‹ Dépopulation et civilisationChapitre 27 sur 98 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Vaines déclamations sur les races vieillies. — La vieillesse ne les atteint pas.

— Raisons proposées : la cause physiologique? — Opinion de G. Dclaunav, de Spencer. — Fausseté de l’explication. — Le luxe? Il ne nuit pas directement à la natalité. — Exemple de l’Angleterre. — La misère, la concurrence?— Même objection. — Le vice? Calomnies puritaines à ce sujet. — Objection de la Russie. — Relation entre l’agriculture intensive et la viriculture intensive? — Sans nécessité. — Le défaut de débouchés et d’émigration? — Ce défaut n’est qu’apparent. — Le rapport entre l’émigration et la natalité n’est pas nécessaire. — Il n’a pas lieu en France. — Les guerres de la Révolution et de l’Empire? — Effet épuisé. — Guerres contemporaines?

— Effet nul. — Service de sept ans? — Effet peu considérable et épuisé. Cause véritable, volonté consciente. — Proverbe. — Nature de cette explication : la cause volonté a besoin d’être expliquée par les causes qui la

1 déterminent. — Quelles doivent être ces causes9 — Universelles en France ; et spéciales à elle seule, inconscientes et profondes. — Nous sommes une démocratie façonnée par la monarchie : centralisée, catholique et idéaliste.

Le petit nombre des naissances une fois constaté, reste à rechercher, au milieu de toutes les raisons que Ton jette en avant, la cause véritable de cette défaillance de la fécondité en France.

On a si souvent parlé de races vieillies et de peuples usés, en vantant par opposition la jeunesse vigoureuse et la sève exubérante des populations barbares; on a tant fait de phrases sur ce thème depuis soixante ans, qu’il faut d’abord écarter cette explication banale.

C’est lors du réveil du patriotisme germanique, vers la fin des guerres de l’Empire, que les érudits allemands, cherchant leurs titres de noblesse et trouvant qu’ils avaient été barbares plus tard qu’aucun des peuples de l’Europe occidentale, imaginèrent de s’en vanter. Ils s’attribuèrent l’honneur d’avoir régénéré le monde latin en lui infusant un sang nouveau et présentèrent les grandes invasions comme un bienlait pour les populations conquises.

De ce point de vue, les dévastations et la férocité des Hérules, des \andales, prenaient un air de sauvage poésie:

1 amour du pillage devenait un noble esprit d’aventure, la barbarie, en un mot, un signe de jeunesse et, partant, une promesse d’avenir. Après la Restauration, la nouvelle école historique s éprit de cette idée comme de tout ce qui venait d Allemagne et la propagea au point d’en faire un préjugé de toutes parts admis sans contrôle.

Cependant il semble assez clair que toutes les races humaines, à quelque date que remonte leur civilisation, sont sœurs et ont le même âge. Pas plus que les races animales ou végétales elles ne vieillissent, ou du moins dans les limites rapprochées des périodes historiques, le temps manque de piise sur elles et ne peut par lui-même leur apporter que des modifications inappréciables. Quand quelqu’une d’entre elles est atteinte de décrépitude, c’est qu’elle est victime d une maladie ou d’une erreur; mais on peut être sûr que la vieillesse n’y est pour rien. Ce terme fatal des individus n existe pas pour les peuples.

Le petit nombre des enfants par mariage doit-il donc être attribué à des causes physiologiques? On l’a prétendu, et dernièrement encore G. Delaunay le soutenait à force d exemples et de raisonnements spécieux. Pour lui, la diminution de la natalité est un fait fatal, aussi complètement involontaire que la rareté des naissances gémellaires chez les

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races supérieures de l’humanité. Il l’attribue à la pléthore : « Je suis sûr, dit-il, qu’il existe une limite supérieure audessus de laquelle un animal trop nourri ne peut se reproduire. »

Le fait est probable; mais relativement à la masse de la population il doit être assez rare. Si le paysan devenu propriétaire n’a qu’un ou deux enfants, ce n’est pas parce qu’aujourd’hui « il mange de la viande presque tous les jours ». Un tel régime accompagné du grand air et d’occupations qui tendent à fortifier les muscles n’est pas pour diminuer ses forces.

D’autre part, on a vu de tous temps des familles ou des individus qui, minés lentement par la maladie ou les excès, ont fini par s’éteindre dans lastérilité. Mais sur quoi se baseraiton pour prétendre que de nos jours le nombre en soit plus grand en France qu’à une autre époque?L’accroissementdela vie moyenne, l’amélioration rapide de toutes les conditions de l’existence matérielle, fournissent des inductions en sens contraire. D’ailleurs, attribuer un tel état physique à une nation toute entière n’a jamais pu constituer qu’un procédé de diffamation employé par la haine de l’étranger et nullement une appréciation inspirée par le désir de découvrir la vérité.

D’un tout autre point de vue et avec toute l’impartialité de l’esprit philosophique, Herbert Spencer a cru devoir accorder .une influence considérable aux causes physiologiques sur la fécondité des races, et des écrivains politiques de la valeur de Laveleyc lui ont parfois fait écho. « L’évolution individuelle, affirme-t-il, est en antagonisme avec la dissolution procréatrice. Soit à cause du développement plus considérable des organes qui concourent à la conservation de 1 individu, soit en raison de leur plus grande complexité de structure, soit parce que leur activité est accrue, la quantité de matériaux qu’ils exigent et qu’ils absorbent diminue d’autant la resene

des matériaux destinés à perpétuer la race. Et il y a lieu de croire que cet antagonisme entre l’individuation et la procréation se marque d’une façon toute particulière en ce qui concerne le système nerveux, àcause des dépenses particulières qu’exigent la formation et le jeu de ses organes. » 11 remarque que le cerveau de l’homme civilisé est déjà de trente pour cent plus volumineux que celui du sauvage et que selon toute probabilité l’écart ne fera que s’accroître.

