entre les quatre Cours, ni celui sur les îles Ioniennes, n'est accompagne' d'articles secrets. C'est un fait que je fjarantis à Votre Altesse. Et quant aux articles patents , ils ne renferment à coup sûr pas un mot préjudiciable à la Porte.
L'esprit et la tendance du nouveau traité d alliance lui sont plutôt indnectement favorables. La plupart des dispositions de ce traité concernent , il est vrai, l'état présent et futur de la France. Mais son objet, clairement énoncé dans le préambule, et répété dans chacun des articles, celui de maintenir la tranquillité (générale, de consolider les liens qui unissent les souverains pour le bonheur des peuples, etc., etc., comprend évidemment l'ensemble de leurs rapports politiques. Et cet acte, qui rend les quatre Cours , pour ainsi dire, solidaires du maintien de la paix de l'Europe, qui établit entre elles le concert le plus étroit, qui paraît exclure toute idée d'une entreprise isolée ou arbitraire, c'est l'Empereur Alexandre qui la proposé, et dont les ministres l'ont appuyé plus que ceux d'aucune autre Cour contractante. Je ne dis pas que cet empressement prouve que l'Empereur ait absolument renoncé à toute arrière - pensée , à tout plan d'agrandissement pour r avenir. Mais il me semble que s'il avait
DÉPÉCIIKS INÉDITES : 1816. 201
nouiii alors ou plus tard (car le traité n'a été signé ((lie le 20 novembre) des projets hostiles contre qui que ce fût, il ne se serait pas .<>ratuitement lié les mains par un en.oagement qui rendait Texécution de pareils projets extrêmement difficile, en le compromettant avec tousses alliés.
Le second traité dont je dois faire mention ici, celui qui a réglé le sort des Sept-Iles', mérite une attention particulière. Votre Altesse sera certainement bien aise d'apprendre l'origine et l'histoire de ce traité. Il y a bieu peu de personnes qui en soient instruites, et elle vous intéressera d'autant plus, Monseigneur, qu'elle vous fournira en même temps des renseignements sur un homme qui paraît destiné à jouer un grand rôle dans les affaires publiques.
Le comte Capo d'Istria, qui a été l'auteur de ce traité, est né à Corfou, en 177G ou 1777. Ayant passé plusieurs années à l'Université de Padoue pour étudier la médecine, — on prétend même qu'il l'a exercée dans sa patrie, — il a abandonné cette carrière, et s'est rendu à Vienne, où une figure agréable, de l'esprit, une conduite décente jointe à beaucoup de modestie et de douceur le recom-
' Convention du 5 novcmljif; 1815.
mandèrent, entre antres, à plnsienrs personnes de la légation russe. C/est, je crois, INI. d'Anstedt, alors secrétaire d'ambassade à Vienne, qui l'engagea à faire un voyage à Pétersbonrg, où il fut fort bien accueilli par la Cour et pnr plusieurs grands personnages et particulièrement protégé par M. de Novosilzoff, de l'opinion duquel l'Empereur a toujours fait beaucoup de cas Entré au service de la Russie , il lut employé à plusieurs missions diplomatiques de peu de conséquence, jusqu'à ce que, à la fin de 1813, il trouva le moyen de se distinguer dans une mission intéressante. Votre Altesse se rappellera les grandes discussions qui s'élevèrent alors entre les alli(''S sur la constitution et sur la neutralité de la Suisse, la part directe que l'Empereur Alexandre prit à cette affaire, et la chaleur avec laquelle il entra dans ces débats. Le comte Nesselrode lui proposa d'envoyer M. Capo d'Istria dans ce pays; il s'y conduisit avec tant de sagesse et de savoir-faire, qu'il sut bientôt se concilier l'affection de tous les partis, et l'Empereur, enchanté de ses rapports, le nomma son ministie à /nrieh. Il resta à ce poste jusqu'au mois d'octobre 181 i; à cette époque l'Empereur l'aj)pela à VicMuie pour travailler dans son cabinet. Ce lut là le commencement de sa fortune. L'I^^mpereur s'était rclroidi depuis lon{jtemps à l'é^j^ard du
DÉPÊCHES INKDIÏES : 1816. 203
comte Nesselrode, parce qu'il le croyait trop attaché à rAutriche, et surfont à la personne du prince Metternich. Il avait complètement éloi;>néM. d'Anstedt, dont il reconnaissait les talents, mais qui lui inspirait du dégoût par ses indiscrétions, ses mauvais propos et ses sarcasmes. Le comte, aujourd'hui prince, de Rasoumoffsky et le comte Stackelberg étaient aux yeux de F Empereur de vieilles machines diplomatiques, qui ue pouvaient plus suivre sa marche, et qui l'ennuyaient à mort. Capo d'Istria fjarda donc seul le champ de bataille. [1 devint bientôt le secrétaire favori, le conseiller confidentiel, et, on peut presque dire, l'ami de l'Empereur. Son extrême désintéressement en lait de places et d'arj'jent, la simplicité et la discrétion de sa conduite , et une fjrande franchise trèsadroitement combinée avec une [jrande soumission, consolidaient et augmentaient son crédit d'un jour à l'autre.
L'Empereur s'était souvent entretenu avec lui du sort futur des îles Ioniennes. Et après une de ces conversations, étant très-content d'un autre service que Capo d'Istria lui avait rendu, il lui dit «qu'il s'en remettait absolument à lui de cette affaire, et (ju'il lui en faisait cadeau ". Rarement faveur plus éclatante avait été conférée par un souverain à un pai'ticulier |)assi()nn('m(Mit altaclu'' à sa patrie.
A celle' même époque (c'était à la fin d'avril J815) l'affaire des îles Ioniennes n'avaif pas encore été traitée au con[jrès. INIais on savait que les instructions des ministres d'x\n{jleterre portaient sur les deux |)oints suivants : 1° assurer l'exécution des promesses que le Gouvernement britannique, depuis qu'il fut maître de ces îles, avait faites aux habitants, relativement à une constitution libre; 2" offrir, à cette condition, le protectorat de ces îles à l'Autriche.
T.e comte Capo d'Istria, persuadé que de toutes les Puissances, l'Angleterre était celle qui, par ses idées libérales et par sa puissance commerciale, pouvait faire le plus de bien à son pays, avait de tout temps secrètement désiré de lui voir confier le sort des Sept-Iles. Mais, — ce qui fait honneur à sa loyauté, — il n'oublia pas qu'il était attaché à la Russie, et que lintérét de l'Europe entrait pour quelque chose dans cette né[jociation. Frappé lui-même des pro[jrès énormes de la puissance maritime de l'Anj^leterre et des danj;ers qui, en d'autres temps et en tl'autres circonstances, pouvaient en résultei- poui- les làats du continent, il imposa silence à ses vœux personnels et fit les premières ouvertnres à l'Autriche.
