‹ Dépopulation et civilisationChapitre 15 sur 98 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Égoïsme ot fécondité. — L’amour et la guerre, fonctions héroïques. — Utilité pour une race de croître à la fois en nombre et en valeur individuelle. i — Utilité au point de vue de la production industrielle. — Erreur des économistes, — exagérée par Fourrier. — Le travail conserve sa productivité tant qu’il reste de la terre et des capitaux disponibles. — Le maximum de productivité résulte de l’équilibre des trois éléments. — La population croissant augmenterait la richesse sociale. — Utilité de la fécondité au point de vue de la valeur morale, — de l’homme, — de la femme, —

Ides enfants. — Autorité paternelle en raison du nombre des enfants. — Effets sur l’initiative individuelle, — sur le patriotisme, — sur la pureté et la résistance de la race. — Exemple des Juifs. — Force d’expansion de l’Europe. — Sa mission à l’égard des races inférieures est de les subalterniscr. — Rôle restreint de l’armée. — Rôle considérable de l’émigration. — Exemple de l’hellénisme. — Quelle est la limite rationnelle de la population? — Difficulté du problème. — La réponse varie selon le but que l’on assigne à l’État. — But économiste et but idéaliste. — La faible quantité du travail utile nécessite une population considérable. — La France est au-dessous du chiffre désirable.

« Si nous pouvions nous passer de femmes, disait le censeur Métellus Numidicus, nous nous délivrerions de ce mal; mais comme la nature a établi qu’on ne peut vivre heureux avec elles ni subsister sans elles, il faut avoir plus d’égards à notre conservation qu’à des satisfactions passagères. »

Le Romain de la décadence qui, pour faire passer une loi sur le mariage, crut être spirituel, en le présentant comme un mal inévitable, ne montrait en somme qu’une portée d’esprit bien mesquine pour un homme d’État. Il parlait.

il est vrai, dans un milieu perdu de lâcheté, où 1 homme se croyait habile en s’efforçant de ne vivre que pour son compte.

Mille fois plus rationnels dans leur bon sens spontané, la poésie et le peuple ont de tous temps pris pour objet de leurs chants l’amour et la guerre en les associant à tous les sentiments de joie, de vigueur, de noblesse et de fierté. La valeur guerrière, l’amour aveugle et fécond sont dans l’huma ni té les deux fonctions héroïques où l’individu sort de son égoïsme et se sacrifie pour la race.

Si l’homme avait sa fin en soi, comme le répète sans cesse un individualisme étroit et stérile, la production des moyens de subsistance, la juste répartition des richesses, puis la jouissance solitaire des fruits de son travail seraient à bon droit tout son souci. Mais la fin de l’individu est dans la famille, dans la patrie, dans l’humanité; non en lui, mais en ce qui vaut plus que lui. Ce qui le'prouve le mieux, c’est que l’homme, comme la plante, ne trouve son complet épanouissement que pour l’heure du renouvellement de la race. L’âge qui marque le plus glorieux développement de ses forces est en même temps celui où la nature le sollicite pour qu’il s’immole afin de perpétuer la collectivité dont il est membre. La floraison même de l’individu est un pacte avec la mort, un consentement tacite et involontaire à sa destruction personnelle.

Pourvu que la race soit assurée de son salut, de sa continuité et de son progrès, il a joué son rôle, il a docilement accompli le vœu de cette force inconsciente qui constitue le substratum commun dont les individus ne sont que des accidents.

Il faut pour qu’une nation progresse véritablement qu’elle croisse simultanément en deux sens opposés, il faut que les membres qui la composent augmentent en valeur person-

NATALITÉ ET CIVILISATION

nelle; mais il faut aussi qu’ils augmentent en nombre. Si ce travail atteint son but, il devra créer la conviction que ces deux progrès doivent toujours se faire équilibre et que surtout le défaut du second entraîne toujours tôt ou tard l’absence du premier.

