Darwin, Origine des espèces, p
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physiques, communes à toute l’animalité, s’ajoute l’action incessante des causes morales, intellectuelles et esthétiques dont la puissance est incalculable.
Wallace, qui partage avec Darwin l’honneur d’avoir découvert la transformation des espèces, se prononce très formellement dans notre sens et regarde la concurrence vitale comme sans action sur l’homme. « L’homme est un être à part dans la nature, dit-il, puisqu’il n’est pas influencé par les grandes lois qui modifient d’une manière irrésistible tous les autres êtres organisés. Je dis plus, cette victoire, par laquelle il s’est affranchi lui-même, lui donne une influence dirigeante sur d’autres existences. L’hommen’apas seulement échappé en ce qui le concerne à la sélection naturelle; mais il peut réellement s’approprier une partie de ce pouvoir qu’avant son apparition la nature exerçait sur l’univers entier. On peut prévoirie temps où la terre ne produira plus que des plantes cultivées et des animaux domestiques, où la sélection de l’homme aura supplanté la sélection naturelle. » Il faut ajouter que, dès cà présent et depuis de longs siècles, l’homme se traite lui-même sous ce rapport comme un animal domestique et que, s’étant soustrait à la sélection de la nature, il se fait ce qu’il veut être. Non qu’il ait une notion claire du développement qu’il doitambitionner et des moyens propres à l’acquérir; mais c’est lui néanmoins qui se fait tel qu’il se veut en ce sens que le milieu dont il subit l’action est un milieu de création humaine.
Tant que l’homme fut un pur animal, durant ces périodes infiniment prolongées qui précédèrent nécessairement l’éclcsion de la conscience, pareil aux autres parties de la faune terrestre, il subit les actions fatales de la lutte pour la nourriture et de la lutte pour la reproduction. Depuis bien des siècles, il n’en est plus ainsi. L’homme en devenant « un animal politique » s’est affranchi de plus en plus de l’action de la
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nature. Par le vêtement plus ou moins chaud suivant les saisons, par des maisons de mieux en mieux conditionnées, il se crée un climat artificiel qu’il transporte où il lui plaît.
Pour l’animal à sang- chaud, le sang forme, on le sait, un milieu interne qui lui conserve une température fixe, contrastant avec la température variable des animaux à sangfroid. Pour l’homme barbare, son industrie crée déjà un milieu artificiel et constant qui le met dans une certaine mesure à l’abri des variations du climat naturel. Pour l’homme parvenu à la civilisation, l’accumulation des subsistances crée un milieu encore plus artificiel qui le met à l’abri des variations de la fécondité des terres.
La concurrence vitale et la concurrence sexuelle sont les facteurs de tout progrès dans les races animales. Chez l’homme, ni ces deux concurrences auxquelles il est à peu près totalement soustrait, ni la .concurrence commerciale qui les remplace n’ont d’effet analogue. Pourquoi? À cause d’un fait spécial à l’espèce humaine et qui dérange tout, l’accumulation de la richesse et le droit d’en disposer accordé à l’individu qui l’a créée, en un mot la propriété.
Sans la propriété, il est probable que la sélection naturelle et la sélection sexuelle, qui régneraient alors sur l’honnne comme sur toute l’animalité, y produiraient les mêmes effets, c’est-à-dire qu’elles élimineraient les plus mal conformés et les moins intelligents, et qu’elles amèneraient un progrès dans la race. C’est de ce point de vue que quelques philosophes, Spencer et Léon Dumont entre autres, ont semblé regretter que la sélection naturelle soit par rapport à l’homme entravée dans son action.