Après quelques conférences avec M. de Metternich, il s'aperçut que le plan de mettre les îles
DKl'KCHES INEDITES : 1816. 205
SOUS la protection de l' Autriche était impraticable. L'Kmpcreur d'Autriche, aussi ennemi des idées et des formes constitutionnelles que l' empereur Alexandre en est épris, ne voulait pas entendre parler de la condition préalable sur laquelle l'Angleterre et la Russie insistaient conjointement; il voulait tout au plus accorder quelques privilèges que les autres trouvaient fort au-dessous de leurs prétentions. lia négociation fut abandonnée. Comme cependant les ministres d'Angleterre au congrès n'avaient aucun pouvoir d'en entamer une autre, on ajourna cette affaire à une discussion séparée après le congrès.
Après la courte campajyne de 1815, les souverains se trouvaient de nouveau réunis à Paris. Le crédit du comte Capo d'istria augmenta encore sensiblement. On l'avait cru un moment balancé par celui du général Pozzo di Borgo, ambassadeur à Paris, pour lequel l'Empereur avait montré à différentes époques, et notamment au commencement de son dernier séjour à Paris, une prédilection assez marquée. Mais le caractère impétueux et violent de I*ozzo di Borgo n'était pas fait pour lui assurer une faveur durable. L'Empereur, sans le disgracier, Téloigna j)eu à peu de sa personne, et cessa de le consulter. Le comte Nesselrode ne se maintenait plus que par un an-
cien sentiment d'affection que la bonté et la douceur de son caiaclèrc avaient inspirée l'Empereur, et par l'amitié loyale du comte Capo d'Istria luimême (jui, lui étant redevable en partie de son avancement, plaidait constamment sa cause auprès de TEnipereur. IjC prince Rasoumoffsky était aussi nul à Paris qu'il l'avait été à Vienne. Le travail principal se fit donc avec M. Capo d'Istria; l'Empereur le nomma secrétaire d'État, et, en partant de Paris avec Nesselrode, lui confia la direction exclusive de la négociation et de toutes les grandes affaires.
Reprenant alors avec lord Castlereagli la question des îles Ioniennes , il engagea bientôt ce ministre à entrer pleinement dans ses vues. L'Autriche s'étant refusée à toute condition préalable, l'Angleterre se crut libre de traiter avec le comte Capo d'Istria. Les termes étant d'abord arrangés entre lui et lord Castlereagi) , le projet de traité fut porté à la conférence ministérielle. Le priuce Metternich, ne pouvant rien opposer à un arrangement sur lequel l'Angleterre et la Russie étaient d'accord, se contenta de demander quelques changements dans le premier article, et dans celui ([ui concernait le commerce ; ces changements ado[)tés, on signa le traité tel que Votre Altesse le connaît. C'est le comte Capo d'Istria lui-même
DÉPÈCFIES INÉDITES : 1816. 207
qui avait proposé crinvitcr la Porte à accéder à cet arrangement.
Vous ne serez pas sui-pris , Monseigneur, en considérant la situation personnelle de Capo d'Istria, de ce que plusieurs personnes lui attribuèrent dans cette négociation des vues secrètes conformes à celles que plusieurs de ses compatriotes avaient formées de temps en temps contre la Puissance Ottomane. Et si, en effet, il avait nourri ces idées, qui aurait pu lui en faire un crime? Comme Russe, comme Grec, comme patriote de Corfou, il n'avait aucun devoir envers la Porte, dont les intérêts ne pouvaient lui inspirer aucune sollicitude. Mais le fait est faux et de toute fausseté. J'ai vu , j'ai lu toutes les pièces de sa correspondance avec lord Castlereagh dans cette affaire ; pas un papier ne m'a échappé ; aucun ne renferme le moindre mot, la moindre allusion relative à la Porte. Il a proposé, il est vrai, et le Gouvernement anglais a accepté l'établissement d'une Université nationale à l'île d'Ithaque. Mais ce projet, uniquement fondé sur le vœu bien légitime de faire prospérer sa patrie, n'a rien de commun avec ces plans chimériques qui ont souvent et justement alarmé le Gouvernement turc. Il est couru avec la plus grande sagesse, étranger à toute idée politique, et tel qu'il conviendrait aux îles Ioniennes
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si, au lioii d'être situées sur les côtes de Turquie, elles étaient situées sur les côtes de l'Amérique.
L'arrangement qui a été fait à l'égard de ces îles me paraît en général bien avantageux pour la Porte et plus avantageux même que celui qui les aurait placées sous la protection de 1 Autriche. Le voisinage de l'Angleterre est un bien et un grand bien pour la Porte, si elle sait l'npprécier et en profiter, si elle ne se prive pas de son propre chef des avantages (|U il lui offre. Je parle ici en toute confidence, Monseigneur, et à peu près comme je parlerais, si j'avais l'honneur de me trouver dans votre cabinet à Bukarcst. J'ai élé frappé de voii-, par des lettres de Constantinople, que l'ambassadeur d'Angleterre, M. Liston, y a été traité avec si peu d'égards , qu'il est parti furieux pour Londres pour y demander sou ra[)pel d'une place qui lui est devenue insupportable. Si ses griefs sont fondés et même s'ils ne le sont pas, c'était toujours une faute capitale que de ne pas ménager davantage une Puissance aussi bienfaisante et aussi redoutable à la fois que Test aujouicrinii la Puissance britannique. Ce serait nue laute plus grave encore si l'on refusait l'accession au traité sur les îles Ioniennes, et je tremble de l'apprendre. Aussi la seule chose qui me rassure, c'est que le Gouvernement anglais est trop éclairé sur ses
DÉPÊCHES INKDITES . 1816. 209
intérêts, trop sajjc et troj) fort dans sa marche, pour s'arrêter à des considérations pareilles, et pour sacrifier à de petits ressentiments les grands principes de sa conduile politique < .
Me voilà arrive à la partie la plus épineuse et la plus délicate de cette dépêche; à celle où je dois parler de la situation et de la conduite de la Porte, Je m'en acquitterai avec franchise. C'est à votre sagesse, Monseigneur, qu'il appartient de juger l'usage que vous pourriez faire de mes avis; mais dans les rapports où j'ai le bonheur de me trouver avec vous, je vous dois la vérité sans déguisement.
D'après quelques rapports dont la source mérite des égards, la Porte, loin de craindre une guerre avecla Russie, ne demanderait pas mieux que delà voir éclater. Ces rapports nous apprennent que depuis longtemps on n'est occupé à Constantinople qu'à se préparer à une guerre vigoureuse, à renforcer l'armée, à éiectriser le peuple en excitant l'enthousiasme national et religieux. Ou assure que ceux qui désirent cette guerre en regardent le succès comme infaillible, qu'ils comptent assez sur leurs pro|)res forces pour négliger exprès tonte ex|)lication avec les Couis européennes, qu'ils ne cherchent ni ne d(Mîi;)iK!< nt I. 14
d'alliés, et que, confondant dans nne avengle méfiance leurs amis avec lenrs ennemis, aussi irrités au fond contre l'Autriclie et l'Angleterre que contre la Russie, ils visent à une rnpture avec toutes les Puissances , persuadés de triompher de l'Europe entière , réunie pour attaquer leur Empire. Je ne me fie pas assez à ces rapports, j)our croire que ce soit là précisément 1 esprit dont le Gouvernement serait animé; mais ce qui me paraît indubitable, c'est que le système que je viens d'exposer doit être celui d'un parti très-nombreux à Constantinople
Maintenant il y a deux cas possibles : ou bien la Porte désire cette guerre, elle y est préparée et elle y est décidée; ou bien son intention réelle est de l'éviter et de rester en [)aix.