Quand, dans une nation, les circonstances sont telles que l’homme cesse de vouloir s’y reproduire, l’abandon d’un désir aussi essentiel que celui de la paternité ne peut tenir qu’à quelque vice profond dont l’influence directe ou indirecte ne se bornera pas là. On peut être certain qu’elle diminuera la valeur de l’homme et de la femme, ruinera lentement la famille et la nation et entravera même cette production des richesses à laquelle les économistes semblent vouloir tout sacrifier.

Dans l’antiquité, comme de nos jours, on a si souvent étalé les maux qui résultent d’une nombreuse population, qu’il ne sera pas inutile d’en faire voir les avantages.

Commençons d’abord par la production; en face de nous, nous retrouvons encore Malthus. « Si les subsistances, dit-il, étaient en quantité illimitée, la race humaine aurait recouvert la terre depuis de longs siècles; mais les subsistances sont le produit du travail et le travail ne peut se faire sans capital épargné. De la sorte, c’est la lenteur de la croissance de l’épargne qui aurait empêché les progrès delà population, tout ce qui entrave l’une entrave l’autre et c’est, en dernière analyse, l’économie qui produit les hommes. »

11 semblerait en vérité que, si la terre n’a pas plus d’habitants, c’est que dans les circonstances présentes, elle n’en comporte pas un seul de plus.

Formuler une pareille proposition, c’est la réfuter. Cependant Stuart Mill vient ici à l’appui de Malthus et, tout en gardant plus de réserve, professe que, si les ouvriers venaient à augmenter, chacun d’eux consommerait autant que ceux

AVANTAGES D’UNE POPULATION NOMBREUSE, qui existent actuellement et que, d’autre côté, la productivité de leur travail étant diminuée, leur condition serait nécessairement inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui.

Mais il se trompe. Ni la terre ni le capital ne sont près de manquer, et l’on peut dire sans exagération que l’un et l’autre sont certainement en quantité suffisante pour entretenir un nombre au moins triple de travailleurs.

Fourrier, que rien n’arrête, a dit en exagérant Malthus : « L’ordre combiné devra fixer sa population à un terme qui établisse superfluité habituelle et abandon d’une masse de bonnes productions. » Malthus n’était pas homme à envisager cette hypothèse, trop éloignée du domaine des possibilités pour qu’il y songeât. Mais on ne peut s’empêcher de le regretter : car étant donnés ses principes, elle l’eût embarrassé. Ce serait en effet un problème intéressant que celui de savoir si un pouvoir ultra despotique venant à limiter de propos délibéré la population d’un Etat à un nombre inférieur à celui qui serait permis par l’abondance des subsistances, celles-ci ne diminueraient point par le fait même, de façon à rétablir très promptement la proportionnalité dans un degré inférieur.

Examinons ce qui en est. Nous savons que le nombre des habitants d’un pays donné venant à s’accroître au delà de certaines limites, leur travail ne suffit plus à les nourrir : car si le travail des derniers venus égale celui des premiers, les deux autres éléments de la production, le capital et la terre, peuvent finir par faire défaut. Dans ces conditions, le travail perdra nécessairement une partie de sa puissance productrice et cette perte sera d’autant plus considérable que l’excès de la population sera plus grand.

Mais une société où l’on réduirait le nombre des habitants àun chiffre inférieur à celui que les subsistances permettent, serait évidemment, en vertu même de l'hypothèse, une société

NATALITÉ ET CIVILISATION

où ni le capital ni la terre ne manqueraient. Ils y seraient au contraire, en excès. De sorte qu’en retranchant un certain nombre de travailleurs, on retrancherait une quantité correspondante de travail pleinement productif, autrement dit de richesses produites. Il se trouverait en disponibilité non des richesses sans emploi, mais du capital et de la terre improductifs.

En résulterait-il plus d’abondance dans la nation que nous imaginons? Oui, tout d’abord, pendant le temps nécessaire pour consommer les richesses produites par le nombre antérieurement plus grand des travailleurs ; mais au bout de ce délai très bref, il n’en restera rien. Le fonds en excès ne tardera pas à être épuisé. Alors la proportion antérieure se trouvera rétablie entre une population diminuée et une production réduite également.

L’intérêt des travailleurs veut qu’il y ait du capital et de la terre disponibles, sans quoi leur travail se donnerait à vil prix et ils tomberaient dans la misère.

