CHAPITRE VI
NOUVEAU PRINCIPE DE POPULATION
Observation sur notre manière de connaître. — Importance des facteurs continus dans l’univers, des maximes banales dans la conduite de l’homme. — Hiérarchie des fonctions sociales établie par l’opinion. — Tendance universelle des individus à l’ascension. — Capillarité sociale ou énergie ascensionnelle des molécules sociales. — Importance et universalité du phénomène. — Impossibilité de rétrograder, pour les natures d’élite, pour les masses. — Capillarité sociale, forme humaine de la tendance universelle au progrès. — Effets sur l’individu. — Conséquences par rapport à la natalité. — Contradiction réciproque d’une forte natalité et d’une grande puissance ascensionnelle ; du développement d’une race en valeur individuelle et en nombre. — L’activité de l’effort pour s’élever est en raison de l'inégalité et du mélange intime des citoyens inégaux. — Nouveau principe de population, effort vers le progrès individuel. — Vérification du principe. — Exemple de la Chine ; l’organisation de la famille y nie le désir de s’élever et engendre une natalité énorme; le progrès y restreindra la natalité. — Exemple de l’Inde; le système des castes y nie le désir de s’élever et engendre une forte natalité. — Exemple de la Russie ; la propriété communautaire détruit le désir de s’élever et engendre une forte natalité. — Cas inverse ; effort ascensionnel désespéré par l’énormité de la tâche imposée à l’individu. — Situation diverse sous ce rapport des Chinois, des musulmans et des sauvages. — Extinction de ces derniers. — Exemple des Indiens de l’Amérique du Nord. — Exemple des indigènes de l’Australie. — Exemple des Aths. — Généralité du phénomène ; son explication. — Les Weddas de Ceylan, une race lypémaniaque. — La capillarité sociale chez les civilisés; très active en démocratie et restrictive delà natalité. — Pourquoi? — La démocratie détruit les obstacles. — Influence du socialisme. — Exception confirmant la règle, forte natalité du prolétaire, due à l’absence de l’effort pour s’élever ; cas analogues. — Influence nulle de la forme républicaine et des opinions radicales, — exemples. — L’énergie ascensionnelle et son but. — Démocratie républicaine et démocratie césarienne. — Lois delà capillarité sociale.
Si les hommes ne connaissaient la nuit et l’ombre, il est fort possible qu’ils en fussent encore à remarquer l’existence
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delà lumière. Il n’est pas vraisemblable, en tout cas, <[u ils s’en fussent rendu compte plus tôt que de 1 élecLi icité, qui était encore ignorée il y a deux siècles. La raison en est simple : aucune chose ne nous étant sensible que pai opposition avec son contraire, ce qui nous est partout piésent sans intermittence ni défaillance passe inaperçu. Les facteurs qui tirent la plus haute importance de la perpétuité et de la
généralité de leur action sont précisément ceux qui se Couvent les derniers connus, et c’est ce qui explique par exemple que le rôle des infusoires dans la formation de la croûte terrestre ou celui des vers dans la formation de 1 humus aient été si tardivement découverts.
Par- une raison analogue, les maximes indiscutées qui dirigent la conduite de tous les hommes, les tendances universelles qui les font mouvoir ne provoquent aucune attention, et celui qui les aperçoit ne leur accorde pas plus de prix que. les enfants à l’air ou à l’eau courante. Ce ne sont pas cependant les délicates pensées de La Piochefoucauld, de La Bruyère ou de Vauvenargues qui gouvernent le monde : ils ne les ont notées que précisément à cause qu’elles étaient rares et subtiles. Ce qui est efficace, ce sont des maximes si triviales et si simples qu’on ne les remarque même pas.