Dans le premier cas, il ne serait plus question de raisonnement ou de calcul politique. TiC môme aveuglement qui aurait enfanté un plan pareil empêcherait aussi d admettre des conseils en sens contraire; celui qui s'aviserait d'en donner serait probablement considéré comme un traître. J'imagine môme que dans cette triste hypothèse, la voix de Votre Altesse ne serait pas beaucoup plus écoutée que la mienne. L'affaire irait son train, et rien ne l'arrêterait.
Mais dans le second cas, il vaut bien la peine
DÉPÊCHES INÉDITES : 181G. :2ll
d'examiner quel rôle conviendrait aujourd'hui à la Porte pour déjouer tous les plans hostiles que la Russie pourrait avoir formés contre elle, ou dans lesquels cette Puissance serait entraînée par des conjonctures étrangères à ses propres intentions. Si j'étais appelé à voter sur cette question, voici les principes que j'établirais :
1" Sans abandonner ou sans diminuer seulement ses moyens de défense (mesure que je ne conseillerais jamais), la Porte devrait affecter le plus grand calme et la sécurité lapins parfaite, défendre sévèrement toute espèce de provocation de sa part, ignorer ou dissimuler ce qui se passe au delà de ses frontières, et, en général, avoir l'air de ne pas croire à la possibilité d'une agression, à laquelle elle n'aurait fourni aucun prétexte. Ce système , qui ne serait point un système de faiblesse, qui aurait même bien plus de dignité que celui de se livrer tour à. tour aux alarmes, aux menaces et à de vaines démonstrations, serait le plus efiicacede tous pour le maintien de la paix. En supposant même à la Russie les desseins les plus perfides, il la désarmerait complètement. Il la mettrait dans la nécessité de lever le masque, d'annoncer ses projets, d'attaquer la Porte ouveriement, sans laison apparente, sans prétexte légal, sans moyen de justification. Mais c'est là précisément ce que, dans
l;i siluaticu actuelle de l'Europe, elle ne peut eul reprendre (ju'avec des diFficultés insurmontables. l/int(''rêt de la Porte, si elle veut la paix, est de placer la Russie dans l'embarras de commencer la jjuerre; ce serait pour elle le plus {jrand de tous.
2" I^a Porle a eu l'air depuis quelque temps de se soustraire à toute espèce de né[jocialionet même d'explication avec les autres Puissances. C'est un système qu'elle n'avait jamais suivi auparavant; dans les temps de sa plus ;;rande prospérité, elle n'a jamais né^jUgé ses i-apports avec les cabinets dont les intérêts coïncidaient avec les siens. Pas un motif de bonne politique ne saurait l'enjjager à adopter aujourd bui une marcbe différente. Il est clair que le silence mystérieux observé en dernier lieu par le Divan vis-à-vis de toutes les Cours de l'Europe a essentiellement nui à ses adaires. Ou connaît si peu ses véritables intentions, ({u'on ne sait plus comment faire pour a^jii* en sa faveur et pour lui rendre service.
3" Il faut surtout qu'elle se remette avec l'Autriche et l'Anjjleterre d:nis les relations d'une intimité ('■troite et d'une conliance parfaite. Il ne sulHt pas (|u'elle observe envers elles les formes communes (le la politesse diplomatique ; il est nécessaire, (juoi qti il en coûte à sou orjjuei!, (pèeiie les consulte et qu'elle prolite de leius avis. Ces deux.
DÉPÊCHES INKDITES : 1816. 213
Puissances sont essentiellement intéressées au bienêtre de la Porte; plus elle se mettra en contact avec elles, et plus elles auront le droit et plus elles trouveront les moyens de lui ètie utiles. Pour s'isoler complètement, il faut être assez fort pour braver tout le monde, et aucuue Puissance ue peut se vanter d'occuper cette position.
4° Il doit s'ouvrir bientôt une négociation trescritique entre la Porte et la Russie. C'est celle (|ui aura pour objet l'exécution définitive du traité de Bukarest', et la restitution des places retenues par la Russie contre les stipulations expresses de ce traité. Dans cette affaire, tous les torts sont évi- ^lemment du côté de la Russie; il s'agira seulement de le lui faire reconnaître. Si la Porte veut se rapprocher de ses alliés naturels, admettre ou demander même leurs bous offices, il n'est presque pas possible que le résultat ne tourne en sa faveur. Si, au contraire, se livrant à une fierté ou à une défiance également déplacées, elle repousse la médiation des Cours bien disposées pour elle, la négociation (la Russie se trouvant en possession des objets litigieux) ne peut se terminer que par une soumission humiliante ou par une déclaration de guerre. Si la Porte n'a pas le dessein de rompre
< Conclu le 50 in.ii 1812.
avec la Russie, celte affaire doit être traitée avec
beaucoup de prudence
S'il est temps encore de faire entendre ce langage à Consfantinople, et si Votre Altesse croit pouvoir s'en charger, elle rendra certainement à l'Empire Ottoman un des services les plus essentiels et les plus solides. Et dans ce cas je me féliciterais sincèrement d'avoir pu contribuer pour ma faible part à un aussi grand bien. Mais s'il en était même autrement, je me flatterais toujours de ce que Votre Altesse rendrait justice au zèle qui m'a dicté cette dépêche.
Vienup, 15 janvier 1810.
Pour achever et compléter le tableau que j'ai tracé dans ma première dépêche, je dois encore porter à voire connaissance, Monseigneur, un acte diplomatique des plus remarquables.
Cet acte diplomatique est un traité secrétissime que l'Empereur Alexandre a imaginé et rédigé luimême le 20 septembre 1815. Ce traité n'est contre-signe par aucun ministre, et l'original est écrit
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de la main même de l'Empereur Alexandre. Avant d'examiner cette pièce cuiieuse sons tons les rapports, il faut que je fasse part à Votre Altesse de plusieurs circonstances relatives à son origine et à son histoire.
Des personnes qui connaissent beaucoup l'Empereur de Russie avaient observé en lui, depuis plusieurs années, un penchant assez fort pour les idées religieuses et même pour le mysticisme. L'hiver dernier, au milieu des orages et des dissipations du congrès, ce penchant se manifesta d'une manière très-sensible dans queh]ues-unes de ses conversations particulières, et même de ses notes confidentielles. Mais on le regardait alors comme affectation, ruse ou comédie, et personne n'y fit une attention sérieuse.