L’intérêt des possesseurs de capitaux et de terres veut qu’il y ait une grande demande de capital, c’est-à-dire beaucoup de travailleurs, beaucoup d’initiative et d’esprit d’entreprise, sans quoi l’intérêt du capital et la rente de la terre diminueraient en perdant une partie de leur productivité.

De là cette conséquence, que l’on pourrait formuler comme une loi : l’état le plus favorable à la production des richesses est celui où les trois éléments dont elle résulte, terre, capital et travail, sont en proportion exacte, de façon qu’aucun de ces trois facteurs ne soit oisif, même en partie. En retranchant arbitrairement ou, ce qui revient au même, en laissant périr quelque chose de l’un des trois, on détruit dans les mêmes limites la productivité des deux autres.

En conséquence, si la population se trouve en proportion excessive par rapport aux deux autres éléments, la pitié, nour-

rissant par l’aumône des travailleurs improductifs, diminue d’autant l’épargne.

Inversement, s’il se trouve qu’il y ait des capitaux et de la terre en disponibilité, le travail conserve la plénitude de sa productivité et l’épargne n’attend pour grandir que l’augmentation du nombre des travailleurs. La population, en augmentant, augmentera la richesse nationale. L’épargne nationale se composant de l’excès de la production sur la consommation, et chaque producteur y contribuant pour une légère fraction, plus il y aura de producteurs, plus cet excédent sera considérable.

Il ne cesserait d en etre ainsi que le jour où le nombre des ouvriers serait tellement énorme que la besogne leur manquerait faute de capital et de terre. Or les capitaux abondent, et indépendamment de la France qui pourrait nourrir une population beaucoup plus dense, nous avons l’Algérie qui a trois millions d’habitants et qui en comporte de douze à quinze.

Au seul point de vue de la richesse, nous avons donc tout intérêt a voir s accroître la population. Chaque homme qui a manqué à naître a constitué pour la société une perte de valeur pécuniaire, une vraie perte de capital.

Mais la perte en valeur morale est plus grande. Ce n’est jamais impunément que l’homme fait violence à la nature et se soustrait au rôle qui lui est assigné. L’impulsion sourde et continue vers les joies et les devoirs de la paternité ne peut être indéfiniment contrariée sans préjudice pour cet équilibre de qualités morales qui composent le caractère. Sans s’arrêter à peindre les deux portraits moraux du père de famille et du célibataire, il suffit de remarquer combien le premier l’emporte par la prudence, la gravité habituelle le goût du labeur calme et régulier. Le respect de ses enfants finit toujours par l’obliger à se respecter lui-même

48 NATALITÉ ET CIVILISATION

Les hommes même les moins estimables en ressentent une bonne influence, une impulsion moralisante vers la vie sérieuse et les pensées d’avenir. Au contraire, une société dans laquelle les célibataires ou les ménages sans enfants seraient en grand nombre n’aurait guère que des mœurs relâchées; les paradoxes de l’égoïsme y seraient à la mode, la frivolité en honneur, les esprits inquiets et vacillants, la retenue manquerait dans le langage, la suite dans la conduite, la fermeté dans les jugements. Ayant négligé la dignité naturelle qu’imprime à l’homme sa qualité de père, ne prisant que les agréments et les plaisirs de la jeunesse, tous voudraient s’immobiliser dans cet âge, sans songer qu’une telle immobilité ne peut constituer qu’un arrêtde développement. Ils retiendraient ainsi départi pris les défauts propres à l’âge qu’ils voudraient paraître et les cumuleraient avec ceux de l’âge qu’ils auraient véritablement.

Ils ressembleraient parla à la société raffinée du xvme siècle où l’on n’était jamais vieux et presque jamais père; maisoù la futilité minait les caractères, où le vice usait la vie, où le méchant de Gresset devenait un type, l’adultère une élégance, les hontes de Rosbach, un texte à quolibets, le tout enfin une matière corrompue sous la poudre et le fard, bonne poulie tombereau de quatre-vingt-treize.