Grâce à la propriété, dont les bons effets surpassent d’ailleurs inliniment les mauvais, l’effort de la concurrence se porte, non plus vers l’acquisition des qualités personnelles et naturelles, mais bien plutôt vers l’acquisition de la
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richesse, où un esprit borné et positif, une conscience médiocrement scrupuleuse et un cœur de corsaire servent mieux que les dons les plus rares. Par là, le fils rachitique d’un banquier obèse et cagneux a plus de chance de triomphe dans toutes les luttes de la vie que le jeune homme le plus robuste et le plus généreux, s’il est le fils d’un manœuvre. La concurrence a de bons effets, mais seulement par rapport au point qui en fait l’objet et, chez nous, son objet est la fortune. La fortune augmentera donc beaucoup dans nos pays de concurrence, mais elle augmentera au détriment parfois du nombre, parfois de la valeur de la population.
En résumé Malthus a fourni une bonne idée à Darwin; mais elle était fausse étant appliquée aux hommes et ne devint vraie que quand elle le fut aux animaux. Deux facteurs interviennent pour entraver l’action de la concurrence vitale sur l’humanité. Ce sont d’une part la liberté et la prévoyance qui brisent les rapports entre les désirs et la fécondité, d’autre part l’hérédité des biens qui détruit le rapport entre la valeur personnelle et le succès.
Aucune théorie de la population n’a eu la vogue de celle de Malthus. Il en est une autre cependant, ébauchée par Guillard, perfectionnée par le docteur Bertillon, qu’il est impossible de passer sous silence.
Le principe de Guillard est que là où naît un pain, naît un homme. Il lui a été inspiré par un résultat en effet très intéressant de ses études statistiques, la tendance remarquable des naissances à se proportionner aux décès. Plus la mortalité augmente, plus la natalité s’accroît. Au contraire, si la longévité est commune dans un pays, il est habituel que la natalité y soit des plus faibles ce qu’il exprime en disant : « La mort mesure la vie, la vie mesure la mort. »
Par un côté, la pensée de Gaillard se rapproche de celle de Malthus au point de se confondre presque avec elle. « L’au*> -
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mentation continue des subsistances n’a point par elle seule d’effet direct avec le bien-être du peuple. Sociétés et comices d’agriculture, fermes modèles, écoles régionales, sociétés d’encouragement et de perfectionnement, académies agricoles et industrielles, vous êtes des institutions louables, vous agrandissez un pays par des conquêtes qui n’ôtent rien aux autres pays et qui ne coûtent point de sang ni de pleurs; vous augmentez ce que l’on appelle la puissance d’une nation... Mais, ô respectables corporations, si vous croyez fonctionner pour le bien-être du peuple, vous vous abusez ou la loi de population est fausse. Car, selon la sagesse des nations et selon la statistique, partout où vos investigations patriotiques font produire un pain de plus, la nature crée une bouche de plus pour le consommer \ »
Jusqu’ici son orthodoxie malthusienne est complète. Ailleurs encore, après avoir parlé du luxe et des gros traitements du clergé anglican, il ajoute ces lignes, sujettes à réserve : « Il n’est pas sûr qu’une répartition plus égale soudainement opérée, fût une cause directe de bien-être pour le peuple... Ces produits, qu’ils semblent monopoliser, se répartissent en fin de mouvement sur la classe ouvrière. Ces masses de subsistances passent parleurs mains sans pouvoir s’y arrêter. Si elles allaient directement des sources de production aux bouches de consommation, y aurait-il un gramme de plus pour chaque consommateur ? Ilélas! non, dès qu’il y aurait plus de subsistances disponibles, la population s’accroîtrait 2. »
Mais à peine a-t-il reproduit cette assertion, qu’il devient hérétique. A ses yeux « jamais les naissances n’excèdent le nombre d'hommes qu’une nation peut nourrir. » 11 y aurait bien toujours autant d’hommes que la quantité des
I. Achille Guillard, Éléments (h statistique humaine , p. 95.
± Ibid., p. 1-21.
