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I. Nouvelle Revue, mai

NATALITÉ ET CIVILISATION

au sujet de la France : pays d’agriculture intensive, pays de viriculture également intensive, c’cst-à-dire de faible natalité.

Mais ce rapport n’a rien de nécessaire. Ainsi l’Angleterre et la Belgique, où le sol est mieux cultivé que chez nous, présentent néanmoins un nombre de naissances proportionnellement supérieur. La Chine, pays d’agriculture extrêmement intensive, est cependant un pays de viriculture très extensive. L’Inde au contraire, pays d’agriculture extensive, puisqu’un grand tiers de son territoire est encore en friche, est cependant comme la Chine un pays de forte natalité.

Si l’explication cherchée n’est pas dans l’état de notre agriculture, consisterait-elle dans le défaut de débouchés offerts à l’activité nationale? Les docteurs L. Bertillon et Lagneau l’ont affirmé. Ils pensent que les pères de famille proportionnent le nombre de leurs enfants à celui des carrières qu’ils envisagent comme devant leur être ouvertes.

En France effectivement les carrières sont encombrées. Quelle que soit la profession que l’on considère, trop d’hommes l’exercent et trop y aspirent. Au lieu que d’autres nations, comme les Anglais, par exemple, cherchent des débouchés dans le commerce et l’industrie, où le génie entreprenant et inventif des individus peut les multiplier, le père de famille français tourne les yeux vers les emplois publics, dont le nombre est nécessairement limité. Il y a là l’indice d’un état mental que nous devrons étudier ultérieurement et qui constitue la vraie cause de la dépression de la natalité, cause plus générale et plus profonde donL le manque de débouchés acceptables n’est qu’une manifestation.

Au lieu d’entrer dans cette voie, le docteur Bertillon propose simplement d’accroitre le nombre des débouchés en favorisant l’émigration. « Il faudrait, dit-il, découvrir etapproprier à notre émigration l’un des rares territoires qui

peuvent encore rester disponibles dans une zone tempérée et salubre. »

On peut objecter d’abord que la chose serait assez difficile. Dans l’hémisphère boréal, entre le tropique et le cinquantième degré de latitude, il ne reste pas un pouce de terre

qui n’appartienne soit au Japon, soit à la Chine, aux États- Unis ou à quelque puissance européenne. Dans l’hémisphère austral, entre le tropique et le quarante ou quarante-cinquième parallèle, 1 Australie, la Nouvelle-Zélande, le Cap appartiennent à l’Angleterre. Le Chili et la République Argentine occupent tout la partie utilisable de l’Amérique méridionale, le Transvaal et la République du fleuve Orange sont indépendants, et l’Allemagne vient de prendre possession du surplus des côtes non encore occupées. Il ne reste donc que l’extrémité sud de Madagascar ou bien l’Algérie et la Tunisie, qui n’exercent qu’une assez faible attraction sur l’émigration Irançaise et ou les difficultés de l’acclimatement paraissent invincibles pour les colons originaires de la moitié septentrionale de notre pays.

Mais, indépendamment de cet obstacle matériel, la proposition n’est pas soutenable. Elle provient de cette opinion que l’émigration favorise la natalité. On cite comme exemple l’Angleterre et l’Allemagne où les naissances et les émigrants sont les unes et les autres en grand nombre. L’émigration, affirme- L-on, laissant des places vides dans la métropole! appelle par cela seul pour les combler de nouveaux êtres ù 1 existence. Au conti aire l’immigration, comblant les vides qui existent, rendraitpar cela seul superflue la naissance de nouveaux individus, et cette naissance ne se produirait point.

Quoi que Ton pense de cet ordre providentiel dont la réalité est des plus problématiques, il est clair que Ton a interverti Tordre logique des deux termes, et pris l’effet pour la cause. C’est l’excès dénatalité qui force à l’émigration, comme

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c’est le déficit dans la natalité qui appelle l’immigration. On le voit suffisamment en France. Ce qui prouve que les débouchés sont loin d’y manquer, c’est précisément cette affluence d’étrangers qui viennent par centaines de mille combler les places que laisse vides une natalité insuffisante. Ils voient leur activité doublée par la transplantation et par la transplantation dans un pays plus riche où l’existence est plus douce que chez eux. Ils se croient volontiers toute espérance permise, quand ils voient quelles professions on leur abandonne à la seule condition de savoir s’astreindre à une vie sévère et laborieuse. En vain les occupations les plus diverses semblent réclamer des hommes, la paresse et la routine nous empêchent de les voir, ou bien l’ambition, le goût des jouissances, un faux idéal font qu’on les néglige comme au-dessous de soi.