Tandis que l’œuvre du progrès, le souci de chercher des routes nouvelles et le soin de l’amélioration de la race incombentà l’homme, lesoin de sa conservation suffit à lui seul pour absorber les femmes. Dès lors, si elles renoncent â la maternité, plus complètement détournées de leur fonction naturelle, elles sont aussi d’autant plus malheureuses et plus perverties. Dans toute société qui marche vers le progrès moral, la femme suit ou accompagne modestement. Dans Loute société qui marche vers sa décadence, à peine la femme est-elle atteinte par la corruption, c’est elle qui précède

l’homme et se précipite en avant. Cela surtout quand la perte des mœurs est, comme il arriva vers la fin de la république romaine, accompagnée de la stérilité voulue. Alors totalement dévoyée, éperdue et sans but sur terre, elle court demander au vice l’extinction de forces dont elle n’a plus le débouché, d’une vie à laquelle elle ne trouve plus ni sens ni emploi.

La corruption, comme les liquides, cherche toujours son niveau. La partie de la nation viciée par la stérilité contribue pour sa part à former les idées et les mœurs générales. Elle est donc plus corruptrice à proportion qu’elle estplus nombreuse.

Si la paternité est pour l’homme et la maternité pour la femme une cause continuellement agissante de moralisation, un nombre élevé d’enfants est, pour la famille, la condition la plus efficace de la dignité el d’une bonne discipline.

C’est un fait d’observation journalière : les enfants peu nombreux font les parents faibles et les parents faibles rendent le plus souvent les enfants impertinents et capricieux.

Môme docile, le fils unique connaît toujours mal le respect, car il lui manque la crainte d’une main énergique décidée au besoin à le contraindre. En pareil cas l’éducation pourra être morale, elle sera toujours molle et sans virilité. « Bah ! qu’importe, pourvu qu’il nous aime », et l’on s’étudie à trouver des noms agréables pour les défauts qu’on laisse croître. L’enfant sent d’instinct ses moyens d’action sur le père et la mère. De bonne heure son attitude devant le reproche le mieux fondé signifiera menace d’indifférence, et plus tard, quand il sera jeune homme, elle signifiera menace d’absence prolongée et de désaffection. Du jour où il a trouvé le secret de se faire acheter ses caresses ou sa présence, l’autorité paternelle est détruite, c’est l’enfant qui est le maître,

le tyran, et il faut ajouter, un tyran auquel la justice est inconnue.

A. DUMONT

xiii. — 4.

NATALITÉ ET CIVILISATION

Que serait-ce donc, dira-t-on, si la familje comptait cinq ou six enfants pareils ? — Ce serait tout autre chose. En ce cas, lespleurs de la mère ne forceraient plus le père à chercher des biais humiliants pour faire la paix avec le révolté. Tous les frères se liguent naturellement avec les parents contre l’enfant en faute et plus ils sont nombreux, plus l’autorité paternelle a de force.

Dès l’enfance, ils sont faits à l’idée bienfaisante de compter sur eux-mêmes pour vivre ou pour parvenir à la fortune. Ils attendent à tout âge infiniment plus de leur initiative et de leur travail personnel, infiniment moins de la mort de leurs parents. Ici du moins la contradiction est atténuée entre l’intérêt et la piété filiale.

Les parents, de leur côté, ayant plus de charges et de préoccupations, seront contraints d’ètre plus fermes dans leurs légitimes exigences. Il arrivera, comme cela se produit chaque fois que l’homme est mis dans la nécessité de déployer son énergie pour accomplir son devoir, qu’ils en vaudront mieux eux et leur famille. Ils répugneront moins au besoin à un acte de juste sévérité : car perdant momentanément l’affection d’un enfant, ils auront toujours pour consolation celle des autres. En un mot, n’ayez qu’un enfant, vous êtes son esclave, ayez-en six, vous êtes leur maître.

Une puissante autorité paternelle présente deux avantages : elle prépare des citoyens plus soumis et plus fermes, des hommes doués de plus d’initiative. Si l’on ne considère qu’un sujet ou deux, le résultat peut paraître incertain; au contraire, on ne peut guère craindre de se tromper en affirmant que cent hommes provenant de familles nombreuses auront presque infailliblement une valeur sociale supérieure à celle qu’ils auraient si chacun d’eux était fils unique.