Je suppose que l’on arrête un homme pour lui dire : Mieux vaut l’aisance que la pauvreté, la fortune que l’aisance, l’opulence que la fortune ; mieux vaut être lieutenant que soldat, commandant que lieutenant, général que commandant ; mieux vaut être juge titulaire que suppléant, conseiller que juge, et garde des sceaux que tout cela; il se demandera quel intérêt vous pouvez avoir à constater des vérités aussi évidentes. Si vous reprenez qu’elles ne sont nullement certaines et qu’elles prêtent au contraire à toute sorte de restrictions, vous piquerez peut-être sa curiosité par le para-
doxe en vous exposant à provoquer un jugement peu favorable contre votre bon sens. Si vous ajoutez enfin que ces grandes banalités et cent autres de même nature, précisément parce qu’elles sont admises sans conteste, doivent exercer sur la marche de l’histoire et le mécanisme de la société une action proportionnelle au crédit qu’elles rencontrent, peutêtre commencerez-vous à obtenir quelque attention.
Qu’y a-t-il de remarquable dans ces propositions? D’abord l’unanimité avec laquelle elles sont admises. Ce n’est pas seulement dans l’armée ou la magistrature qu’elles régnent; la contradiction n’a pas plus de chances de se rencontrer dans le reste de la nation. Infiniment mieux connues que des axiomes de géométrie, elles sont aussi incontestées.
Elles ne sont pas non plus une conséquence factice des règlements qui ont institué les diverses catégories de fonctionnaires. Partout où la loi omet d’instituer une hiérarchie, l’opinion publique s’empresse d’y suppléer. Un manœuvre gagne peu, se fatigue beaucoup, il est condamné à la saleté et parfois au mépris; il est au bas de l’échelle. Un commis de magasin n’a aucune autorité sur lui; cependant il est unanimement placé au-dessus, comme un notaire ou un banquier seront mis au-dessus d’un commis, bien que celui-ci n’ait point à recevoir leurs ordres. Ce n’est pas que cette gradation préjuge quoi que ce soit sur l’importance relative des divers degrés dans la série. Pour la constitution d’une armée, le soldat est un élément au moins aussi indispensable que l’officier. Le juge et le banquier sont moins immédiatement nécessaires que le laboureur qui fait croître le blé, l’éleveur qui produit la viande, le maçon, le charpentier, le tisserand qui fournissent l’habitation et le vêtement. Dans une maison, les étages inférieurs sont la condition indispensable de ceux qui sont au-dessus; dans 1 individu, les fonctions inférieures de la nutrition, du sommeil, de la
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respiration, qui nous sont communs avec les animaux, sont la condition des facultés spéciales à l’homme et des plus exquises comme des autres; dans la société enfin, les fonctions les plus indispensables, celles qui correspondent aux besoins de la nature animale, sont généralement regardées comme inférieures : elles demandent un moindre apprentissage et confèrent à ceux qui les exercent moins de richesse, d’honneurs, d’autorité et d’indépendance. Les fonctions immédiatement nécessaires à la société, qui n’auraient aucune raison d’être pour l’individu isolé, l’administration, la magistrature, le barreau, la finance et autres semblables, sont unanimement placées au-dessus. Plus haut encore se rangent celles qui contribuent au progrès de l’individu ou de l’espèce, les fonctions du poète et de l’artiste, du savant qui découvre la vérité, du véritable homme d’État dévoué au progrès de la justice et de la grandeur de son pays. Ceux-ci sont le terme de l’évolution sociale; le nombre et l’activité de cette catégorie supérieure mesurent la valeur d’une époque et d’un peuple dans l’histoire. Peuple, aristocratie d’argent, aristocratie du talent et de l’intelligence, tels sont les trois paliers de l’immense escalier qui, des degrés les plus bas et les plus obscurs, conduit aux sphères les plus éclatantes de lumière et de fécondité intellectuelle.
L’ordre dans lequel l’estime publique dispose les diverses fonctions subit, suivant les individus, les temps et les lieux, des variations considérables. Les fonctions les plus élevées surtout sont d’autant moins estimées que les hommes sont plus grossiers. Mais il y a toujours un point constant. Quelle que soit la forme politique sous laquelle ils vivent, quel que soit leur degré de culture, quelles que soient l’époque ou la latitude, tous les hommes ont toujours cela de commun qu’ils disposent dans leur estime les diverses conditions sociales suivant un ordre hiérarchique. Si le consentement
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unanime des peuples a jamais régné sur un point, c’est sur celui-là.
