A. DUMONT. XIII.
presse française le proclamait encore plus haut qu’aucune autre.
Depuis lors, l’existence régulière a repris son cours; le relèvement de la richesse publique, l’exposition de 1878 puis celle de 1889, l’établissement du régime républicain et les luttes des partis ont absorbé notre attention. La thèse de la décadence française a été abandonnée, le silence s’est fait sur la question, et plus d’un publiciste s’étonnerait sans doute en revoyant aujourd’hui les articles qu’il lui consacrait alors.
Pourtant, il ne serait que sage de se demander si la plaie cicatrisée à la surface est bien guérie au fond. Les causes immédiates de la catastrophe de 1870 ont cessé d’exister. En est-il de même des causes plus profondes? Nous avons une armée nombreuse et des arsenaux remplis. Est-il certain que legoût du service militaire et le dévouement à la patrie se soient suffisamment relevés? Nous avons repris humblement une place amoindrie dans le concert européen. Est-il certain qu’il ne se prépare point de nouveaux motifs pour qu’elle s’amoindrisse encore?
L’état stationnaire chez nous de la population, comparé au développement qu’elle prend de toutes parts chez les nations voisines, est à cet égard une cause trop légitime de souci. Elle inquiète en effet l’opinion, elle effraye même quelques esprits. Malheureusement les causes du mal sont, aussi bien que les remèdes, difficiles à découvrir; le sujet est ingrat, obscur et la presse le délaisse volontiers pour les thèmes retenlissantselrelativement facilcsdela polémique courante.
Deux cents personnes écrasées en cinq ou six catastrophes de chemins de fer feraient jeter des cris perçants à toute la nation et provoqueraient des appels bruyants à l’intervention du pouvoir. Au contraire le dépeuplement des campagnes, qui coûte annuellement un nombre peut-être mille fois plus
L’OLIGANTIIROPIE FRANÇAISE.
grand d’habitants, nous cause bien une vague inquiétude pour l’avenir, mais nous laisse en somme à peu près muets. On se passionne pour la moindre question politique; pour la plus importante des questions sociales, on ferme les yeux et l’on passe outre.
Pourtant il s’agit d’un mal qui surpasse en gravité les guerres les plus désastreuses et les épidémies les plus meurtrières. De tels fléaux frappent avec violence une génération ; mais ils ne vont jamais jusqu’à mettre en sérieux danger l’existence de la race. Grâce à leur courte durée, ils engendrent moins de maux que d’épouvante; les vides qu’ils causent dans la population se réparent vite, comme les branches enlevées par la hache sur un arbre plein de sève. « Le mal au contraire est presque incurable lorsque la dépopulation vient de longue main, par un vice intérieur et un mauvais gouvernement. Les hommes ont péri par une maladie insensible et habituelle, il se sonL vu détruire souvent sans sentir les causes de leur destruction l. » Un tel peuple est un arbre dont le sève tarit et le feuillage jaunit dès le commencement de l’été, sans que l’on sache comment y porter remède.
L’histoire présente plus d’un exemple de celte sorte de consomption sociale. Au milieu de la paix, de l’abondance, de la sécurité, de tout ce qui semble devoir entretenir la vigueur et la vie, une race fond et s’éteint ; elle était féconde, elle devient stérile; elle était valeureuse, elle devient lâche; elle était conquérante, elle linit par être conquise. Qu’un État trop faible soit détruit par un plus puissant, il n’y a là rien que de fort simple. Mais un phénomène plus terrible et plus mystérieux, c’est cette débilité spontanée, celte espèce d’anémie qui envahit sourdement un peuple et le mine sans