A l'ouverture de la dernière campagne, il rencontra à Ileidelberg la baronne de Kriidener, Livonienne, veuve d'un di])lomate russe distingué qui avait remph avec honneur phisieurs missions, et qui était mort en 1802 comme ministre de Russie à Berlin. Madame de Kriidener (vieille et très-laide) est une femme de beaucoup d'esprit, de beaucoup de connaissances, d'un assez grand talent même comme écrivain, mais d'une tournure bizarie et romanesque et d'une exaltation qui va jusqu'au fanatisme et souvent jusqu'à la folie. T/Emj)er(;ur
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l'avait vue pendant quelques jours en Suisse, à son retour de Paris en 1814. En la retrouvant à Ileidelberg au mois de juin 1815, il l'invita avec empressement à le suivre à Paris. Pendant son dernier si'jour dans cette ville, il eut l'air de n'exister que pour les affaires et pour madame de Kriidener. On ne le vit dans aucune société; sa galanterie habituelle paraissait l'avoir absolument quitté; les femmes les plus belles et les plus aimables ne semblaient plus avoir aucun charme pour lui. Tout le temps qu'il ne passait pas dans son cabinet, il le consacra à la société de cette femme, à des entretiens secrets, à des discussions théologiques, et souvent (comme elle l'a dit elle-même) à des actes de dévotion et à des prières. C'est avec elle qu'il paraît avoir concerté le projet de ce traité, qu'il a nommé lui-même la Sainte- Alliance et qui, comme vous le voyez bien, est moins une alliance qu'un traité de paix et de fraternité perpétuelle fondé sur les principes de la religion.
Lorsqu'il proposa cette singulière convention aux deux autres souverains , ceux-ci en furent d'abord aussi embarrassés (jue stupéfaits. Un acte pai'cil, auquel aucun ministre ne devait concourir, leur païut une anomalie à peine supportable; et ils étaient frappés d'ailleurs du scandale que pouvait donner tôt ou fard un traité essentiellement reli-
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gieiix entre un Empereur (jrec, un Empereur eatliolique et un lîoi protestant. Cependant l'Empereur Alexandre y mit tant d'insistance et d'ardeur qu'ils n'avaient pas le courage de lui résister; et après deux ou trois modifications proposées par l'Empereur d'Autriche, ils signèrent la pièce telle qu'elle se trouve ci-jointe.
Non content de ce premier succès, l'Empereur de Russie voulait associer d'autres souverains à cet ouvrage. Toujours décidé à n'admettre aucun ministre et voyant bien qu'il ne pouvait s'adresser aux ministres britanniques pour une affaire pareille, sans les jeter dans les plus cruels embarras, il écrivit de sa main au Prince Régent d'Angleterre et l'invita à accéder au traité. Le Prince Régent, soit par légèreté, soit par complaisance, soit poiu- se moquer de son auguste allié (ce qui est assez probable, quand on pense que la signature d'un souverain d'Angleterre est radicalement nulle sans le contre-seing ministériel), répondit par une lettre autographe et signa la pièce. Peu de temps après, l'Empereur fit la même démarche vis-à-vis du Roi de France, qui, très-dévot lui-même, annonça tout de suite son accession par une lettre remphe d'émotion et de tendresse. Enfin, en passant par Bruxelles, il engagea encore le Roi des Pays-Bas à joindre son nom à ceux des autres souverains.
Une transaction aussi extraordinaire ne pouvait pas rester longtemps inconnue; et plusieurs personnes à Paris (et plus tard à Pétersbourg) en eurent des notions. Cependant aucune chancellerie ministérielle ne pouvant fournir une copie du traité, personne ne parvint à le connaître, ce qui ne fit que redoubler la curiosité. Les nombreux diplomates réunis à cette époque à Paris, ne doutant plus de l'existence de cette pièce mystérieuse, et soupçonnant que, par les fonctions que je remplissais et par mes relations avec les cabinets, je pouvais les initier au secret, m'assaillirent et me tourmentèrent sans relâche; j'aurais pu gajjner des monceaux d'or par des communications clandestines. Mais quoique en possession d'une copie de ce document depuis le 10 octobre, je puis prêter le serment le plus solennel de ne l avoir communiquée ni même montrée à personne. Si je n'hésite pas à agir différemment vis-à-vis de Votre Altesse, je suis guidé par trois motifs puissants. D'abord, dans les relations où j'ai l'honneur de me trouver avec elle, je crois lui devoir une confiance illimitée. Secondement, m'étant engagé à lui faire connaître tout ce f|iii aurait été négocié ou stipule à Paris, je ne pouvais pas, eu conscience, lui cacher cet acte. Enfin, devant supposer que tôt ou tard vous aurie/ appris. Monseigneur, l'existence de la
pièce en question, je trouvais juste et loyal de prévenir par cette communication les fausses conjectures, les inquiétudes et les alarmes auxquelles vous auriez pu vous livrer à ce sujet. Après cela il est inutile d'ajouter combien il importe que je ne sois jamais compromis par cette démarche.
Le premier mouvement de presque tous ceux qui apprirent l'existence de ce traité était de le refjarder comme le précurseur d'un projet contre la Turquie. La religion chrétienne, disait-on, étant l'objet ostensible et le mot sacramental de cette pièce, il est clair qu'elle n'exclut point des entreprises contre les infidèles, et que le vœu secret de l'Empereur Alexandre a été celui de rallier les premières Puissances de la chrétienté par un engagement solennel, pour leur proposer plus tard une espèce de nouvelle croisade. Je sais que celte idée, que beaucoup de personnes ont conçue à Paris, a été énoncée de même à Pétersbourg.
Je ne prétends jamais répondre des intentions secrètes d'un souverain, et j'aurais doublement tort, si je voulais me rendre l'interprète de celles d'un prince qui réunit dans son caractère les disparates les plus étonnantes et chez lequel on n'a que trop raison de dire que les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. Mais je soutiens, et je suis sûr qu'après une lecture attentive du traité, Votre
Altesse partafjera mon opinion, que si l'Emperenr Alexandre avait inîa;;iné cette soi-disant li[juc sainte comme prf'Iude à une jO^uerre contre la Turquie, il aurait fait une des choses les moins sensées ou, pour trancher le mot, les plus sottesque jamais monarque ait pu entreprendre
ni
Vienne, 25 février 1816.
Mes dépêches antérieures auront prouvé à Votre Altesse que je ne manquais pas de bonne volonté, ni de zèle pour lui faire part de tout ce qui regardait la situation actuelle, les dispositions et les projets de la Russie. Vous verrez, Monseigneur, par la présente dépêche, que la publication du li'ait(' du 2G scjîtcmbre ' est un de ces événements qu'aucune sagacité humaine ne [)eut prévoir. Si je n avais pas eu les plus fortes, les plus puissantes raisons pour croire que cette pièce serait tenue secrète au moins pour longtemps et que c'était une démarche dangereuse pour l'intérêt
' Dan.s les {jnzettcs il'; S.iint-Pctcrslxjiirji , de lI;iinl)oin{; et il( Francfurl,
DÉPÊCHES liN ÉDITES : 181(5. 221
de notre correspondance, que de vous la transmettre par une voie tant soit peu compromettante, Votre Altesse peut bien imajfiner que je n'aurais pas attendu pour cela 1(; 15 janvier, car ma résolution de vous faire parvenir ce traité était déjà prise à Paris; mais on attachait alors un tel intérêt à le tenir secret que je ne pouvais pas le confier à nos propres courriers, et n'ayant pas le moindre soupçon qu'il serait connu de sitôt, je crus de bonne foi ne rien risquer en remettant la communication à une époque où je pourrais, pour ainsi dire, la suivre de mes yeux.