Or, voici le fait capital qu’on ne saurait trop mettre en relief. Tout homme tend à s’élever des fonctions inférieures de la société à celles qui sont au-dessus. Sa tendance peut être contrariée par des obstacles matériels ou autres qui l’immobilisent dans sa position; mais la tendance elle-même est incontestable. Guidée par un instinct infaillible et fatal, chaque molécule sociale s’efforce avec toute l’énergie qui peut lui rester disponible, sa conservation une fois assurée, et sans se soucier de ses semblables autrement que pour les dépasser, à monter sans cesse vers un idéal lumineux qui la séduit et l’attire, comme l’huile monte dans la mèche de la lampe. Plus le foyer est ardent et brillant, plus cette capillarité sociale est active et dévorante.
Nous conserverons ce nom de capillarité sociale ou d’attraction capillaire à ce phénomène. Sans conséquence s’il n’intéressait que quelques individus, il tire au contraire, comme nous le verrons, une importance démesurée de son caractère spontané et universel. Avec ou sans succès, mais sans trêve, tous les hommes veulent même chose : être plus qu’ils ne sont. Une famille peut être détruite ou s’éteindre spontanément comme une branche meurt dans un arbre, alors l’arbre produira une autre branche, la société une autre famille; mais la direction de la sève n’en seia pas changée, l’aspiration capillaire l’entraînera toujours de bas en haut.
L’aspiration de l’enfant à devenir un homme est l'image réduite de l’aspiration de l’humanité à s’élever vers le pouvoir, la beauté et la vérité. Il veuL faire ce que fait son père, copier avant l’âge ses manières de parler ou d’agir et n’a pas assez de mépris pour le pédant qui, sous prétexte de se mettre à sa taille, affecte la puérilité. C’est lui qui veut se transformer pour devenir égal à un homme, et en cela il a
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raison, car il vise à sa fin. Ainsi fait la famille visant à la supériorité dans la nation, ainsi la nation visant à absorber l’humanité.
En vain on répète aux enfants que leur âge est le plus heureux de la vie, en vain les philosophes, les moralistes répètent aux hommes que le bonheur n’est point dans les grandeurs ; ni les uns ni les autres ne veulent s’immobiliser dans leur état : les enfants veulent grandir, et les hommes aussi. Une illusion persistante leur fait placer le bonheur dans ce qui n’est en somme que l’accomplissement de leur évolution, et, pour les hommes dont la conscience est plus développée, cette illusion elle-même cesse d’être nécessaire. 11 n’est personne, remarquait Diderot, qui au prix de quelques souffrances ne voulût avoir du génie. II disait trop peu : car la plupart des hommes consentent à la perte du repos pour des ambitions infiniment moins hautes.
La nécessité d’obéir à l’attraction capillaire se manifeste d’ailleurs par l’impossibilité de rétrograder, impossibilité évidente surtout pour les natures d’élite. Les poètes morts de faim, les philosophes expirant dans les flammes des bûchers ou dans les cachots, tous les grands cœurs qui ont été abreuvés de dégoût et d’amertume pour avoir trop aimé l’art, la poésie, la philosophie ou la science, auraient pu, semble-t-il, détourner leurs efforts vers quelque travail lucratif et vulgaire. Ils auraient pu s’appliquer à descendre et gagner par une diminution de valeur une plus grande considération. Cependant le sacrifice de leurs aspirations s’est tiouxé impossible ; contraints par la noblesse de leur nature, ils ont continué de tendre en haut souvent jusqu’au sacrifice total du bonheur et de l’espérance.
La masse des hommes n’a point cet héroïsme ; mais l’illusion du bonheur intervient pour amener le môme résultat et les mettre également dans l’impossibilité de rétrograder.
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« Nous ne voyons jamais, dit Sismondi1, le grand propriétaire faire ses fils fermiers et ceux-ci faire leurs fils journaliers, nous ne voyons jamais le négociant destiner ses fds à devenir petits marchands, ceux-ci destiner les leurs à devenir artisans, et les artisans vouer les leurs à travailler à la journée. Malgré la fréquence des révolutions qui ébranlent la fortune nationale et qui font tous les jours qu’une famille riche dans sa condition devienne pauvre dans cette même condition, rien n’est si rare que de trouver des familles qui aient descendu volontairement d’une condition à l’autre. »
On dirait que d’invisibles valvules, analogues à celles qui empêchent la circulation du sang de s’accomplir autrement que dans sa direction normale, ont été disposées par la nature pour diriger le courant des aspirations humaines vers le but caché qu’elle lui prescrit.