D’après la théorie que nous critiquons, l’augmentation du nombre des naissances devrait faire face à cette demande d’hommes. Il n’en est rien. En France, par un malheureux hasard, l’émigration n’appelle point de nouveaux êtres à l’existence, et il semble que l'immigration les empêche de naître.

Sous ce rapport nous nous trouvons à peu près dans la situation des colonies intertropicales françaises ou anglaises, où le travail facilement disponible surabonde, bien que la natalité utile des colons reste des plus faibles. A la Martinique, par exemple, un quart seulement des terres est en culture, et tandis qu’il y a un siècle la colonie comptait quinze mille blancs, elle n’en a que dix mille environ aujourd’hui. De même dans nos campagnes. L’agriculture est délaissée, la population court s’entasser dans les villes; cependant la natalité n’en est point accrue. On peut citer plusieurs départements qui ont perdu une fraction plus ou moins considérable de leur population par l’émigration; et, bien loin

que les naissances soient venues combler les vides ainsi laits, la diminution de la population subie de ce chef s’est aggravée d’un excédent de décès.

Ainsi dans le Vaucluse la diminution de la population observée en cinq ans, de 1876 à 1881, était de 45 habitants pour 1000. En supposant, chose improbable, qu’aucun étranger ne se soit établi dans le pays pendant ce laps de temps, 29 habitants pour 1000 au moins ont quitté le département, ce qui n’a pas empêché que la natalité ne s’y soit trouvée en même temps en déficit de 16 p. 1000.

Ainsi en est-il pour l’Orne, qui a envoyé, compensation faite des immigrants, 21 habitants p. 1000 en dehors de ses frontières, ce qui n’a pas empêché l’excédent des décès sur les naissances de s’élever à 20 p. 1000.

Ainsi de la Manche, quia perdu 25 habitants pour 1000, et qui doit cette perte, à concurrence de 23 p. 1000 à l’émigration, à concurrence de 2 p. 1000 au défaut de natalité.

Ainsi delà Drôme, qui a perdu 22 habitants pour 1000 du fait de l’émigration, ce qui ne l’a pas empêchée d’en perdre en outre 2 p. 1000 par défaut de natalité.

Ainsi des Basses-Alpes, qui ont perdu 24 habitants pour 1000 par émigration et en outre 7 p. 1000 par défaut de natalité.

Ainsi du Var, du Calvados, de Tarn-et-Garonne, de la Sarthe, d’Eure-et-Loir, de la Somme. Tous perdent une partie de leur population par le concours de ces deux causes réunies, l’émigration et le défaut de natalité. Les deux maux s’aggravent l’un par l’autre, loin de se servir réciproquement de remède. Dans tous ces pays, la place ne manque pas; elle reste vide.

En somme, le démenti donné par les faits à la théorie est de nature à l’éliminer désormais du nombre des hypothèses permises.

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Enfin on a omis l’opinion que si la fécondité française diminuait, il fallait l’attribuer aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Pendant vingt-deux annnées, du 24 juin 1791 au 15 novembre 1813 seulement, tout ce que la nation comptait de jeunes hommes plus robustes et plus intrépides périt sur les champs de bataille, ou s’usa par les maladies, les marches et les nuits du bivac. Sur les 4,556,000 hommes levés entre ces deux dates, la moitié au moins dut trouver la mort au feu ou à l’hôpital et le surplus ne rentrer dans ses foyers qu’épuisé et voué à une vieillesse prématurée. Une aussi terrible saignée jointe à l’écrasement final de la puissance française a certainement eu l’inlluence la plus désastreuse sur l’énergie nationale. C’est à elle qu’il faut attribuer probablement cet énervement douloureux, ces langueurs de convalescence qui caractérisent l’époque de la Kestauration. C’est grâce à elle qu’on put voir la France à cette date douter de son génie, se déprendre d’elle-mèmeet de ses gloires et renoncer à la tradition du dix-huitième siècle pour l’imitation de l’étranger.