L'Empereur Alexandre aurait sans doute désiré publier le traité du 26 septembie à Paiis même et peu de jours après sa si}jnature, mais les deux autres souverains, leuis ministres, et surtout ceux d'An^fleterre, en avaient une telle peur qu'ils firent l'impossible pour rempêclicr. L Empereur de Russie s'était rendu à leurs objections, et le 8 octobre, jour où les trois souverains se séparèrent la dernière fois à I^ijon, apiès la jfi-ande revue, ils avaient pris l'engagement solennel de ne publier le traité du 26 septembre que d'un commun accord, et à l'époque où les circonstances leur paraiti-aient convenables pour procéder à cette publication. — Après cela il était bien permis de croire, et les cabinets en ont été aussi persua-
dés que moi, qu'aucun de ces trois souverains ne prendrait sur lui d'enfreindre cet enjjagenient, et de l'enfeindre surtout sans en avoir donné à aucun des deux autres le moindre avis préalable. Voilà pourtant ce qui a eu lieu
Dans une lettre de Pétersbourp du 21 jauvier/3 février, le comte Capo d'istria, qui jouit toujours de la même faveur, m écrit ces propres paroles: "Voici la copie du traité du 26 septembre avec les dernières rectifications. Je vous l'envoie pour votre recueil. Je m'alteuds à nue petite pliilippique de votre [)art sur ce que nous avons publié cette pièce. jNIais croyez, mon cher ami, que l'Empereur n'a été jfjuidé dans cette démarche que par les intentions les plus pures. » Cette explication, à la vérité, n'explique pas beaucoup, mais je vous la donne, Monseijfueur, telle que jel ai reçue.
Tj'amour-propre d'auteur que rEmpereur a de tout temps attaché à cette sin^julière composition a été, j'en suis sûr, le principal motif de la démarche indiscrète qu'il vient de faire. Personne n'a os('; lui dire que la moitié de l'Europe se moquerait de son fanatisme reli[jieux tandis que l'autre moitié l'accuserait d'hypocrisie. Ce sont là des vérités que les souverains n'apprennent jamais. Il s'est flatté d'avoir produit un ouvra^oe dijjne de l'admiration des siècles, et, mal(fré sa parole donnée, il n'a pas
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])n résister à 1 idée des applaudissements dont le couvriraient tous les contemporains. Voilà, j'en suis bien sur, la véritable histoire de la publication du traité. Je ne puis pas attribuer à l'Empereur de Russie un dessein aussi pitoyable que celui d'effrayer la Porte par cette Sainte-Alliance. Car il ne pouvait pas se dissimuler que, quelque interprétation qui fût donnée d abord à Constantinople à cette transaction , les autres Cours ne tarderaient pas à démentir formellement toute induction défavorable à la Porte que la malveillance pourrait en tirer.
Je crois en avoir assez dit pour convaincre Votre Altesse que le jugement que j'ai porté sur cette pièce dans mes dépêches précédentes reposait sur des bases solides. Cette soi-disant Sainte- Alliance est ce que l'on appelle une nullité politique, elle n'a aucun but réel, et ne conduira jamais à aucun résultat sérieux ; c'est une décoration de théâtre imaginée peut-être dans un esprit de dévotion mal entendue , et surtout bien mal exprimée, peut-être aussi dans un simple mouvement de vanité, conçue par un des principaux acteurs sur la scène du monde et secondée par la complaisance ou la bonhomie de ses associés ! Si elle peut servir, comme plusieurs hommes honnêtes et éclairés paraissent le croire, à cimenter la paix
générale, elle vaudra mieux que tant d'autres farces de notre temps qui n'ont produit (jue le niallienr du monde. Mais, dans tous les cas, elle sera bientôt oubliée et ne fijjurera un jour que comme un monument de la bizarrerie des hommes et des princes dans le code diplomatique du dixneuvième siècle.
Si j'ai eu pendant quelque temps des alarmes sérieuses sur les rapports de la Porte et de la Russie, vous savez bien, ^lonseignenr, que ces alarmes avaieni leur source dans des considérations d'une tout autre nature. IjCS notions très -satisfaisantes que Votre iAltesse a bien voulu me communiquei' dans sa leltie du 17 janvier ont calmé une grande partie de ces alarmes; mais elles concernent un objet (jui méritera toujours une attention soulenue, et sur lequel il serait impardonnable de s'endormir. Sachant (h" quel poids sont aujourd'hui les vues et les démarches du cabinet de Londres dans toutes les gi'andes alïaires de rt.urope, j'ai cru devoir faire part à lord Castlereagh de la manière doni j'envisageais , depuis mon retour à Vienne, la question des |)rojets futurs de l'Empereur de Russie
Mon opinion bien rc'fh'ehie est toujours (ju'un peu (h; confiance, un peu de m(''na;;em(Mit j>oin" l'Angleterre ferait un bien infini aux affaires de la
Porte. Je viens d'apprendre avec un véritable chajjrin qu'on décline à Conslantinople l'accession au traité sur le sort futur des îles Ioniennes. On prétend que c'est un procédé peu délicat que d'inviter une Puissance à prendre part à un traité conclu sans son intervention et sans sa connaissance. Dans un autre temps cette objection ne serait certainement pas sans force; mais je ne crois pas qu'on puisse l'appliquer au cas actuel. J'ai présenté à Votre Altesse l'histoire complète et fidèle de ce traité. Comment aurait-on pu en faire un objet de correspondance avec la Porte, qui n'avait pris aucune espèce de part ni au congrès de Vienne, ni aux négociations de Paris ^-^ L'arrangement final s'est effectué peu de semaines avant la clôture de ces dernières négociations Ou aurait-on trouvé le temps d'en informer préalablement une Puissance aussi éloignée?
Quant au fond de ce traité, je persiste à croire que SI 1 on avait laissé à la Porte elle-même le choix de la Puissance que l'on chargerait de la protection de ces îles, elle n'aurait pas pu en faire un meilleur que celui de l'Angleterre. Ce choix peut avoir des inconvénients pour l'Autriche, des inconvénients pour les États d'Italie, des inconvénients pour la France, mais, envisagé sous un point de vue politique élevé, il est tout profit pour la
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Porte. L'Angleterre ne peut jamais avoir aucun motif réel de lui faire du mal, et elle a maintenant une grande raison et de grands moyens de plus pour contrarier en temps et lieu les projets hostiles que la I^ussie pourrait former contre l'Empire Ottoman. La puissance des Anglais dans la Méditerranée est une des premières sauvegardes de l'intégrité de la Porte. Voilà au moins mon principe et ma croyance; et si j'avais une voix à Constantinople, je l'élèverais certainement pour faire cesser tous les scrupules diplomatiques et pour engager la Porte à reconnaître de bonne grâce ce que d'ailleurs elle n'empêchera jamais par ses protestations.
vienne, 26 février 1816.
Je profite de cette occasion pour entretenir Votre Altesse de plusieurs choses qui se passent chez nous et qui sont d'une nature trop délicate pour être traitées par des canaux moins sûrs que le présent.