En dépit des périodes stationnaires, qui ne le sont qu’en apparence; en dépit des périodes de décadence, qui ne sont que l’effet d’une erreur dans le but choisi, tous les hommes courent donc dans le môme sens avec une vitesse inégale. Ils continuentsans le savoir l’évolution gigantesque qui se poursuit à travers toutes les formes de l’être, depuis le minéral, en passant par le végétal et l’animal, jusqu’à l’homme, miroir et conscience de l’univers, dont le type idéal s’élabore à travers les vicissitudes de l’histoire. C’est ce perfectionnement indéfini qui justifie la nature et l’homme, console de tous les scandales et constitue notre souveraine sauvegarde contre le pessimisme et la philosophie du désespoir.
Ce que sont au monde inerte l’attraction et la pesanteur, la capillarité sociale l’est dans le monde humain : la lorme de la sourde et universelle impulsion au progrès. Le grand ressort de tout mouvement social ainsi défini dans son essence,
. 1. Principes d' Economie politique , II, 164.
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il ne reste plus qu’à le déterminer en exposant quelques-uns de ses effets.
A ne considérer seulement que les conséquences relatives aux particuliers, ces effets sont d’ordre très divers. On peut citer comme exemples le père qui travaille, peine et lésine pour que son iils puisse occuper une condition de un ou deux degrés supérieure à la sienne ; le penseur obstiné qui veille et souffre, méprisant la pauvreté pour parvenir à quelque vérité tout à la fois générale et précise; l’ambition du tribun qui veut que sa gloire ait son jour et que l’histoire garde son nom ; et, d’un autre côté, la ruine et le suicide de la pauvre femme dont l’imagination s’est laissé enivrer par l’âpre séduction d’un idéal de luxe etde triomphe, une fièvre ardente de prétendue perfection esthétique à laquelle elle a sacrifié tout, la vertu, le bonheur et la vie (Emma Bovary).
Quand le but rêvé n’est pas trop disproportionné aux moyens de l’atteindre, la violence de l’aspiration multiplie les forces de l’homme et hâte ses progrès. Quand il est inaccessible, elle engendre des maux aussi profonds que dépourvus de compensation. La plus essentielle condition de bonheur et d’honnêteté c’est d’aimer ce qu’on fait, le pays qu’on habite, le genre de vie qu’on mène et ceux qui nous entourent. Celui qui a besoin d’être plié par la nécessité pour se résigner à une profession qu’il regarde comme indigne de lui et qui se consume de désirs pour un état inaccessible n’est en situation de donner carrière ni à toute son intelligence ni à tout son courage. Le résultat est inévitable ; son intelligence et sa vertu en seront diminuées, son travail moins fécond et son sort moins heureux. Ceux qui vivent dans son entourage en souffriront également; car, préoccupé d’un milieu supérieur, il ne cherchera plus autant à se faire ■estimer dans le sien. Dans quelque condition qu’il vive, l’ambitieux, et surtout l’ambitieux déçu est un mauvais voisin. Si
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l’espèce s’en multiplie dans une société, on peut prévoir que les relations y deviendront généralement moins cordiales; conséquence qui n’est petite qu’en apparence, le contentement de soi et la bienveillance réciproque des citoyens les uns pour les autres constituant toujours la source la plus abondante de joie et de satisfaction. Enfin, si le mal grandit outre mesure, il engendre l’amertume et la tristesse, le mépris apathique de soi-même et des autres, l’insouciance du bien public. Mais nous nous proposons seulement d’exposer les effets de l’attraction capillaire sur la natalité.
On peut en rendre compte de la manière suivante. Quand on vient de bas et que l’on vise haut, il faut, pour arriver, courir vite et ne point s’embarrasser de bagages encombrants. Or, si un bon mariage, par la fortune ou les relations qu’il procure, peut servir l’ambitieux, les enfants, surtout quand ils sont nombreux, le retarderont presque infailliblement. Ce sont des personnalités nouvelles auxquelles il devrait sacrifier la sienne, et plus la capillarité sociale est active, moins il est disposé à ce sacrifice.