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subsistances permet d’en nourrir, mais, point, nouveau et très important, jamais il n’y en aurait davantage. Il a trouvé un moyen excellent de diminuer une natalité excessive, c’est de diminuer la mortalité. Exportez des hommes, il en naîtra d’autres et ils seront toujours en nombre égal ; tuez-en, ils seront aussitôt remplacés ; interdisez le mariage à un certain nombre, ayez des moines et des religieuses à foison, les ménages en seront plus féconds et le déficit sera réparé. Inversement, encouragez les mariages, ou bien ils seront stériles ou les naissances auxquelles ils donneront lieu se produiront en moins dans les autres ménages. Les naissances ne surabondent que lorsque la vie est courte, lorsque la demande du travail s’accroît, comme dans les villes industrielles, « car ce n’est pas le sol « qui nourrit, c’est le travail. » Voilà le mot original de l’ouvrage.
Tandis que Malthus dit : la population est proportionnelle aux subsistances, Guillard reprend : les naissances se proportionnent spontanément au travail, c’est-à-dire aux débouchés que les parents ont en vue en procréant leurs enfants.
Ce système a un avantage sur le premier, il rend superflus les obstacles réprimants, l’élimination parla misère, le vice, la maladie ou la guerre, regardés comme indispensables par Malthus. Ici, ceux qui seraient de trop ne naissent pas. Comme si la nature avait horreur du vide, la demande du travail, l’abondance de la main d’œuvre évoque les hommes du néant et les appelle à l’existence. Mais si ce vide se trouve comblé d’une façon quelconque, par exemple par l’immigration d’ouvriers étrangers, l’appel à la fécondité cesse d’exister et le niveau de la natalité s’abaisse en conséquence.
Dans ce système, tout s’arrange pour le mieux et spontanément. Il porte le cachet de ce fatalisme optimiste qui, depuis la Restauration, a, pendant cinquante ans, entaché toutes les
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conceptions des meilleurs esprits. Pour Comte comme pour Hegel, le progrès, le triomphe continu du mieux sont choses fatales dans 1 histoire comme dans la nature. L’histoire de France en particulier a été toute entière refondue sous l’empire de ce préjugé philosophique et l’ouvrage de Guillard marque son invasion dans la sociologie. Il avait l’avantage de cadrer au mieux avec notre débilité morale, de dispenser d’effort, de volonté ou de pensée. Cette satisfaction systématique est un oreiller commode pour l’homme d’Etat qui ne veut que jouir du pouvoir à son protit personnel et pour l’écrivain ami de son repos1, qui s’interdit de désirer autre chose que ce qui existe. En revanche ce n’est pas, tant s’en faut, une garantie de vérité.
Nous avons établi suffisamment à propos de Malthus que le bien-être ni « la richesse disponible » ne servent pas fatalement à grossir le chiffre des naissances. L’augmentation des subsistances profite à l’accroissement des jouissances et à l’entretien d’une aristocratie prodigue au moins aussi souvent qu’à l’accroissement de la population. Son aperçu sur la balance de la mortalité et delà natalité n’est point sans intérêt; mais il a regardé comme universel un fait qui est seulement général et qui ne se produit que sous plusieurs conditions. La France par malheur se trouva faire exception à la règle. Aussi tandis qu’il condamne l’émigration comme bonne à augmenter la misère, parce qu’elle exporte des hommes faits qui sont un capital et les remplace par d’autres qui, en naissant, 11e sont qu’une charge, nous verrons le docteur Bertillon préconiser l’émigration sous le prétexte décevant qu’elle augmente les débouchés et active la natalité, ce qui non plus ne se produit pas toujours. Le fondateur de la démographie a fait comme les économistes : trop pressé
I. Tel n’était cependant pas le cas d’Achille Guillard, républicain militant, qui faillit être arrêté lors du 2 Décembre comme le docteur Bertillon.
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d’émettre une solution définitive, il a lancé une proposition hasardée qui a besoin de restriction et surtout d’additions considérables pour s’adapter à la réalité des choses.
Le docteur Bertillon lui-même, tout en admettant la formule de Guillard, s’est vu obligé de l’élargir au point de la rendre méconnaissable. A ses yeux les influences qui agissent sur la natalité sont de deux sortes : elles sont d’ordre économique ou d’ordre moral.