L'Empereur quittera Milan au plus tard le
DKPEGHF.S INKDITES : 1816. 227
10 mars; après une tournée dans différentes parties de la Lombardie, il arrivera à Venise le 31 mars, fera de là quelques excursions, arrivera le 18 avril à Trieste, ira ensuite jusqu'à Zara et reviendra par les provinces illyriennes dans le Tyrol, où il arrivera à la fin de mai pour passer par Salzbour[^ Il a donné rendez-vous pour le 18 mars, à Vérone, à sa fille l'Impératrice Marie-Louise. Cette malheureuse princesse doit maintenant quitter Vienne pour toujours, et s'établir à Parme. Mais, ce qui est bien plus douloureux pour elle, elle doit se séparer de son fils. Cet enfant auquel tant de grands et tant de tristes souvenirs s'attachent, près d'accomplir sa cinquième année, rempli de charmes et de grâces, mais rien moins que facile à traiter, puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion prononcée pour tout ce qui est contrainte et assujettissement, cet enfant qui, avec une éducation d'un genre élevé, deviendrait peutêtre un homme remarquable, est naturellement condamné à languir dans la médiocrité. Le petit Napoléon, par cela même que beaucoup d'espérances chimériques planent encore sur sa tête aux yeux de plusieurs millions d'hommes en France (qui ne peuvent absolument pas imaginer que l'Autriche l'ait abandonné tout de bon ), est un objet d'alarme et de terreur pour la plupart des
cabinets européens. Il faut avoir assisté aux discussions politiques de l'été dernier, pour savoir à quel point le nom de ce pauvre enfant a^jfite et effraye les ministres les plus éclairés, et tout ce qu'ils voudraient inventer et proposer pour faire oublier jusqu'à son existence.
L'Empereur, bien moins guidé en cela par ses propres inquiétudes que par une délicatesse que, selon moi, nous poussons beaucoup trop loin, voulant écarter jusqu'au dernier germe de ces terreurs paniques, veut que rien ne rappelle un jour à ce prince l'état de grandeur dans lequel il était né ; il ne doit plus voir les personnes de sa suite (quoiqu'il n'y ait plus autour de lui qu'un très-petit nombre de Français), ni celles qui ont pris part à sa première éducation ; on a choisi pour lui un gouverneur (le comte Maurice Dietricbstein), d'une grande famille et d'un caractère respectable, mais de peu de moyens et tellement timide, qu'il craindrait de se compromettre par les progrès mêmes de son élève. On va si loin que l'on voudrait même le détacher tout à fait de la langue française et ne lui laiss(^r d'autre organe que l'allemand, auquel toutefois cet enfant, d'ailleurs si intelligent, a une difficulté extrême de s'habituer. Enfin si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré, non-seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais
encore de calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent.
Il serait sans doute déloyal d'offrir cet enfant aux yeux des contemporains comme un épouvantail, ou comme un objet de combinaisons futures, ou comme point d'appui dans quelque grand revirement de l'avenir; une pareille conduite ne serait pas dirrne d'une grande Puissance. Mais il y a une mesure en tout. Et lorsqu'on entend encore parler bien souvent de la politique machiavélique de la Cour de Vienne et de son égoïsme profondément calculé, de ses arrière-pensées, etc., on n'a qu'à s'arrêter sur ce seul objet, pour juger ses accusateurs. Si l'Empereur de Russie avait pu marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voir s'il eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, avec la même candeur que François II, et cependant, pour toute récompense, on nous a fait entendre plus d'une fois, l'été passé, combien l'Autriche était intéressée à détruire les soupçons que l'opinion publique ne cessait de nourrir sur son compte.
Par un autre trait de condescendance pour les prétentions peu généreuses de nos amis, on va sacrifier le titre d'Impératrice que l'archiduchesse ne pouvait perdre d'après aucun principe de droit
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public, et qui lui avait été confirmé par la convention de Fontainebleau. Il n'est pas vrai qu'elle ait renoncé à ce tifre par un acte solennel au mois do septembre dernier ; les détails que les feuilles françaises ont donnés sur une prétendue cérémonie à Scbônbrunn, où cette renonciation aurait eu lieu (détails qui n'étaient pas du cru d'un gazetier et qui trahissaient une source supérieure), étaient entièrement controuvés. Mais le titre d'Impératrice sera maintenant éteint et remplacé par celui qu'elle doit prendre en arrivant à Parme, où elle ne s'appellera qu'Archiduchesse d'Autriche, princesse de Parme, Plaisance et Guastalla. On lui laissera toutefois, par courtoisie, le titre deM;ijesté; cependant, comme ce serait encore trop aux yeux des autres Cours, qui ont très-souvent critiqué ce dernier reste de splendeur, on a déclaré qu'elle quittera même la Majesté, si la Reine d'Kti-urie veut y renoncer à son tour! La Cour d'Espa.'jne ne paraît nullement disposée à se ju'êter à cette condition.
DÉPÊCHES INÉDITEvS : 1816. 231
Vienne, 19 mais 1810.
Le traité entre l'Autriche et la Bavière ' a été achevé à Munich le 12 de ce mois et envoyé à Milan ; il sera très-probablement approuvé, puisqu'il est tout à fait conforme aux dernières instructions données au {général Vacquant ^ La négociation, assez difficile en elle-même, a dît encore en dernier lieu lutter contre un incident aussi inattendu que désagréable. L'Empereur de Russie, piqué depuis longtemps de ce que rien n'ait été fait pour son protégé, le prince Eugène Beauharnais, malgré les différents engagements pris à cet égard par les Puissances, a fait déclarer à Municli son désir que l'affaire du prince Eugène, touchant d'ailleurs de très-près aux intérêts du Roi de Bavière, son beau-père, soit identifiée avec la négociation présente; ajoutant que s'il n'y avait pas d'autre moyen de faire obtenir au prince Eugène l'établissement d'une population de 50,000 âmes
' Concernant les concessions territoriales. Voir, pour les transactions : ÏNkumann, Recueil, t. Il, \i. 545, 555-576; pour le traité : t. III, |). 127.
- Plénipotentiaire d'Autriche à Miuiicli.
destiné à rindemniser, il paraissait juste de le satisfaire sur les pays que la Bavière allait restituer à l'Autriche. Le négociateur autrichien a absolument refusé toute discussion à ce sujet , en le déclarant étranger à la négociation ; et, ce qui est plus remarquable, la Cour de Bavière a adopté la même manière de voir, et le traité a été conclu sans que mention y soil faite du prince Eugène. Il faudra voir maintenant comment l'empereur Alexandre ressentira ce manque de déférence à ses intentions clairement annoncées, et quelle tournure prendra toute cette affaire lorsqu'elle sera traitée à Francfort, conjointement avec les autres questions ouvertes sur les arrangements territoriaux de l'xVllemagne.
M. Liston, ambassadeur de l'Angleterre près la Sublime Porte, est arrivé ici de Milan, il y a quatre jours, et parti hier, pour se rendre à Londres. C'est un homme très-âgé, mais dont l'esprit a conservé toute son activité. Il désire retourner à Constantinople, et je le désire aussi de tout mon cœur, parce que ses lumières et son caractère sage et conciliant pourraient faire beaucoup de bien dans les circonstances critiques qui paraissent approcher, .l'ai eu avec M. Liston trois conversations intéressantes sur une des plus grandes questions du moment ; je crois que Votre Altesse
ne sera pas fâchée d'apprendre les résultats de ces conversations ; j'y ajouterai quelques observations que je crois suffisamment justifiées par l'importance de l'objet dont il s'agit.