L’honneur et la patrie ont parfois des exigences sévères.

S’ils en viennent à demander de sacrifier ou tout au moins d’exposer sa vie, il est naturel de penser que l’enfant idolâtré et adulé, qui a toujours vu sa conservation donnée pour but à ceux qui l’entouraient, soit moins courageux qu’un autre. Les impulsions provenant de sa famille seront en tout cas tout à l’opposé de l’héroïsme.

A n’avoir que des familles peu nombreuses, un État perdra donc de deux côtés à la fois : d’abord il aura moins de citoyens pour le défendre en temps de guerre, ensuite, ce qui est peut-être plus grave, il n’aura que des citoyens infiniment plus difficiles à transformer en soldats. Même au point de vue militaire, la bravoure n’estpas tout; des qualités telles que l’endurance, l’habitude de compter sur soi sont pour le moins aussi précieuses ; or une armée qui, par impossible, se trouverait toute composée de fils uniques en serait vraisemblablement fort mal pourvue. Une famille nombreuse est la première école de la solidarité; elle développe le dévouement qui fait le fond de l’esprit civique et militaire. Une vie isolée au milieu des attentions continuelles d’un père et d’une mère est une leçon ininterrompue d’égoïsme qui a duré vingt ans quand l’homme devient citoyen.

Plus assurée de résister à l’invasion armée de ses voisins, une nation où la population est très-dense est aussi plus capable de résister à l’infiltration pacifique de l’élément étranger. Au lieu de recevoir des immigrants, c’est elle qui exportera des colons.

Elle conservera ainsi son génie plus pur et plus homogène, par cela même plus vigoureux et plus fortement caractérisé. Une forte personnalité n’estpas moins nécessaire aux peuples qu’aux individus, et pour les premiers, la principale source en est dans la fécondité nationale qui les tient purs du mélange étranger.

C’est à force de fécondité que les Juils, entre autres, sont

52 NATALITÉ ET CIVILISATION

parvenus à maintenir la pureté de leur sang et de leur génie naturel et'qu’ils ont pu tant souffrir sans que leur nationalité se soit perdue. On attribue cet effet à leur religion ; mais on oublie que la religion n’y a contribué qu’en mettant la fécondité en honneur. S’ils se sont montrés si attachés à leur culte, à leurs mœurs, à leur patrie, c’est qu’ils n’admettaient point que les étrangers s’établissent parmi eux et qu’il leur était interdit d’épouser des femmes étrangères.

Il n’y a point de place dans l’histoire pour une nation dépourvue d’une puissante individualité et point d’individualité pour une nation formée de détritus par les alluvions accumulées de l’immigration étrangère. Un peuple, comme une famille, comme une race animale, va s’accentuant dans son genre et fortifiant ses caractères propres, s’il parvient à se maintenir pur de mélange pendant un grand nombre de générations; mais il est évident qu’il ne peut repousser les apports du dehors que si lui-même est assez prolifique pour égaler la densité croissante des populations limitrophes.

Sans doute, dans une nation formée d’éléments hétérogènes, la fusion une fois faite, les aptitudes auront chance de se trouver plus variées et l’esprit, plus compréhensif; mais en attendant, la force de résistance contre l’ennemi, l’élasticité, le patriotisme, la solidarité seront moindres, parce que la cohésion sera plus faible. A un tel peuple, l’action politique et militaire deviendra bientôt impossible et, loin d’exercer aucune inlïuence en dehors de ses frontières, ce sera lui qui subira celle de nationalités plus fortement trempées parce qu’elles sont plus homogènes et qui sont plus homogènes, je le répète, parce qu’elles sont plus prolifiques.

La colonisation de l’Océanie, la conquête et la subalternisation complète de l’Asie et de l’Afrique sont l’œuvre que le cours du temps présente à faire aux nations européennes ;

leur grandeur dans l’histoire future de l’humanité sera proportionnelle à la fraction de cette tâche qu’elles auront su accomplir. Or quel pourra être le rôle d’une nation stérile, incapable d’exporter un seul homme sans le prélever sur une population déjà insuffisante ?