Mais quand bien même il serait établi que l’activité intellectuelle ne peut se développer qu’au détriment d’une fraction de l’activité génératrice, celle-ci n’en resterait pas moins infiniment supérieure à ce qui est nécessaire pour faire quadrupler ou sextupler une population en un siècle, si d’autres causes ne s’y opposaient. Les germes sont toujours en si énorme surabondance dans la nature, quelle que soit l’espèce ou la race, qu’il est dans leur destinée de périr par milliers, et qu’ils périssent en effet. Qu’une partie soit résorbée au profit de l’activité cérébrale, ils .resteront toujours assez nombreux pour donner lieu à des familles de cinq ou six enfants, ce qui est plus que suffisant pour un rapide accroissement de la nation.

Si l’on prenait comme exemple, à Paris, les membres de l’Institut, les députés, les sénateurs, les professeurs de l’enseignement supérieur et les artistes, il est certain qu’on ne trouverait dans leurs familles, la remarque en a été souvent faite, qu un nombre d’enfants très inférieur à celui que posséderait pareil nombre d’bommes pris au hasard parmi le peuple des faubourgs. Mais il y a à cela quantité de raisons au milieu desquelles la cause physiologique, si tant est qu’elle existe, n’a plus qu’une action insignifiante.

D’ailleurs, les hommes absorbés et surmenés par le travail

intellectuel ne sont qu’en petit nombre, et nous recherchons ici les causesdela diminution des naissancesdanstouteune nation.

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Une autre cause qu’un homme politique commence presque toujours par mettre en avant quand on appelle son attention sur ce sujet, c’est le luxe. Quelquefois même s’il est assez hardi, il indiquera la disproportion des fortunes, qui elle-même agirait par les effets qu’elle engendre, l’opulence des uns, et la misère excessive des autres. Ici du moins la réponse n’est pas sans fondement, elle repose sur une vue confuse du mal.

Mais présenter le luxe en lui-même comme cause directe et toujours efficace de décroissance pour la natalité ne constitue qu’une erreur.

A la vérité, personne ne l’ignore, toute consommation improductive de la part des oisifs nuit à l’une de ces trois choses, le nombre des ouvriers, leur loisir ou leur bienêtre. Que par impossible la consommation improductive vienne à cesser, les ouvriers qui produisaient les objets de cette consommation se trouveront au bout d’un certain temps employés à produire des objets de consommation reproductive, le prix de ces objets baissera et ils seront plus accessibles. Alors de trois choses l’une, ou le nombre des ouvriers s’accroîtra, ou bien leur travail diminuera en les laissant dans la même condition, ou leur bien-être profitera du surcroît de travail qu’ils continueront à fournir.

Seulement, ce n’est pas ordinairement au nombre des ouvriers que le luxe porte préjudice, c’est à leur valeur et à leur bien-être. En Angleterre, plus la fortune va se concentrant en un petit nombre de mains, plus la taxe des pauvres augmente, et le nombre des ouvriers assistés est aujourd’hui de plus d’un million ; mais l’accroissement delà population n’en est point entravé pour cela. On sait au contraire que ce sont en général les populations les plus pauvres qui sont les plus prolifiques.

A celui qui voit dansleluxeun obstacle direct à l’accroisse-

ment de la population on devra toujours objecter 1 exemple de l’Angleterre, où le luxe est plus grand qu’en France et où la natalité est néanmoins en progrès. Même sans sortir de France, cet argument a toute sa portée. Le département de l’Orne a perdu seize mille habitants de 1876 à 1881 ; est-ce à dire qu’il ait plus de luxe que le département du Nord qui en a gagné quatre-vingt mille pendant la même période ? Le luxe, par lui-même et comme destructeur de richesse, n’entrave donc pas le mouvement ascendant de la population, ou du moins son action ne se ferait sentir que sur une population débordante, toujours près de dépasser le niveau des subsistances. Nous verrons par la suite que, comme agent, subordonné, il exerce au contraire la plus pernicieuse influence.

Il faut écarter par un raisonnement analogue l’influence de la misère, de la concurrence commerciale et industrielle. Tout autour de nous, il existe des pays qui n’en éprouvent aucune diminution de leur natalité. L’Angleterre, la Belgique, par exemple, ont comme nous la pleine liberté dès luttes commerciales et industrielles et n’en sont pas moins fécondes. L’Irlande souffre de la misère et de la faim, et ces deux causes apparentes de stérilité ne l’empêchent point d’avoir 4, 8 naissances pour un mariage.

La cause que nous cherchons serait-elle le vice ? Cette explication est volontiers accueillie et propagée à l’étranger où l’on professe généralement qu’une campagne de dénigrement n’est pas à dédaigner comme adjuvant des campagnes diplomatiques et militaires. Depuis longtemps on affecte d’y présenter le Français comme étant «l’homme sensuel moyen1» et la France comme un pays de mœurs relâchées2. Par une portion de ses journaux et de ses romans comme par la

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