M. Liston est parti de Constantinople à la fin du mois d'octobre; par conséquent ses aperçus ne peuvent pas porter sur les données les plus récentes; mais ils méritent toujours une grande attention, venant d'un homme qu'une longue expérience dans les affaires a mis en état de bien juger ce qui se passe autour de lui.
Il regarde une guerre et même une guerre prochaine entre la Russie et la Porte comme un événement plus que probable, mais non pas comme un événement inévitable. Il croit que l'Angleterre et l'Autriche auraient le pouvoir d'en détourner l'Empereur de Russie par des démarches bien prononcées et bien concertées entre les deux Cours. Mais il craint que la répugnance de l'une et de l'autre pour tout ce qui pourrait les entraîner dans une nouvelle guerre n'afl'aibhsse et ne ralentisse leurs eiforts, et que leur intervention tardive ne devienne impuissante contre des projets qui peuvent mûrir d'un jour à l'autre, et contre des complications dont quelques phrases diplomatiques n'ar rêteront pas les résultats fâcheu.x.
Il est cependant persuadé que l'Empereur
Alexandre respectera assez F opinion de ses alliés et celle du monde, ponr ne pas commencer cette pnerre sans avoir accaparé des prétextes au moins spécieux; qu'il cherchera ces prétextes; qu'il les amènera; qu'il les fera naître avec beaucoup de soin ; que si la Porte veut empêcher ou retarder, autant que possible, l'explosion de l'orafre, elle n'a qu'à déjouer cette première partie du plan en évitant adioitcment tout ce qui pourrait donner aux projets de la Russie la moindre couleur favorable; et que si les autres Puissances ne peuvent pas contenir l'Empereur de Russie par des mesures énergiques et efficaces, il ne leur reste qu'à employer tous leurs moyens pour convaincre la Porte de l'utilité ou de la nécessité d'un système de temporisation.
Il dit que les deux partis, celui qui voudrait maintenir la paix à tout prix, et celui qui incline poulies mesures fortes, sont assez également balancés à Constantinople, et le parti pacifique conserverait même indubitablement la prépondérance, si l'état actuel des choses pouvait se prolonger; mais il croit que cet équilibre pourrait facilement être dérangé si des délibérations importantes cl orageuses s'établissaient dans les conseils de la Porte ; et il regarde, sous ce rapport, la négociation qui doit avoir lieu sur les articles non cxé-
cutés du traité de Bukarest, comme l'événement critique qui décidera de la guerre ou de la paix entre les deux Empires.
Je partage en tout la manière de voir de M. Liston. Comme lui, quoique bien persuadé que l'Autriche et l'Angleterre sont également et vivement pénétrées du désir d'empêcher cette guerre, je ne compte pas beaucoup sur l'efficacité de leur interposition, et moins encore si l'épée est une fois tirée; mais je crois aussi, comme lui, que l'Empereur Alexandre ne se déterminera pas légèrement à agir contre l'avis et les vœux clairement énoncés de ses alliés, que des prétextes lui sont indispensables, qu'une conduite sage et mesurée de la part de la Porte peut arrêter pendant longtemps l'exécution des desseins de la Russie, quelque avancés qu'ils puissent être.
La négociation, qui tôt ou tard doit s'ouvrir entre les deux Puissances, est sans doute un écueil dangereux. Il y a cependant, même dans cette négociation, une circonstance ilont l'ami de la paix pourrait encore tirer un aujjure favorable. La Russie n'a absolument rien à demander à la Porte ; c'est la Porte au contraire qui doit réclamer l'accomplissement de la stipulation, d'après laquelle les places et territoires sur la mer iNoire, que la Russie a occupés pendant la dernière guerre.
doivent lui être restitués. Cette stipulation est tellement précise, qu'on ne conçoit pas que la mauvaise foi la plus hardie puisse la contester ou l'éluder. Mais im article séparé et secret de ce traité du 20 mai 1812 (si désavantageux pour la Porte dans presque toutes ses clauses) a stipulé « que la « Russie conservera sur la côte maritime à deux « heures de la rive droite du Phase, et à quatre « heures d'Anacra, une échelle (ou route militaire) « pour le transport des munitions et autres ohjets « nécessaires; bien entendu que la propriété de ce « littoral appartiendra à la Sublime Porte, et qu'il " n'y sera point élevé de nouvelles fortifications de « part ou d'autre ». Cet article secret n'a pas été ratifié par la Porte.
Par conséquent l'état de la question est tel, qu'il dépend absolument de la Porte de donner à la négociation la tournure qu'elle jugera la plus convenable à ses intérêts. Si elle croit pouvoir abandonner à laRussia cette route mifitaire, stipulée dans l'article non ratifié , il est difficile de comprendre sous quel prétexte la Russie se refuserait à la restitution des places, et à l'exécution complète de l'article VI du traité patent. Si la Porte ne croit pas pouvoir céder sur ce point, et qu'alors la Russie se refuse à la restitution des territoires à rendre, il sera encore au pouvoir
DÉPÊCHES IlNÉDITES •• 1816. 237
de la Porte d'insister ou de se relâcher, et d'in sister avec plus ou moins de ténacité snr cette restitution ; de sorte que le résultat final de ces discussions est toujours entre les mains de la Porte. Je ne prétends nullement juger ici la question trèsgrave si la Porte n'aurait pas raison de préférer une nouvelle guerre à la perte de ces places et districts, dont je ne méconnais pas l'extrême importance ; je dis seulement que , par la nature même des objets à discuter dans la négociation à venir, c'est à la Porte, bien plus qu'à la Russie, à régler l'issue de cette négociation ; et comme je crois ses dispositions infiniment plus pacifiques et plus sincères que celles de la Russie, je trouve dans cet état des choses un pronostic favorable au maintien de la paix.
Il est certain que l'Europe présente aujourd'hui un spectacle fort singulier. Tout le monde désarme; l'Autriche vient de réduire son armée à la moitié de ce qu'elle était il y a un an; la Prusse a considérablement réduit la sienne ; tous les souverains allemands ont suivi ou vont suivre cet exemple ; la France n'a pas d'armée du tout. La Russie seule n'a pas licencié un homme. Je ne sais pas si le système politique fondé sur la durée de la grande alliance est assez solide pour que les Puissances aient eu raison d'agir comme elles ont fait; je ne
veux pas approfondir cette question péiilleuse. Mais ce qui est certain, c'est que la Porte ne peut guère reprocher à ses amis de l'avoir exposée davantage, en désarmant pour leur part sans iusister sur le désarmement de la Russie, puisque par cette mesure ils ont exposé leurs propres possessions. La confiance illimitée avec laquelle les souverains et les ministres de l'Europe agissent aujourd'hui envers la Russie, qui ne fait rien pour les tranquilliser à leur tour, est un phénomène extraordinaire; si elle est justifiée par l'événement, elle fera honneur à toutes les parties.