Si l’homme qui a mis son but en lui-même vise à son développement en jouissances au lieu de son développement en valeur, l’effet se reproduira identique. Un vice coûte plus à nourrir que deux enfants, a dit Franklin, et il avait raison. Mais l’homme vicieux est précisément le seul qui ne puisse s’en apercevoir. A ses yeux, son vice fait partie intégrante de lui-même, il n’envisage ses enfants que comme des rivaux de bonheur.
Pour l’homme qui a mis son but en lui- même, ils sont donc toujours un obstacle à son développement individuel ; et s’il a reporté son ambition sur eux, leur nombre entravera leur progrès et fractionnera son héritage. En conséquence, celui qui veut bondir rapidement aux satisfactions les plus recherchées des sens, de l’ambition, de l’art ou de l’esprit
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n’aura généralement que peu ou point de postérité. Il n’est pas nécessaire pour cela de placer le but au sommet de la société; il suffit qu’il soit situé très haut par rapport aux moyens qu’on possède de l’atteindre.
Dans un milieu où l’action de la capillarité sociale ne se fait pas sentir, où chacun borne ses désirs et cherche uniquement à demeurer dans la position où il est né, sans enattendre une meilleure pour ses enfants, chaque génération tourne dans le cercle parcouru par la génération précédente, tout au plus forme-t-elle une spirale très aplatie. En pareil cas, les hommes n’ont plus de motif de se priver des plaisirs de la paternité; étrangers au progrès, comme les animaux, ils obéissent comme eux à l’impulsion de la nature.
Supposez qu’une noblesse d’épée et une noblesse de robe opposent un obstacle invincible aux aspirations des classes inférieures et leur barrent la route des honneurs et de la fortune, on ne cherchera point à escalader une muraille d’une hauteur désespérante, le désir de s’élever mourra en naissant, la capillarité sociale sera paralysée et la natalité atteindra un chiffre considérable.
En un mot, la force d’expansion de la race humaine la pousse à grandir dans tous les sens à la fois, en jouissances, en valeur individuelle et en nombre. Si les progrès des individus se trouvent entravés, peu importe que l’obstacle soit iortuit ou sciemment établi par le législateur, il profite également dans les deux cas à l’accroissement de la population. L’arbre planté seul dans la campagne étend ses branches en tous sens et s’arrondit en houle; pressé par d’autres arbres «lans une forêt, il monte droit comme une flèche afin d’avoir sa part d’air et de soleil : la forme qu’il prend résulte de l’obstacle opposé à sa croissance naturelle.
La natalité sera donc en raison inverse de la violence de attraction. Mais à quelles conditions l’attraction elle-même
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est-elle subordonnée? Nulle chez les animaux, elle tend toujours à se produire chez l’homme dès qu’il a commencé à s’élever au-dessus de l’animalité, dès qu’il a commencé à être fier de ses ornements artificiels, à accumuler des biens, à fonder des sociétés basées sur la solidarité des intérêts, à dominer ses semblables et à se dévouer pour eux, enfin dès qu’il s’est senti curieux et qu’il s’est formé ses premières idées sur les causes des phénomènes de la nature, autant vaut dire dès l’aurore de la civilisation.
Plus celle-ci a été avancée, plus l’attraction capillaire a été active. Plus en effet les éléments divers dont la civilisation se compose ont progressé, plus il y a eu de jouissances, de richesses, de raffinement esthétique et de savoir accumulé, plus il s’est trouvé de distance entre les individus complètement dénués de tous ces biens et ceux qui les possédaient. Or, en l’absence de tout obstacle, une part étant faite à l’influence de la race plus ou moins bien douée, il faut dire que la violence de l’attraction est en raison de la différence de niveau entre les molécules sociales et du mélange intime, du rapprochement et des frottements continus de citoyens très inégaux en culture. Plus l’individu est loin de l’idéal ambitionné, pourvu que son éloignement n’aille point jusqu’à le désespérer, plus aussi il le poursuit avec âpreté et lui fait le sacrifice de ses forces, de son repos, à plus forte raison de sa postérité à venir si ce sacrifice peut favoriser ses progrès. Une très grande inégalité des conditions unie à la possibilité pour les inférieurs de s’élever aux plus hautes sera donc, toutes choses égales d’ailleurs, une cause active d’affaiblissement pour la race et de décroissance de la natalité.