La France peut sans doute, avec ses armées, se tailler en Afrique, en Cochinchine ou au Tonkin un domaine colonial triple ou quadruple de son territoire. Mais si elle manque d’émigrants pour coloniser ou pour exploiter ses conquêtes,, si tout s’y fait par voie militaire ou administrative, elle a manqué le but. L’armée n’a pour rôle que de briser la digue opposée par les gouvernements barbares à l’invasion de notre civilisation. Si cette invasion ne se fait pas, l’armée s’étonnera d’avoir à reconquérir sans cesse ce qu’elle aura conquis, et plus on réfléchira, plus il deviendra impossible de voir le fruit qu’on attend de si coûteux efforts. Car l’armée. et, à sa suite, l’administration ne sont que des instruments de compression, seul l’élément civil apporte le ferment d’une activité nouvelle. C’est l’émigrant qui doit importer dans les pays nouveaux nos idées et nos mœurs. C’est lui qui doit amener les races arriérées à reconnaître notre incontestable supériorité scientifique. Par son exemple, plus efficace que toute prédication, il est le missionnaire qui prépare le monde à l’unité de civilisation.

Les écrivains qui, depuis le commencement du siècle, se sont alarmés de l’accroissement excessif de la population, auraient sans doute vu leurs inquiétudes se calmer, s’ils avaient jeté les yeux sur l’immensité de la tâche à accomplir. Ce qu’il faudrait se demander au contraire, c’est bien plutôt si la petite Europe pourra jamais, sans s’épuiser, parvenir à alimenter un courant d’émigration suffisant pour imposer son génie à des populations quatre fois plus nombreuses. En tout cas la France se trouve dès à présent, par le seul fait de

NATALITÉ ET CIVILISATION

sa faible natalité, incapable d’aucune action durable sur les nations barbares.

Les cités grecques souffrirent, les unes de l’oliganthropie comme la France, les autres de l’excès de population qui les força à fonder des colonies. Qu’on se demande lequel de ces deux maux a été le plus préjudiciable à la civilisation grecque et au progrès de [l’humanité. Si l’oliganthropie eût été générale, l’hellénisme eût été un phénomène sans conséquence, comme une fleur double qui meurt sans graine. Grâce à ses colonies, dispersées dans tout le bassin de la Méditerranée, il s’est répandu sur notre occident comme un ferment incomparable d’activité cérébrale; en ce qu’il avait de meilleur, il est devenu indestructible.

Sans doute, il n’est nullement désirable que le globe soit dans son ensemble dix fois plus peuplé qu’il ne l’est, si cette augmentation de population devait se faire aux dépens du bien-être physique et du perfectionnement des facultés les plus élevées de notre nature. La France en particulier aurait dix fois plus d’habitants, c’est-à-dire trois cent quatre-vingts millions au lieu de trente-huit; mais ils vivraient uniquement de légumes et de pommes de terre, cantonnés chacun dans son champ, sans aspirations, sans autre instruction que l’instruction primaire ou quelque notion toute superficielle des connaissances plus élevées. Un tel état social n’est pas un idéal et nous dirons volontiers avec M. Leroy-Beaulieu que c’est plutôt un cauchemar.

D’un autre côté, si la France était réduite à un nombre dix fois moindre d’habitants, soit trois millions huit cent mille, il est évident qu’elle serait à la merci des Etats voisins, qui pourraient à leur gré la conquérir ou la démembrer, lui infliger des humiliations ou lui imposer des traités de commerce ruineux. En tout cas, les étrangers envahiraient un à un son territoire, le coloniseraient comme un pays désert;

ils s’y infiltreraient comme firent les barbares dans l’empire romain à la veille des grandes invasions, s’emparant peu à pendes emplois, des dignités, des commandements, usurpant la direction de toutes les brandies de l’activité nationale ou plutôt se substituant à notre race épuisée et formant un nouveau peuple sur le même sol.