Je dois observer encore que les désagréments que M. Liston a éprouvés à Constantinople se rapportaient tous à des affaires particulières et ne tenaient à aucune mauvaise volonté contre l'Angleterre. Il m'a assuré que dans les grandes questions il avait toujours été extrêmement content des ministres de la Porte, qu'il avait été traité avec confiance et égards, et que le Gouvernement paraissait bien persuadé que l'Angleterre ne pouvait absolument avoir aucune vue hostile à ses intérêts. Il a été aussi question dans nos entretiens du traité relatif aux Sept-Iles. M. Liston croit que la Porte ne persistera pas dans son refus d'accéder à ce traité. J'ai pris la liberté de lui dire que, selon moi, le Gouvernement anglais était plus en état qu'aucun
autre de vaincre, à cet é.^ard, la répugnance bien naturelle et bien pardonnable de la Porte , car j'ai appris qu'une des plus grandes difficultés est celle qui résulte du refus des Anglais d'évacuer les places qu'ils occupent sur la côte de l'Albanie. Ce refus est en opposition directe avec les termes du traité, dont l'article I se réfère distinctement à celui du 21 mars 1800, pour déterminer ce que l'on doit entendre par « Dépendances des Sept-lles ». — Or, Butrinto, Prevesa, Parga et les autres endroits sur la côte, n'ont jamais été et ne peuvent jamais être considérés comme dépendances de Corfou. L'idée de retenir ces places ne peut avoir été conçue que par des militaires, qui aiment toujours à étendre la sphère de leur pouvoir. Je ne puis croire que le Gouvernement britannique insisterait sur une prétention évidemment injuste; j'espère que cet obstacle sera bientôt levé, et qu'il ne sera pas difficile de s'entendre sur le reste.
Vienne, 28 avril 1816.
Votre Altesse me rendra la justice que je lui ai toujours fidèlement transmis le pour et le contre
sur la grande question si l'Empereur de Russie méditait ou non une nouvelle guerre contre la Porte. Mon opinion était , dès l'an dernier , que ceux qui regardaient cette guerre non-seulement comme inévitable, maisencore comme très-prochaine, se trompaient. En apprenant ici à mon retour de Paris combien on était alarmé du formidable état militaire que l'Empereur entretenait sans aucune réduction ni diminution , j'ai cru de mon devoir de faire part à Votre Altesse de tout ce que je savais. Vous aurez vu cependant, Monseigneur, dans tous mes raisonnements tant à propos de cet état militaire que par rapport à la fameuse Sainte-i^lliance, que, sans m'avengler contre des données incontestables, je persistais à ne pas admettre un danger imminent.
Le mal d'yeux dont le prince Metternich ' a souffert pendant tout l'hiver m'a presque privé de sa correspondance. Ne voulant pas se servir d'une main étrangère pour des communications confidentieiles, il s'est borné à me faire écrire sur des affaires courantes, et j'ai été souvent dans une incertitude pénible sur la manière dont il pouvait envisager telle ou telle question. Mais je viens de recevoir une longue lettre de lui en date de Trévise le 20 de ce
' Voya[jeaiit en Italie avec l'Emjiereur François. '
mois, lettre qu'il a dictée à sa fille, et dans laquelle il s'explique sur plusieurs objets intéressants. Je vois avec plaisir, par cette lettre, que le jugement que j'ai porté sur les vues et les dispositions de l'Empereur Alexandre était parfaitement conforme au sien. La lettre est en allemand; mais voici le passage qui se rapporte à cette question, littéralement traduit :
« Je suis bien aise que vous n'ayez pas varié dans vos aperçus sur la Russie et la Porte. Je vous en sais d'autant plus gré que, malgré tout ce que vous deviez savoir, je conçois que certaines lettres de Pétersbourg et des bruits de Constantinople ont dû vous alarmer. Je ne voudrais, pas plus que vous, me rendre garant de la conduite future de la Piussie ; elle tient à trop de circonstances personnelles et momentanées pour admettre un calcul exact ; mais il me paraît bien sûr que cette Puissance n'a aucun projet hostile pour le moment et que la paix ne sera pas troublée d'ici à quelques années. Faitesvous donner les dernières dépêches de Steigentesch' et lisez avec attention ce qu'il dit sur la situation actuelle ; ces dépêches sont bien faites ; la dernière lettre (de l'Empereur Alexandre) à notre Empereur est aussi pacifique et amicale. J'approuve donc
' Générnl niitrichien en mission temporaire [)rès la Cour do Pétt'isboiir{;.
absolument le sens dans lequel vous avez écrit à Bukarest; un des meilleurs moyens de faire passer de mauvais projets à ceux qui seraient capables d'en former est souvent de ne pas avoir l'air de les croire possibles. A mon retour à Vienne, nous parlerons plus à notre aise de toutes ces affaires, et vous verrez alors que j'ai toujours eu raison, etc., etc. »
Les dépêches du général Steigentescb, dont il est question dans cette lettre, contiennent des observations très-sages et même très-lumineuses sur la situation des affaires à Pétersbourg. Le général convient que c'est un juste objet d'inquiétude, que cette armée de trois cent cinquante mille hommes à laquelle l'I^mpereur ne veut pas toucher, tandis que toutes les autres Puissances désarment. Mais il est persuadé que le maintien de cette armée ne se lie à aucun dessein, à aucun plan quelconque, et qu'il y a deux causes particulières qui expliquent suffisamment la conduite de l'Empereur. lia première, c'est qu'il en coûte beaucoup plus de se décider à des mesures de réduction dans un Empire immense comme la Russie que dans des Etats d'une moindre étendue, puisque cent cinquante mille ou deux cent mille hommes une fois dispersés sur la vaste surface de cet Empire ne se rassemblent plus avec la même facilité qu'on aurait à les
DÉPÊCHES INÉDITES : 18l(i. 24:]
relrouver en Autriche ou eu Prusse. La seconde cause est la passion de l'Empereur Alexandi^e pour le militaire qui lui inspire en effet une répugnance extrême pour la résolution de licencier une partie considérable de ces troupes, quoiqu'il ait acquis la conviction de l'impossibilité de les payer encore six mois sur le pied où elles sont aujourd'hui. Le général ajoute très -ingénieusement qu'il regarde l'Empereur comme un homme dont la fortune est dérangée , mais qui possède un bijou précieux qu'il sera obligé de vendre pour se tirer d'affaire ; cet homme ne se fait pas illusion : il sait qu'il ne peut pas conserver son bijou; mais, chaque fois qu'il le tire de sa boîte, il est tellement frappé de sa beauté, qu'il ne peut se résoudre à le quitter et remet l'opération douloureuse au lendemain. — M. de Steigentesch croit que l'Empereur jouira encore pendant quelques mois de l'objet de ses affections , mais qu'il hnira par réduire sou armée comme les autres Puissances. Cette manière de voir, quand même elle ne serait pas entièrement exacte, mérite toujours beaucoup de considératiou.
La lettre que l'Empereur Alexandre a écrite à celui d'Autriche, par le colonel Paar', est remplie
* Premier aiclu de cainji du m;ir('c!ial prince do Scli\vai'zenbei{;, fini avait été envoyé en niissiun extraordinaire à Saint-PL-tursbouij; à la hri de janvier.