Suart Mill
NATALITÉ ET CIVILISATION
tournure générale de son esprit porté à la gauloiserie, elle donnait prise à ces accusations. Tandis que chez les nations protestantes, où l’hypocrisie habituelle est devenue une seconde nature, le vice est triste et dissimulé, chez nous l'affectation a lieu en sens contraire ; il se fait volontiers railleur et fanfaron, toujours heureux de narguer les puritains.
Mais ce n’est là qu’une différence d’attitude. En pareille matière, il n’y a point d’unité de mesure, pas plus qu’il n’y a de moyen de mettre à découvert les différentes natures de vice pour les comparer de peuple à peuple. La morale même n’est pas bien fixée sur le point où commence et celui où finit ce qui doit s’appeler ainsi, de sorte que l’esprit de calomnie trouvera toujours le moyen de maintenir ses affirmations, comme l’esprit d’impartialité de garder ses incertitudes. Ni le nombre des enfants naturels, incestueux ou adultérins, ni le chiffre de la prostitution dans les grandes villes n’étant à cet égard un indice suffisant, on ne saura jamais si les mœurs sont réellement pires en France qu’en Angleterre ou en Allemagne, ou si elles y sont meilleures.
Il a été reconnu que la prostitution tend à diminuer la natalité, à produire une stérilité relative. « Parent-Duchâtel estarrivé à établir que mille prostituées de dix-huit à vingt-cinq ans ne donnent approximativement que vingt et un accouchements par an, soit une naissance sur quarante-huit jeunes femmes, proportion minime, attribuable en partie à de fréquents avortements. » M. Jeannel a reconnu la même chose, les prostituées seraient six fois moins fécondes que les femmes mariées.
Mais cela ne concerne que la prostitution envisagée comme profession, et elle ne forme dans la nation qu une minorité insignifiante. Sur 30,000 communes, il n’y en a que 351 qui aient des prostituées ; 15,300 sont soumises à la
police, en outre 40,700 sont signalées comme se livrant à la prostitution clandestine. Cen’est en sommequc56,000, soit, par rapport aux femmes non mariées de 15 à 45 ans dont le nombre est de 3,846,000, une proportion de 14 pour 1000.
D’un autre côté, la Russie offre le spectacle d’un relâchement de mœurs qui dépasse certainement de beaucoup tout ce ([ue le censeur le plus prévenu oserait reprocher à la France. Ce n’est pas seulement parmi les populations des grandes villes comme Saint-Pétersbourg, où la cause peut en être attribuée à la grande disproportion des sexes et à l’influence de l’Occident. Le mal se présente jusqu’au fond des campagnes, endémique et invétéré !
« Vous ne connaissez donc pas, écrivait naguère un auteur rosse1, la profonde et incurable dépravation de nos campagnes? Faut-il vous rappeler que l’inceste et la promiscuité régnent ouvertement dans tous les villages du centre de la Russie, que nos populations rurales et surtout celles riveraines du Yolga sont infectées d’un virus qui, il y a deux ans, faisait hésiter toutes les sommités médicales entre la peste et une autre maladie ? »
La Russie n’en présente pas moins, en dépit de cette corruption, un accroissement de natalité plus grand qu’aucun pays d’Europe.
Cette grande fécondité des Russes a été attribuée à leur agriculture extensive. Ajoutant cet exemple à celui d’autres pays où de grandes étendues de terre sont également disponibles et dont la population s’accroît rapidement, comme les Etats-Unis, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, on serait tenté d avancer cette formule : pays d’agriculture extensive, pays de viriculture extensive et par conséquent de grande natalité. Inversement, on pourrait être tenté de dire