Les questions d’ordre économique « se jugent par une question de subsistances qui les résume ou les domine ». Il essaye de les enfermer dans la formule suivante : « Dans un pays salubre, pour un même groupe ethnique et pour un même état mental, la population et par suite sa multiplication ou sa natalité tend à se proportionner à la quantité de travail productif et facilement disponible ou accessible pour le type humain étudié et pour un même degré de culture. »
Pour ce qui est des influences d’ordre moral, <c leur raison est dans l’homme lui-même, dans son état mental ou physique. »
Guillard, on l’a vu, adoptait le principe de Malthus ; le docteur Bertillon, à son tour, adopte, d’une façon très explicite, le principe de Guillard. Chacun d’eux ne rejette des idées de son devancier que ce qui, par son caractère absolu, fait obstacle à l’extension qu’il juge indispensable de leur donner. On pourrait dire, en employant le langage de la philosophie hégélienne, que dans le développement historique de la théorie de population chaque système englobe le système antérieur et le supprime en le dépassant.
Les deux seuls mots que le docteur Bertillon consacre, sans autrement les développer, aux influences morales, ouvrent la porte à l’invasion d’un principe nouveau dont l’importance, proportionnée à celle de la civilisation, grandit avec elle jusqu’à effacer complètement les deux autres. Le
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principe de Malthus peut convenir à la rigueur à une société où le seul but de la vie serait d’exister, celui de Guillard à une société où le seul but de la vie serait de produire. Mais il faudra de toute nécessité en trouver un autre convenant à ceux qui, dans une société, se donnent pour but de jouir, de dominer ou de valoir. Le premier s’applique donc aux bêtes et aux hommes vivant à la manière des bêtes, aux sauvages, par exemple, qui subsistent plutôt de ce qu’ils trouvent que de ce qu’ils produisent, et chez nous à la seule catégorie des mendiants de profession ou des hommes qui ne trouveraient point de travail à raison de la faiblesse de l’épargne sociale, comme il arrivait fréquemment au siècle dernier.
Le deuxième principe régit ceux qui font du travail et de la richesse le but de la vie, soit qu’ils ne puissent subsister qu’en travaillant, soit qu’ils fassent leur idéal de produire et d’accumuler. Pour ceux-ci, la question des débouchés est la grande préoccupation, et ils multiplient dans la proportion où ils en trouvent. Sous l’empire de ce principe, l’ouvrier de l’industrie, assuré, grâce à l’abondance du capital, de trouver toujours pour ses enfants du travail en quantité illimitée, voit sa fécondité se maintenir ou s’accroître. Par contre, l’emploi des machines a privé de débouchés nombre de petits bourgeois qui pouvaient prétendre à un rang moyen dans l’industrie et qui ne peuvent aujourd’hui devenir d’emblée maîtres de forge ou filateurs : cette révolution a abaissé parmi eux le nombre des naissances.
Mais le principe est sans application chez les sauvages qui n’ont ni capital ni travail régulier. Il n’est pas vrai surtout pour les civilisés, qui vivent principalement de leurs revenus, n’ont jamais un besoin immédiat de travail et dédaignent toujours pour eux ou pour les leurs la plupart des débouchés qui leur sont offerts. Ceux-ci n’ont d’enfants qu’aulant qu’ils le veulent et leur fécondité est habituellement subordonnée
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au soucideleur développement personnel soit en jouissances, soit en valeur.
Les deux premiers principes de population semblent inventés pour des hommes qui n’auraient que des corps. Mais les facultés supérieures réagissent constamment sur les inférieures et modifient leur fonctionnement. L’homme a l’instinct de la génération en commun avec l’animal; mais quand il épargne et travaille, cet instinct donne chez lui d’autres résultats que chez l’animal par rapport à la fécondité. Il en donne d’autres plus différents encore quand l’homme commence à avoir des loisirs, s’adonne à la science, à la politique et à l’art. Du moment où l’imagination et l’attraction de l’idéal entrent en scène, nous nous trouvons en présence d’un troisième principe de population qui supplante les deux autres et qui nous fournira l’explicalion du phénomène de la dépopulation en France.