Mais soixante-dix ans nous séparent aujourd’hui de la Restauration. La nation a eu plus de temps qu’il n’en fallait pour raffermir sa constitution ébranlée. Quelque lointaines réactions que le moral puisse avoir sur le physique, l’effet de ces guerres doit être depuis longtemps épuisé. Or, c’est précisément dans les années les plus voisines de nous que la natalité ale plus diminué. Quant aux guerres plus récentes, elles ont été courtes, et quelque nombre d’hommes qu’elles aient coûté, elles n’ontdû avoir, tout compensé, que peu d’influence sur la population, car la guerre en général a sur l’homme cet effet que, pourvu qu’il en revienne, il en revient plus homme. Après avoir bravé la mort, il est plus courageux contre les embarras de la vie civile. Le soldat rentré dans ses foyers après une campagne craindra moins les charges d’une

famille, il se mariera et plus volontiers consentira à ce que son mariagesoit fécond.

Il en serait autrement pour l’homme que la vie de garnison aurait miné lentement et rendu pusillanime. A ce point de vue, le service de sept ans, surtout appliqué comme il l’était à peu près exclusivement aux hommes des classes laborieuses, qui sont toujours les plus fécondes, a pu avoir une influence très préjudiciable au nombre des naissances.

Mais une telle cause est déjà loin de nous, et elle est d’ailleurs sans proportion avec le mal. Il faut donc chercher des raisons p%s générales et plus profondes.

^ -Jusqu’ici cette recherche, dont la nécessité s’impose, a été négligée par les hommes en trop petit nombre qui se préoc? cupent de philosophie sociale. Les démographes ont signalé le péril national, et, en le faisant, ils ont bien mérité de la patrie, puisqu’ils ont contribué à dissiper la torpeur et l’indifférence générales à cet endroit. Mais la partie statistique seule paraît encore avoir été traitée d’une manière définitive. Si la forme extérieure du mai est bien connue, il est loin d’en être ainsi de sa forme interne.

Les diverses causes que nous venons de passer en revue ont été tour à tour alléguées comme des aperçus de quelque probabilité, plutôt que discutées avec soin; et c’est faute d’un examen suffisant qu’on n’a point été amené à rechercher quelque chose de plus satisfaisant. La maladie ayant été mal expliquée, il ne faut pas s’étonner que les remèdes indiqués se soient trouvés petits, illusoires et sans rapportavec la gravi té du fléau.

La vraie cause de l’affaiblissement de notre natalité est la volonté de n’avoir que peu ou point d’enfants, et cette volonté elle-même est déterminée par un ensemble de dispositions intellectuelles, morales, esthétiques particulières à notre nation. C’est le cas de répéter celte maxime d’Au-

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A. DUMONT

guste Comte, qu’il faut toujours avoir présente à l’esprit en traitant les problèmes de sociologie contemporaine : « La maladie de la société est regardée comme physique, tandis qu’elle est exclusivement morale. »

Si la natalité diminue chez nous, si chaque mariage français n’a en moyenne que moins de trois enfants, contre quatre en Angleterre et cinq en Prusse, c’est que le mari et la femme français ne veulent point en avoir un plus grand nombre. Sur ce point la prudence nationale trouve sa formule, non dans les conseils, inconnus aux masses, de quelques économistes, mais dans des aphorismes populaires faits par le peuple lui-même à son usage, adoptés comme règle de conduite, et dont le plus connu, qu’on peut ciler comme exemple, est qu’en fait d’enfants « mieux vaut le couple que la douzaine ». Jamais proverbe n’a mieux traduit la sagesse d’une nation; mais ici cette sagesse est excessive. Elle constitue une réaction exagérée de la volonté réfléchie et consciente contre les impulsions aveugles de l’instinct. Dans tout pays cette réaction se produit toujours dans une certaine mesure et pour certaines classes de la société; elle ne commence à être nuisible en France que parce qu’elle y est trop forte.

Toute psychologique qu’elle est, cette explication fait faire, semble-t-il, un pas à la question. Elle pose le terme synthétique dont dépend véritablement le phénomène tout entier. Et si ce terme lui-même a besoin d’être expliqué, si la cause volonté a besoin d’être placée sous la dépendance des causes diverses qui la déterminent, il n’en est pas moins vrai qu’elle est, dans la série explicative, l’intermédiaire obligé qui concentre l’action de ces dernières, et qu’aucune ne peut avoir d’effet qu’en agissant sur elle. Nous n’avons plus à rechercher les influences qui feraient directement, on ne sait par quel mécanisme, diminuer la population, mais bien les causes qui fortifient dans les ménages la volonté arrêtée et

consciente de n’avoir que peu ou point d’enfants. Le problème, pour très ardu qu’il demeure, a cependant gagné en précision.