Le développement en nombre est, dans une nation, en raison inverse de l’effort vers le développement individuel soit en jouissances, soit en valeur. Il ne faudrait pas dire : en
NOUVEAU PRINCIPE DE POPULATION, raison inverse du développement lui-même; mais bien en raison de l’effort fait en ce sens. Il se peut en effet que des circonstances malheureuses nécessitent, pour un développement égal ou même inférieur, un effort double ou triple. Alors la natalité diminue à proportion de l’effort et non à raison du développement lui-même, qui pourra être relativement facile chez un autre peuple voisin et contemporain.
Soit que l’on considère le phénomène du point de vue individuel et conscient et qu’on le nomme effort vers le développement, soit que, ce qui est plus philosophique, on le considère du point de vue social et instinctif et qu’on l’appelle capillarité sociale, nous nous trouvons en présence d’un nouveau principe de population dont l’importance n’avait point encore été signalée. Pour mettre en évidence toute son énergie, il suffira de montrer avec quelle facilité il explique les variations de natalité en apparence les plus inconditionnées présentées par des peuples différents sous tous les rapports.
Si la capillarité sociale nie famille et forte natalité, réciproquement, une forte organisation de la famille niera la capillarité sociale ou du moins s’opposera à ses mauvais effets sur l’individu et sur la race.
L’individu s’interdit d’avoir des enfants par égoïsme ; la possession d’enfants, et surtout d’enfants nombreux, le délivre de l’égoïsme et des tourments qu’il engendre toujours quand il est excessif. Le père reporte sur ses fils ses espérances et ses ambitions. Au lieu de se surmener pour parvenir à l’idéal qu’il ambitionnait pour lui-même ou de se désespérer faute de pouvoir l’atteindre, il se contente de frayer la routé à ses enfants en leur procurant un point de départ plus élevé.
Relativement à la race, une puissante constitution de la famille aura ces deux résultats corrélatifs : d’exclure le pro- rès
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H* natalité et civilisation.
et d’engendrer une natalité exubérante. Tel est le cas de la Chine.
Un disciple de Malthus raisonnerait ainsi : La Chine est un pays presque entièrement agricole et qui se nourrit de riz, l’homme y est très sobre, très industrieux et vit directement des produits du sol au lieu d'avoir des pâturages et de vivre comme chez nous d’animaux herbivores, à cela tient sa grande population. Mais un tel langage donne l’effet pour la cause. Ce n’est pas parce que le Chinois vit de peu qu’il est très fécond, c’est parce qu’il est très fécond qu’il est obligé de se contenter d’une vie très frugale. La nécessité lui a fait une habitude de ce régime, et il s’accoutumerait aisément à un plus substantiel, si les circonstances le lui permettaient. Sa sobriété forcée est le résultat de sa natalité excessive, et c’est de ceLte dernière qu’il reste à rendre compte. Considérons l’état de la famille chinoise, nous aurons l’explication du phénomène.
« Les Chinois se marient de très bonne heure, le plus souvent avant vingt ans. Il n’est pas rare de voir des jeunes gens de seize ans épouser des jeunes filles de quatorze ans1. » Mais ces ménages sans expérience ne sont point abandonnés à eux-mêmes, ils continuent de faire partie d’une famille nombreuse et stable possédant un champ patrimonial de soixante-quinze ares environ avec une maison, un foyer inaliénables. « La famille chinoise peut être assimilée à une société civile en participation. Tous ses membres sont tenus de se prêter assistance et de vivre en communauté. C’est une sorte d’ordre religieux soumis à des règlements fixes. Toutes les ressources viennent se réunir dans une même caisse, et tous les apports sont faits par chacun sans distinction du plus ou du moins. La famille est soumise au régime de