Entre ces deux extrêmes évidemment excessifs de population et de dépopulation, quel est donc lejuste milieu? Existet-il une formule déterminant quel nombre de citoyens il est rationnel de désirer dans un État pour que tout y soit au mieux? Non. Ce nombre doit évidemment varier selon le temps, le pays et les circonstances. Mais pour qu’il fût possible de le déterminer d’une façon même très abstraite, il faudrait, chose encore plus difficile, que l’on s’entendît sur le but de l’État. En effet l’existence d’une société est déterminée pai le but quelle poursuit; et sa forme, toutes ses qualités et manières d être doivent être également déterminées par la nécessité de s’approprier à ce but. Un État doit désirer d’avoir le nombre de citoyens nécessaire pour accomplir la mission qu’il s’est assignée. Mais quel est le but que la raison lui prescrit de poursuivre? Sur ce point, la sociologie n’a point encore de solution, et les opinions philosophiques sont en désaccord.

Si l’on admettait, comme beaucoup le font d’une manière au moins implicite, que la société a pour but la plus grande somme de bien-être possible pour les individus, la formule serait à- peu près celle-ci : proportionnalité entre la terre, le capital et le nombre des travailleurs, de façon que

chacun de ces éléments de production reçoive son maximum d’activité.

Mais ce n'est là que la solution économiste de la question. Le problème reste entier, car le but de l’humanité n’est ni a J°uissance> ni la consommation, ni la production. La

NATALITÉ ET CIVILISATION

jouissance, le bonheur ne sont désirables et utiles au point de vue social qu’en tant que moyens nécessaires pour détendre les nerfs et les reposer, rendre à l’homme l’énergie créatrice. C’est la gorge chaude indispensable pour entretenir l’ardeur du limier. Mais le cerf poursuivi, c’est le vrai, le juste et le beau; en d’autres termes l’augmentation de valeur de l’univers, de la race et de l’individu.

Quel est donc le nombre d’habitants qui, dans un pays donné et à certaine date, assure le mieux le succès de cette chasse? Cela varie évidemment avec la richesse, l’étendue du territoire, l’effort à faire pour le défendre contre l’ennemi, de manière à y rester libre d’adopter telles lois que l’on désire, sans se préoccuper du mécontentement des États voisins. Cela varie plus encore avec l’organisation de la machine sociale, avec la quantité toujours colossale d’effort qui se perd en frottement et qui réduit à presque rien le travail utile.

Un million ou même deux cent mille Français, tous voués à l’œuvre du progrès scientifique, esthétique et social produiraient plus de résultats que trente-huit millions aujourd’hui. La nation telle qu’elle estet sans s’accroître en nombre pourrait certainement, si les richesses étaient moins inégalement réparties et les moyens de culture partout répandus, fournir dix fois plus de besogne ou même, l’exemple de la petite Grèce en fait foi, de résistance à l’ennemi. Dès lors «à quoi bon désirer le maintien ou l’accroissement du chillrede la population?

C’est d’abord que les individus, pour être moins nombreux, n’en valent pas plus. Nul ne sait le moyen d’augmenter artificiellement le génie, le courage, la beauté physique ou morale des unités sociales. Ensuite, il faut qu’il y ait du travail perdu, qu’il y ait des manœuvres, des gens appliqués à l’industrie, au commerce et à l’agriculture, à la police, a

l’administration et à la défense nationale, en un mot aux mille besognes de second ou de troisième ordre. Enfin les enfants, les femmes, forment toujours les trois quarts d’une nation. Le nombre des citoyens auxquels il est loisible de se livrer sans réserve au soin d’augmenter leur valeur absolue ou relative ne peut jamais former qu’une très minime fraction de la nation. Encore cette fraction est-elle considérablement réduite par la paresse, les préjugés, le vice et le mauvais goût.

Il faut donc perfectionner l’organisme social de manière à le rendre plus productif de civilisation. Mais il faut encore que la nation soit assez nombreuse et puissante pour la défendre chez elle par les armes et la porter au besoin chez les autres peuples. Condition encore plus élémentaire, il faut qu’une nation possède toujours une population assez dense pour faire équilibre aux nations voisines, de sorte qu’elle ne puisse jamais en être ni conquise ni pénétrée.

Par malheur, la France actuelle est bien loin de répondre à ces exigences.

Page 1