Quelles sont ces causes? Nous pouvons affirmer tout d’abord qu’elles doivent être très générales, puisqu’elles agissent sur toute la nation, sauf les quatre seuls départements où la natalité n’a point décru ; elles sont très profondes, puisque chacun leur obéit et que personne ne parvient à en prendre conscience et à les signaler; enfin elles s’étendent jusqu’à l’extrémité de nos frontières et s’arrêtent là, preuve qu’elles tiennent à des circonstances communes à toute la nation et spéciales à elle seule. Ce doit être quelque caractère propre à notre civilisation, depuis assez longtemps passé dans notre histoire pour que toute la race ait eu le temps de s’en imprégner. Enfin il a dû se développer constamment depuis le commencement du siècle, comme le mal qui en est la manifestation.

Comme aucun système n’est parvenu jusqu’à ce jour à rendre compte de ce qui se passe en France, force nous sera de demander à un nouveau principe l’explication cherchée. Après avoir formulé ce principe et son mode d’action générale dans l’humanité, il nous restera à nous demander par quelle fatalité ce principe, qui règne également sur toutes les nations, engendre en France seulement une dépression de la natalité. Nous en trouverons la raison dans un trait qui nous est vraiment spécial : nous sommes une démocratie façonnée par la monarchie.

Seule au monde la France présente cette contradiction. Il faut y voir la source de tout ce qui nous est particulier dans notre manière de sentir, de penser et d’agir, dans notre génie, nos mœurs et nos volontés.

Quelque éloigné que paraisse être au premier abord ce fait général d’un phénomène tel que la décroissance de la nata-

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lité, le développement qui va suivre établira avec la plus grande facilité que l’effet tient à la cause qui lui est assignée par un enchaînement rigoureux. Pour mettre ce rapport dans une évidence complète, il suffira de rétablir les termes intermédiaires de la série.

Nous sommes une démocratie. Par une lente évolution accomplie pendant la durée de plusieurs siècles aux dépens de la royauté et de l’aristocratie, le Français, d’abord serf et sujet, s’est élevé à la dignité de citoyen et de souverain. La forme politique a donc changé du tout au tout. Mais d’un autre côté, de notre passé monarchique nous avons gardé trois choses: la centralisation, l’idéalisme et le catholicisme. De sorte que toute notre activité politique et sociale, esthétique, spéculative et religieuse continue jusqu’à ce jour à porter le cachet imprimé par l’ancien régime. Entre les mœurs anciennes et les principes nouveaux, la lutte est partout et en toutes choses, elle est dans tout homme et dans les facultés mentales de chaque homme.

Comme un éventail qui se déploie, la contradiction primitivement indiquée révèle les trois grandes contradictions qu’elle recélait dans ses plis. Dans le domaine politique, nous sommes une démocratie centralisée ; dans le domaine esthétique, nous sommes une démocratie idéaliste ; dans le domaine spéculatif, nous sommes une démocratie catholique. Trois fois l’épithète jure contre son sujet. Plus on analysera, plus le détail fera voir l’universalité et la profondeur de la contradiction. L’absence totale d’harmonie dans les différentes sphères de notre activité mentale et la disparition de la paix intime qui en serait le résultat, voila un trait qui est spécial à la France contemporaine et qui s’y accentue déplus en plus.

11 est d’autres États démocratiques, la Suisse et les États- Unis par exemple ; mais ces démocraties sont fédératives et

non centralisées, protestantes et non catholiques, et en fait d’art, bien faiblement idéalistes. Il est d’autres Etats catholiques comme nous et jusqu’à un certain point centralisés et idéalistes; mais ce sont des monarchies entourées d’institutions aristocratiques, et dans la plupart le régime parlementaire lui-même est de date récente. L’antique harmonie subsiste, ou elle est à peine entamée. Seule au monde la France en est radicalement dépourvue.

Même avant que la suite de cet ouvrage ait montré combien est énorme la portée de ces dissemblances, on peut pressentir tout au moins que la cause invoquée n’est point, comme gravité, disproportionnée à son effet.

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